Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Une Île ou l’envers du lagon

 

Mesmerisante pour toujours au premier regard, c’est évident dès que l’on plonge d’entre les cumulus incertains vers l’île  majestueuse. Est–elle telle que nous l’avons rêvée ou réellement telle que nos yeux la découvrent ? Bora-Bora, double beauté vertigineuse au cœur de l’écrin parfait de son lagon idéal, respire, palpite, si intensément réelle qu’elle remet en question jusqu’à notre propre existence. Comment cela peut-il être que nous, êtres imparfaits, osions fouler son sol sacré ?

 

Peu à peu, l’île décline ses multiples duplicités, de larges déferlantes en motus verdoyants en lagon d’azur en île verte en hôtels de luxe isolés en jungles inextricables en montagne abrupte. L’avionnette frôle les plus hauts sommets, verdoyants, inaccessibles. Des caves abritées dessinent des yeux sombres aux grands rochers. L’île vit. Les américains, qui avaient établi là le centre de commandement des forces Pacifique et construit l’aéroport, ne s’y étaient pas trompés. Les français, eux, l’ont transformée en vache à lait et y traient de la lune de miel industrielle. La majeure partie des passagers de l’avionnette sont amoureux ou du moins jouent à l’être. Nous nous posons sur le motu, l’île de l’île, presque un amerrissage.  Un chemin de croix, une étape nécessaire, vers elle. Il nous faut bien apprendre à l’apprivoiser ou plutôt elle doit s’habituer à nous. Dès le départ, elle nous tient à distance tout en s’imprégnant de nos odeurs.  L’île est toute proche de l’Equateur, on ne peut y dissimuler ses humeurs.

 

Cohue de passionnés, que la proximité de la terre promise au sortir des cieux rend soudain babillards comme des oiseaux de jungle. Ils ne sont pas venus l’adorer mais ont traversé la Terre entière pour se mettre en scène ici précisément, aussi s’embrassent-ils, s’enlacent-ils. Sans doute certains se haïssent-ils déjà. Les vahinés, plus belles ici que sur la grande île, distribuent les colliers traditionnels et plateaux de fruits exotiques, en une soudaine débauche de parfums, ylang-ylang, tiaré, hibiscus, litchies, goyave, mangue, mangoustan, cœur-de-boeuf, une overdose de parfums séduisants et bouleversants, un déluge sensoriel qui noie les beautés qui le proposent dans une asexualité légèrement inquiétante. Alors maîtresses de la situation, elles répartissent les passagers dans les barques selon leurs hôtels. Ils se laissent manœuvrer sans cesser jamais leur babil joyeux. Ceux que l’on vient chercher en vedette s’enferment dans un silence doré, exclusif. Ils ne partent pas dans la même direction que les barques plus populaires.

 

Seule une pirogue à balancier motorisée mène au village, nous n’y sommes que quelques-uns, fiers de nos sacs à dos dans cette île de valises à roulettes. Ces touristes-là semblent aussi amoureux mais ils sont plus discrets dans leurs effusions que ceux qui payent le prix fort dans les hôtels de luxe. Je m’installe à la proue, un marin énigmatique me prévient que je vais être trempée, je réponds que je suis sans doute venue pour ça. Il répète à ses collègues en tahitien, ils rient entre eux. Les amarres sont levées. Au dernier moment, un homme grand et maigre saute dans notre pirogue avec agilité. Il porte une couronne de feuilles avec la légitimité d’un prince et un sac informe comme un voleur. Les marins aux colliers de tiaré lui font de la place mais il se tient à l’écart, debout au centre, hiératique mât de misaine de notre embarcation, aimantant le lagon qui s’ouvre à notre étrave.

 

Je me suis pourtant abandonnée aux plus belles eaux du monde, Oponohu, Grenadines…. Mais ce lagon-ci est différent. Allongée à la proue, je me laisse absorber par l’embrun et l’azur… Bleus électrisants, dans toute leur gamme de mystères et de vagues tranquilles que la proue fend bon train, survolant les bancs colorés, effrayant les ombres lointaines du fond du lagon, nous nous dirigeons vers une petite église à l’ombre  des palmiers…  Je regrette le boucan insensé du moteur, je déplore que le trajet n’ait pas duré plus longtemps. Mais dans l’air, les senteurs parfumées de la terre  ferme, hameçons aiguisés du Paradis, frétillent à la surface, m’ancrant déjà sans remède. L’île n’est qu’une continuation du lagon, telle une improbable concrétion de corail qui se serait hissée hors des eaux en un effort absurde vers l’oxygène empoisonné.

