Alexandre, Raharimanana : deux auteurs de « Mémoire d’encrier »

Mémoire d’encrier, maison fondée en 2003 à Montréal par Rodney Saint-Eloi, publie des auteurs originaires de la Francophonie, québécois, bien sûr, mais également africains, antillais, haïtiens, malgaches, sans s’interdire pour autant les traductions. Cet éditeur entend, selon son manifeste, promouvoir la diversité, l’authenticité, les valeurs du vivre ensemble, tout en « confrontant l’histoire, le racisme et les inégalités ». Si son programme dépasse donc la littérature, celle-ci n’est jamais bien loin. En témoignent deux ouvrages récents, la Ballade du Martiniquais Alexandre, œuvre de poésie pure, ou Exil de Raharimanana dont l’intention politique apparaît fécondée par les contes.

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La Ballade de Leïla Khane d’Alfred Alexandre

Elle elle s’appelle Leïla Khane
Et la grâce où je l’exile lui donne le courage des vents du large

Nos lecteurs connaissent Alfred Alexandre (né en 1970 à Fort-de-France) essayiste[i], romancier et auteur de théâtre[ii]. Son nouvel opus ne se rattache à aucun des genres précédents. La Ballade de Leïla Khane est en effet un long poème amoureux. Une certaine Leïla s’adresse à son amant, lequel rapporte ses paroles. D’où le rappel incessant de la formule « Leïla dit ».

Leïla promène (ou « balade ») son interlocuteur des îles du Rosaire en face de Carthagène des Indes en Colombie, jusqu’à Santa-Maria au nord du pays, et au-delà jusqu’à Carthage dans l’actuelle Tunisie. Elle ne vient pourtant pas de l’antique Carthage, laquelle a donné son nom à la Carthagène espagnole et par ricochet à celle de Colombie. Comme l’indique l’auteur dans le prologue, son prénom évoque l’héroïne d’un conte arabo-musulman, qui rendit fou d’amour le poète Qaïs au point qu’on le surnomma « Majnoun Leïla » (le fou [d’amour] de Leïla).

Pourquoi Khane ? Selon le prologue le mot signifierait la grâce, « dans une langue oubliée ». Mais pourquoi y est-il orthographié « (K)hane » ? Le mot « hane » existe en français, c’est un terme du jeu de go, un coup en diagonal au contact d’une pierre adverse. Le mot « khan » existe aussi : il désigne un prince (tartare à l’origine). On peut dès lors spéculer sur le choix du nom propre Khane pour la femme aimée ; l’étymologie semble lui conférer une intention plutôt belliqueuse. Comme s’il fallait signifier que derrière les plus doux élans la guerre des sexes ne désarme jamais complètement.

Cependant une autre piste conduit à une interprétation radicalement opposée. Laila (ou Lilly) Khan est une chanteuse pachtoune pakistanaise. Or celle-ci s’est produite récemment en Tunisie – et sans nul doute à Carthage ! – dans des concerts dont l’intention affichée était de promouvoir la paix…

Alexandre est-il lui aussi amoureux de sa muse jusqu’à la folie ? On ne saurait le lui souhaiter. Le fait est en tout cas qu’il trouve de bien belles formules pour évoquer les « tendresses d’îles blotties en archipel », « les corps amoureux qui continuent de s’aimer longtemps encore après l’absence », ceux qui « dorment penchés sur l’horizon » ou encore « le grain salé de sa bouche posé sur mon épaule comme une pépite éclose de l’air marin ».

Le « dit de Leïla », destiné aussi bien à être déclamé sur une scène qu’à la lecture recueillie qui convient d’ordinaire à la poésie, frôle parfois l’érotisme cru :

« Leïla dit que le soir les îles dansent le ventre nu
près des hôtels où une jeune fille qui lui ressemble aguiche ».

D’autres fois, on est arrêté par un verset dont la syntaxe torturée interpelle :

« Leïla dit que ce n’est pas le vent qui les pousse
c’est la vie qui veut boire l’océan
et son goût somnolent les errances
et le temps des nomades
devançant les climats où aucune pluie
ne barre l’horizon du voyageur ».

Avec Leïla Khane, Alexandre a trouvé un ton très différent de celui de ses romans et de son théâtre. Sa première tentative en tant que poète apparaît incontestablement comme une réussite. On ne sait trop à quoi la comparer. Nous vient d’abord à l’esprit – même si la trame narrative est toute autre – le récit en prose poétique de Laurent Gaudé intitulé Salina, les trois exils. Trois exils comme les Islas del Rosario, Santa-Maria et Carthage sont trois dans la Ballade de Leïla. Et peut-être est-ce simplement une coïncidence mais le mot « exil(e) » est bien présent dans les deux vers mis en exergue.

