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À propos des souvenirs de Bernard Lesfargues, occitaniste, poète, éditeur et traducteur

Nous permettra-t-on, pour une fois, d’adopter un ton plus personnel que celui qui convient pour un simple compte rendu d’ouvrage ? C’est que le petit livre d’(Abel) Bernard Lesfargues (1924-2018) nous a touché, alors que nous n’avions pourtant jamais été en contact avec lui, ni sa personne ni même ses ouvrages. Ouvrages pourtant nombreux, traductions de l’espagnol ou du catalan en français et ses propres recueils de poèmes en occitan.

« L’occitan », on se contentait de l’appeler patois, sans tambour ni trompette, dans le village des Corbières où je passais mes vacances, après la deuxième guerre mondiale. Il y était encore une langue vivante, les coups de boutoir de l’école de la République n’avaient pas encore réussi à l’éradiquer ; ce sera bientôt chose faite lorsque les téléviseurs se répandront jusque dans le moindre foyer. L’image était alors en noir et blanc, souvent floue mais cela n’empêchait pas la fascination de s’exercer. N’y voyait-on pas des gens de la ville s’exprimer en français et sans accent ? Chacun eut bientôt honte de son parler campagnard ; en une génération le « patois » disparaîtrait.

Né à Bergerac, B. Lesfargues, élève brillant, lecteur impénitent dès le plus jeune âge n’a pas moins vécu dans un milieu qui avait l’occitan comme langue vernaculaire. Il a connu des vieilles personnes qui ne parlaient pas français, voire qui ne savaient pas lire comme ce facteur revenu estropié de la Guerre de 14.

L’occitan fut sa passion et dans le petit livre que l’on vient de publier il fait un sort à quelques erreurs communes. Le mot amòrri avait toujours cours dans mon village audois pour désigner une personne bête et un tant soit peu méchante. Nous croyions tous que ce mot venait d’Amaury de Montfort, le fils de Simon de Montfort, deux pourfendeurs des Cathares et à ce titre honnis dans cette région de France. Que nenni, nous apprend Lesfargues. Le mot désigne le mouton malade du tournis et c’est de là que dérive l’insulte. Soit. Bien que préférant mon explication – Se non è vero è bene trovato – je ne m’y tiendrai plus. 

Autre notation qui a tout de suite trouvé un écho chez moi : El perro del hortelano, ni come las berzas ni las déjà comer. Lesfargues se gausse à juste titre de la traduction fournie en note dans une édition savante des Confessions de Rousseau, « Le chien du jardinier ne veut pas de sa pâtée et grogne si les bœufs la mangent ». Des bœufs mangeant la pâtée du chien : étonnant ! La bonne traduction est bien sûr très différente : « Le chien du jardinier ne mange pas les choux et ne permet pas qu’on les mange ». Ce proverbe « castillan » est tout autant français, ou il le fut puisque Lesfargues l’avait repéré dans la Vie des femmes galantes de Brantome. Il est en tout cas courant dans la France des Antilles sous sa forme créole : Chien pa ka manjé bannann, li pa lé poul manjé li non pli (le chien ne mange pas de banane mais ne veut pas que la poule en mange).

Ajouterai-je, pour en terminer avec ces références personnelles, que j’ai eu la surprise de découvrir Jean Camp, un mien cousin de la génération de mes parents, dans les pages du livre de Lesfargues. Ce dernier mentionne en effet celui qui fut son professeur d’espagnol en khâgne, à Henri-Quatre, dans des termes qu’il faut dire mitigés. Fort heureusement, cela n’empêcha pas Desfargues de décrocher l’agrégation dans cette discipline.

Comme l’indique le titre, ce livre n’est nullement une autobiographie mais bien des fragments. Il contient néanmoins de nombreux souvenirs portant surtout sur la jeunesse de l’auteur puis son engagement en faveur du catalan et de l’occitan. On y voit s’esquisser le portrait d’un enfant qui se retirait dans les livres, d’un jeune homme animé par la foi catholique, souffrant de la sévérité du père commerçant et pétainiste mais lui-même indifférent aux vicissitudes de la France occupée, ayant échappé au STO grâce à la bienveillance d’un notable, d’un homme faisant face aux difficultés de faire vivre Fédérop, sa modeste maison d’édition régionaliste et fédéraliste.

Le livre est illustré de nombreuses photos, photos de famille dont une particulièrement émouvante qui réunit quatre générations, avec les aïeux paysans. Cette photo qui date des années de guerre est un document en lui-même remarquable. Comme la photo de classe datant des années où Lesfargues était à l’école primaire : un instituteur à l’allure martiale (un hussard !) et vingt-neuf élèves tous pareillement vêtus sans être pour autant en uniforme, avec culottes courtes et bas montant à mi mollet. Les photos de Lesfargues étudiant montrent qu’il fut un très beau jeune homme. Et celles plus tardives qu’il restât bel homme jusqu’à la fin.

Existe-t-il une biographie détaillée de Bernard Lesfargues ? A défaut, on recommandera l’article bien documenté de Philippe-Jean Catinchi : « Mort de Bernard Lesfargues, poète et traducteur » in Le Monde du 28 février 2018.

Bernard Lesfargues, Pour de vrai – Fragments de vie et réflexions. Préface de Joan Ganhaire. Les Coux-et-Bigaroque-Mouzens, Éditions du Perce-Oreille, 2022, 168 p., 20 €.

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