Chroniques Créations

Le Bar de la plage – épisodes 114, 115 et 116

Episode 114

Brève expérience critique de la théorie du silence

Un jour, un sage aurait dit : “Entre ce qui est dit et qui n’a pas d’intérêt et ce qui est entendu et qui n’a pas d’importance, il y a de place pour le silence.” A voir. Il faut dire qu’à ce moment la nature y mettait du sien. Les mouettes avaient émigré vers des eaux plus prometteuses, la mer était en pause et aucun intrus n’avait imposé sa présence bruyante sur la plage. Le minéral restait tout aussi muet. Les volcans éteints. Les night-clubs endormis. C’était peut-être ce qu’on appelle, sans vraiment faire attention à ce que cela veut dire : le silence. Le vrai silence : aucune onde sonore ne peut laisser supposer “qu’il y eut quelque chose à la place de rien ” comme le racontait Leibnitz, les matins de doute. Bref, j’éprouvais cet état d’apesanteur absolue que l’on rencontre parfois au coeur de la nuit, mais cette fois en plein jour, dans la pénombre rafraîchissante de ma chambre à l’heure de la sieste. Je répugnais à rejoindre la compagnie d’un livre… Ses phrases allaient sûrement se lancer dans un pénible tintamarre… Le silence n’est pas un vide, c’est plutôt un trop-plein. Plongé en plein silence, on a l’impression tout à fait inhabituelle de soudainement entendre son intérieur, d’être envahi même par cet intérieur… Enfin pour ceux qui ont un intérieur ; les autres, dans ces cas-là, prennent peur et se jettent sur leur téléphone. Allez écouter le silence… On n’entend plus et encore en insistant que le souffle de sa propre respiration. Et si elle s’arrêtait, comme ça, sans prévenir…. Leslie devait roder dans les parages, à la recherche de compagnie : -ALEX, ALEXANDER, JE SUIS LA !!!! Je crois que je fus presque content de l’entendre… (la question du silence n’est pas épuisée, on en reparlera si on a le temps)

Episode 115

Entre-deux

Un après-midi de mauvais temps : l’horizon inaccessible. On a envie de rester entre soi et soi et de rêvasser à quelques improbables bonnes fortunes. Les obsessions supra-ordinaires se calment, attendant sans impatience leur inévitable retour. Je baignais dans cet état d’esprit de ph neutre comme dans un liquide amniotique impénétrable où la mauvaise conscience de l’oisiveté n’est pas admise. Ca repose, dit-on. Faux. C’est tout simplement une autre forme de vie, clandestine et voluptueuse, hors la loi dans les société en ébullition. Un volcan qui n’éclabousse pas dans tous les sens n’est pas éteint, comme on le dit béatement ; il est occupé ailleurs. Et tout le monde s’y laisse prendre… jusqu’à ce qu’il remonte sur la scène. Forcément, ça surprend. L’atmosphère du bar de la plage s’accordait aux tonalités étouffées du moment. Leslie, pour une fois mélancolique, traînait en pull-chaussette noir qui s’harmonisait à la perfection avec ses couleurs naturelles d’Anglaise blonde aux yeux bleu-anglais. Elle dit : – Alex Alexander, je me sens dépaysée. (Sublime comme une héroïne de Bergman, énigmatique comme une phrase de Duras en forme) Le vieil homme était là : la brume du jour lui allait bien, mieux que les lumières trop aigües des plein-soleils : il avait relevé le col de sa veste et s’était enroulé dans une longue écharpe. Une de ses façons de s’abriter du regard des autres… pour ne pas déranger ? Au fil du temps, on s’était familiarisé avec ses apparitions épisodiques ; on se doutait bien qu’il venait ici à la rencontre de fantômes complices qui l’avaient accompagné autrefois. Peut-être Georges les avait-il connus lui aussi ? Leurs conversations les ressuscitaient ; personne ne s’en serait mêlé : les fantômes sont des espèces fragiles. Do not disturb

Episode 116

On ne va quand même changer le cours des étoiles pour ça

Aujourd’hui la journée a commencé à l’envers. Par la fin : à 11h59 pm exactement. Il ne lui restait donc plus qu’une minute à courir. N’en cherchez pas la raison. Cela relève d’un mystère cosmique non répertorié. On verra plus tard si quelqu’un d’autre était au courant. On était en route pour la journée la plus courte de notre existence, sans doute depuis que l’homme s’est mis en tête de compter le temps – ” Pas vraiment la meilleure idée de la Création, résuma Jean-Do, comme si le temps pouvait se laisser enfermer dans le boitier d’une montre ou dans les pages d’un agenda.” Sans oublier que tous ces astro-horlogers se sont quand même bien gourés dans leurs calculs et que, par-ci par-là il faut se rajouter 24 heures pour rattraper le temps perdu… Perdu où ? Par qui ? Bon, on avait une minute devant nous à occuper et on était aussi embarrassé que si on avait eu un siècle, ou si on venait de nous annoncer que lundi prochain une planète en rupture d’orbite allait s’écraser sur nos têtes. Ne dramatisons pas : personne nous demandait de faire les intéressants ou quelque chose d’inoubliable à l’intention des générations futures. Le saxo de l’ami Pierrot-le fou d’amour joua le thème de la chanson de Gérard Manset ” Il voyage en solitaire/ Nul ne l’oblige à se taire” (ma version préférée est la reprise par Alain Bashung). Jean-Do en profita pour embrasser la mathématicienne ultime qui l’accompagnait. Une poignée d’algorithmes partit en vrac. Le Colonel y vit – ou revit – comme une manifestation des esprits farceurs qui gambadaient sur les rives du Yang Tsé Qiang les nuits de pleine lune. Vu l’urgence de la situation (à peine une minute à suivre, je rappelle) Caro conclut une paix provisoire avec Jules qui interrompit ses agaceries. Une sérénité moelleuse s’étendit du bar de la plage aux confins de l’Univers, du moins ce qu’on pouvait en apercevoir… Georges préparait des dry-martini. Le Colonel dit à Lan Sue en beauté : Laisse aller, c’est une valse. Lan Sue trouva la formule épatante. La mer remontait tranquillement. La lune s’en fichait. une nouvelle journée débutait. on allait quand même pas changer le cours des astres….

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