Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Le (dé)plaisir – un numéro de « Recherches en Esthétique »

La revue annuelle Recherches en Esthétique consacre ses numéros successifs à des thèmes destinés à intéresser les spécialistes et les amateurs avertis, soit, pour les quatre dernières livraisons, les rapports de l’art respectivement au hasard, à l’action, au détournement, à l’assemblage[i]. Le numéro 26 qui vient de paraître vise un public plus large. Car il n’est pas nécessaire de fréquenter les bancs des écoles d’art ou d’être un visiteur assidu des expositions pour s’interroger sur nos réactions mélangées en face des œuvres d’art.

Placer ce numéro sous le signe du (dé)plaisir est un coup de maître. On ne saurait mieux résumer en effet l’ambivalence de nos sentiments face à tant d’œuvres contemporaines. On ne parle pas ici de celles que nous regardons avec un simple haussement d’épaule, qui ne provoquent rien d’autre que de l’ennui sinon de la moquerie. Pas le moindre plaisir en pareil cas, sinon peut-être celui de s’esbaudir.

La naissance de Vénus – art ou culture ?

L’ambivalence est présente chez les artistes partagés entre l’euphorie démiurgique et la crainte latente de l’échec, mais c’est bien les regardeurs qui soulèvent le plus de questions. Sachant que chacun est un cas particulier. Ainsi une pièce d’art contemporain peut-elle aussi bien susciter de l’indifférence chez celui qui n’y voit qu’une tentative maladroite et prétentieuse, du rejet chez l’amateur qui a déjà vu cela vingt fois ou au contraire de l’adhésion chez un autre, peut-être moins bien informé, dont la sensibilité s’accorde avec celle de l’artiste.

Cependant c’est bien le (dé)plaisir que les auteurs du numéro cherchent à cerner. Le phénomène n’est pas réservé à l’art. Il peut y avoir une certaine jouissance au fond d’un chagrin, par exemple, sans que l’on soit masochiste pour autant (à ce sujet Edmund Burke cité par Dominique Chateau). En matière d’art, une composante assez banale du déplaisir est l’ennui, celui, par exemple, que l’on peut ressentir devant les films de Godard, dernière manière (voir l’article de Bruno Péquignot). Si l’on s’en tient là, on demeure dans le rejet pur et simple. Si l’ennui n’est qu’une étape vers la compréhension de l’œuvre, on est alors dans le (dé)plaisir. Dans le même article l’auteur, toujours à propos de Godard, rappelle la distinction opérée par ce dernier entre « l’art qui innove et dérange et la culture qui répète et rassure ». Exeunt Botticelli, Rembrandt, ou Delacroix ! En d’autres termes, il n’y aurait pas d’art sans (dé)plaisir. On fera ce qu’on voudra d’une conception aussi extrême mais qui ne voit combien elle est en adéquation avec l’essence d’un certain art contemporain qui cherche d’abord à surprendre, sinon à déplaire. A ce propos, déjà, Baudelaire : « Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût [qui s’oppose volontairement au « bon goût » conventionnel], c’est le plaisir aristocratique de déplaire » (cité par Dominique Berthet, par ailleurs rédacteur en chef de la revue). On voit ainsi surgir des œuvres qui semblent n’avoir d’autre finalité que de créer une polémique, à l’instar de « Tree » de Paul McCarthy, reproduction géante d’un plug anal…

Tree – Le scandale fait-il l’art ?

Michel Guérin rappelle quant à lui que le mot « esthétique » vient du verbe aisthanomai qui signifie « remarquer » et s’oppose à anaisthèton, ce qui laisse insensible et n’est (donc) pas remarqué. Nulle question de beauté ici et, de fait, il y a belle lurette que « l’esthétique » n’est plus seulement la théorie du beau mais de manière bien plus générale l’étude de la sensibilité artistique (de la connaissance sensible) ou plus généralement encore, chez Souriau, la science (ou la philosophie ?) de l’art[ii]. Non seulement le beau est culturel et n’a pas de caractère universel… contrairement à ce qu’avançait Kant, mais les défenseurs du plaisir esthétique ne seraient en réalité, selon Adorno, que les serviteurs inconscients d’une idéologie qui vise à « désamorcer le potentiel critique et utopique de l’authentique œuvre d’art » (Jean-Marc Lachaud).

Après une première partie consacrée aux réflexions sur le (dé)plaisir dont nous n’avons donné qu’un très modeste échantillon, place aux études de cas. On retiendra seulement ici celui de Cézanne, artiste maudit pendant la plus grande partie de sa carrière mais qui n’a pas moins trouvé un sens à sa vie dans la contemplation du motif, le maniement des pinceaux, les combinaisons de couleurs. Bonheur malheur mêlés comme il l’exprimait dans une lettre citée par Hélène Sirven : « Je vois des couleurs. Je peine. Je jouis à les transporter telles que je les vois sur ma toile. Elles s’arrangent au petit bonheur, comme elles veulent. Des fois ça fait un tableau[iii] ».

Côté regardeurs, les sources de malaise ou (dé)plaisir sont multiples. Ils se manifestent, pour ne citer qu’un exemple, lorsque « la gravité des référents [d’une œuvre collide avec] l’esthétisation du contenu idéologique » (Dominique Chateau). Laurette Célestine se concentre pour sa part sur les émoticônes. Cela pourrait sembler hors sujet puisque ces cliparts sont destinés à convoyer directement des émotions, satisfaction, rire, sourire, colère, tristesse, etc, bref du plaisir ou du déplaisir (et non les deux simultanément). Mais les exemples retenus montrent que leur signification est loin d’être toujours évidente. Ici, l’ambiguïté se situe donc moins chez le regardeur que dans l’œuvre elle-même qui échoue à exprimer un sentiment clairement traduisible.

Les numéros de ReE se terminent traditionnellement sur la présentation de quelques artistes caribéens. On s’arrêtera en particulier sur le travail du Guadeloupéen Stan Musquer et sa série consacrée au paradis terrestre.

On ne saurait que souhaiter le succès à ce numéro riche de la diversité et de la qualité de ses quelques vingt collaborateurs[iv], abondamment illustré en noir et blanc, complété par un cahier couleur, et dont le thème est, encore une fois, susceptible d’intéresser un large public.

 

Le (dé)plaisir, Recherches en Esthétique, n° 26, Fort-de-France, CEREAP, 272 p., 23 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/les-vingt-cinq-ans-de-recherches-en-esthetique/

L’édition 2019 de « Recherches en Esthétique »

« Art et hasard » : une nouvelle livraison de « Recherches en Esthétique »

20 ans de « Recherches en Esthétique »

[ii] Y compris « l’art de la nature ».

[iii] Cézanne a laissé un grand nombre de toiles inachevées.

[iv] Sans compter les auteurs des comptes-rendus d’ouvrages, ultime rubrique du numéro.

Envoyez Envoyez