Alfred Alexandre, La Ballade de Leïla Khane, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 56 p., 12 €.

 

Tisser de Raharimanana

Raharimanana, né en 1967 à Tananarive, est déjà l’auteur d’une œuvre abondante, roman, poésie, théâtre, essais, chez divers éditeurs. Il publie pour la première fois chez Mémoire d’encrier.

Tisser, quoique composite, se présente à première vue comme un « essai » à ranger dans le genre aujourd’hui prolifique des écrits « décoloniaux ». Si le Discours sur le colonialisme de Césaire (1955), ancêtre de cette littérature, n’est pas cité, le poète martiniquais est bien présent par une longue citation de Moi, laminaire (1982) – « J’habite une blessure sacrée… » – qui donne le ton du livre. La conviction de l’auteur, exprimée tout au long du livre, est résumée ainsi : « le système colonial, père du système capitaliste » est un « ogre » qui commence par dévorer les peuples colonisés avant de s’attaquer à ses propres enfants (p. 87).

Si ce livre n’avait que cette thèse à défendre, on attendrait, au-delà des pétitions de principe, de véritables démonstrations, une présentation plus équilibrée, mais comme l’indique le titre, Tisser se veut d’abord un appel à la « révolte » (p. 54) qui mettra fin à toute violence.

« Je ne veux pas de cette laideur des corps meurtris. Je ne veux pas marcher avec la violence. Je veux m’épandre toujours dans la magnifique douceur, Je veux garder l’innocence. Je veux garder la légèreté » (p. 22).

Il s’agit donc de tisser de nouvelles relations entre les humains (il serait intéressant de rapprocher ici l’auteur non de Césaire mais de Glissant), sachant que, selon Raharimanana, toutes les chances d’une vie meilleure reposent désormais sur les femmes : « Nulle société ne pourrait survivre à ce système [capitaliste néocolonial] sans reconsidérer la place de la femme ».

Présentée ainsi, la pensée de Raharimanana paraîtra sans doute un peu courte, mais l’intérêt du livre est bien moins dans les thèses qu’il entend défendre que dans ce qui les illustre magnifiquement (à défaut de les démontrer). Puisant en effet dans la riche mythologie malgache, l’auteur nous fait partager un univers de contes et de légendes : depuis la création du monde par Ralanitra-Nanahary, le Ciel, principe mâle secondé par Ratany, la Terre, principe femelle, jusqu’à l’invention de l’agriculture et de l’élevage. On retiendra particulièrement, puisqu’il s’agit ici de tissage, comment le premier homme fut vêtu par une fille du Ciel avec du fil d’araignée, comment l’aiguille fut perdue au fond d’un puit, comment l’homme plongea pour la retrouver et dut échapper aux maîtresses des eaux, comment la première femme put alors utiliser les fils du ver à soie pour habiller ses enfants. S’il est vrai qu’à un méta-niveau tous les mythes se ressemblent, on s’émerveille de découvrir sous quelle forme ils se sont forgés sur l’Île Rouge de l’Océan Indien.

Filant la métaphore, Raharimanana se réfère au faso dan fani, le pagne tissé par les femmes burkinabè sur des métiers traditionnels, et remis à l’honneur par Thomas Sankara, pour appeler les peuples d’Afrique à renoncer au costume occidental (qui oblige à « porter sur sa propre peau l’aliénation », p. 84). Plus encore, il appelle à la constitution d’une société panafricaine de « sachants » (et non de savants) qui, tels le tisserand qui prend du recul pour juger l’avancement de son travail, sauront « sonder en profondeur et en connaissance, en connaissance et empathie les réalités et les désirs du continent, des personnes qui travaillent la question de la reconstruction, des personnes capables d’échapper à l’urgence du présent, qui savent se gérer de l’émotion que suscite la confrontation au spectacle de la pauvreté, qui persévèrent dans leurs actions sans dépendre de la reconnaissance des uns et des autres » (p. 85).

Que dire de plus, sinon former des vœux pour que l’appel de Raharimanana à ses frères soit entendu ?

Raharimanana, Tisser, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 96 p., 14 €.

 

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/la-part-intime-de-cesaire-un-essai-dalfred-alexandre/

[ii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

Sainte-Beuve, L’Ecole Normale et Joseph Delorme – un numéro de « Francofonia »

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent déjà la revue Francofonia basée à Bologne en Italie[i]. Son numéro 79 entretient une relation inattendue quoique pas illogique avec Mondesfrancophones, puisqu’il contient une recension très complète par J.-P. Madou du dernier ouvrage de son fondateur, Alexandre Leupin, L’Hérésie poétique. Du Moyen Âge à la modernité, ainsi que notre propre compte-rendu d’un numéro de la Nouvelle Revue Française consacré à la poésie.