 

La pirogue s’amarre  aux rondins de bois qui  retiennent la plage de corail mort, blanchi par le soleil. L’homme couronné de feuilles descend le premier. On l’attend, non pas des vahinés à demi-dénudées, mais de petites femmes engoncées dans de vastes robes colorées, aux regards énigmatiques et aux cheveux tressés. Indifférent, il se laisse décorer de colliers de fleurs, on le déleste de son sac. Il s’éloigne, pieds nus sur le corail blanchi, concassé de la route. Tous se séparent sans adieux ni concertations. La petite église aux vitraux rouillés décorée de massifs corallins et de nacres semble fermée depuis longtemps.

 

Petit hôtel sur la plage, où vont tous les touristes en sacs à dos. Le temps de poser mes affaires, d’en extraire masque et palmes et à moi le lagon.

 

Eaux tièdes. Pas de différence de température entre dedans et dehors. Eaux au summum de l’azur, si intenses qu’elles en paraissent électrifiées, parcourues de tous les frissons de l’Océan proche qui brise en déferlantes inaccessibles sur les récifs. Une expérience psychédélique qui emporte jusqu’aux branchies cérébrales. Tout en ajustant mon masque et tuba, je me demande quel message ces eaux vives me crient ainsi. Je presse légèrement le verre afin d’évacuer l’air de mon masque et me submerge. Tout de suite, un immense soulagement. Je tournicote autour des choux-fleurs de corail qui fleurissent presque dès le rivage. Du bout de leurs délicates chairs, colorées et fantasques, évoluant lascives dans les courants, elles filtrent ces eaux bleues que le soleil de l’équateur martèle. Des bancs me frôlent puis dans un ensemble parfait virent comme un seul poisson sur sa nageoire. Daurades et perroquets. Inoffensifs et pesants napoléons, rôdant dans les fonds. Tout le monde du lagon sait déjà qu’il n’y a pas d’extension au bout du bras droit de l’intruse : je ne porte pas de fusil. Alors, peu à peu, timides tout d’abord, mais curieux tout de même, ils se montrent. Puis du coin de l’œil, je l’aperçois, cette ombre qui remonte du fond du lagon. Je n’y crois pas, je suis encore si proche de la plage. Et pourtant, elle rôde, grande voile abstraite, fantôme des abysses issu de l’océan furieux, glissant entre les massifs de corail en un ballet bouleversant. Je la poursuis, je veux la voir de près, la silencieuse, majestueuse manta, accompagnée de quelques points d’exclamation, des barracudas qui semblent l’adorer. Mais franchir la passe, c’est toujours un compromis inquiétant. Alors, comme un ange, indifférente, elle vire de bord, se laisse happer par un courant invisible qui l’entraîne au-delà puis disparaît hors de portée… Je dois remonter, gonflée de mon regret d’avoir trop désiré. Le rendez-vous manqué a entamé mes illusions. Une petite raie pastenague me suit, elle. Mais j’aurais aimé nager auprès des grands monstres pacifiques de Bora-Bora. J’aurais du savoir attendre qu’elle vienne à moi. Ce sont dans ces instants-là que je me découvre touriste, en fin de compte.

 

La nuit de Polynésie ne ressemble en rien à mes nuits européennes : elle tombe tout de suite telle un couperet et je ne reconnais aucune constellation. Seule l’étoile du Sud aimante mon discernement, perdu dans ce fouillis brillant, poignées de diamants jetés inconsidérément en pagaille sur un ciel de velours. Enfin la lune, pleine, se lève inondant les ténèbres et jusqu’à l’ombre se teinte de mercure. Quelque gros poisson dans le lagon poursuit de plus petits, sautant hors des eaux argentées.  Puis, alors que la lune monte dans le ciel, un silence de plomb s’installe. Je finis ma cigarette de paka lolo et l’éteins dans le sable humide. Je songe aux antipodes, à l’île de Formentera, en Méditerranée, dans un autre hémisphère, à des milliers d’années-lumière, peut-être dans une autre vie. J’y ai vécu une scène similaire, entourée d’amis rencontrés sur la plage, lors d’une pleine lune d’équinoxe. Peut-être Bora-Bora n’a-t-elle pas le privilège du Paradis terrestre, après tout… Sa plage parfaite est déserte, il n’y a d’autre invitée que la lune, pleine, jouant de ses reflets méphitiques dans les eaux idéales du lagon, bleues turquoise jusque dans la nuit argentique.

