Tribunes

La France, vieille femme malade de l’Europe

La récurrence des mouvements sociaux en France, au-delà des images de violence et des manipulations éventuelles, montre que ce pays va mal. Pourtant, à considérer les chiffres, elle s’en sort plutôt bien. Ainsi le pouvoir d’achat des ménages a-t-il augmenté d’environ 20 % au cours des vingt dernières années bien que personne ne semble s’en rendre compte. Les comparaisons avec les autres pays d’Europe ne traduisent pas non plus une situation catastrophique. Par exemple, le salaire net mensuel moyen en parité des pouvoirs d’achat (PPA) s’établissait en 2025 à 2355 € dans notre pays, supérieur à la moyenne de l’UE (2244 €) et proche de l’Allemagne (2630 €). Même si la comparaison des PIB par habitant PPA est moins favorable : avec 40700 €, la France se situe désormais en-dessous de la moyenne de l’UE (41600 €) et nettement en dessous de l’Allemagne (48000 €). La situation de 2025 (derniers chiffres connus) était encore plus mauvaise puisque le pouvoir d’achat du « revenu arbitrable » des ménages (hors dépenses contraintes) a diminué cette année-là, ce qui, ajouté aux conséquences sur le prix de l’énergie des guerres sur les fronts ukrainien et en iranien, n’est pas sans rapport avec les manifestations de la fin 2026.

En tout état de cause, les Français ont des raisons particulières d’être mécontents. L’impéritie des gouvernements depuis la fin des « Trente glorieuses » a entraîné le déclassement de l’économie française, avec des conséquences directes sur la vie des gens.

La désindustrialisation

Elle est si massive qu’on a pu parler aujourd’hui du passage d’une économie de production à une « économie logistique » caractérisée par d’immenses entrepôts où l’on stocke des produits fabriqués ailleurs avant de les dispatcher vers les consommateurs. Les usines qui restent ouvertes sont constamment menacées puisqu’il est moins cher de produire à l’étranger, y compris dans des pays de l’UE et que – mondialisation oblige – les produits des pays à bas coût (Chine et satellites) entrent à peu près librement sur notre sol. On ne peut que s’étonner, à cet égard, que la Commission européenne qui continue à s’accrocher au dogme de la « concurrence libre et non faussée », si pointilleuse concernant la concurrence à l’intérieur de l’Europe, se montre si timorée à propos des conditions dans lesquelles les produits importés d’Asie ont été fabriqués (subventions diverses et normes sociales). Bien que cette politique ait des chances d’évoluer depuis que l’industrie allemande traverse des difficultés, il demeure que la situation est bien plus grave en France. La part de la production industrielle y est passée en effet de 35 % environ du PIB dans les années 1970 à moins de 10 % aujourd’hui, deux fois moins que l’Europe dans son ensemble. Logiquement, la part de l’emploi industriel dans l’emploi total a chuté deux fois plus vite qu’en Europe. L’industrie a perdu 2 millions de salariés pendant cette période, soit une baisse de 40 % !

L’agriculture

Le malaise des paysans est bien connu. Le nombre d’exploitations agricoles a été divisé par quatre depuis 1980 sans que le sort des paysans s’améliore. Bien que, pendant le même temps, le nombre total d’emplois dans l’agriculture ait baissé de 65 % (de 2 millions à 700.000), cette course à la productivité n’a profité qu’aux consommateurs. En outre, alors que la balance commerciale de la France était traditionnellement largement excédentaire pour l’agriculture, elle n’est plus qu’à peine équilibrée, ce qui démontre la perte de compétitivité.

Le secteur public

Contrairement aux deux précédents il ne fait que prospérer. Entre 1997 et 2024, le nombre d’emplois publics (État, collectivités territoriales, hôpitaux) a augmenté de 25 %, soit plus d’un million d’agents en plus, pendant que la population globale du pays n’augmentait, elle, que de 15 %. Même si les chiffres ne sont pas exactement comparables, on compte 85 agents publics pour 1000 habitants en France (plus de 20 % de l’emploi total) contre 50 en Allemagne (11,5 % de l’emploi total).