L’essentiel de ce numéro 79 est cependant une invitation à (re)découvrir Sainte-Beuve (1804-1869). Depuis son enterrement en fanfare par Proust dans le Contre Sainte-Beuve, l’auteur des Causeries du lundi n’a pas très bonne réputation. Rappelons sa position en matière de critique : « Il m’est difficile de juger [une oeuvre] indépendamment de la connaissance de l’homme même […] : tel arbre, tel fruit. L’étude littéraire me mène ainsi tout naturellement à l’étude morale ». Dit autrement : « Aller droit à l’auteur sous le masque du livre ».  De fait, les trois contributions qui abordent, entre autre, la méthode critique de Sainte-Beuve ne scellent ni ses limites ni l’influence qui peut être encore la sienne aujourd’hui.

Michel Brix conclut ainsi sur ce point : « On est revenu de ses excès, tout au moins à l’université, mais pas du présupposé dont ils dérivaient, qui est plus ancien que Sainte-Beuve et auquel se soumet aussi, ne lui en déplaise, Proust lui-même : l’œuvre littéraire est le lieu où l’auteur de celle-ci se met en scène » (Sainte-Beuve et la critique romantique).

Parmi les huit contributions rassemblées par Romain Jalabert, on remarque en particulier le petit morceau d’histoire politico-littéraire centré sur l’Ecole normale supérieure au début du Second Empire, plus particulièrement la place qui fut réservée à Voltaire dans l’enseignement. Sainte-Beuve eut sa part dans cette histoire, puisqu’il tint à l’Ecole un poste de maître de conférences en littérature française entre 1857 et 1961, Désiré Nisard en étant le directeur. José Luis Diaz, l’auteur de l’article, après avoir rappelé la division des élèves entre les opposants et les partisans du Prince-Président, ainsi que les inflexions du programme de l’Ecole destinées à « neutraliser la philosophie », étudie comment l’enseignement[ii] de Sainte-Beuve a pu présenter, concernant Voltaire, un contrepoint à celui, farouchement réactionnaire, de Nisard. Tandis que ce dernier, « partisan outrancier du Grand siècle », considérait tout ce qui vint après comme une période de décadence et ne voyait dans le sage de Ferney qu’« un pourvoyeur d’œuvres littéraires de divers genres », Sainte-Beuve offrait le tableau bien plus véridique d’un Voltaire « rendu à la multiplicité kaléidoscopique de ses œuvres, ainsi qu’à la multiplicité des points de vue sur lui ». Diaz note pour finir que Sainte-Beuve (devenu sénateur inamovible) s’était élevé courageusement, en 1965, contre la tentative d’écarter des bibliothèques populaires Sand, Proudhon[iii], Renan, Rousseau… et Voltaire, considérés comme autant d’auteurs séditieux (Arouet sous Badinguet. Le « dialogue » Sainte-Beuve – Nisard à l’Ecole Normale).

Afin de ne pas alourdir ce bref compte-rendu, on  finira avec la contribution de Romain Benini qui devrait ravir les poètes et amateurs de poésie (L’expérience du vers dans « Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme »). Il traite d’une œuvre de jeunesse de Sainte-Beuve (1829), une sorte de manifeste, mêlant vers et proses, en faveur d’une poésie libérée des règles les plus contraignantes de la versification classique. L’auteur de l’article décortique les procédés pas absolument nouveaux mais déviants que Beuve a voulu illustrer (et défendre).

Métaposition :   « Des partis le glaive levé »
Césure mobile : « Mais il [dépose ici / son sceptre] et le repousse »
« Surtout j’aime ces [deux / dernières barcaroles] »
Enjambement : « Jamais tu n’as pu voir de jeune fille [blonde,
Et d’un an plus que toi],[ qui vienne tous les jours
T’attendre innocemment]… »
Variations strophiques : de abab à abba

On est encore bien loin du vers libre mais le chemin n’est-il pas déjà tracé ? Cela étant, il est permis de s’interroger sur l’appréciation finale de R. Benini : « Les innovations métriques, davantage qu’une simple démonstration de nouveauté, sont [dans Joseph Delorme] au cœur de la recherche de sincérité poétique ». Sans vouloir ici mettre en doute la sincérité de Sainte-Beuve (laquelle pourrait s’exprimer de bien d’autres façons qu’en vers), la fabrique du poème (poiesis) n’est-elle pas d’abord un jeu de l’esprit, … qui permet certes – le cas échéant – d’oublier ses chagrins ?