 

Lorsque je retourne la tête vers la  terre, un tahitien est assis là, en tailleur dans le sable, une canette de bière Hinano à la main, le cheveu long, souriant, énigmatique et silencieux. Un temps, silence partagé. Il choisit de le rompre, tandis que nous contemplons muets le lagon sous la lune toujours plus pleine.  Il tend sa canette et son sourire se fait sournois. Sans chercher à savoir s’il s’agit d’une invitation ou d’un salut, sans même le regarder, je dis que je ne bois pas de la bière éventée.

–       Nous, on a de la Hinano fraîche….

Je tourne la tête, sur ma gauche à présent il y a trois tahitiens, souriants, énigmatiques et silencieux. Celui qui a parlé fait péter une canette, qui résonne métallique dans le silence. La mousse jaillit, argentée dans les feux de la lune. Le sable la boit avidement, avec ce petit bruit crissant que fait le corail brûlé par le soleil lorsqu’on l’arrose. Du coin de l’œil, je constate que deux autres tahitiens se sont assis sans bruit aux côtés du premier. Ils devaient avoir préparé leur coup, tels des petits requins citrons à l’affût de la peur de leur proie, n’attendant que son signal pour déchaîner leur fureur. Pas d’autre témoin que la lune pleine, argentée, la rumeur lointaine de la passe, la fureur de l’océan au-delà des motus. Ils voulaient savoir ce que j’avais dans le ventre, désir légitime puisque je m’osais à converser avec le lagon. J’ai su que je devais me montrer telle que j’étais sous l’eau, nue, fragile, habile et capable de ne pas respirer. Je me décide à suivre cette mite translucide et fragile, s’effritant si l’on tente de la saisir, comme lorsque j’avais suivi la manta.

–       Alors, comme ça, vous vous laissez encore esclavager par les Français ? Mieux, vous sponsorisez la chaîne par laquelle ils vous tiennent… De vrais esclaves…

Leurs ancêtres maori ont choisi le suicide à l’esclavage, c’est quelque chose qu’ils ne peuvent ignorer, en dépit de la bière Hinano. Ça semble les faire réfléchir et ils cessent de sourire. J’en compte une dizaine,. Il faut que je les captive tous ensemble comme un banc. Le premier arrivé boit une rasade rageuse de sa canette. Apparemment, c’est le poisson-pilote, l’intellectuel du gang, les autres ne sont que les suiveurs, le gros du banc. Il se rapproche et leur cercle se ferme insensiblement.

–       Ouais, on est les esclaves de la lune de miel. Ils ne nous voient pas mais ils nous utilisent. Mais au bout du compte, nous, on reste toujours seuls. Ceux-là repartent toujours. Ils sont venus pour le plaisir, c’est pour ça qu’ils doivent souffrir, un peu. Qu’est-ce que tu as voulu dire, exactement ?

La pleine lune, impassible, occupe tout le ciel dans la gloire de son apogée, sa lumière si intense. Un lent éblouissement entre bleu et argent, dans une auréole de sang. Il faut aller jusqu’au bout et enfoncer ce pieu-là que j’ai aiguisé.

–       Ça ne vous a pas suffi qu’ils vous volent les îles de la Société contre deux vaisseaux de rhum ? Les Français produisent de la bière Hinano pour mieux vous abrutir parce que vous, comme tous les peuples du Pacifique, ne supportez pas l’alcool. Ça vous rend malades, comme ce roi qui, à coups de pied, a tué sa mère, l’impératrice des sept mers. L’alcool, ça n’est pas fait pour les guerriers.

