Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Crimes de sang (chapitre 1)

DAMM[1]

Fred Romano 2012-2013

 

« Laisse seulement que le sang coule assez d’abord, et après qu’il ne s’arrête pas de couler. » Deux cavaliers de l’orage, Jean Giono 

 

1.     Transfusions

–       … Alors, Lillith, ça vient ? Tu rêvasses ou tu manipules ?

–       … Lillith était la sœur jumelle d’Abel, lequel la désira et la prit pour femme. Leur frère Caïn tua Abel pour lui apprendre les lois du sang. Lillith est celle par qui le sang vient…

–       Ouais, ben, on ne dirait pas, parce que j’attends toujours les éprouvettes…

–       …

Dans notre Centre de Transfusions, le matériel inerte a toujours la priorité sur toute autre considération philosophique, ce qui m’arrange bien dans un certain sens.  Les tubes s’entrechoquent en un léger bruit cristallin dans le monte-charge.  Le plateau déroulant à l’ouverture a ce bruit commercial qui évoque immanquablement les gourmandises d’un marché. Je jette un bref coup d’œil aux entrailles du monte-charge. Elles sont toujours vertigineuses, mécaniques, hantées de goudrons et d’araignées, la colonne vertébrale poussiéreuse de notre centre de Transfusions si hygiénique. Parfois il me semble y discerner l’ombre furtive d’un rat. Ça me calme tout de suite, cette vie impromptue. Un jour où je serais seule au labo, je l’attraperai.

Une odeur bizarre, entre éther et ammoniaque, se répand dans notre département « immunologie plaquettaire » alors que Kader, mon supérieur et assistant premier du service, réceptionne jalousement les tubes, qui empestent l’odeur vague du matériel stérile. Sans attendre ses ordres, je les couvre avec une vieille blouse afin  d’éviter que le réactif ne se réchauffe, en attendant que le sérum centrifugé veuille bien nous parvenir. C’est notre protocole, dans ces conditions qui sont les nôtres : un Etat en faillite et par conséquent des scientifiques jouant une grotesque parodie de recherche fondamentale, sans micropipettes puisqu’elles sont trop chères, et en sous-effectifs, condamnés à exécuter les plus basses manœuvres de la science, voire à transporter jusqu’aux panels de sang. Les étrangers aux diplômes non reconnus sont chaleureusement accueillis dans notre grande famille, puisqu’à qualification égale on peut les payer comme Ouvriers Non Spécialisés. Kader est aussi beau, sombre et intelligent, il a tout pour me plaire. Je préfère cependant que l’on continue à rigoler entre collègues. Ça l’énerve, du haut de l’équivalent algérien de son Bac plus cinq, quand je lui dis « collègue », il précise qu’il préfère « ami ». Il est un peu plus petit que moi. Mais je garde soigneusement mes distances avec ce torse ambré et imberbe qu’il offre toujours à la vue, dégrafant les deux premiers boutons de sa blouse. C’est toujours édifiant la visite des zones industrielles… Selon les canons de notre Organisation, les rapports sentimentaux hors du cercle initié, en particulier avec des humains, nous sont interdits. C’est absurde : à priori, comment développer des rapports sentimentaux avec un mammifère? Peut-on s’amouracher d’une proie ? Mais avec les humains, c’est toujours ambigu, une attitude trop froide nous trahirait,  une latitude trop lâche nous porterait préjudice.

