Un numéro de la « NRF » sur la poésie

« La poésie était la monarchie » (Victor Hugo,
Réponse à un acte d’accusation)
« [Poètes] savez-vous à quel point ce que vous écrivez
d’inutile, puisque la poésie, personne n’en lit,
personne n’en parle, est à ce point essentiel
au monde ? » (Joseph Ponthus, NRF, 641, p. 69).

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Rien de tel pour la poésie, du moins pour la poésie occidentale, il se peut en effet que sa définition soit plus évidente pour les poésies arabes ou asiatiques. Chez nous « poésie » a deux sens différents, presque opposés, l’un purement technique « l’art de faire des ouvrages en vers », le second aussi flou que le premier est concret, « tout ce qu’il y a d’élevé, de touchant, dans une œuvre d’art, dans le caractère ou la beauté d’une personne, et même dans une production naturelle ».

On ne peut que saluer l’initiative de la NRF de consacrer son dernier numéro (n° 641, mars 2020) à la poésie, sans chercher à l’embrasser aussi largement que la deuxième définition ci-dessus (tirée comme la première du Littré), en se cantonnant à son domaine propre, à savoir la littérature.  On peut prendre le numéro à l’envers et commencer par la contribution de Michel Onfray qui rappelle que la poésie est au moins aussi vieille que l’histoire puisque les grands récits d’abord oraux comme bien sûr l’Iliade et l’Odyssée mais aussi bien l’Epopée de Gilgamesh, le Mahâbhârata, le Râmâyana, la Bible et d’autres plus anciens encore qu’Homère étaient versifiés.

Les poètes sont les serviteurs de l’idéologie de leur temps, qu’il s’agisse des grandes mythologies, suivies par les religions (La Divine Comédie serait l’exemple cardinal d’une poésie chrétienne), avant que s’impose progressivement le culte du moi qui libérera des épanchements plus intimes. Comme le rappelle, encore, M. Onfray, tout s’accélère au tournant du XXe siècle avec une série d’abandons, d’abord « du sens au profit du son (Mallarmé), [puis] du son au profit de l’image (Surréalisme), enfin du sens et de l’image au profit du seul phonème (Lettrisme) ».

Mais bien sûr, on ne pouvait en rester au point où disparaît le langage. Dans leur immense majorité les poètes n’ont pas adhéré aux dernières évolutions de leur art, lequel demeure donc pour l’essentiel ce qu’il fut au temps du Romantisme, à savoir un mode d’expression de leurs sentiments les plus personnels. Néanmoins, à la différence – et elle est de taille – des Lamartine et autre Baudelaire, le vers désormais se fait libre, voire disparaît tout à fait, par exemple dans maints ouvrages de Saint-John Perse (comme Anabase – X qui contient des paragraphes continus de plus de deux pages). Poésie versifiée, vers libres, prose poétique, prose…, on est loin du temps de Molière où tout ce qui n’était point prose était vers.

Une autre source de confusion, ancienne celle-là, tient à la séparation entre poésie savante et poésie populaire. Certes, si l’on prend comme critère l’audience, Grand Corps Malade a plus de fans que de lecteurs Jean-Noël Chrisment (lequel figure dans plusieurs sommaires de la NRF (1)). Le premier réclame sans nul doute une « écoute » moins exigeante que le second. Soit. Mais quid de La Fontaine ou de Brassens ? Faut-il mettre les fables, les chansons, le slam, le rap à l’écart de toute poésie savante ? On voit que ce n’est pas aussi simple. Dans ce numéro de la NRF, Joseph Pontus, déjà cité en exergue, range Anne Sylvestre parmi les « plus grandes poétesses françaises encore vivantes » (p. 66).

Selon Thomas Clerc, une définition possible de la poésie serait « la littérature lorsqu’elle atteint des sommets » (p. 60), ce qui ferait immédiatement de Proust (cité ici par Th. Clerc) ou de Céline (omis) nos plus grands poètes. Confusion, confusion…

De la prose, en tout cas, il y en a bien dans la partie intitulée « Poèmes contemporains » de cette livraison, soit sept textes dont cinq en vers libres, deux en « prose poétique » (et donc, bien sûr, aucun poème en vers réguliers). Quant au fond, six de ces poèmes peuvent être classés comme « intimistes », seul Olivier Barbarant s’affranchissant de son moi pour évoquer ces personnes qui, pour une raison ou une autre, se sont immolées par le feu, depuis le bonze de Saigon en 1963.

