Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Il est venu me chercher

Peyrusse-Le-Roc : Tout en bas dans sa gorge profonde, c’était comme le ventre d’une femme, avec les odeurs d’humus et les secrets qui y pourrissaient depuis des siècles à l’abri de la lumière. Chaque coup de pied réveillait des morts et provoquait l’affolement des insectes, peu habitués aux rages infantiles. Les gens du coin ne fréquentaient pas ces ruines, les enfants avaient l’interdiction de s’y rendre. J’y étais seule comme nulle part ailleurs et pouvais enfin éructer ma haine dérisoire envers cet univers de merde, si réfractaire à la logique la plus élémentaire. Je terrorisais des colonies de fourmis comme jamais je ne pouvais le faire à l’école avec tous ces sales gosses que j’étais obligée de fréquenter, je surprenais les coucous dans le nid des autres et gobais leurs œufs de vampires, puis j’insultais les corbeaux qui s’éloignaient en ricanant, je déchirais des toiles d’araignées, pour toutes les tentures infectes de ma mère, que celle-ci m’interdisait de toucher. Enfin, j’escaladais les pitons rocheux, me faufilais entre les ruines et de là, rugissais mes victoires faciles sur toute la région. Je songeais au seigneur qui avait ainsi assouvi sa soif de pouvoir et parfois l’écho me ramenait mon cri déformé.

 

J’étais la reine incontestée du site et les enfants du coin ne me regardaient pas comme une touriste. Leurs parents m’invitaient parfois à un chocolat, que j’acceptais telle une offrande. Je n’étais pas d’ici et pourtant ils me gâtaient. Ils étaient ravis que je brave la malédiction, au lieu de l’un de leurs enfants. Mais si je leur  parlais de Peyrusse-le-Roc, ils détournaient le regard et parlaient d’autre chose.

 

Je faisais des émaux sur métaux, ayant réussi à m’immiscer dans l’atelier d’une artisane. On disait que Suzanne avait mauvais caractère. Elle m’a demandé ce que je voulais faire et j’ai dessiné « Les buveurs d’absinthe » de Paul Gauguin, alors elle m’a aidée à le réaliser. Tout le monde, les gens du coin et les touristes, disaient que c’était magnifique. Je ne comprenais pas ce qu’ils lui trouvaient, ils ne voyaient même pas les petits détails. J’avais répandu quelques grains d’émail noir pour simuler les cils des buveurs. Ça se voyait à peine, une fois la pièce passée par le révélateur à vif du four, mais j’avais martelé le métal de façon à ce que l’émail en fusion suive une pente presque naturelle.  Je voulais l’offrir à Suzanne, mais elle a refusé, en me conseillant de l’offrir à ma mère, quand elle viendrait. J’ai alors eu envie de briser l’émail mais Suzanne m’a dit qu’elle garderait la pièce jusqu’à ce que je m’en aille.

 

Lorsque je suis rentrée à la ferme où je dormais, j’étais maussade. Colette, la fermière, a essayé de me dérider en me proposant du flan au fromage de chèvre frais, mon dessert favori. J’imaginais qu’elle avait quelque chose à m’annoncer et j’avais une petite idée de ce que ce pouvait être. Elle a balbutié brusquement que ma mère ne viendrait pas ce week-end. J’ai grignoté le gâteau du bout des lèvres et je suis allée me coucher sans ajouter un mot.  Colette se sentait si coupable de m’annoncer ce qui pour elle était une mauvaise nouvelle qu’elle ne me dérangerait pas ce soir. J’ai monté l’escalier quatre à quatre pour qu’elle croie que j’allais pleurnicher. Elle, qui n’avait pas eu d’enfants, ne supportait pas de se les imaginer pleurer.

Sous mon lit, m’attendait mon nouveau trésor : un livre ancien que j’avais déniché dans le grenier de la ferme. Je n’avais pas encore eu le temps de le lire. Sortant l’ouvrage de sa cachette, je me demandais si Colette l’avait lu. Seul un nom, écrit à la main en relief sur la couverture. Je n’allumais pas tout de suite la lampe de  poche et suivait du doigt les lettres : Lovecraft. Le propriétaire du livre ? L’auteur ? Comment un tel ouvrage était-il arrivé dans le grenier de la ferme ? En tous cas, il y avait attendu mon passage. La couverture était artisanale, des fleurs qui semblaient vénéneuses, dont on sentait qu’elles avaient été longuement caressées. L’ouvrage sentait le papier moisi, un peu une odeur de violette fanée.