Alors, Kader et  moi, on reste là les bras croisés, on ne peut rien faire, pas même rédiger les étiquettes nominatives. Elles seront incluses avec les poches pour le matériel biologique, afin d’éviter tout risque transfusionnel. Donc on pense, on rêve, on imagine. Parfois on se regarde dans les yeux sans rien dire. J’ai toujours l’impression qu’il cherche à m’évaluer. Peut-être qu’il pense la même chose…

L’attente le rend nerveux, comme tout le reste. Il arpente déjà l’espace tout en faisant claquer ses gants de latex. Il étire les doigts puis brusquement laisse péter le caoutchouc, parfois les doigts cèdent, alors il s’emporte, arrache ses gants en jurant. Tout en déplorant la mauvaise qualité des utilitaires, il prend alors une nouvelle paire de gants. Concentré, il souffle dedans puis y introduit ses doigts déjà gantés. Latex contre latex, ça ne glisse pas bien mais, à défaut, ça fait passer le temps. Tout un spectacle, un vrai ballet de doigts, qui se complique lorsque nous attendons. Je crois qu’il culpabilise à cause des taches de nicotine. C’est un fumeur de Gauloises, il paraît que beaucoup d’Algériens le sont et souvent, les cigarettes françaises laissent des traces impossibles à effacer. Question de peau, paraît-il. C’est à ces détails que l’on comprend que le genre humain n’a pas d’avenir, dénué qu’il est, seul au sein de sa race, sans aucun sens associatif. Moi-même, je dois tout à notre Organisation, qui m’a sortie du caveau pour me placer ici, au Paradis pour ceux de notre race. Encore faut-il savoir se contrôler face à une telle abondance, la matérialisation de nos rêves les plus fous. Mes ponctions ne peuvent être que millimétrées pour ne pas mettre en péril la routine du protocole d’alimentation de notre Organisation. Ils m’ont choisie pour mon manque d’appétit, à ce que l’on m’a rapporté.

–       À ce que je vois, tu te refuses toujours aux protocoles, n‘est-ce pas, Lillith ?

Kader recommence son ballet de gants, les faisant claquer avec plus d’énergie encore, comme s’il cherchait à me communiquer quelque chose. Mais ne plus être humaine n’offre pas que des avantages. Ma peau ne transpire pas sous le latex, mes doigts gonflent, au bord de l’étouffement, l’apnée des phalanges me raidit au point que la toxoplasmose menace, j’ai horreur de ça. Je ne mets les gants que lors des manipulations. Et encore. Moi aussi, je commence à tripoter les tubes pour faire passer le temps. Kader est de plus en plus nerveux, comme à chaque fois qu’il n’y a pas de sang entre nous. Puis, dans le couloir, se fait entendre le pas traînant de l’assistant du service centrifugeuses.

S’aidant du réfrigérateur, l’homme pousse la porte, la gueule en coin comme à chaque fois que l’ascenseur réfrigéré interne tombe en panne et qu’il est obligé de parcourir ces couloirs sans fin, socialistes jusque dans leurs éclairages, chargé d’une boîte isotherme comme celles du poissonnier, restrictions budgétaires obligent. Sur son visage disgracieux parsemé de cratères de vérole, se lit toute sa rancœur pour le long pèlerinage depuis le service centrifugeuses jusqu’en immunologie plaquettaire. Il tousse et postillonne sans même porter de masque ni mettre la main devant sa bouche, comme s’il cherchait d’entrée de jeu à nous pourrir l’expérience. Kader lui arrache le réfrigérateur des mains et le renvoie dans le même mouvement vers la porte de sortie. L’homme a le culot de protester.

–       Il  y a une fenêtre cassée au deuxième…

–       C’est le sérum ?

–       Et les plaquettes.

–       Où sont les étiquettes nominatives ?

–       Ah, non, vous n’allez pas me refaire le coup !

–       Qu’est-ce que tu veux, c’est le protocole… Imagine-toi qu’ensuite on file du A négatif à un B positif… Ça sera parce que tu n’as pas voulu bouger ton gros cul …

–       … Puisqu’on en parle, allez vous faire voir, les mecs, ça sera toujours ça de pris…

–       Console-toi, c’aurait pu être pire, on te garde le frigo.