« Le mouvement lyrique abandonne toute l’évocation du monde dont nous sommes capables à notre façon de sentir », écrit Frédéric Verger dans sa contribution (p. 30) et il mentionne à cet égard Marina Tsvetaïeva, mais cette définition ne vaut-elle pas pour la quasi-totalité des poètes contemporains ? Car, comme précise F. Verger, si « la poésie, essentiellement lyrique peut tendre à l’objectivation, n’y arrive pas qui veut ». Un exemple de réussite, dans ce numéro, pourrait être le texte pourtant à la limite du surréalisme mais très évocateur de Simon Johannin (« Notes sur la ville »).

Parmi les autres contributions qui ont le plus retenu notre attention (mais l’ensemble de ce gros numéro de plus de 200 pages passionnera tous les amoureux de la poésie), mentionnons en particulier le texte de Clémentine Beauvais qui glose avec humour sur la réception de la poésie aux divers âges de la vie et la critique par Pierre Assouline de la traduction d’André Maurois du poème « If » de Kipling.

La Nouvelle Revue Française, n° 641, mars 2020, 218 p., 15 €.

 

(1) Comme au sommaire de mondesfrancophones : https://mondesfrancophones.com/author/j-nchrisment/

 

Par Michel Lercoulois, , publié le 21/03/2020 | Comments (0)
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Coronavirus

 

Tandis que le virus
Partout cherche ses proies
Tandis que les humains
Rentrent dans leurs tanières
Et qu’au fond des enfers
Le diable se régale
Du haut de son Olympe
Le Bon Dieu s’interroge

 

 

Etait-il nécessaire
De les punir ainsi
Bien sûr qu’ils sont coupables
Mais si faibles aussi
Avides de bonheur
Constamment malheureux
Maladroits à bien faire
Trop habiles à mal faire

Tandis que sur la terre
De plus en plus nombreux
Hommes et femmes trépassent
Le Bon Dieu tout là-haut
A pris sa décision

Ils ont tué mon fils
Saccagé leur planète
Mes oiseaux mes poissons
Sont gorgés de plastique
Le bœuf et les moutons
Egorgés sans pitié
L’âne martyrisé

Le mépris des puissants
Les pauvres qui ont faim
Les amas d’immondices
Que fouillent des enfants
Et partout des carnages
S’ils invoquent mon nom
C’est pour s’entretuer

Bien sûr qu’ils me déçoivent
Ils sont libres après tout
Que puis-je faire d’autre
Que les châtier encore

 

15 mars 2020

Sonia Elvireanu, poétesse élégiaque

L’infini s’effiloche
dans les flammes des orangers

Les lecteurs de Mondesfrancophones ont pu découvrir récemment quelques poèmes tirés du dernier recueil de Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel. Essayiste, romancière, poétesse, cette professeure de l’université d’Alba Iulia est l’auteure de plusieurs recueils publiés en Roumanie, le plus souvent directement en français. Elle traduit également des poètes français en roumain et des poètes roumains en français.

Le Souffle du ciel est son deuxième recueil publié en France après Le Silence d’entre les neiges, l’année dernière, déjà chez L’Harmattan (1). Il contient cent-vingt poèmes, pour la plupart bref, dont on sent qu’ils sont le jaillissement d’un instant. Une sensation fugitive qu’il fallait fixer.

Moi, sous la pluie,
un cygne sur les eaux

la rosée des gouttes
me baigne et me caresse,

leur clarté
éveille le chant

qui m’enveloppe.
(Le baptême de l’eau)

Si l’eau revient souvent :

des ciels d’eaux ondoyant
dans les paupières d’une pensée

(Et les tilleuls),

la nature, plus généralement, est constamment présente :

le vert nacré des peupliers
frémit dans mon âme

(Le regard des peupliers),

des plantes, des animaux aussi :

le matin coule dans l’œil du cheval noir
(L’élégie des chevaux blancs),

ou un simple caillou :

la pierre sur laquelle je marche
colle sa douleur à ma
semelle
(Poussière empoisonnée).

S. Elvireanu affectionne les images surréalistes :

des nénuphars fleurissent dans mes cheveux
(Regards de nénuphars)

sur les eaux, les os en dérive
se rejoignent en pont
et chantent sur la mer
(Isis).

Une rare mention d’un objet fait de la main de l’homme :

la fumée de la cigarette s’élève en silence,
un rond de cigarette allumée
attend que la nuit se dissipe
(Un rond de cigarette)

L’amour se manifeste ici sous la forme mélancolique propre à l’élégie :

j’ai crié ton nom, tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout,

Je me suis heurtée à un arbre,
je l’ai embrassé égarée, 

tu n’étais nulle part,
des feuilles et des cailloux partout

(Epouvante).