 

 

[i] Voir ici le compte-rendu de deux numéros sur l’Afrique :

Deux livraisons de « Francofonia » sur la littérature africaine

[ii] Plutôt par ses écrits que par ses cours, ceux-ci portant principalement sur la littérature du Moyen Âge.

[iii] Faut-il rappeler que fut publié, en 1872, un livre posthume de Sainte-Beuve sur Proudhon (P.-J. Proudhon – sa vie et sa correspondance, 1838-1948), son « dernier coup de collier » (lettre de Sainte-Beuve à Jules Vallès).

« La langue ankor – Encore la langue » de Jean-Louis Robert

L’esquif poème lancé lance ivre
en exil anse danse
sur la page blanche de silence

Jean-Louis Robert nous invite à une divagation littéraire à bord de son île-bateau, où prolifèrent

des épissures de signes
vides 

inventant à l’occasion un mélangue français-créole réunionnais : Francéole est ma langue, proclame-t-il.

tu me langilang
OL
ÉRK je te poète
sous la roche de l’anguille fabuleuse
je te galang galang
OL
ÉRK tu me danse
en cadence dans la gangue d’angoisse

Il y a des poèmes de circonstance inspirés par les suppliciés de la vie

leurs cris farlanguent
comme fouet
la chair fragile
du jour

puisqu’il est passé le temps de l’innocence :

les mots de l’émotion
chialent à mort
sur nos murs

Il y a des visions surréalistes

voici que le cratère
déborde de rires ancillaires
hystériques les femmes échangent leurs visages
offrant aux nuages
la géométrie indécente de leur nudité

mais le réel se révèle parfois pire que les pires cauchemars

je pleure mon île ombilicale
Elle ploie sous le poids du béton
y explosent les décibels détonent
et des tonnes d’immondices
c’est le progrès qui veut ça  

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Ce précieux petit recueil qui devrait séduire tous les amoureux des jeux avec les mots

lame la mer
douce amère
l’âme erre

s’ouvre par un conte en prose de quelques pages, en créole avec traduction consécutive en français, un cadeau au non créolophone ainsi apte à goûter la musique particulière du créole réunionnais. Cela commence ainsi

Dann tan la, domoun té koné pa pouwar langaz
(En ce temps-là, les gens méconnaissaient les pouvoirs de la parole)
tout té fé ryink èk lo miks, lo miks Kaf sirtou
(tout se faisait exclusivement avec les muscles, nègres surtout)

Grâce à la parole, le travail est miraculeusement allégé et c’est encore grâce à elle, après qu’on l’ait envoyée en mission dann gran péi déor (dans le grand pays du dehors), que l’esclavage sera finalement aboli.

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Nos lecteurs connaissent le Jean-Louis Robert nouvelliste et essayiste mais assez peu le poète. Ce recueil leur fera mieux connaître cette facette de son talent[i].

La langue ankor – Encore la langue, Éditions K’A, La Réunion, 2020, 150 p., 12 €.

PS / Une présentation très complète de J.-L. Robert et de son œuvre sur Île en île :

Jean-Louis Robert

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/author/j-lrobert/

Envoi pour le Liban

 

Tant de malheurs tressés
De génies malfaisants
Qu’un Dieu compatissant
S’éveille et considère
Le chagrin du Liban
Qu’il soigne et régénère
Ce beau pays blessé

 

 

12/09/2020

(Suite à l’explosion dans le port de Beyrouth le 4 août 2020)

Par Michel Lercoulois, , publié le 12/09/2020 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: , ,

Leçon d’écriture (9) : « Louisiane » de Fabienne Kanor

Ceci n’est pas un roman (ou à peine). Ceci est un cri. C’est sûrement ainsi qu’il faut aborder ce récit, le septième de l’écrivaine tout juste cinquantenaire, née à Orléans d’une famille martiniquaise, pourvue d’un doctorat de l’Université d’Etat de Louisiane à Baton-Rouge et qui enseigne désormais à l’Université d’Etat de Pennsylvanie (Penn State). Une lecture de Louisiane par l’auteure (par ailleurs performeuse) à laquelle nous avons eu le privilège d’assister récemment rend plus qu’évidente l’oralité de ce texte.

Verbatim. Avant la plantation, on s’est arrêté à une station-service et j’ai marché vers des maisons massées contre un champ de coton. Je n’avais jamais vu un pied de coton d’aussi près. Dans les films d’époque, on ne nous montre pas le ramassage en détail, les paumes à cran, les doigts qui à force saignent et le pus qui gicle des ongles. J’ai dégrafé un flocon et l’ai serré dans le creux de ma main. C’était léger, ça ne pesait rien, et pourtant, c’étaient tous ces pompons-là qui avaient fait le Sud et la gloire des maîtres. C’était bien d’eux que les maîtres rêvaient lorsqu’ils prenaient sommeil, peinards, sur leur galerie ombragée, peinards et saufs, peinards et saufs (p. 75).