Maintenant il va falloir attendre les étiquettes. Tandis que Kader part fumer une Gauloise dans le couloir, j’ouvre le réfrigérateur pour observer le sérum. Une poche en plastique givrée avec un liquide jaunâtre qui ressemble à de l’urine. Je n’aime pas trop le sérum, c’est tout aussi fade qu’un produit allégé en matières grasses. Théoriquement, il ne reste pas de traces d’hémoglobine. Du blanc d’œuf. Parfois je songe que la séparation des produits sanguins est en réalité un moderne collier d’ail, un exorcisme inconscient des humains pour nous tenir à distance. Ils nous ont oubliés, mais pas tout à fait. De cette forme, ils minimisent les risques et, de surcroît, ils ont ainsi l’argument hygiénique. Je secoue doucement la boîte et la poche de sérum se dandine, son inertie l’assimile à du gras, de la cellulite.  C’est une composante du sang humain, un trésor biologique qu’ils ne considèrent pas comme un trésor de l’humanité, laquelle pourrait pourtant difficilement s’en passer. Le sang c’est sale, ça tache, ça contamine, même s’il n’y a rien au monde que les humains aiment tant. Qu’il coule et aussitôt ils s’agglutinent comme des mouches abstinentes, leurs yeux se voilent et ils en tremblent de désir. Dans les rites anciens, c’était le sang que l’on partageait. De notre côté, nous ne faisons que perpétuer la tradition humaine. C’est normal, après tout, nous avons tous été humains un jour.

Le donneur de ce sérum est peut-être déjà mort à l’heure qu’il est. Comme le système de distribution du sang humain est en constant déficit –plus à cause de ses propres insuffisances que pour nos prélèvements-, les hôpitaux saignent les agonisants irrécupérables, surtout lorsqu’ils sont de groupes rares. Telle une étoile dont la lumière seule subsiste et nous parvient, ce sérum sauvera peut-être des vies humaines. Mais le sang est toujours un spectacle à effets spéciaux, ce sérum pourrait aussi être porteur de vices cachés. Pour cette raison, il y a énormément de déchet dans le sang humain et notre Organisation pourrait presque être considérée comme une entreprise de recyclage sanitaire. Certains disent même que l’on devrait demander des subventions, ce qui est une bonne manière de s’intégrer…

Tout le sang du pays est acheminé jusqu’ici, au Centre National de Transfusions, où il est contrôlé, les panels sont organisés et les poches réparties vers leurs destinations hospitalières. J’organise dans le même temps les convoyages de sang refusé vers les transporteurs de l’Organisation. Je suis la Lillith par laquelle le sang part. Les principaux chefs de service du Centre de Transfusions prétendent cependant qu’il va y avoir un problème majeur avec le sang humain dans le monde entier. Le sang circule dans une zone inconnue, dans les veines, il coule sans que jamais les humains n’en aient conscience, sans que jamais ils ne s’imaginent en manquer. Mais il suffit qu’il déverse au-dehors pour que les hommes retrouvent leurs instincts premiers, ceux auxquels nous nous osons.

–       Toujours à fouiner, hein, ma Lillith ….

–       … Ne me dis pas que tu ne l’as jamais fait…

Je n’ai pas entendu Kader rentrer. Il me prend en flagrant délit, le frigo ouvert et les mains sur la poche. Ça ne l’émeut plus, même si ça le dérange toujours. Il  ne répond pas, me toise au fond des yeux puis, avec rudesse, referme le couvercle de la boîte isotherme.

–       Si l’on veut que ça reste froid, il faut fermer le frigo ! Ce n’est pas possible, tout de même, cette manie du gâchis, dans vos pays où il y a de tout ! On dirait que ça ne vous coûte rien, de fabriquer du froid !

–       Tu verras, un jour, vous ferez pareil…

–       …Tu n’as pas idée de ce que tu racontes, Lillith… Maintenant, aide-moi au lieu de radoter !

–       On a les étiquettes ?

–       … Tu veux que je te dise ? Tu m’emmerdes ! Ça ne te fatigue jamais d’avoir toujours raison ?