Les mystères de l’amour :

je croyais connaître l’homme
collé à mes reins une vie entière,

Les caresses de l’été sous les pommiers,
l’argile se faisant source dans nos paumes
(Zéphyr soyeux).

Pour la poétesse
l’homme est le Ciel, la femme, la Terre,
l’homme, l’aigle d’azur, la femme, celle d’argile
(L’arc-en-ciel).

Le constat d’une vie qui passe sans qu’on n’y comprenne rien :

les fils de la vie s’enroulent en quenouille, leur indifférence nous déchire
(La lumière qui s’éteint),

la nostalgie :

Crois-tu que nous serons
un beau jour
des violons en déclin

ou peut-être rien que
des murmures de clavecin,
écrasés par les pleurs

(Peut-on faire autrement),

une sorte de bonheur, malgré tout :

il nous reste quelque part un sourire, un regret, un soupir,
des neiges gelées sur la branche

(Il nous reste le silence).

La poésie de S. Elvireanu : une chanson douce qui nous touche au cœur.

 

Sonia Elvireanu : Le Souffle du ciel, Paris, L’Harmattan, 2019, 162 p. Ce recueil réunit les poèmes récompensés par le prix Naji Naaman de créativité (Liban) et le prix Monde francophone décerné par l’Académie littéraire et poétique de Provence.

 

 

(1) Et sa traduction, chez le même éditeur, du poète roumain Marian Drăghici sous le titre Lumière, doucement.

 

 

 

Romans : ça s’écrivait en 1991

Au hasard d’une visite chez mon marchand de livres favori, Rue des bouquinistes obscurs à Aix-en-Provence, je tombe sur deux romans d’auteurs jusqu’alors inconnus de moi, l’un paru chez Grasset, l’autre chez Gallimard et tous deux en 1991. Au-delà de cette coïncidence, cela valait la peine de regarder d’un peu près comment il convenait d’écrire, il y a près de quarante ans, pour entrer dans le sérail des auteurs publiés par les plus grands éditeurs. Sylvie Caster (née en 1952), l’auteure de Bel-Air, avait aiguisé sa plume à Charlie-Hebdo et au Canard enchaîné et publié auparavant deux romans. Quant à Pierre Moinot (1920-2007), l’auteur de La Descente du fleuve, haut-fonctionnaire et académicien, il en était alors à son septième roman.

Outre leur année de publication, ces deux ouvrages ont comme caractéristiques communes d’être écrits à la première personne et d’être dépourvus de toute intrigue, signe d’une concession à la fois à la mode du « je » et à celle du « non-récit »[i]. Ils diffèrent néanmoins notablement par leur style d’écriture.

Sylvie Caster à l’ombre de Céline

Dans Bel-Air une femme raconte son quotidien d’infirmière dans un grand ensemble. On la suppose jeune même si elle ne dit rien d’elle, en dehors de ces états d’âme professionnels. Elle se montre, quoi qu’il en soit, encore vulnérable à ceux qu’elle rencontre et le livre est divisé en trois parties centrées respectivement sur des familles particulièrement toxiques à cet égard, celle de l’alcoolique Laboisse (son nom en dit déjà long), celle d’Estelle, la petite fille infirme, et celle d’Alexandrine, la grand-mère borgne et en fin de vie. Trois familles naufragées qui survivent sans que l’on sache trop bien comment. Laboisse a été « garçon » sur des paquebots, la maman d’Estelle enchaîne les amants décrétés « tontons » de la petite. Quant aux petits-fils d’Alexandrine, ils sont dans des combines qui semblent toutes destinées à échouer.

A quelques décennies près, on est plongé dans l’enfer du Voyage de Céline, un monde de misère et de débrouille. Signe des temps (le livre a été écrit avant la fin de la guerre d’Algérie), il n’y a aucun immigré parmi ces pauvres gens. La 4e de couverture rend compte en une phrase des intentions de l’auteure : « Avec une tendresse immense, de l’humour aussi et pas la moindre complaisance, elle nous fait entendre un cri, ultime espoir de ce grand ailleurs auquel tous aspirent ». C’est assez juste, même si l’on s’interroge sur l’absence de complaisance. Comme Céline, S. Caster semble bien plutôt se complaire dans la peinture de son univers misérabiliste. D’ailleurs comment un romancier n’aurait-il pas de la complaisance pour son sujet ?

