Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

Leading Lady

          Elle vécut une vingtaine d’années dans les provinces ensoleillées du sud-est africain, au rythme enchanteur de l’aisance et de la séduction facile d’une vie d’expatriée.

          On la disait coquine… Un de ses amants l’avait baptisée joliment « leading lady », sa « leading lady ». Elle aimait bien le son gracieux, presque précieux de ce surnom : il la sauvait de ce qu’il représentait pour elle, une femme qu’on abuse, dont on s’amuse, une femme à hommes ou une femme qui aimait les hommes, une femme alanguie et brûlante offerte à la chaleur des climats tropicaux de ces amours coupables.

          Ils s’étaient tous trompés, avec délices, tendus vers le plaisir de butiner une fleur qui s’ouvrait puis se rétractait dès qu’on la touchait pour leur plus grande volupté. Ils y avaient goûté goulûment, l’avait respirée, caressée, au gré de leurs envies, sans même la regarder. Elle aimait ça, la coquine… Qu’on la touche : c’était une sensitive qui s’animait au contact de leurs doigts. Alors on la cueillait, on l’effeuillait puis on la jetait. Mais ailleurs, elle reprenait vie, dans l’attente ravie d’être à nouveau cueillie, pour un bouquet d’amour, cette fois, qui ne se fanerait jamais.

          L’excès de sexe dans sa jeunesse avait fané son corps, l’avait flétri, malgré son charme intact. Et « leurs » caresses vibraient en elle comme des humiliations. Sous ses airs de leading lady, elle était leur victime, l’esclave de leurs désirs qu’on lui avait appris à servir.

          Un seul aurait pu répondre à son attente. Un seul en fit sa Reine et leur histoire eut pour elle un charme particulier, mais ils ne purent que se croiser.

Lui seul l‘aima : l’auteur de ce mélodieux surnom. Elle l’apprit bien plus tard par des amis communs, à qui il se confiait, retrouvés au hasard de « ses copains d’avant » qui surgissent du silence des ans. Elle se souvint alors qu’il lui avait en effet déclaré son amour, et qu’il semblait émerveillé, tellement amoureux qu’elle en était restée interloquée. Mais elle n’eut pas le temps d’y croire et de s’en réjouir. Il était si amoureux qu’il voulut la cueillir trop vite. Il ignorait qu’elle était une fleur fragile, mais aussi une vraie lady.

          Dépassé par son amour, il voulut y goûter trop vite. Pour elle, abîmée par son passé, l’amour trop vite consommé se consumait avant que d’être né.

         Elle revivait dans chaque corps à corps les rencontres fortuites et abusives de son adolescence inexpérimentée, qui l’avaient enchaînée au sexe, mais dégoûtée de lui.

         Étudiante naïve et fragilisée, elle promenait son corps décharné, sa solitude, ses yeux tristes et cernés comme une droguée en manque de quelques grammes de considération. Ses regards suppliants de fille mal aimée, abandonnée, firent d’elle la proie facile de petits malfrats du sexe qui n’eurent même pas le cran d’en faire une vraie prostituée, qu’elle n’eut même pas conscience d’ailleurs de pouvoir être. Tout passait par elle, mais lui échappait. Elle était devenue un carrefour, une place publique : alertés, excités par ses airs de femme vénale, « ils » envahirent son studio. Seul ou en groupe. En mal d’existence, elle se prêta à leur jeu sordide dont elle découvrait tout : elle apprit avec application à leur lécher la queue en érection, en faisant danser sa langue comme ils l’exigeaient, autour du prépuce, puis à enfoncer leur sexe visqueux dans sa gorge, à remonter d’un mouvement mouillé et gourmand des lèvres, à redescendre doucement, puis à reprendre la danse plus vite avant de les sentir « venir » et d’accélérer le rythme pour enfin les avaler du fond de sa gorge mieux que le vagin le plus étroit. Elle apprit tout, les jeux de langues mêlés aux jeux de mains, à genoux, presqu’en prière pour habiter leur corps, et le tenir raidi avant qu’il ne s’affaisse. Ces jeux, c’était selon, à la carte du client. Parfois tout un repas, parfois un simple hors-d’œuvre. Quand ils venaient en groupe, à trois ou quatre, ils la prenaient l’un après l’autre ou ensemble, sans ménagements, par toutes les ouvertures, dans toutes les postures : à quatre pattes, debout, couchée à la va-vite, parfois sur une table. D’autres fois, c’était le supplice du lit où on l’attachait : l’un engouffrait dans sa bouche sa verge tumescente et puante et entreprenait comme une danse de Saint Guy, soubresautant en elle pendant qu’un autre lui fourrageait le vagin de ses doigts boudinés alternant son lynchage par quelques caresses baveuses de sa langue râpeuse à la recherche d’un clitoris qui ne daignait pas sonner l’alarme. Un autre frénétiquement se masturbait, les yeux exorbités, le regard endiablé, hébété, éberlué. Ils jouissaient, l’un après l’autre ou ensemble comme des veaux faisant des bruits de porcs et leurs gros ventres souvent flasques retombaient ridiculement pendant que leur tête dodelinait, fatiguée de leur corps repu. Elle, ne jouit jamais cette année-là, l’année de son initiation.

