« Les Villages de Dieu » d’Emmelie Prophète

Ce livre au titre aux allures de reportage est encore un thriller où tout serait inventé et où tout serait vrai. De fait, une grande partie de la ville de Port-au-Prince – ses quartiers pauvres et périphériques – est tenue par des gangs qui se font régulièrement la guerre, avec des épisodes particulièrement violents comme, par exemple, un massacre au bidonville de la Saline, fin 2018, où l’on dénombra au moins 71 morts. Sachant qu’il n’y eut aucune condamnation parmi les agresseurs identifiés, dont le célèbre « Ti Junior », alors à la tête du gang « Nan Chabon » et devenu depuis le chef de la Saline ! Un gangster pas aussi célèbre aujourd’hui, néanmoins, que Jimmy Cherizier, alias « Barbecue », lequel s’est hissé (provisoirement) à la tête d’une alliance des principaux gangs de Port-au-Prince, le « G9 »…

Une criminalité endémique ne perdurerait pas sans la déliquescence de l’Etat haïtien et des complicités au plus haut niveau. La guerre actuelle entre le quartier BelAir, désormais un véritable camp retranché, et le G9 s’avère avant tout un affrontement entre opposants et partisans de l’actuel président Jovenel Moïse.

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Avec Les Villages de Dieu, Emmelie Prophète, déjà l’auteure de plusieurs romans et d’un recueil de poèmes chez Mémoire d’encrier, donne la chronique imaginaire mais néanmoins réaliste de la vie dans un quartier, « la Cité de la puissance Divine », en abrégé la Cité, archétype de toutes les cités qui environnent Port-au-Prince.

Le roman se présente comme le récit à la première personne d’une jeune femme nommée Celia qui n’a pas fait le deuil de la grand-mère qui l’a élevée, a la responsabilité d’un oncle alcoolique et peine à survivre en se prostituant, jusqu’à ce qu’elle soit repérée grâce à ses « posts » racontant la vie dans la Cité et devienne « influenceuse » sur les réseaux sociaux, accédant ainsi à un statut un peu moins précaire.

A travers les yeux de Celia, nous découvrons la vie dans la Cité, la solidarité entre les habitants, les trafics en tout genre, et, bien sûr, le fonctionnement compliqué du gang : son économie (racket des petits commerçants locaux, détournement des transports de marchandises), les rivalités internes et externes. La Cité est contrôlée au commencement du récit par un certain Freddy qui ne tardera pas à être exécuté par un membre de son gang. Difficile en effet de garder sa place dans un monde où les armes ont tendance à s’exprimer avant les hommes…

La forme autodiégétique se révèle ici particulièrement heureuse en introduisant la subjectivité indispensable dans un roman qui sera tout autant, pour nombre de lecteurs, l’occasion de faire connaissance avec l’univers de ces habitants de Port-au-Prince trahis par les élites haïtiennes et condamnés, qu’ils appartiennent ou non aux gangs, à une précarité véritablement existentielle, puisqu’ils sont perpétuellement sous la menace d’une mort violente.

 

Emmelie Prophète, Les Villages de Dieu, Montréal, Mémoire d’encrier, 224 p., 19 €.