Avec autant de fonctionnaires et assimilés, nous devrions avoir des services publics ultra-performants. On sait qu’il n’en est rien. Cela est dû à plusieurs facteurs parmi lesquels les 35 heures et un mauvais usage de la ressource disponible, en particulier dans la fonction publique territoriale à propos de laquelle la Cour des comptes rappelait encore l’année dernière que la loi de 2019 qui exige le respect de la durée légale du travail, soit 1607 heures annuelles, était loin d’être appliquée partout (1397 heures pour les éboueurs marseillais, par exemple). Dans les lycées, le mois de juin est perdu en raison des examens ; c’est pire dans dans les BTS et les bacs pros où les stages, en sus des examens, sont pris sur le temps scolaire. Quant à l’université, le nombre de semaines d’enseignement, hors examens, ne dépasse pas vingt-quatre (douze par semestre), soit moins de la moitié d’une année qui compte, rappelons-le cinquante-deux semaines.

La croissance de l’emploi public, en France, est parallèle à celle de la dette publique qui atteint désormais 3600 milliards €, l’État étant constamment en déficit depuis 1974 si bien que la dette ne cesse d’augmenter, atteignant désormais 120 % du PIB. On se souvient pourtant que, aux termes du traité de Maastricht, elle ne devrait pas dépasser 60 % du PIB, soit grosso modo le taux actuel de l’Allemagne. La Sécurité sociale dont les comptes devraient être équilibrés par principe s’enfonce, elle aussi, dans l’endettement. Et l’on s’inquiète à juste titre du financement des retraites.

Le chômage chronique

Au début des années 1970, le taux de chômage était de l’ordre de 3 %. Compte tenu de l’existence d’un taux minimum incompressible dans une économie libérale, on était alors, en réalité, au plein-emploi. Un tel taux n’a jamais été retrouvé depuis, atteignant même un pic historique en 1994. Il est aujourd’hui autour de 8 %, presque un étiage. Ce chômage chronique et qui touche particulièrement les jeunes (autour de 20 % pour les 15-24 ans) a de nombreuses causes, la première étant la poursuite de la progression de la population française concomitante avec la désindustrialisation et la chute de l’emploi agricole. S’il n’est sans doute pas faux que le baisse de la fécondité posera des problèmes dans l’avenir en France comme ailleurs, telle n’est pas du tout la situation d’aujourd’hui : trop de jeunes entrent sur le marché du travail dont on ne sait que faire ! Beaucoup de ces jeunes sont mal formés, il est vrai, la règle plus ou moins officielle de 95 % de réussite au bac sans considération du niveau réel des élèves n’étant qu’une aberration de plus de notre système d’enseignement. Hélas, même si tous les jeunes étaient bien formés ils ne trouveraient pas pour autant des emplois à leur mesure ! Et la généralisation de l’usage de l’IA dans les entreprises ne peut que rendre leur emploi plus difficile.

Des progrès peuvent néanmoins être faits pour « fluidifier » le marché du travail. Il est anormal que, faute de parvenir à recruter dans nombre de secteurs, l’on fasse appel à une main d’œuvre immigrée alors que tant de Français sont sans emploi. Il est évident que notre système d’indemnisation du chômage, trop généreux, n’incite pas à accepter certains emplois, or chaque emploi occupé par un immigré (souvent clandestin) ne fait évidemment pas reculer le nombre des chômeurs français. En Allemagne le taux de chômage qui dépassait 11 % en 2005 a pu être ramené à 3 % en 2019 à la suite des lois Hartz.