Silence. Je ne suis pas sûre qu’ils m’aient saisie. Toutefois, le cercle se détend un peu, certains se lèvent et s’éloignent dans l’ombre ambigüe des palmiers. Au-delà, ma bicyclette. Il y a dans le cercle comme un trou qui mène directement à elle. Un piège, probablement. Je ne bouge pas. Ils le remarquent. Le premier arrivé reprend la parole.

–       Mais c’est vrai ? Tu nous vois comme ça ?… Comme un peuple du Pacifique ?

–       Oui. C’est génétique.

–       Génétique ? Tu racontes de drôles d’histoires… Ça ne serait pas à cause de… la paka lolo ?

Il a un petit sourire malin et en cet instant, je suis soulagée de n’avoir pas laissé traîner mon mégot de joint sur la plage. J’aurais donc pu lui mentir mais je préfère lui dire la vérité.

–       Non. C’est à cause des histoires. Elles pèsent lourd au bout d’un moment et le mieux est de leur faire voir du pays. J’en ai une pleine besace, d’histoires, certaines assez drôles…

–       Raconte.

–       Tu sais qui est Mao Tse Toung ?…

Il ne répond pas et s’écarte un peu. Le cercle se desserre à nouveau, bien qu’ils se  reforment en petits groupes à l’arrière. Dans cette île aux influences franco-américaines, la moindre allusion au communisme est une météorite tombée dans le lagon. Je dois profiter de leur stupeur pour donner le coup de filet définitif, qui me permettra de leur échapper. Ne plus douter, de rien. Ma voix m’ouvre le passage jusqu’à ma bicyclette. Mon pas décidé et mon verbe haut, je tends vers eux un index vengeur, telle un pasteur anglican en plein sermon.

–       Mao-Tse-Toung, Grand Timonier, président de Chine populaire, a dit un jour : toutes les vues qui surestiment les forces de notre adversaire tout en sous-estimant nos forces sont fausses !

Personne ne m’arrête. Pour ma plus grande surprise, je file seule, libre et indemne, sur mon vélo, avec le sentiment d’avoir surmonté avec succès ma première épreuve polynésienne. Je dors recroquevillée dans mon hamac, sur la petite terrasse de mon bungalow, face au lagon, dans lequel la lune plus tout à fait pleine se noie en une infinité de reflets.

 

Dès l’aube, la nature touristique du petit village me provoque un malaise. Qui étaient-ils sur la plage hier au soir, un de ces vendeurs de cartes postales, un taxi, un marin, ou en encore certains de ces jeunes qui tètent déjà leur bière Hinano ? Des désabusés de la lune de miel lesquels, pourtant au service de l’amour, en crèvent de frustration ?  Le ciel s’est  couvert, les barques venues du motu de l’aéroport n’en continuent pas moins de déverser leurs nouveaux arrivants et les eaux du lagon frémissent sous les reflets iridescents des hydrocarbures. Un jour idéal pour fuir la civilisation, aller voir de plus près les grands yeux tristes de l’île, que j’avais survolés à mon arrivée… Je demande une carte de l’île à la réception de l’hôtel, on me répond, avec réticence, que « Ça n’existe pas ». Seule une véritable route fait le tour de l’île, c’est tout, il suffit de la suivre sans jamais en sortir, le reste ce sont des chemins de terre qui ne mènent nulle part et dans lesquels il vaut mieux éviter de s’aventurer si on ne sait pas où on va. De ce côté-ci, le lagon est balisé par les hôtels de luxe pour lune de miel, tout est organisé pour le confort des touristes blancs. De l’autre côté, il n’y a rien à voir, seulement la brousse et la jungle. Les plages ne sont même pas aménagées et il y a beaucoup de poissons-pierre dans cette partie du lagon. Mais toutes les réticences de l’employé ne servent qu’à attiser mon désir. Voyant qu’il ne me convaincra pas, il pousse devant moi le prospectus d’un hôtel de luxe isolé « à proximité du rocher percé de Hiro, dieu des voleurs, au travers duquel on peut voir le soleil se coucher » puis se renferme sur son silence, évitant tout contact oculaire.