La 4e de couverture ne dit rien de la manière dont le livre est écrit, qui est pourtant pour nous sa première qualité. Cela commence en effet très fort :

Par exemple la description du paysage qui conduit à Bel-Air : « Ils n’étaient plus champêtres ceux-là [ces près]. Ils vasouillaient, ils attendaient, dans un genre de terrain vague, qu’un nouvel entrepôt vienne les grignoter, dans le crachouillis des fumées » (p. 10).

Ou l’odeur infecte de l’entrée d’un immeuble : « Après, quand on l’a sentie, rien qu’une fois, la gerbe de l’entrée, prendre toute la tripe et la secouer, on pourrait bien s’en aller au bout du monde, qu’on se la rappellerait encore et encore, cette odeur » (p. 13).

Et voici la mère Carlier : « Elle avait peur de tout, la « mère » Carlier. C’était un monceau de trouille. De panique. Dans la hantise du pognon. Et puis de son mari, aussi… » (p. 42).

Enfin Laboisse évoquant ses souvenirs de marin : « Il avait une tête exagérée, Laboisse, à cet instant. Souffrante, pénible. Et puis grotesque. Comme un masque farce. Qui retient des larmes piteuses qui ne couleront pas. Les océans lui revenaient. Ils le noyaient dans une féroce nostalgie… Il était terrible et affreux » (p. 60).

Tout n’est pas de ce niveau. Et plus on avance dans le livre, plus la prose semble s’assagir. Ou l’on s’habitue. C’est dommage car le style est bien le principal atout de ce livre. La peinture pure et simple de la misère humaine, sans véritable support narratif, ne suffisant pas à faire la matière d’un « roman », tel qu’indiqué sur la couverture.

Sylvie Caster, Bel-Air, Paris, Grasset, 1991, 236 p.

 

Le « grand style » de Pierre Moinot

Pierre Moinot cultive la langue d’une toute autre manière. La Descente du fleuve raconte un couple qui se retrouve après une longue séparation. Il est archéologue et revient d’un chantier de fouille au Pérou. Elle, Mo, est peintre. Ils ont une grande fille qui va avoir son premier enfant. Ils se sont donné rendez-vous dans un petit port de la côte espagnole. Il y a là un barman qui parle comme un livre, un berger inquiétant, des artistes étrangers. Le narrateur est en pleine confusion, entre les interrogations sur son amour et les souvenirs de ses missions, dont celle qui l’a conduit, en Afrique, à la recherche du fleuve Niger.

Mo au réveil : « Sur le casque de ses cheveux courts et droits, d’un roux brillant de pelage, couraient des reflets d’un gris métallique où se devinait parfois du blanc et sur le coin de sa bouche que le sommeil entrouvrait une étoile de rides avait appuyé son dessin, que je retrouvai plus nette encore au coin des yeux clos, au-dessus des hautes pommettes où les taches de rousseur semblaient plus foncées parce qu’elle avait dû essayer de se faire brunir » (p. 21).

Un jeune couple au Pérou : « Dans l’espace étroit de la fouille leur désir installait une lourde et implacable sauvagerie presque accusée par la réserve pudique dont ils voulaient le masquer, et qu’un simple regard rallumait au-dessus du travail minutieux du décapage, venant surtout de la très jeune femme dont le petit visage clair exprimait, le temps d’un coup d’œil, l’âpreté affamée et dévorante d’une belette carnassière » (p. 30).

Au style saccadé, heurté, brutal de S. Caster s’oppose ici une ample prose, comme un fleuve dont il faut suivre patiemment les méandres. Sans éviter parfois le cliché, comme dans cette évocation de l’acte sexuel à la manière des films d’autrefois, qui ne montraient rien de plus que ceci : « Puis elle se renversa en arrière et je la suivis. J’entendis très loin le battement de la mer et sous moi le doux gémissement étouffé » (p. 113).

Une rare pointe d’humour : « Mo nageait avec force. Là-bas le ballon rouge de son bonnet se balançait entre chaque mouvement arrondi de ses bras battant l’eau comme les aubes régulières d’une roue. Moi je nageais sans gloire une brasse de marinier d’écluse » (p. 198).

Ces quelques exemples montrent suffisamment que P. Moinot cultive avec art les métaphores, métonymies et autres synecdoques. Jusqu’à l’excès, hélas, quand cela devient un procédé. Aussi finit on par s’arrêter plutôt sur des phrases toutes simples qui paraissent, par contraste, d’autant plus fortes, comme lorsque le narrateur réagit à la vue d’une femme « parfaitement belle » : « Ils vinrent près de moi, sans que je puisse détacher mes yeux d’elle, et je compris que sa beauté me désespérait » (p. 157). Et Mo, juste après : « Elle est trop belle. Elle détruit tout » (p. 158).