Un silence puis il tripote à nouveau les tubes, comme si ça allait faire venir les étiquettes plus vite. Ça et ses doubles paires de gants, ça ressemble fort aux symptômes précoces d’une obsession maladive. C’est un grand nerveux, il paraît que tous les scientifiques des pays au-delà du rideau de fer et des pays non-alignés le sont. La professeur de notre service d’immunologie plaquettaire, la babillante Pr Charcotte,  me l’avait présenté comme un jeune chercheur promis à une brillante carrière, mais provenant de  l’un de ces pays vivant encore au Moyen-âge du capitalisme, où même les centrifugeuses ne tournent pas rond. Pour cette raison, il est très amer, me confie la professeur quand son assistant est absent.

–       On n’a toujours pas les micropipettes ?

–       Mais enfin… tu sais bien… faut faire des économies avec l’argent de l’Etat !

–       … On se croirait au bled, ma parole !

Je prépare le jeu des pipettes, ça m’inquiète quand Kader s’énerve. J’ai le soupçon que sa violence ne trouve l’écho de ma démesure et que nous franchissions ensemble le point de non-retour. Il y sera venu de lui-même, ça sera plus artistique, moins prosélyte. Le côté personnel importe aussi beaucoup, chacun doit avoir sa manière de devenir. Entrer dans l’Organisation, ce n’est pas comme signer un contrat à durée illimitée…

Nous avons beaucoup de travail, forcés à plus de manipulations à cause de l’absence étatique de micropipettes. J’espère qu’il ne va pas me demander si les pipettes ont été correctement auto clavées, même si je comprends son dénigrement constant d’un système archaïque. Il a effectivement raison, les airs supérieurs de la professeur Charcotte ne nous empêchent pas d’être privés du matériel basique nécessaire afin de pouvoir remplir notre mission en tant que laborantins en immunologie plaquettaire. Les pipettes représentent un problème, la petite poire en caoutchouc permet d’aspirer le sang facilement pour les grandes quantités, en revanche, pour les petites voire très petites quantités, c’est un enfer qui ne se résout qu’à la force de notre bouche. Nous, les pipettes humaines, devons aspirer le sang en en avalant le moins possible (un délicieux supplice de Tantale  qui n’est pas à la portée de tous les membres de l’Organisation) puis boucher la pipette avec le pouce avant de la déverser dans l’éprouvette. Et recommencer, parfois des centaines de fois par jour. Dans ces cas-là, je finis la journée si émoustillée que j’ai du mal à le dissimuler aux yeux de Kader. Je le laisse croire à la paresse congénitale des avantagés mais j’imagine que ça le travaille, d’autant qu’il ne sait pas. Pas encore.

Les étiquettes ne sont toujours pas là, à ce rythme, nous allons être bons pour une seconde tournée d’éprouvettes, ce qui nous retardera de forme exponentielle vis-à-vis des protocoles. Kader, excédé, propose qu’on s’y mette tout de suite. J’objecte que dans le cas où les étiquettes n’arrivent pas, le sérum mélangé au réactif pourrait être bon à jeter, lui aussi.

–       Pourquoi vous autres des « pays en voie de… » êtes si entêtés de l’utilisation optimale du temps ? Il vous faut toujours faire quelque chose… même si ça ne sert à rien…

–       C’est le complexe d’être payés à rien foutre… Tu ne peux pas comprendre, petite privilégiée…

–       Pourtant la solution est simple : il suffirait d’avoir un frigo dans notre département…

–       Tu en achètes un à tes frais, alors. Maintenant, si ça ne dérange pas trop ta philosophie, ma chère Lillith, on ordonne un peu la paillasse… pour faire comme si les étiquettes allaient se matérialiser avant que le réactif ne dégouline…

