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Jacques Brasseul s’entretient avec l’auteur du « Pérégrin »

Jacques Brasseul. Nous voici à nouveau réunis pour parler d’un de tes textes, Le Pérégrin, qui vient de paraître. Ce qui me frappe d’abord, c’est que tu abordes là un genre nouveau pour toi. Je te connaissais romancier et bien sûr poète puisque notre premier entretien a porté sur L’Homme qui voulait peindre des fresques (1), Le Pérégrin est un récit qui participe un peu des deux genres que je viens de citer, il raconte une histoire, ou du moins il met en scène un personnage, mais dans une langue clairement poétique. Qu’est-ce qui t’a conduit vers ce nouveau genre ?

Michel Herland. Pour moi, ce texte est avant tout de la poésie, un récit, certes, mais écrit comme une longue phrase musicale qui se développe dans la même tonalité jusqu’à la fin, y compris dans les parties dialoguées. C’est effectivement quelque chose que je n’avais jamais tenté, une prose poétique. Quant à savoir ce qui m’a décidé, qu’est-ce qui pousse à écrire le premier vers d’un poème ou la première ligne d’un roman, ce n’est pas moi qui te le dirai. Cela surgit ; c’est tout.

JB. On sent bien cette musique en te lisant et il faut tout de suite préciser que la plaquette contenant le texte est accompagnée par un disque.

MH. Et sans le disque, la plaquette n’aurait peut-être jamais existé ! En tout cas les éditeurs patentés – je ne parle bien sûr pas de ceux qui publient à compte d’auteur – n’ont pas voulu de ce texte. Faire publier de la poésie est une gageure, ce qui s’explique simplement par la disproportion entre le nombre des auteurs et celui des lecteurs et c’est encore plus compliqué quand on écrit comme moi plus souvent des vers réguliers, considérés généralement comme ringards. La publication chez Andersen de L’Homme qui voulait peindre des fresques n’est qu’une heureuse exception. Mais fort heureusement, les poètes se lisent entre eux ! Mon double recueil Tropiques, Miserere n’aurait certainement jamais existé si une poétesse roumaine, Sonia Elvireanu, n’avait découvert quelques-uns de mes poèmes sur le blog de poésie Francopolis et pris contact avec moi pour me proposer de traduire un ensemble plus conséquent, finalement publié en Roumanie en version bilingue. Dans le cas présent, c’est Patrice Perron, poète et musicien, qui a repéré un extrait du Pérégrin, toujours sur Francopolis, m’a demandé le texte complet et proposé de le mettre en musique, plus précisément de l’enregistrer avec accompagnement musical et, si le résultat lui paraissait satisfaisant, d’en faire un CD et d’éditer simultanément le texte. Les deux sont complémentaires, avoir le texte sous les yeux ne peut que faciliter l’écoute. C’est d’ailleurs pourquoi il ne se présente pas comme il a été écrit, sous la forme d’un récit ininterrompu, mais ponctué et découpé en séquences correspondant aux différentes plages du disque, ce qui permet de passer facilement de l’un à l’autre, sachant que le disque dure une heure vingt, l’équivalent d’un double CD.

JB. À l’heure où n’importe qui est capable de mettre un poème en musique grâce à l’intelligence artificielle, celle du Pérégrin est vraiment étonnante et, de mon point de vue, s’accorde à merveille à la musicalité du texte lui-même.

MH. Je partage ton point de vue. Écouter cette musique a été pour moi une découverte formidable. Je suis passé chez Patrice lorsqu’il commençait à peine à travailler, accompagné de Patrick Le Houëdec à la guitare, autant dire que je n’avais rien entendu ! Comme tu l’as remarqué, cette musique s’accorde à merveille avec le texte mais, en même temps, il s’agit d’une véritable création faisant appel à trois musiciens (Patrice compris), lesquels utilisent presque une trentaine d’instruments, sans compter les basses enregistrées. Des instruments rarement entendus, qu’ils soient anciens comme le psaltérion ou exotiques comme le tambour chamanique, qui composent une musique étrange, parfaitement accordée avec l’étrangeté du personnage faisant l’objet de ce récit.

JB. Eh bien justement, ce personnage, parlons-en. Il est vrai qu’il se comporte étrangement, en particulier avec ses disciples. Ton pérégrin est en effet une espèce de prophète ou de gourou qui se déplace toujours à pied, s’arrête le soir dans un village au hasard de sa route et qui délivre son message aux habitants rassemblés et aux disciples qui le suivent mais auxquels il n’accorde aucune attention particulière. Il n’a pas de nom, on ne sait ni d’où il vient ni quelles sont ses motivations jusqu’à la chute finale. Quant à son message, il est pour le moins ambigu.