Abus de métaphores ou pas, le livre lasse surtout en raison de l’absence d’intrigue. L’auto-analyse du narrateur tourne rapidement en rond et l’on attend vainement qu’il se passe enfin quelque chose !

Pierre Moinot, La Descente du fleuve, Paris, Gallimard, 1991, 240 p.

 

[i] Sur ces deux points on consultera utilement l’article de Gérard Genette, « Frontières du récit » in Communications, 1966, n° 8. https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1966_num_8_1_1121

Sonnet rim-ant

Nœud des cordes à venin
Le lasso qui s’étrangle
L’outre de mauvais vin
Pourrissement des mangles

Un monsieur bedonnant
Le gros poussa méprise
Les larmes du mendiant
Que la douleur attise

Ailleurs dans l’océan
Une tortue mystique
Sombre dans le néant

Et toi qui fais la manche
Étique pathétique
Vois ta vie qui s’épanche

25 mars 2019

 

Par Michel Lercoulois, , publié le 26/03/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Littérature : le requiem de Luc Chomarat

Un petit chef-d’œuvre de littérature, Paris, Marest éditeur, 2018, 144 p., 9 €.

Luc Chomarat est un écrivain éclectique, couronné par le Grand Prix de Littérature Policière en 2016, et l’auteur chez Marest, éditeur spécialisé dans le cinéma, des Dix meilleurs films de tous les temps. Le même éditeur fait une entorse à son catalogue en publiant Un petit chef-d’œuvre de littérature, peut-être parce que ce livre, avec ses brèves séquences apparemment décousues mais dont l’ensemble fait sens, n’est pas sans évoquer certains films de la Nouvelle Vague.

« La magie des livres a disparu » dit l’un des protagonistes de cette histoire, laquelle fait également intervenir le petit chef-d’œuvre en personne, si l’on peut dire, qui dialogue avec les grands écrivains rangés comme lui sur les rayons des libraires.

Mais à quoi donc tient ou tenait cette magie ?

« – Un livre, un vrai, devrait modifier votre perception des choses. Du monde. On devrait se réveiller dans un monde neuf.
Il haussa les épaules.
– C’est beaucoup demander. Peut-être qu’il suffit que ça vous brise le cœur. »

Ainsi chemine cet ouvrage à coup de notations douces-amères. Il est vrai que faire carrière dans la littérature enseigne à prendre des coups avec philosophie : le manuscrit qui vous suce le sang, les dizaines de lettres-circulaires de refus, et, le livre enfin publié (le cas échéant), la promo dans des lieux improbables, les ravages du succès (éventuel), la panne du deuxième livre, le constat qu’on n’écrira décidément jamais le best-seller de l’année[i].

Ce petit livre agréable et vite lu ne manque pas de pertinence lorsqu’il évoque, par exemple, le baccalauréat de la série L, les romans de gare, les catégories d’écrivains, la loterie du succès, l’indispensable saupoudrage d’érotisme dans tout roman qui se respecte, le public majoritairement féminin de la littérature, les polars avec des filles nues sur les couvertures. C’est de ce dernier point que vient, probablement, la reproduction de La Liseuse symboliste et sfumat(o)esque de Jean-Jacques Henner sur celle du petit chef d’œuvre. Et c’est pour nous l’occasion de signaler l’élégance des livres publiés par Marest, la jaquette noire, le papier, la typographie soignée.

On aime également ce livre pour les citations dont il est émaillé et pour son éloge de la motocyclette (via Michaux plutôt que Mandiargues), éloge qui en fait d’ailleurs résolument un livre à destination du lectorat masculin, d’autant que les histoires d’amour y tournent (vite) court.

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/tag/le-best-seller-de-la-rentree-litteraire/

« En Marche ! » de Benoît Duteurtre : une vraie fausse fable

Par un auteur prolifique qui a publié depuis 2015 rien moins que deux essais, un récit, un recueil de nouvelles, un roman, et qui nous donne aujourd’hui un « conte philosophique », une dystopie si proche de la réalité qu’elle nous plongerait immédiatement dans la dépression si elle n’était écrite d’une plume suffisamment légère. Car la Rugénie inventée par l’auteur, petit pays d’Europe Centrale récemment émancipé du grand frère molduve, n’est qu’une extrapolation à peine caricaturale de la réalité.