Le problème lancinant des retraites

On connaît la formule trinitaire censée résoudre le problème du financement d’un système de retraites par répartition face au vieillissement de la population : retarder l’âge du départ à la retraite, augmenter les cotisations, baisser le montant des retraites. Hélas, chacune de ces solutions soulève de réelles difficultés. La première paraît pourtant la plus simple à mettre en œuvre : Lorsque le président Mitterrand, conformément à son programme, a mis en œuvre la retraite à 60 ans (au lieu de 65!), l’espérance de vie à 35 ans d’un ouvrier était de 34 ans (41 an pour les cadres), soit un âge final de 69 ans, la réforme lui assurait donc en moyenne à peu près dix années de retraite. Aujourd’hui l’espérance de vie d’un ouvrier au même âge est de 44 ans (49 pour les cadres). Il ne devrait donc pas y avoir de contestation pour allonger la période d’activité. D’autant que les autres pays européens ont déjà sauté le pas (jusqu’à 67 ans au Danemark). Cette « mesure d’âge » soulève néanmoins une opposition qui n’est pas sans fondement, les entreprises ayant davantage envie de se débarrasser des « seniors » que de les garder plus longtemps. En tout état de cause, en l’absence d’une croissance suffisante augmenter l’emploi des seniors se ferait au détriment des autres catégories, sans résultat significatif sur le chômage et les entrées de cotisation.

La deuxième solution aurait pour résultat d’accroître la part des prélèvements obligatoires dans le PIB. Or la France, à 45 %, est déjà vice-championne d’Europe, soit 5 points au-dessus de la moyenne européenne. Augmenter la part payée par les entreprises ne pourrait que nuire à une compétitivité déjà bien entamée. Augmenter celle des salariés serait peu équitable sachant que leur revenu par unité de consommation est en moyenne inférieur à celui des retraités (en intégrant les « loyers imputés », l’avantage financier de ne pas payer de loyer quand on est propriétaire). La troisième solution, réduire les pensions, au moins en termes réels (leur pouvoir d’achat) paraît donc la moins mauvaise à court terme. C’est ce qui se passera si l’on décide de les désindexer sur l’inflation. La moins mauvaise des solutions car la meilleure serait une relance de la croissance en faisant en sorte que les emplois supplémentaires profitent bien aux chômeurs et ne se traduisent pas par un appel de main d’œuvre étrangère.

Impossible croissance ?

L’économie française est de moins en moins dynamique. Le taux de croissance annuel moyen est passé de 3,5 % dans les années 1970 à 2,5 % dans les années 1980, 2 % dans les années 1990 et stagne depuis autour de 1,5 %. Ce n’est pas la démographie qui est en cause (la population active est passée de 21,5 millions à 31,8 millions entre 1970 et 2025) mais la désindustrialisation, la crise agricole et sans doute aussi le poids des prélèvements obligatoires qui dégrade la compétitivité et décourage l’investissement. Si, en dépit de ces handicaps, les résultats de la France en matière de croissance correspondent à peu près à ceux de l’UE dans son ensemble, ce ne peut être que le résultat de la politique budgétaire exagérément expansive, avec la dette comme corollaire (le fameux « quoi qu’il en coûte »).

N’en déplaise aux écologistes, une croissance vigoureuse serait à court terme la seule solution permettant de résoudre à la fois tous les problèmes de l’économie française, chômage, financement des retraites et de la sécurité sociale, dette publique. Reste à trouver les ressorts d’une reprise. Dans l’idéal d’une économie keynésienne, l’État, en s’endettant, peut distribuer davantage de revenus et par là faire augmenter la demande, la consommation, d’où il résulte une augmentation de la production, des revenus et des recettes fiscales. Hélas, d’une part l’État, en France, est au bout de ses capacités d’emprunt et, d’autre part, toute croissance des revenus se traduit principalement par l’augmentation des importations (en raison de la désindustrialisation), le commerce étant à peu près le seul à en profiter (d’où « l’économie logistique »). L’effet d’entraînement sur la production comme l’effet subséquent sur les revenus sont très réduits. Si l’on pouvait, à l’inverse, exporter massivement, cela serait autant de gagné pour la croissance mais notre balance commerciale (exportations – importations) est déficitaire depuis 2003 !