Les humains sont si précis et exigeants dans leurs rituels de vie quotidienne. Pourtant, nous pourrions représenter pour eux l’opportunité d’une autre voie possible, ou encore tout simplement une saine fascination pour l’irruption de la fantaisie dans leur vie bornée. Nous sommes comme eux, mais en plus exaltés. Il n’y a pas de sang qui coule dans nos veines et c’est pourquoi nous nous nourrissons du leur. Il n’existe par conséquent aucune douane qui puisse nous isoler de la poésie qui nous relie. Les humains pourraient donc s’abandonner eux aussi, oublieux de tout ancrage, à la houle et aux brisants de l’existence. Mais seule la mort peut les faire passer de l’autre côté, alors, évidemment, ils se réfugient dans le déni, se refusant à admettre l’évidence, voire à seulement en envisager la possibilité. Ils se raccrochent alors à leurs rituels de routine, une série d’actions à la limite du conscient, comme ordonner ce qui est déjà rangé, des actions qui ne servent qu’à maintenir une réalité inexistante à distance.

Lorsque je suis arrivée dans le service, Kader me surveillait de près. Il avait des doutes –justifiés- sur la façon dont j’avais été parachutée, en remplacement d’une étudiante roumaine de Transylvanie. Mais il a détourné le regard quand je lui ai demandé d’où il venait.

–       Des montagnes de Djijeli. La France reconnaît les anciens combattants mais pas les diplômes algériens. De surcroît, on me paye mieux comme esclave ici que comme docteur là-bas. Ils ont même changé mon nom parce qu’il ne rentrait pas dans leurs formulaires. Donc je suis ici sous une fausse identité, avec des diplômes qui ne correspondent pas à mon travail… Maintenant, je vais te montrer comment nous nous y prenons sans micropipettes…

Il faut disposer la bouche très consciencieusement sur le tube, de manière à avaler le moins possible de produits sanguins en cas d’accident. Ça arrive si souvent que j’en profite sans aucun scrupule. J’imagine que Kader en a déjà fait l’expérience. Je peux presque le voir, recrachant avec désespoir et colère. S’il en a avalé, c’est certainement parce qu’il a attendu trop longtemps avant de boucher la pipette avec le pouce. A n’en pas douter, un acte conscient. Nos protocoles disent que, dans ces cas-là, si complexes qu’ils en deviennent littéraires, il faut  laisser le sujet suivre l’inertie de sa pente naturelle et le laisser découvrir seul l’étendue du désert. Alors il sera prêt à la rencontre.

Mais pour le moment, nous vivons cet opéra de la frustration côte à côte, dans ce cadre froid et clair d’une paillasse de laboratoire, où pourraient pourtant s’écrire les phases les plus fantasques des plus osées expériences scientifiques. Néanmoins, nous ne faisons que de l’entretien de base : on est en manque d’effectifs, alors il faut bien se débrouiller. A la dérobée, j’observe ses grosses lèvres violettes se refermer délicatement sur la pipette. Quand il me surprend à l’épier ainsi, il se fâche, affirme ne jamais avoir vu pareille chose, ni même dans le sud de son pays. Kader veut qu’on fasse ça sans se regarder. La pudeur orientale…

Il est l’assistant en chef,  aussi manipule-t-il la poche de sérum, non sans avoir revêtu, avec solennité, une troisième paire de gants de latex. Il veut me culpabiliser pour ne jamais en porter mais ça ne l’empêche pas de tripoter la poche un peu plus longtemps qu’il n’est nécessaire. Il sent bien que je m’en rends compte, alors, comme pris en flagrant délit, il baisse les yeux pour remplir, à l’aide du petit robinet de plastique, l’éprouvette Becquerel que je lui tends. On dirait une scène biblique. Kader me jette des coups d’œil par en-dessous au fur et à mesure que le liquide s’écoule. Son regard me fouille sans savoir où il s’aventure : un brave. Néanmoins, dès qu’il sent l’adrénaline courir ses artères et la testostérone marteler ses tempes, il a besoin de se dissimuler derrière du langage technique.

–       Au fait, on a eu les résultats des sérologies sur matériel biologique ?

–       Quelle belle expression bien dégueulasse.   Je vais voir ?

–       Toujours pressée pour ne rien foutre, pas vrai ? Pour le reste, c’est le protocole, fous-moi la paix avec ta sensiblerie ! Et puis qu’est-ce que tu veux que je dise ? Sérologies sur animaux ?