Commençons par une citation :

« Il [le héros du roman] avait compris que cette justice sociale, pour laquelle certains militaient à l’échelle nationale, était en marche à l’échelle mondiale et que les sacrifices des classes moyennes occidentales favorisaient l’émergence de ladite classe moyenne sur les autres continents, préparant le terrain de la démocratie et du pluralisme. Face à cet élan universel, les mouvements de repli et les barrières artificielles n’étaient pas seulement indignes, mais inefficaces » (p. 22).

On ne saurait mieux dire la trahison des élites, en Occident, qui se complaisent dans l’idéologie du renard libre dans le poulailler libre, ce qui s’explique puisque, loin d’être personnellement touchées par le grand mouvement de bascule d’Ouest en Est, elles savent non seulement préserver leurs avantages mais les accroître, comme le montre l’aggravation des inégalités dans le Vieux monde.

Fort de sa foi dans le néolibéralisme, Thomas, notre héros, jeune député bien de chez nous d’un parti baptisé « En Avant ! », ne peut qu’être séduit par la Rugénie dont le gouvernement a complété le principe de la liberté économique par « la régulation éthique des pratiques individuelles ». Le roman commence ainsi par une scène particulièrement pittoresque où l’on voit un couple d’éleveurs rugènes confronté aux experts venus expliquer combien les flatulences bovines sont mauvaises pour l’environnement et qu’il convient donc de passer à une « exploitation durable […] qui transformera en électricité cette énergie 100% naturelle ».

Parti en voyage d’étude dans ce pays modèle, Thomas ne tardera pas à découvrir ce que rectitude politique veut dire lorsqu’on la prend au sérieux : dans le train de banlieue couvert de tags qui conduit de l’aéroport à la capitale, Sbrytzk, il a le malheur d’adresser quelques innocents sourires à une jeune femme voilée qui se trouve là avec son bébé : arrivé à bon port, quelle n’est pas sa surprise de se voir dénoncé pour harcèlement, pris à partie par deux vigiles et menacé des pires sanctions. Plus tard, après avoir atteint en vélo-taxi le palace où il a retenu une chambre, l’unique serviette minuscule dans la salle de bains, l’eau chaude limitée à 35 °C, l’obligation de faire soi-même le tri de ses déchets lui font vite comprendre que la réduction de l’empreinte carbone ne va pas sans quelques inconvénients immédiats.

Le reste est à l’avenant : les menus uniquement végétariens, les piétons en danger sur des trottoirs envahis par les deux roues et les poussettes qui ont « des allures de chars d’assaut », les « Louves » de l’équipe nationale féminine de football réclamant la parité sur le gazon, etc. Seule semble vouloir résister à l’évolution de ce pauvre petit pays passé si rapidement « de l’arriération paysanne à la banlieue universelle », une handicapée allemande attirée dans la capitale rugène par un programme offrant des logements adaptés à moindre prix.

Thomas quitte bientôt la ville empuantie par une grève des éboueurs pour la montagne ou il espère trouver l’air pur et déguster enfin la spécialité locale, le fameux « chbrtch » à base de saucisses. Hélas ! arrivé au « plus beau village de Rugénie », ce dernier s’avère n’être qu’un décor pour touristes où tout, à l’exception de la basse-cour, paraît faux. Le feu, dans la cheminée du « Relais du silence » est remplacé par « un tableau représentant une belle flambée », et le menu du restaurant (salade d’orties, pavé de soja frit) est tout aussi végétarien qu’en ville. Pis, après avoir été réveillé en sursaut à 7 heures du matin par un vacarme épouvantable, on lui explique que la Rugénie « est un spot pour les choppers du monde entier [qui] peuvent circuler librement en profitant du calme [sic] et de nos merveilleux paysages montagne ». Autant pour le silence !

Et lorsque certains montagnards décideront de bloquer la route aux motards, le gouvernement de Sbrytzk, pris en tenaille entre diverses catégories de mécontents, saisira l’occasion pour rejeter la responsabilité sur la Molduvie et faire tonner le canon, adroite diversion qui mettra fin ainsi aux grèves en cours.

Passons sur bien d’autres détails plus vrais que faux (la forêt vendue aux Chinois, le cynisme du maître à penser du régime qui s’est ménagé une thébaïde à l’abri des contraintes qui obscurcissent la vie de ses concitoyens) et laissons le lecteur découvrir par lui-même comment finiront les aventures de Thomas en Rugénie.

Benoît Duteurtre, En Marche ! – conte philosophique, Paris, Gallimard, 2018, 2014 p. 18,50 €.