 

Après l’avoir respiré longuement, j’ai lu d’une seule traite « L’indicible ». Ces mots se sont si bien incrustés au creux de moi que je n’en ai gardé aucun souvenir. L’auteur avait réussi à dire tout ce que je taisais, estimant que nul ne pourrait le comprendre. Le livre éblouissant est néanmoins tombé de mes mains, tandis que je sombrais dans un sommeil irrépressible.

Sensations de succions. J’étais aspirée par la puissante réalité du songe, qui prenait forme comme autant d’inflammations du sommeil. Le rêve était secoué de ressauts, d’enflures aléatoires qui changeaient le sens de la réalité de ma chambre à coucher, où je me savais encore. Une conscience d’être comme une bouée au large, entraînée sans remède par les intumescences qui au gré du chaos et brusquement semblait-il dessinaient un univers autre. Une lande déserte, comme celles, stériles, qui entourent Peyrusse-le-Roc, comme celle où débutait ce livre que j’avais lu trop vite. J’étais saoule de ces mots et dans la reconstitution du mirage, je titubais, je trébuchais sur des ceps de bruyère desséchés.

 

Quelqu’un derrière moi criait « Vite ! Ils sont sur nous ! ». C’était un garçon de mon âge. Il me toucha l’épaule et ce premier contact du mirage ouvrit la vanne de la déferlante de la peur. On entendait effectivement des monstres se rapprocher. Il fallait fuir, même si je me savais endormie dans ma chambre à coucher. Le garçon m’a prise par le coude « Viens, je connais un raccourci ». Je n’arrivais pas à capter son regard et j’ai compris qu’il cherchait à m’entraîner et qu’il était si empli d’une force obscure qu’il était inutile de résister. « Ils sont sur nous ! » a-t-il hurlé une fois de plus et j’ai pu sentir leur haleine fétide. Deux molosses aux mâchoires acérées, qui nous dépassaient d’une tête. Deux chiens de science-fiction aux pupilles étincelantes de haine. Je venais de lire un livre de science-fiction. Il était tout à fait plausible que ces monstres en soient originaires. Mais le garçon sans regard me poussait en avant. .Je n’arrivais pas à me dégager de son étreinte.

 

Les molosses gagnaient du terrain et brusquement, celui-ci se de déroba sous nos pieds. Le garçon me tenait par la main  et nous tombions tous deux vers le centre de la Terre, dans un puits que dévorait l’obscurité. Tout de suite après, le choc apocalyptique et nos crânes explosèrent. Mais j’étais toujours dans mon lit. J’aurais aimé me réveiller, mais le garçon sans regard m’entraînait, à présent dans un nuage grisâtre, un coton de cendre légèrement étincelant. A mieux y regarder, j’y distinguais de vagues silhouettes qui y rôdaient, s’approchaient puis disparaissaient dans l’épaisseur du nuage. Ce que j’avais pris pour des étincelles étaient leurs regards qui s’y noyaient. Mon compagnon a dessiné un grand cercle du bras gauche et aussitôt le nuage a pris sa forme, s’enroulant comme une spirale autour de son bras tendu. Elle s’accélérait au fur et à mesure que nous y pénétrions, tant et si bien qu’une lueur diffuse sourdait de son extrémité, vers où nous dirigeait le garçon sans regard.

 

Je compris où il m’entraînait. Je ne voulais pas y aller.

 

La lumière s’était intensifiée, à présent elle dévorait tout. Je l’observai cramer les silhouettes, qui s’enflammaient de désir dans cet oculus apocalyptique. Il ne fallait que j’y aille. Sinon je n’en reviendrai pas. Le garçon sans regard s’est pressé contre moi « j’ai besoin de toi. Il faut que tu restes à mes côtés. ». Je savais que j’étais encore dans mon lit et qu’il ne pouvait rien contre moi tant que je ne me laissais pas absorber par la lumière, de plus en plus aveuglante. J’étais dans mon lit et je devais y rester pour ne pas franchir cette limite à partir de laquelle il me serait impossible de revenir. A présent, le garçon s’arc-boutait pour m’attirer à lui et me traîner jusqu’au déluge de brillance au-delà « Viens, c’est le Paradis, tu verras… ».

 

Je me suis réveillée hors d’haleine. J’étais dans mon lit, dans ma chambre, persuadée avoir échappé à la mort.

 

Au lendemain, au petit déjeuner, je tentais de raconter mon improbable aventure à Colette. Elle m’écouta, pâlissant à vue d’œil, avant de s’absenter, sans le moindre commentaire.

 

Dans l’après-midi, elle m’annonça avoir appelé ma mère et que celle-ci viendrait me chercher ce jour même.

 

La petite employée de maison de Colette finit par m’avouer la raison de mon renvoi.

« Ya un môme de ton âge. Il est mort cette nuit. Poursuivi par des chiens, il est tombé dans un puits à sec où il s’est ouvert la tête »

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