 

La route de corail blanc est droite, facile. L’éblouissement de savoir où l’on va, la joie d’échapper au trafic, le bonheur d’éviter les touristes, je file bon train en dépit du soleil équatorial. La sensation de découvrir de nouveaux territoires affole mes pédales. Au sortir de la petite ville, tout d’abord les hôtels de luxe, avec leurs rangées de bungalows « lune de miel » les pieds dans le lagon, une architecture hideuse, étrangère comme un corps de plastique dans la délicatesse humide d’un manteau perlier. Si on force l’huître, elle produit tout de même une perle, fausse, quand bien même on la dit « de culture ».

 

Puis enfin les maisons s’espacent, se font basses et ouvertes, les clôtures disparaissent et les signes apparaissent. Tikis, statuettes, bois sculptés et pierres ramassées. Petits tas de feuilles au milieu du chemin, colliers de tiaré abandonnés aux arbres de la forêt. Tous signent la peau de l’île mais personne ne se montre. Ma bicyclette connaît le chemin, m’entraînant toujours plus loin. Une absence de fatigue euphorisante me pousse en avant, alors que je dépasse des panneaux de circulation routière français tombés au sol, épuisés d’un combat inutile, perdu d’avance. Puis le panneau du nom d’un village, installé à l’envers au pied d’un arbre, au milieu des herbes. On lui a  substitué un panneau de bois, sur lequel on a gravé le nom en tahitien, à la pointe de feu.

 

Je m’arrête un peu plus loin, pour une sirène sculptée dans un bois fauve sur le pas d’une porte ouverte et j’appelle. Je voudrais prendre une photo mais je préfère demander. Le silence seul me répond, assourdissant, jusqu’aux oiseaux de la jungle proche se taisent. Probablement ils ne reconnaissent pas ma voix. Je n’ose pas faire de photo. L’impression d’avoir changé d’île, l’accès au lagon n’est plus évident, ici la terre a gagné sur la mer. D’épais rideaux de graminées la cachent aux regards. Je suis passée de l’autre côté de Bora-Bora, plus rien n’est pareil. Mon appareil photo pend inerte sur mon flanc, le corps mort qui me relie encore à ce que j’ai été.

 

Je ne sais plus comment s’est exactement produite la rencontre, mais je l’ai reconnu instantanément, ce grand homme maigre qui, à mon arrivée, avait sauté dans la pirogue. Il était venu de nulle part, là, tout de suite devant moi, seulement vêtu de feuilles tressées et ceint d’une auguste couronne de feuilles. Un prince, à n’en pas douter. Ses pieds nus, son regard, terrible, bien au-delà de la simple colère humaine, des yeux de grands fonds, d’abysses du grand océan furieux au-delà des motus, des yeux hantés de monstres impitoyables. Il était bien plus impressionnant que dans le cadre rassurant du port. J’ai laissé tomber mon vélo dans l’herbe. Il s’est détourné et a traversé la route. Puis il s’est retourné, m’a observée quelques instants. Je l’ai suivi sur le chemin où il s’était engagé. Tous les arbres étaient cloués de panneaux de bois de diverses tailles et tous disaient le même mot : TABU. Mais il m’avait invitée.

 

Il était assis à croupetons devant un foyer, sur lequel il jetait des feuilles odorantes. Plusieurs feux ardaient dans la clairière. J’ai tout de suite compris ce qu’il faisait. Le poids de mon appareil photo sur mon flanc m’a soudain rappelée à moi-même, m’a brusquement tirée de l’envoûtement des îles. La nécessité de prendre une photographie de cette scène exceptionnelle s’imposa stupidement à moi, ce n’était pas assez de la vivre. J’effectuais machinalement quelques réglages au fur et à mesure que cette idée me déplaisait. J’y renonçais mais l’homme aux habits de feuilles s’était déjà levé. Dans son regard terrible brillait à présent une véritable colère. Mal à l’aise, je tentais de lui expliquer par signes que je n’avais pris aucune photo, volé aucune âme, tout en reculant petit à petit vers la sortie, vers laquelle son index tendu me repoussait. TABU criaient les panneaux de bois cloués sur les arbres. Il est retourné vers ses feux, après un dernier regard, lourd.