MH. Oui, il a la manie de répondre aux questions qu’on lui pose par d’autres questions, à la manière des sages chinois. Dès que j’ai eu l’idée de ce personnage, j’ai su qu’il serait le contraire d’un prophète, même s’il en a l’apparence. Pour ne rien te cacher, j’ai voulu prendre le contre-pied du texte archi-connu, Le Prophète de Khalil Gilbran, dont j’avais vu une adaptation théâtrale peu de temps auparavant. Ce prêchi-prêcha moralisateur m’avait laissé pantois. Quel intérêt d’aligner sans aucun recul des formules moralisatrices comme, je cite, « tout travail est vide s’il n’y a pas d’amour » ? Chacun d’entre nous cherche (ou devrait chercher) à atteindre la « vie bonne », c’est-à-dire selon Aristote une vie ordonnée par la sagesse, mais la vraie vie nous confronte à des dilemmes moraux que l’on ne saurait trancher à l’aide de quelques principes, aussi généreux soient-ils. Et je ne suis pas le premier à le dire mais j’ai la ferme conviction qu’on ne fait pas de la (bonne) littérature avec de bons sentiments.

JB. Tes romans en témoignent. Pour revenir au pérégrin, il se contente de mettre ses auditeurs (comme ses lecteurs) face à leurs responsabilités : c’est un prêcheur paradoxal.

MH. On ne saurait mieux dire.

JB. Et « Une force qui va » : réminiscence volontaire de Hugo ?

MH. Je ne crois pas, c’est une formule si souvent entendue, du moins par notre génération, qu’on ne pense plus nécessairement à Hugo. Par contre c’est un emprunt volontaire qui figure dans la quatorzième séquence du récit, « un vaisseau aux voiles écartelées d’écarlate », formule qui fait bizarrement référence à l’héraldique, mais grandiose, que je croyais tirée de La Légende des siècles mais il s’agirait en réalité du Prêtre Jean de ton cher romancier Pierre Benoit !

JB. Je vérifierai. Ton personnage m’a particulièrement intéressé quant à sa propre attitude concernant l’amour (celui d’un homme pour une femme en l’occurrence), dont on finira par apprendre qu’il est le ressort ultime de son comportement, mais, à nouveau, d’une manière paradoxale. Sans dévoiler ici pourquoi – c’est la chute, complètement inattendue, de ton récit – est-ce que tu crois, toi, qu’il n’y a pas d’amour heureux ?

MH. J’ai envie de te répondre à la manière du pérégrin de mon histoire : qui suis-je, moi, pour rendre compte de l’expérience de tous les humains ?

(1) https://mondesfrancophones.com/publications/questions-a-un-poete-lhomme-qui-voulait-peindre-des-fresques/

Le livre : Le Pérégrin de Michel Herland dit par Patrice Perron, Guidel, Éditions Sauvages, coll. « Askell », 2026, 38 p., 9,50 €.
Le CD : Patrice Perron dit Le Pérégrin (texte de Michel Herland), Guidel, Éditions Sauvages, coll. « Askell », 2026, 12 €
Avec Patrice Perron : voix, harmonicas, cajoñ, djembé, bongos, cymbale, psaltérion, basse électrique, handpan médium, mélodica, castagnettes.
Patrick Le Houëdec : guitare acoustique et guitares électriques, basse électrique, mellotron, programmation basses, programmation batterie, arbre de pluie, kanyamb.
Bernadette Menut : carillon, handpan, tambourin, tambour chamanique, maracas, gong, cymbale, kenari, tubalophone.
Le livre + le CD : 20 € + frais de port. Adresser les commandes à Michel Herland, 25 rue de la Verrerie, Aix-en-Provence ou à Patrice Perron, 9 Beg Menez, 56520 Guidel.

(1) https://mondesfrancophones.com/publications/questions-a-un-poete-lhomme-qui-voulait-peindre-des-fresques/

Errata : Le passage du manuscrit au livret à entraîné quelques erreurs :
p. 14. Après « préfèrent abandonner », ajouter : Deux seulement décidèrent de rester, deux compagnons devenus ses amis.
p. 15. qui assassina son frère Absytros, puis le roi D’iolcos, aida Jason à conquérir la toison et eut de lui etc.
p. 20. Mettre « Cela dépendait du lieu où il s’était arrêté pour la nuit … de plus grande étendue » entre parenthèse, puis enchaîner.
p. 30. si tu interviens (et non « si tu n’interviens pas »).
p. 31. – Est-il permis de tuer un être vivant ?
– Ton pain ne contient-il pas etc.
Alors un autre frère intervient :
– Un homme, as-tu le droit de le tuer ?

À suivre : un entretien avec Patrice Perron.