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« Le Testament des solitudes », le premier roman d’Emmelie Prophète

Emmelie Prophète a publié en 2020 Les Villages de Dieu, un roman qui eut un grand retentissement et reçut de nombreux éloges dont celui, particulièrement appuyé, de Danny Laferrière, un livre dont nous avons rendu compte ici-même. Mémoire d’encrier, son éditeur, réédite le premier roman d’E. Prophète, publié pour la première fois en 2007 après deux recueils de poésie. En janvier 2022 E. Prophète est devenue la ministre de la Culture de son pays, Haïti.

Premier roman, Le Testament des solitudes, écrit dans une prose poétique, apparaît largement autobiographique. Les personnages, à commencer par les deux parents, sont présentés de manière si personnelle qu’ils peuvent difficilement être inventés. Ce « roman familial » tourne principalement autour de trois femmes, trois sœurs : l’aînée, la mère dont « le cœur fait le même bruit que sa machine à coudre » ; Odile, la cadette, la première qui soit partie « en Amérique » avec ses deux filles ; enfin Christie, la benjamine, la plus belle, avec des « boucles d’oreilles qui balançaient dans le soir comme sa tristesse balançait au bout de ses yeux ». Elle partira, elle aussi, en Amérique et les souvenirs de la narratrice sont entrecoupés par le récit du voyage qu’elle a entrepris jusqu’en Floride pour enterrer sa tante.

Comment ne pas être désenchantée quand on écrit sur Haïti ? Port-au-Prince est une « sournoise cité qui sait si bien cacher ses bidonvilles derrière des magasins sans élégance et dollarisés », « une ville de faire semblant, sans banc, sans jardin, d’où l’on entend dans un écho infini la voix des égouts à ciel ouvert ». « Tout est à vendre » dans ce pays, « surtout ces visages déchirés promenés sur les petits écrans du monde entier, dans les journaux, en échange de pitié ».

Tout amour durable semble impossible, à en croire les « projets de grand amour lâchés dans des vendredis soir qui nous ont fait des bouts de souvenirs, des notes plus fortes, dans l’ensemble monotone, dans la lueur fatiguée de nos cigarettes ».

Comment survivre à une enfance entre « un père autoritaire et une mère silencieuse et lâche », s’il n’y avait eu les « poètes à la mine tragique », détenteurs des « seules vérités dignes d’être entendues et suivies » ?

E. Prophète fut professeur avant d’être nommée haut fonctionnaire (à la tête de la Direction nationale du livre d’Haïti) et maintenant ministre. On lui souhaite tout le courage nécessaire pour lutter contre ce qu’elle décrit : « la détérioration généralisée de tout ce qu’il y a dans ce pays et surtout des gens ».

Emmelie Prophète, Le Testament des solitudes, Montréal, Mémoire d’encrier, 2007, 2022, 126 p., 16 €. En librairie le 8 septembre 2022.

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