Penser le monde, c’est la moindre des choses, le monde est là, c’est le nôtre et nous sommes une espèce intelligente, la plus intelligente sur cette planète (tant que l’IA ne nous aura pas dépassés). Pourtant nous n’y arrivons pas, n’étant d’accord sur rien d’essentiel.
Qui a fait – quel que soit le sens que l’on donne à ce verbe – notre monde ? Il n’est pas encore né celui qui apporterait une réponse convaincante. Avant on croyait à des mythes. S’ils n’étaient pas partout les mêmes, ils se ressemblaient, le soleil et la lune y jouaient les premiers rôles. Même si ce genre de mythologie perdure (le « Dieu » qui créa la terre et les espèces vivantes en six jours et se reposa le septième a encore ses adeptes), on fait désormais plutôt confiance aux savants. Or ces derniers ne sont pas d’un grand secours : leur théorie du big-bang laisse entière la question de l’origine et ils compliquent inutilement les choses en évoquant la possibilité d’un (ou plusieurs) multivers. Le tout en expansion accélérée dans « rien » ! Entre parenthèse, s’il y a une infinité d’univers, il existe une probabilité, non nulle pour les uns, une quasi-certitude pour les autres, pour que dans l’un de ces alter-univers un individu parfaitement semblable à moi soit en train d’écriture exactement la même chose que moi… Le simple fait qu’on puisse envisager sérieusement une telle hypothèse est la preuve d’une ignorance « abyssale ».
Nous ne comprenons pas mieux le phénomène de la vie. « L’élan vital », le « conatus », la lutte frénétique des individus pour survivre malgré une mort certaine à la fin constituent une énigme de plus. Nous savons que ce que nous appelons « l’amour » entre l’homme et la femme ou des parents vers les enfants n’est qu’une manifestation du besoin qu’a l’espèce de se perpétuer mais d’où vient ce besoin que nous considérons comme « naturel », nous n’en savons rien. Et pourquoi tant d’humains ne veulent pas se reproduire, tandis que d’autres se donnent volontairement la mort alors qu’ils paraissaient sains d’esprit et de corps ? Comment les guerres sont-elles non seulement possibles mais si fréquentes alors qu’elles requièrent (jusqu’à présent, du moins) des soldats qui acceptent de mourir précocement ? Et l’humanité saura-t-elle réagir face aux menaces de sa propre disparition ? Saura-t-elle gérer les conséquences prévisibles du « progrès » technologique sur le climat, sur l’environnement en général ? Quid de l’IA, sommes-nous destinés à abdiquer devant une intelligence supérieure ?
Pourquoi le progrès des forces matérielles ne s’accompagne-t-il d’aucun progrès moral ? Pourquoi tant d’avidité chez certains déjà pourvus de tout le nécessaire au détriment des autres souvent dépourvus de tout ? Pourquoi autant de sans-abris dans des pays riches ? Sans parler de l’humanité tout entière, un pays peut-il se suicider collectivement en se montrant incapable d’affronter ses défis ? Pourquoi plus précisément, dans un pays comme la France, les responsables politiques (gouvernement, parlement) ont-ils systématiquement failli depuis des décennies, laissé péricliter l’industrie, l’agriculture (dans une moindre mesure), ouvert les frontières sans penser aux conséquences, préféré développer l’assistanat au détriment de la production ? Et maintenant, face au constat du désastre, pourquoi se montrent-ils incapables de réagir, certains proposant même des mesures qui ne feraient qu’aggraver la situation ? Pourquoi la population de ce pays dans son ensemble refuse-t-elle tout sacrifice, préférant faire l’autruche plutôt que de tirer les conséquences de notre ruine ? Est-ce ainsi, par défaillance de la volonté, que meurent les civilisations ?
Qu’est-ce qui fait agir les humains ? L’intérêt ? Les parlementaires français, par exemple, on voit bien qu’ils sont mus par leur intérêt le plus égoïste quand ils refusent d’adopter des mesures impopulaires. Idem pour la population qui ne voit, elle aussi, que son intérêt à court terme. À tous les niveaux c’est la philosophie du petit père Henri Queille qui semble s’imposer : « La politique, ce n’est pas de résoudre les problèmes, c’est de faire taire ceux qui les posent ». Et cet autre aphorisme, sans doute plus connu : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » !
L’intérêt le plus égoïste, le plus « courtermiste » (les économistes ont justement mis en avant « la préférence pour le court terme » comme un ressort essentiel des comportements) n’explique pourtant pas tout. Ou il faudrait ranger sous la bannière de l’intérêt des motivations aussi diverses que celles du prédateur sexuel, du sadique, du héros, du saint. Préfèrera-t-on tout ramener à la libido ? Ce serait encore généraliser abusivement. Nous devons admettre que l’espèce humaine est caractérisée par sa diversité puisque même l’instinct de vie n’y est pas toujours présent.
Qu’est-ce d’ailleurs qu’un individu « normal » ? Depuis au moins Canguilhem on sait combien la distinction du normal et du pathologique est hasardeuse. On peut élargir ce constat au-delà du secteur médical : le saint qui se dépouille de tout au profit des plus pauvres, le héros qui court volontairement à la mort au nom d’une cause qu’il croit juste sont-ils plus « normaux » qu’un tueur en série ? La différence serait-elle simplement d’ordre moral, en considérant alors comme normal, suivant la règle d’or, celui « qui ne fait pas aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse » ? Ce serait hélas trop simple car il faut convenir que l’immense majorité des humains obéit à d’autres lois, le patron qui exploite son personnel, le fonctionnaire qui n’accorde pas à l’usager toute l’attention requise, l’employé qui abuse des congés maladie, les gamins qui harcèlent l’un des leurs et, sans aller jusque-là, qui n’a peu ou prou enfreint la règle d’or ? Force est alors de conclure à l’absence de frontière nette entre le moral et l’immoral.
Le concept de morale a-t-il même un sens ? Celle-ci suppose, comme l’on sait, la liberté. « Suppose » et Kant lui-même, qui affirme que la liberté est la condition de possibilité de la morale, est contraint d’admettre que si la liberté est conceptuellement possible, on ne saurait prouver qu’elle existe. Alors « on fait comme si » : on sanctionne ceux qui enfreignent les règles en les supposant responsables. On les enferme éventuellement, la prison ayant pour but de mettre la société à l’abri des individus déviants, soit définitivement, soit temporairement en espérant qu’elle saura corriger leurs mauvais penchants. En tout état de cause, que l’humain soit gouverné par ses instincts ou par son libre arbitre, la vie en société repose sur l’idée qu’il doit être éduqué dès l’enfance (et rééduqué pour les délinquants) et donc, si liberté il y a, que celle-ci soit canalisée, dans un sens variable au demeurant selon les sociétés : un régime dictatorial accordera moins de licence aux individus qu’une démocratie libérale. Reste cette question lancinante que nous pouvons nous poser à chacune de nos décisions : libre ou pas ?
Quid de la distinction entre l’animal et l’humain ? Nous sommes génétiquement des animaux, proches cousins des singes, avec à peu près les mêmes instincts, les mêmes pathologies et les différences du point de vue de l’intelligence et de la morale ne sont que de degré. Avec une importante différence : si notre intelligence nous a permis d’accomplir des progrès technologiques que les autres espèces, encore soumises aux seuls hasards de l’évolution naturelle, n’ont pu réaliser, elle nous a pourvus de moyens de destruction tels qu’ils menacent notre existence, sans parler de toutes les espèces déjà éteintes au cours de l’anthropocène. À quoi bon une intelligence supérieure si nous ne savons pas en maîtriser l’usage ?
Plus la science avance et plus nos croyances deviennent incertaines, même si une grande partie de l’humanité s’obstine à croire ce que les religions enseignent contre toute évidence. En réalité, nous sommes tout autant incapables d’expliquer l’existence de notre univers, et par là la nôtre, que de réfuter l’hypothèse d’un dessein intelligent qui nous accorderait une mission privilégiée dans cet univers. Et si nous sommes sans doute en train de vaincre les maladies somatiques, guérir les maladies de « l’âme », de la dépression à la délinquance, nous met face à la question jusqu’ici insoluble de la liberté.
Lercoul, 23/9/2026
