Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Les croisés de la pureté

Allons, reconnaissons-le, la culture occidentale du siècle passé et de l’actuel, sa littérature notamment, et particulièrement la française, ne sent pas bon. Avec un Sade qui déjà au XVIIIe siècle empuantissait l’atmosphère, puis avec des auteurs comme Genet, Bataille, Céline, Pasolini, Nabokov, Klossowski, Beckett, Guyotat…, faut-il s’étonner que l’étiage moral de nos sociétés ait atteint ces derniers temps un point de non-retour et que des élites décadentes aient apporté leur honteux soutien à ces pollueurs de la jeunesse que sont Polanski et Frédéric Mitterrand ? Mais Dieu soit loué ! De preux chevaliers de la pureté ont pris la tête d’une noble croisade.

D’abord, les dirigeants d’un pays, le plus insoupçonnable de corruption qui soit, la Suisse (transparence totale de ses liens avec l’Allemagne nazie, des coffres de ses banques…) et les magistrats d’un autre pays, les États-Unis, dont la justice reste un modèle indépassé (notamment pour ce qui est des exécutions de ses condamnés à mort). Et puis, il y a eu la saine réaction de quatre dynamiques quadras socialistes, soucieux d’en finir avec une caste intellectuelle française maladivement fascinée par les écrivains « criminels ». Manquait un « philosophe » pour venir prêter main-forte aux justiciers et autres paladins de l’ordre moral. Il y en eut un, qui parla clair : « Je choisis la pureté ». Entendez sus aux « pédophiles » et aux « touristes sexuels » ! C’était dans le Libé du 19 octobre. C’était signé Michel Onfray.

Étrange parcours que celui de Michel Onfray. Amateur des cyniques grecs et des Libertins du XVIIIe, « hédoniste » déclaré, coiffé de l’éblouissante auréole de l’éroticien « solaire », et puis voilà que le complaisant sculpteur de lui-même, dans son livre le Souci des plaisirs (Flammarion), s’en prend soudain aux « pornographes », à Bataille et à Sade, notamment. Sade ? : un « fourbe », un « bourreau ». Sans doute notre impitoyable épurateur nourrit-il plus d’admiration pour les incorruptibles de la Terreur révolutionnaire, des « purs » pur jus, eux (un jus couleur sang), qui faisaient voler les têtes et envoyèrent le salaud d’aristocrate dans un cul-de-basse-fosse. Voilà le même Onfray qui, il y a quelques années (a-t-il perdu la mémoire ? qu’il relise son récit dans Art press) allait, courageusement soutenir dans sa prison autrichienne l’artiste Otto Muehl, condamné à plusieurs années de prison pour « viol » (le droit autrichien ne faisant pas de différence entre rapports consentis avec un ou une mineure et viol) et qui aujourd’hui participe salement à l’hallali contre Polanski. Mais lisant son réquisitoire contre les « prédateurs » de notre impolluée jeunesse, j’ai soudain compris d’où venait son indignation : le malheureux gamin Onfray, avait été précipité dans « l’enfer » d’un orphelinat peuplé de prêtres pédophiles. Je le voyais, le jeune Michel, livré à des supplices pires que ceux imaginés par l’horrible Sade, sodomisé par dix monstres en soutane. Mais, deux lignes plus loin, ouf ! J’apprends que lui avait été épargné. Resté pur comme au premier jour. Pas même une main ecclésiale égarée sur ces petites fesses ? M’est avis que le Dieu qu’il vomit, et son ange gardien, veillaient sur elles.

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