 

Par Michel Lercoulois, , publié le 21/11/2018 | Comments (0)
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Fantaisie éthylique et pentasyllabique

Ma mélancolie
N’avoir rien à dire
Sentir seulement
Obscures pensées
Fausses vérités
Sincères mensonges
Amours oubliées

Désir qui taraude
Pour celle qui passe
Fait trois petits tours
Gracieuse pavane
Sourit et s’en va
Et me laisse là

 

Se verser un verre
Boire et se noyer
Ô sainte picole
Vierge du salut
Celle qui pardonne

Ni dieu, diable ou maître
Rien que la bouteille
La dive boutanche
Mon opium à moi
Fay ce que vouldrai

À toi Rabelais
Sapientissimus
Doctor medicus
Toi vrai philosophe
Qui avait des mots
Plein la gargamelle

Et François Villon
Louise Labé
Gentilles personnes
De nos temps jadis
Joyeux Moyen Âge
On savait bien vivre

Becquetées d’oiseaux
Quelques os blanchis
Mais je me souviens
Comment vous riiez
Aimiez et pleuriez

Tout est dans les livres
Si j’étais poète
J’y serais aussi
Mais j’en suis pas un
Suis rien qu’un poivrot
Qui n’a rien à dire

24-25.10.18

Leçon d’écriture (7) : « En guerre » de François Bégaudeau

Chien qui ne mord pas aboie

Pirlo a bien noté que la société rétribue la littérature, pourtant dénuée de valeur d’échange, du moment qu’elle produit des livres qui parlent de la société dans les termes où celle-ci aime se parler (p. 173). Au gré d’une anecdote de son dernier roman dans laquelle intervient un auteur venu présenter son livre, c’est lui-même que décrit François Bégaudeau. D’autant que le Pirlo en question affiche une radicalité que Bégaudeau ne dément pas lorsqu’il est amené à défendre son livre dans les médias[i]. De fait, En guerre est une peinture au vitriol de la France divisée entre des fractions irréconciliables (« classes » serait trop fort) où chacun ayant perdu tout espoir que la situation globale s’améliore, se réfugie dans le cercle des intimes. Ce livre aux accents céliniens vise juste. En mettant en scène deux protagonistes appartenant à des mondes qui, en principe, ne se rencontrent jamais, il nous permet de mesurer leurs différences. Bourdieu n’est pas loin : l’habitus de Romain Praisse, chargé de l’animation culturelle à la mairie d’une préfecture de la banlieue parisienne n’est pas du tout le même que celui de Louisa Makhloufi, agent d’exploitation logistique chez Amazon.

Avant (et même un peu pendant) de tomber en improbable amour pour Romain, Louisa est la compagne de Cristiano Cunhal, ouvrier et fier de l’être chez Ecolex, avec lequel elle partage la propriété d’un pavillon acquis à crédit. Hélas cette entreprise industrielle sous-traitante et ni plus ni moins performante qu’une autre se trouve bientôt prise dans la tourmente des délocalisations. La première partie du livre analyse la stratégie de pourrissement des patrons successifs face aux efforts des ouvriers pour sauver leur outil de travail. Si le cas est hypothétique, il y en a eu suffisamment de réels dans l’actualité pour que tout ce qui est raconté ait un accent de vérité : d’un côté, les AG, le blocage de l’usine, les manifs devant la mairie ou au péage de l’autoroute, l’occupation du bureau de la responsable des ressources humaines chargé de faire avaler leur licenciement aux ouvriers et la prise en otage d’icelle, etc. ; de l’autre la morgue des patrons à l’abri d’un rapport de forces en béton et assurés de parvenir à leur fin moyennant quelques dizaines de milliers d’euros versés à chaque ouvrier, dont il convient de déduire ce que rapportera la vente à l’encan de l’usine et de ses machines.

Mais tandis que Cristiano, au chômage, s’enfonce dans la dépression tout en s’occupant à perdre son indemnité fissa dans des paris sur internet, Louisa, délaissée et de ce fait tombée dans les bras plus accueillants de Romain, s’accroche à son travail chez Amazon, partant du principe qu’elle en a davantage besoin qu’Amazon a besoin d’elle.

Ils nous tiennent.
Et donc elle se tient. Elle se tient à carreau. Elle ferme, entre parenthèses[ii], sa bouche.
Elle ne racontera pas que les objectifs de productivité de chacun doivent croître en permanence. Ni qu’une panne à l’origine d’un retard doit être justifiée par la note du garagiste sous peine de retrait sur la paie. Ni que les managers nommés associates encouragent les employés à signaler les collaborateurs qui traîneraient les pieds, discuteraient entre eux, auraient un comportement suspect, ou voleraient, si tant est que les travailleurs aussi robotisés par le rythme qu’écœurés par les montagnes de marchandises aient jamais l’idée de voler. Ni qu’en scannant le pickeur se scanne, trace ses déplacements, assure sa propre surveillance. Ni qu’à Pâques les cadres ont organisé une chasse aux œufs, avec à la clé une cocotte en chocolat pour chacun. Ni que, pour une raison un peu obscure, les recruteurs prisent particulièrement les anciens militaires.
Tout ça restera entre nous (p. 147-148).