Favoriser les investissements est un autre moyen de relancer l’économie, sachant que tous les investissements ne se valent pas. Chacun peut observer qu’une part non négligeable de la dépense publique va à l’investissement (l’embellissement des villes, la construction de nouveaux lycées, de nouveaux tribunaux, de bâtiments universitaires, hospitaliers, d’infrastructures), cependant il s’agit là d’investissements non productifs financés in fine par l’endettement. Ce qu’il faudrait plutôt c’est orienter l’abondante épargne nationale vers des investissements productifs, des industries de pointe qui créeront des emplois durables et redresseront les exportations. L’on n’y parvient pas parce que produire en France est trop cher (sauf dans quelques secteurs où elle tire encore son épingle du jeu dont l’IA) non seulement par rapport à la Chine mais encore par rapport aux autres pays européens qui font mieux que nous puisque la balance commerciale de l’UE bon an mal an demeure excédentaire, et même si l’Europe est en train de vivre la fin de son âge d’or industriel.

Que faire ?

Face à tous ces constats, le redressement de l’économie française ne sera pas facile. Il conviendrait tout d’abord de lever au moins deux obstacles au niveau de l’UE, c’est-à-dire 1) supprimer la concurrence fiscale à l’intérieur de l’Union (et, tant qu’à faire, taxer systématiquement les profits des entreprises étrangères réalisés dans l’Union) ; 2) protéger le marché intérieur afin de relancer l’industrie et d’améliorer le sort des paysans, quitte à pénaliser dans un premier temps les consommateurs. On devrait suivre l’exemple de la Chine qui a favorisé et continue de favoriser son industrie grâce à un arsenal de mesures protectionnistes : c’est maintenant l’industrie européenne qui a besoin d’être protégée. Inutile de se voiler la face, de telles mesures supposent une Europe assez forte et unie pour se défendre. Les réactions des États-Unis quand on veut mettre au pas les GAFAM, celles de la Chine qui agite la menace des terres rares dès qu’elle sent ses exportations en danger montrent suffisamment qu’il n’y a plus de temps pour la pusillanimité.

Autant pour conforter son rapport de forces dans le domaine commercial que pour faire face au danger russe, l’Europe doit maintenant s’affirmer comme une puissance militaire. Elle devra là aussi montrer un front uni, favoriser les industriels européens et mettre fin à la concurrence des équipements au sein de ses armées, dans l’attente de la future armée européenne.

Même si la France qui est toujours au deuxième rang des exportateurs d’armes dans le monde, devrait bénéficier largement de la nouvelle donne stratégique, cela ne suffira évidemment pas à régler tous ses problèmes. On ne réduira pas l’endettement public sans réduire les dépenses, ou plutôt sans mettre fin à leur croissance, ce qui devrait quand même s’avérer plus facile si le gouvernement et les autorités locales avaient réellement envie de s’attaquer à la dette. On ne stimulera pas l’investissement productif et par là l’emploi sans libéraliser le marché du travail (comme d’autres l’ont fait) et réduire les charges. On ne bouchera pas le « trou de la sécu » sans diminuer certaines prestations. On ne réduira pas le chômage sans une indemnisation moins généreuse et sans mettre un frein à l’immigration illégale comme légale (sauf exception dûment motivée). Quant à l’enseignement, on ne redressera pas l’école sans prendre le problème à la racine, c’est-à-dire au niveau de l’enseignement primaire : il est intolérable que des enfants entrent au collège sans savoir lire couramment ou poser une division. On ne retrouvera pas des lycéens attentifs et studieux sans imaginer des structures adaptées pour les autres. Et tant que le baccalauréat n’aura pas retrouvé son lustre, on ne rendra pas les universités attractives sans instaurer une sélection dont Parcours Sup n’est que la pâle figure. À tous les niveaux de l’enseignement, du CP au master, moins de vacances, plus de contrôles des connaissances, donc plus de travail pour les professeurs comme pour les élèves sont autant de réformes indispensables.

On ne prolongera pas ici cette litanie, pas plus qu’on ne tentera de répondre aux divisions entre les Français, ce qui manque pour qu’ils fassent réellement « société ». Même en laissant de côté ce « trou noir », il reste suffisamment à faire pour que la France commence à soigner ses maux.

Octobre 2026