L’extrait ci-dessus, pris au hasard dans le livre, illustre bien en quoi le réalisme cru du propos est non pas trahi mais en quelque sorte décalé par la magie du verbe. La réalité est bien là, elle ne se fait pas oublier ; en même temps le lecteur sent autre chose, qui tient à l’écriture, à l’enchaînement des phrases courtes, aux images qui se juxtaposent et se contredisent d’une phrase à l’autre : une banale halte dans un station d’essence ; les travailleurs des champs à la peine ; les maîtres et leurs privilèges.

Ce court extrait fait également apparaître une autre caractéristique de l’écriture de F. Kanor, un jeu avec le vocabulaire qui consiste à utiliser certains mots dans un sens inattendu. Bien que « flocon » s’emploie parfois à propos du coton sur pied, « pompon » ne l’est pas (même si, évidemment, on peut faire des pompons avec du fil de coton). De même « dégrafer » n’est pas le verbe qu’on utiliserait spontanément pour la cueillette.

On se plaît également à découvrir sous la plume de l’écrivaine des termes rares comme « avalasses » (trombes d’eau), « poulotter » (cajoler, s’agissant ici d’une automobile), « encaquer » (mettre des harengs dans une caque, ici entasser des esclaves dans la cale d’un bateau négrier), « abecquer » (donner la becquée, à propos d’une mère qui élève seule son fils), « chalouper » (« chalouper ensemble » pour compagnonner) ; « gourmer » (au sens de se démener), « escabelle » (petit tabouret), … Des tournures aussi, comme dans l’extrait ci-dessus « prendre sommeil », ou « pour si en cas » (au cas où), etc.

Fabienne Kanor

Tout cela procure un véritable plaisir de lecture, ce que l’on retiendra avant tout de ce roman qui nous attachera moins par son intrigue. Il est construit en effet comme une série de tableaux présentant divers aspects de la vie des Noirs du Sud, plus précisément ceux de Tremé, un quartier de la Nouvelle-Orléans où F. Kanor a vécu pendant trois ans. Un côté documentaire qui pourra passionner les lecteurs découvrant cette réalité, sans doute moins ceux qui ont déjà été en contact avec elle, fût-ce de manière superficielle.

Ce livre est un cri, écrivions-nous pour commencer. Il est lourd d’une protestation contre la condition des Noirs américains dont on mesure toute la portée à la lumière des incidents tragiques qui font, ces temps-ci, l’actualité des Etats-Unis.

 

Fabienne Kanor, Louisiane, Paris, Rivages, 2020, 208 p., 18,80 €.

 

Coronavirus

 

Tandis que le virus
Partout cherche ses proies
Tandis que les humains
Rentrent dans leurs tanières
Et qu’au fond des enfers
Le diable se régale
Du haut de son Olympe
Le Bon Dieu s’interroge

 

 

Etait-il nécessaire
De les punir ainsi
Bien sûr qu’ils sont coupables
Mais si faibles aussi
Avides de bonheur
Constamment malheureux
Maladroits à bien faire
Trop habiles à mal faire

Tandis que sur la terre
De plus en plus nombreux
Hommes et femmes trépassent
Le Bon Dieu tout là-haut
A pris sa décision

Ils ont tué mon fils
Saccagé leur planète
Mes oiseaux mes poissons
Sont gorgés de plastique
Le bœuf et les moutons
Egorgés sans pitié
L’âne martyrisé

Le mépris des puissants
Les pauvres qui ont faim
Les amas d’immondices
Que fouillent des enfants
Et partout des carnages
S’ils invoquent mon nom
C’est pour s’entretuer

Bien sûr qu’ils me déçoivent
Ils sont libres après tout
Que puis-je faire d’autre
Que les châtier encore

 

15 mars 2020

Sonia Elvireanu, poétesse élégiaque

L’infini s’effiloche
dans les flammes des orangers

Les lecteurs de Mondesfrancophones ont pu découvrir récemment quelques poèmes tirés du dernier recueil de Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel. Essayiste, romancière, poétesse, cette professeure de l’université d’Alba Iulia est l’auteure de plusieurs recueils publiés en Roumanie, le plus souvent directement en français. Elle traduit également des poètes français en roumain et des poètes roumains en français.

Le Souffle du ciel est son deuxième recueil publié en France après Le Silence d’entre les neiges, l’année dernière, déjà chez L’Harmattan (1). Il contient cent-vingt poèmes, pour la plupart bref, dont on sent qu’ils sont le jaillissement d’un instant. Une sensation fugitive qu’il fallait fixer.