 

Ensuite, je n’ai pas hésité. J’ai abandonné ma bicyclette sur le bas-côté dès que j’ai vu les grands rochers noirs en arc de cercle sur le lagon et me suis enfoncée dans la broussaille de graminées qui m’en séparaient. Mon pas me guidait et je retrouvais la trace ancienne. Elle menait à un chemin, entretenu au milieu des herbes, en travers duquel s’affaissait une chaîne, brillante, sur des piquets rouillés. On venait là souvent, et depuis longtemps. La chaîne n’était pas très grosse et cependant indiscutable dans sa fragilité, au milieu de la brousse. Pourtant, je l’ai enjambée. Le chemin me mena au cœur de l’arc de rochers noirs qui regardaient le lagon. Au premier regard, j’ai su que ces images me resteraient pour toujours. C’était peut-être un cimetière rituel, un lieu de culte, tout au moins. Il y régnait l’encens des lieux magnétiques mais il ne manquait que les hommes, qui à n’en pas douter, auraient brisé l’ambiance surnaturelle au cœur de l’arc des rochers de basalte. Le lieu était cependant parfaitement entretenu, le ressac ne déposait pas d’algues mortes sur la plage de corail, les arbres ne perdaient pas de feuilles. Tout était exactement à sa place et il ne fallait rien déranger. Sur les faces internes des rochers noirs face à la mer, des dessins-sculptures de coquillage s’étalaient. La fièvre me saisit, je reconnaissais certains des dessins préhistoriques polynésiens, l’homme-oiseau, la tortue, un requin. Une résurgence, cette eau perdue, oubliée durant des siècles et qui s’écoulait vive sous mes yeux. Je me suis saisie de mon appareil photo, pour me convaincre de la réalité de ce que je vivais, sans doute pour m’en protéger. Je savais qu’il ne fallait rien prendre et j’ai pris des photos. D’extraordinaires coïncidences m’avaient déposée en cette présence hallucinante et je ne songeais qu’à violer ses mystères. La fièvre montait alors que je continuai mon œuvre destructrice, figeant dans la chimie ce qui n’aurait jamais du être révélé, enflée de l’arrogance absurde des anciens coloniaux. Je fige, donc je suis, je fige ce que je ne peux comprendre. Le goût du sacrilège telle une saveur amère sur mes lèvres. En partant, je suis allée jusqu’à déplacer une branche dans le passage.

 

Puis j’ai couru comme une dératée jusqu’à ma bicyclette, j’ai sauté dessus et épuisé mes muscles, éreinté mon souffle sur la route. Il ne fallait pas que je pense jusqu’à ce que je parvienne au rocher percé du dieu des Voleurs, au travers duquel on pouvait contempler le coucher du soleil. Le rocher percé était perché sur une éminence, comme une échauguette protégeant l’accès à la forteresse sacrée. Je suis arrivée hors d’haleine alors que le soleil se posait sur l’océan et teignait le ciel de sang au travers du rocher percé.  Le vent s’est levé et j’ai parlé à ce dieu inconnu. Hiro, dieu du vent que je ne connais pas, tu sais que les voleurs sont tous repentants alors protège-moi. Tout de suite après, le soleil s’est noyé dans la mer et la nuit est tombée. Tout de suite après le rocher, les hôtels de luxe se succédaient et la route était éclairée.

 

Je dors jusqu’au petit matin. Puis je prends l’avion pour Tahiti sans un regard en arrière. Je n’ai pas de regrets puisque Hiro me protège. Lorsque j’arrive à l’aéroport de Papeete, mon sac est détrempé.  Je suppose que les pellicules qu’il contient n’ont pas survécu à ce bain forcé, il y a là une logique certaine qui me force à accepter les excuses confuses de la compagnie.  Je croise une amie dans l’aéroport, elle m’invite à l’accompagner aux îles Tuamotu mais je décline son offre, elle n’est pas tout à fait une amie et j’ai trop envie de retrouver les eaux de la baie d’Opunohu à Moorea, comme si rien n’était arrivé.

 

Je nage de longues heures, m’enivre de mer. Je suis des raies pastenagues jusqu’à la passe et dois lutter pour retrouver le rivage.

 

A six heures le lendemain matin je suis dans le coma, en déshydration sévère, admise à l’hôpital de Tahiti. Mais le dieu du Vent me protège.

 

 

 

Fred Romano- Formentera 2013

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