Créations Pratiques Poétiques

L’intégrale poétique (2021) de Mircea Stâncel (extraits traduits par Sonia Elvireranu)

Mircea Stâncel

comment je t’ai connue

je t’ai connue au bal villageois quand tu brillais de bonheur
le démantèlement de notre monde venait de commencer
tu étais faite de drogues encore non éprouvées et la broderie de ton col
assez compliquée nous étions des fous en fait
la musique emportée clandestinement de l’étranger nous a arraché l’âme beaucoup d’argent brûlant était dans notre corps tu as rencontré
shakespeare et tu as été sa bien-aimée et tu voulais nous coucher dans son lit;

je ne veux pas dire à ce jour comment tu t’appelles
je ne peux pas te décrire car je n’ai pas assez de sonnets
la plupart sont ruinés sont en faillite
nous prenions des photos de nos yeux et c’était assez
et les dieux du jour et de la nuit nous regardaient des murs
et nous soupçonnions peu ce qui arriverait jusqu’à la fin;

nous étions jeunes à crever et le monde s’amusait autour d’après d’autres lois – d’après des temps qui entraient en dissolution
et nous désirions que nos ombres tombent en mer
et sans le savoir nous plongions dans ses eaux après elles;

on ne peut pas jouer avec tant de chaleur autour
et ses mains brûlaient sur mon épaule fondue
quel beau ton et ton corps vibrait dans mes paumes
mais nous plongions toujours dans toutes les imperfections du jour;

et la salle aux fenêtres ouvertes en juillet
s’instruisait intensément avec la chlorophylle en haut sur une colline
et tu étais fière de tes seins remontés qui ne regardaient que l’everest
et je ne savais pas ce que c’était en ce temps-là
et tu dirigeais ton émotion seulement pour toi;

si j’écrase tes genoux avec une rose tu hurleras d’amour n’est-ce pas
dans tout le livre et nous ne laisserons personne nous dribbler avec leurs proses;

dans la rue définitivement

je sais bien que tu t’enfuis toujours de chez toi
tu te caches dans les rues définitivement
tu apprends aux émotions à parler depuis peu et autant que possible grammaticalement
tu te fais de vieux costumes à la mode tu les emportes dans les parcs et dans l’enfer
le canal chaud
un demi-sous-sol où tu t’allonges au soleil de la nuit
au-dessus de toi tu n’as plus que ta capuche;

tu n’as emmené que ton gars pour te prendre par les ailes
pour dessiner ta liberté et pour tresser tes nattes
mais surtout pour repasser ton rêve le matin
quand il est si chiffonné par ses vices;

tu es belle dans les couleurs du désespoir
tu respires la liberté pendant que le froid de la nuit te couvre
il y en a qui te font la cour tu ne veux plus aucune hiérarchie aucun chef
tu insultes les passants qui emportent avec eux l’équilibre
pendant la nuit tu démantèles des palais des siècles passés
brique par brique
et de temps en temps tu essuies le rouge de tes paumes sur ta jupe ;
et tu cries que l’original est copie et la copie l’original ;

tu portes ton sac à dos derrière ton dos
ta transpiration comme seul parfum
et tu me dis carrément que l’échafaud est notre seul salut
je crois que tes larmes sont sincères -parce que tu n’as jamais joué d’autre rôle;

et nous avançons toujours vers ton château rose ;

la pièce que tu joues transforme le monde
et élève tes sensations jusqu’au ciel
ton modèle est toi-même
quelqu’un tire beaucoup de copies de toi ;

les moines te reproduisent
fidèlement
dans leurs monastères ;

tu parles sans cesse dans les rues :

s’il n’y a plus d’hormones il ne reste rien –
et tu n’es qu’un pot cassé
dont les tessons me blessent toujours ;

Mircea Stâncel est poète, prosateur, essayiste, chroniqueur littéraire, rédacteur

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