Moi, sous la pluie,
un cygne sur les eaux

la rosée des gouttes
me baigne et me caresse,

leur clarté
éveille le chant

qui m’enveloppe.
(Le baptême de l’eau)

Si l’eau revient souvent :

des ciels d’eaux ondoyant
dans les paupières d’une pensée

(Et les tilleuls),

la nature, plus généralement, est constamment présente :

le vert nacré des peupliers
frémit dans mon âme

(Le regard des peupliers),

des plantes, des animaux aussi :

le matin coule dans l’œil du cheval noir
(L’élégie des chevaux blancs),

ou un simple caillou :

la pierre sur laquelle je marche
colle sa douleur à ma
semelle
(Poussière empoisonnée).

S. Elvireanu affectionne les images surréalistes :

des nénuphars fleurissent dans mes cheveux
(Regards de nénuphars)

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer
(Isis).

Une rare mention d’un objet fait de la main de l’homme :

la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe
(Un rond de cigarette)

L’amour se manifeste ici sous la forme mélancolique propre à l’élégie :

j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout,

Je me suis heurtée à un arbre,
je l’ai embrassé égarée, 

tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout

(Epouvante).

Les mystères de l’amour :

je croyais connaître l’homme
collé à mes reins une vie entière,

Les caresses de l’été sous les pommiers,
l’argile se faisant source dans nos paumes
(Zéphyr soyeux).

Pour la poétesse
l’homme est le Ciel, la femme, la Terre,
l’homme, l’aigle d’azur, la femme, celle d’argile
(L’arc-en-ciel).

Le constat d’une vie qui passe sans qu’on n’y comprenne rien :

les fils de la vie s’enroulent en quenouille, leur indifférence nous déchire
(La lumière qui s’éteint),

la nostalgie :

Crois-tu que nous serons
un beau jour
des violons en déclin

ou peut-être rien que
des murmures de clavecin,
écrasés par les pleurs

(Peut-on faire autrement),

une sorte de bonheur, malgré tout :

il nous reste quelque part un sourire, un regret, un soupir,
des neiges gelées sur la branche

(Il nous reste le silence).

La poésie de S. Elvireanu : une chanson douce qui nous touche au cœur.

 

Sonia Elvireanu : Le Souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, 2019, 162 p. Ce recueil réunit les poèmes récompensés par le prix Naji Naaman de créativité (Liban) et le prix Monde francophone décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence.

 

 

(1) Et sa traduction, chez le même éditeur, du poète roumain Marian Drăghici sous le titre Lumière, doucement.

 

 

 

Romans : ça s’écrivait en 1991

Au hasard d’une visite chez mon marchand de livres favori, Rue des bouquinistes obscurs à Aix-en-Provence, je tombe sur deux romans d’auteurs jusqu’alors inconnus de moi, l’un paru chez Grasset, l’autre chez Gallimard et tous deux en 1991. Au-delà de cette coïncidence, cela valait la peine de regarder d’un peu près comment il convenait d’écrire, il y a près de quarante ans, pour entrer dans le sérail des auteurs publiés par les plus grands éditeurs. Sylvie Caster (née en 1952), l’auteure de Bel-Air, avait aiguisé sa plume à Charlie-Hebdo et au Canard enchaîné et publié auparavant deux romans. Quant à Pierre Moinot (1920-2007), l’auteur de La Descente du fleuve, haut-fonctionnaire et académicien, il en était alors à son septième roman.

Outre leur année de publication, ces deux ouvrages ont comme caractéristiques communes d’être écrits à la première personne et d’être dépourvus de toute intrigue, signe d’une concession à la fois à la mode du « je » et à celle du « non-récit »[i]. Ils diffèrent néanmoins notablement par leur style d’écriture.

Sylvie Caster à l’ombre de Céline

Dans Bel-Air une femme raconte son quotidien d’infirmière dans un grand ensemble. On la suppose jeune même si elle ne dit rien d’elle, en dehors de ces états d’âme professionnels. Elle se montre, quoi qu’il en soit, encore vulnérable à ceux qu’elle rencontre et le livre est divisé en trois parties centrées respectivement sur des familles particulièrement toxiques à cet égard, celle de l’alcoolique Laboisse (son nom en dit déjà long), celle d’Estelle, la petite fille infirme, et celle d’Alexandrine, la grand-mère borgne et en fin de vie. Trois familles naufragées qui survivent sans que l’on sache trop bien comment. Laboisse a été « garçon » sur des paquebots, la maman d’Estelle enchaîne les amants décrétés « tontons » de la petite. Quant aux petits-fils d’Alexandrine, ils sont dans des combines qui semblent toutes destinées à échouer.