         Voilà comment, en bonne élève qu’elle fut toujours, elle apprit à « les » servir et ses amants à s’émerveiller ensuite de son art de les faire jouir. Ces hommes qui aimaient les femmes en firent une femme à hommes dont les aventures se succédaient, aussi brèves et insipides les unes que les autres.

          Mais « leur » histoire, celle qui lui avait valu ce surnom qu’elle estimait gracieux mais inconvenant, avait duré plus d’une année, et lui avait laissé le souvenir d’un charme tout particulier, mais après, après que tout fut terminé.

          Il voulait trop faire l’amour, comme les autres : il n’aurait pas dû, pas tout de suite. Bien sûr, elle s’offrait, sans résistance, comme on le lui avait appris et elle s’acharnait malgré elle à porter à merveille ce costume mal taillé de « leading lady ».   Avec lui cependant, elle eut furtivement mais pour toujours, le sentiment de porter un autre costume ou d’y trouver mesure à sa convenance. Elle n’était pas sous ses mains, et surtout son regard, réduite à quelques orifices par où la jouissance monte et se répand. Il avait des gestes différents, qui ne mimaient pas la mécanique amoureuse. Et puis ce bonheur éclairant son visage extasié, gratifiait son cœur tourmenté, et dépassait, croyait-elle, l’extase du plaisir qu’il prenait à son corps.

          Et enfin, cet aveu de leurs amis communs : oui, il l’avait aimée, il ne le lui avait pas simplement déclaré ! Elle comprit alors qu’elle n’avait pas été très loin de l’aimer aussi, ou qu’elle aurait pu l’aimer. Elle avait voulu oublier, mais cet aveu bousculait sa mémoire, remontant jusqu’à ce jour où tout fut écrit. Ce jour-là, après qu’ils eurent fait l’amour et qu’elle fut moins ravie de jouir que de surprendre son sourire et ses yeux enchantés, candidement illuminés de bonheur, fascinés presque comme un enfant devant un cadeau magnifique qu’il vient d’ouvrir, elle voulut le lui dire : lui dire qu’elle n’était pas « leading lady », pour qu’il devienne son gentleman. Elle le lui dit. Il l’écouta, intensément mais il l’entendit mal. Son récit rencontra seulement son désir, ses fantasmes et ses souvenirs terribles se transformèrent en détail croustillants qui l’excitèrent davantage et mal. Elle le comprit à son silence et à la manière sauvage avec laquelle il la prit alors. Elle continua quelque temps à se donner à lui, mais ce malentendu l’empêcha de s’avouer qu’il était différent et de le savourer.

          La névrose du sexe lui avait fait rater l’amour d’un gentleman. Ils s’étaient croisés. Mais c’était mieux pour lui. Quand sa vie dessilla son regard amoureux, elle ne fit rien pour le retenir : offerte quand on veut, disparue dès qu’on veut.

          Elle le regrettait aujourd’hui. Mais elle gardait le souvenir de s’être sentie reine dans la surprise de ses regards enluminés, qui la sauvaient d’avoir été dégradée. Leur histoire n’avait pas duré, mais lui avait laissé le parfum d’un amour possible, et aujourd’hui encore elle en respirait des effluves furtives mais tenaces.

          Peut-être un jour se retrouveraient-ils à travers ces traces que le temps imprime ? Peut- être s’étaient-ils déjà retrouvés dans la distance silencieuse du souvenir ?

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