On aura noté l’adresse aux lecteurs, à la fin. Bégaudeau se permet parfois d’intervenir dans son récit, rarement, juste pour souligner, sans en avoir l’air, une vérité pas trop bonne à dire.

Les hommes évaluent le talent sexuel d’une femme à son degré de docilité, et en dernière instance à l’intensité des gémissements qui célèbrent leur savoir-faire. Il [Romain] s’en voudrait d’en être là. Y est sans doute en partie. Moi le premier (p. 159).

A part ce trait universel chez la gent masculine, Romain est tout le contraire d’un Cristiano, adepte du body-building et fier de sa force physique.

Il est facile de ne pas s’aligner sur la compétition virile lorsqu’aucune situation ne vous l’impose. Lorsqu’on évolue dans un milieu où aucune adversité n’exige qu’on montre ses muscles, où la concorde est valorisée, la discussion préconisée, la mixité saluée, le commerce entre les sexes équitable, les hommes féminins prisés, les torses glabres, les mains fines (p. 202).

On ne racontera pas davantage les aventures de Louisa et Romain et surtout pas la fin que rien ne laissait présager. D’ailleurs l’intrigue n’est pas essentielle dans ce livre qui vaut surtout comme un miroir de ce que nous sommes, soit, dans le désordre : la bise masculine (entre hommes normalement constitués), l’épilation intégrale (jusqu’ici plutôt féminine), la belgitude, le zapping, les inégalités culturelles, le pouvoir érotisant du « hiatus politique » entre les partenaires, le populisme (« si les populistes servent le peuple, what the fuck ? »), les attentats, « la complainte de la bombasse », « le lien entre vigile et négritude », Nuit debout, etc.

 

François Bégaudeau, En guerre, Paris, Verticales, 2018, 297 p., 20 €.

 

 

 

 

 

[i] Voir son intervention récente dans l’émission « C-Politique ».

[ii] Louisa remplace systématiquement « entre guillemets » par « entre parenthèses »

Par Michel Lercoulois, , publié le 27/09/2018 | Comments (0)
Dans: En librairie | Format: ,

Migrations

Ma poésie est une porte qui claque

Des gribouillis dans le ciel

 

Sais-tu pourquoi la borne sur laquelle tu es assise est racinée sept fois
Le sais-tu
Devant toi tes enfants
Et les enfants de tes enfants
Ton troupeau
Orgueilleux déterminés
Affamés assoiffés
Viandes grasses libations enivrantes
Sauront-ils se tenir
Sauras-tu les retenir
Ou te précipiteras-tu avec eux dans le gouffre

Entends-tu au loin l’aboiement des chacals
Au loin, pas si loin
Qui ont eu vent de tes festins

Tes gardiens sont fatigués
Certains même ont pitié

Car
Les chacals efflanqués jamais ne connurent l’encens ni la mire
N’est point pour eux la poussière d’or dans leurs tamis
Non plus que les ternes cailloux qu’ils ramènent du fond de la mine
Avec leurs doigts griffus
Diamants étincelant sur la gorge de tes filles
Leurs doigts effilés qui  jamais ne griffèrent la terre

Dans la cure le cul manucuré du curé brûle de désirs
Pénètrent les chacals dans les églises
On a planqué le saint-sacrement
Tes chiens aboient

Arrive le général Hiver
Grelottent les tortues
Dans leur carapace Décathlon
Dérisoire protection

Tes enfants voyagent
Business ou classe éco
Qu’importe
Temples ou pyramides
Mer ou montagne
Qu’importe
Le monde est grand
Faut voyager

Les jets font des gribouillis dans le ciel
Les fumées de kérosène c’est bon pour l’éco

Et clic un selfie devant Ground Zero
Et clic un selfie devant la frontière barricadée
Un touriste blanc de peau reluque les seins de la belle négresse sur la plage
Dans le camp un réfugié basané reluque les seins de la blonde humanitaire
Contre quelques dollars le touriste décati aura la belle négresse
Quelques dollars
Contre quelques milliers de dollars le réfugié basané n’atteindra pas la terre promise
Quelques milliers

Parce que tes chiens
Tes chiens infatigables
Tes chiens qui mordent