A quelques décennies près, on est plongé dans l’enfer du Voyage de Céline, un monde de misère et de débrouille. Signe des temps (le livre a été écrit avant la fin de la guerre d’Algérie), il n’y a aucun immigré parmi ces pauvres gens. La 4e de couverture rend compte en une phrase des intentions de l’auteure : « Avec une tendresse immense, de l’humour aussi et pas la moindre complaisance, elle nous fait entendre un cri, ultime espoir de ce grand ailleurs auquel tous aspirent ». C’est assez juste, même si l’on s’interroge sur l’absence de complaisance. Comme Céline, S. Caster semble bien plutôt se complaire dans la peinture de son univers misérabiliste. D’ailleurs comment un romancier n’aurait-il pas de la complaisance pour son sujet ?

La 4e de couverture ne dit rien de la manière dont le livre est écrit, qui est pourtant pour nous sa première qualité. Cela commence en effet très fort :

Par exemple la description du paysage qui conduit à Bel-Air : « Ils n’étaient plus champêtres ceux-là [ces près]. Ils vasouillaient, ils attendaient, dans un genre de terrain vague, qu’un nouvel entrepôt vienne les grignoter, dans le crachouillis des fumées » (p. 10).

Ou l’odeur infecte de l’entrée d’un immeuble : « Après, quand on l’a sentie, rien qu’une fois, la gerbe de l’entrée, prendre toute la tripe et la secouer, on pourrait bien s’en aller au bout du monde, qu’on se la rappellerait encore et encore, cette odeur » (p. 13).

Et voici la mère Carlier : « Elle avait peur de tout, la « mère » Carlier. C’était un monceau de trouille. De panique. Dans la hantise du pognon. Et puis de son mari, aussi… » (p. 42).

Enfin Laboisse évoquant ses souvenirs de marin : « Il avait une tête exagérée, Laboisse, à cet instant. Souffrante, pénible. Et puis grotesque. Comme un masque farce. Qui retient des larmes piteuses qui ne couleront pas. Les océans lui revenaient. Ils le noyaient dans une féroce nostalgie… Il était terrible et affreux » (p. 60).

Tout n’est pas de ce niveau. Et plus on avance dans le livre, plus la prose semble s’assagir. Ou l’on s’habitue. C’est dommage car le style est bien le principal atout de ce livre. La peinture pure et simple de la misère humaine, sans véritable support narratif, ne suffisant pas à faire la matière d’un « roman », tel qu’indiqué sur la couverture.

Sylvie Caster, Bel-Air, Paris, Grasset, 1991, 236 p.

 

Le « grand style » de Pierre Moinot

Pierre Moinot cultive la langue d’une toute autre manière. La Descente du fleuve raconte un couple qui se retrouve après une longue séparation. Il est archéologue et revient d’un chantier de fouille au Pérou. Elle, Mo, est peintre. Ils ont une grande fille qui va avoir son premier enfant. Ils se sont donné rendez-vous dans un petit port de la côte espagnole. Il y a là un barman qui parle comme un livre, un berger inquiétant, des artistes étrangers. Le narrateur est en pleine confusion, entre les interrogations sur son amour et les souvenirs de ses missions, dont celle qui l’a conduit, en Afrique, à la recherche du fleuve Niger.

Mo au réveil : « Sur le casque de ses cheveux courts et droits, d’un roux brillant de pelage, couraient des reflets d’un gris métallique où se devinait parfois du blanc et sur le coin de sa bouche que le sommeil entrouvrait une étoile de rides avait appuyé son dessin, que je retrouvai plus nette encore au coin des yeux clos, au-dessus des hautes pommettes où les taches de rousseur semblaient plus foncées parce qu’elle avait dû essayer de se faire brunir » (p. 21).

Un jeune couple au Pérou : « Dans l’espace étroit de la fouille leur désir installait une lourde et implacable sauvagerie presque accusée par la réserve pudique dont ils voulaient le masquer, et qu’un simple regard rallumait au-dessus du travail minutieux du décapage, venant surtout de la très jeune femme dont le petit visage clair exprimait, le temps d’un coup d’œil, l’âpreté affamée et dévorante d’une belette carnassière » (p. 30).

Au style saccadé, heurté, brutal de S. Caster s’oppose ici une ample prose, comme un fleuve dont il faut suivre patiemment les méandres. Sans éviter parfois le cliché, comme dans cette évocation de l’acte sexuel à la manière des films d’autrefois, qui ne montraient rien de plus que ceci : « Puis elle se renversa en arrière et je la suivis. J’entendis très loin le battement de la mer et sous moi le doux gémissement étouffé » (p. 113).

Une rare pointe d’humour : « Mo nageait avec force. Là-bas le ballon rouge de son bonnet se balançait entre chaque mouvement arrondi de ses bras battant l’eau comme les aubes régulières d’une roue. Moi je nageais sans gloire une brasse de marinier d’écluse » (p. 198).

Ces quelques exemples montrent suffisamment que P. Moinot cultive avec art les métaphores, métonymies et autres synecdoques. Jusqu’à l’excès, hélas, quand cela devient un procédé. Aussi finit on par s’arrêter plutôt sur des phrases toutes simples qui paraissent, par contraste, d’autant plus fortes, comme lorsque le narrateur réagit à la vue d’une femme « parfaitement belle » : « Ils vinrent près de moi, sans que je puisse détacher mes yeux d’elle, et je compris que sa beauté me désespérait » (p. 157). Et Mo, juste après : « Elle est trop belle. Elle détruit tout » (p. 158).

Abus de métaphores ou pas, le livre lasse surtout en raison de l’absence d’intrigue. L’auto-analyse du narrateur tourne rapidement en rond et l’on attend vainement qu’il se passe enfin quelque chose !

Pierre Moinot, La Descente du fleuve, Paris, Gallimard, 1991, 240 p.

 

[i] Sur ces deux points on consultera utilement l’article de Gérard Genette, « Frontières du récit » in Communications, 1966, n° 8. https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1966_num_8_1_1121

Sonnet rim-ant

Nœud des cordes à venin
Le lasso qui s’étrangle
L’outre de mauvais vin
Pourrissement des mangles

Un monsieur bedonnant
Le gros poussa méprise
Les larmes du mendiant
Que la douleur attise

Ailleurs dans l’océan
Une tortue mystique
Sombre dans le néant

Et toi qui fais la manche
Étique pathétique
Vois ta vie qui s’épanche

25 mars 2019

 

Par Michel Lercoulois, , publié le 26/03/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Littérature : le requiem de Luc Chomarat

Un petit chef-d’œuvre de littérature, Paris, Marest éditeur, 2018, 144 p., 9 €.

Luc Chomarat est un écrivain éclectique, couronné par le Grand Prix de Littérature Policière en 2016, et l’auteur chez Marest, éditeur spécialisé dans le cinéma, des Dix meilleurs films de tous les temps. Le même éditeur fait une entorse à son catalogue en publiant Un petit chef-d’œuvre de littérature, peut-être parce que ce livre, avec ses brèves séquences apparemment décousues mais dont l’ensemble fait sens, n’est pas sans évoquer certains films de la Nouvelle Vague.

« La magie des livres a disparu » dit l’un des protagonistes de cette histoire, laquelle fait également intervenir le petit chef-d’œuvre en personne, si l’on peut dire, qui dialogue avec les grands écrivains rangés comme lui sur les rayons des libraires.

Mais à quoi donc tient ou tenait cette magie ?

« – Un livre, un vrai, devrait modifier votre perception des choses. Du monde. On devrait se réveiller dans un monde neuf.
Il haussa les épaules.
– C’est beaucoup demander. Peut-être qu’il suffit que ça vous brise le cœur. »

Ainsi chemine cet ouvrage à coup de notations douces-amères. Il est vrai que faire carrière dans la littérature enseigne à prendre des coups avec philosophie : le manuscrit qui vous suce le sang, les dizaines de lettres-circulaires de refus, et, le livre enfin publié (le cas échéant), la promo dans des lieux improbables, les ravages du succès (éventuel), la panne du deuxième livre, le constat qu’on n’écrira décidément jamais le best-seller de l’année[i].

Ce petit livre agréable et vite lu ne manque pas de pertinence lorsqu’il évoque, par exemple, le baccalauréat de la série L, les romans de gare, les catégories d’écrivains, la loterie du succès, l’indispensable saupoudrage d’érotisme dans tout roman qui se respecte, le public majoritairement féminin de la littérature, les polars avec des filles nues sur les couvertures. C’est de ce dernier point que vient, probablement, la reproduction de La Liseuse symboliste et sfumat(o)esque de Jean-Jacques Henner sur celle du petit chef d’œuvre. Et c’est pour nous l’occasion de signaler l’élégance des livres publiés par Marest, la jaquette noire, le papier, la typographie soignée.

On aime également ce livre pour les citations dont il est émaillé et pour son éloge de la motocyclette (via Michaux plutôt que Mandiargues), éloge qui en fait d’ailleurs résolument un livre à destination du lectorat masculin, d’autant que les histoires d’amour y tournent (vite) court.

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/tag/le-best-seller-de-la-rentree-litteraire/