Le sérum monte de niveau, graduation après graduation, dans la pipette. Quand celui-ci arrive à un demi-centimètre de sa bouche, Kader retient son souffle et positionne sa langue en haut du tube, afin d’éviter que le sérum ne se répande dans sa bouche. Techniquement, il est impossible qu’il n’en aspire pas un peu. Seulement par condensation à l’intérieur du tube, il est mis en contact avec du matériel génétique étranger. Le premier pas sur la voie, on dit aussi qu’il en est au stade de la sublimation. La première fois, ce sera plus facile pour lui, tout son système immunitaire ayant déjà fait l’apprentissage de l’autre en soi.   Mes mains se crispent sur le dossier de sa chaise,  à quelques centimètres de son encolure, offerte, généreuse, ambrée… A peine s’en rendrait-il compte, ça fait déjà tellement de temps qu’il m’attend… Mais ce serait trop facile, trop évident. D’ailleurs, il y est presque. Un jour ou l’autre, il avalera un peu plus de ce liquide. Mais ce sera son choix, c’est toujours plus beau avec l’illusion de l’avoir fait soi-même. Il s’y accoutumera d’autant plus vite. Mes ongles crissent sur le skaï du dossier. Kader répartit le sérum dans les éprouvettes  puis se retourne brusquement, hors d’haleine.  Son regard obscur se noie dans mes yeux sans fond. Je me lève précipitamment.

–       Il vaut mieux que j’aille chercher les résultats des sérologies…

–       Non. Reste. Il n’y a pas d’urgence…

Lorsque les novices font l’expérience du premier seuil, ils éprouvent une perte absolue de tous leurs repères.  On  peut faire alors ce qu’on veut d’eux durant ces passagers instants de magie, inhérents au processus, où ils se retrouvent souvent en situation de dépendance absolue. Mais ça me dérange de faire la même chose que l’Etat français avec Kader. Il est déjà tellement exploité… Le mieux, c’est de le laisser mariner dans son mauvais sang.

–       Au passage, j’essayerai de savoir ce que le con des centrifugeuses fabrique avec nos étiquettes…

En guise de réponse, Kader, qui a replongé de plus belle dans le court horizon de ses tubes, grommelle quelque chose en arabe, sans doute que j’aille me faire foutre, sa plus haute forme d’humanité face à ce qu’il ne peut déjà plus réprimer en lui. Pourtant, il me l’a déjà dit et répété, il a horreur de la vulgarité de langage. Je claque la porte, me l’imaginant en train de sursauter, l’éprouvette de sérum dans la bouche. Sans doute en aura-t-il avalé un peu plus que d’habitude.

Dans ces larges couloirs déserts où seuls grésillent les néons, tous peints en vert caca d’oie pâle, comme si l’on avait aussi désiré aseptiser la décoration intérieure, afin que nous n’ayons présent à l’esprit que la « noblesse de notre mission » : traiter le sang humain, je cours presque, je manque de tomber, l’inanition me menace. Je me raccroche aux murs, qui sont comme des toiles, je les pince entre mes doigts, mes empreintes digitales s’y appliquent…  Les vitres renvoient l’image de ma blouse blanche en mouvement. Je me demande pourquoi j’ai encore des empreintes digitales et plus de reflet dans les miroirs… Quelqu’un m’a dit que, sans empreintes digitales, nous serions trop repérables et, incapables de nous intégrer socialement, nous rejoindrions la troupe malheureuse des « sans ». J’ai rétorqué que l’appellation était pour le moins ironique et que nous pourrions même l’adopter comme devise : à sang pour sans,  l’option étant par ailleurs à considérer. Nous serions ainsi en contact avec les essedéeffes, une population socialement indésirable, ce qui nous permettrait de remplir un rôle effectif au sein de la société. Un peu comme ce que nous avons déjà réussi avec les malades, au sein des hôpitaux.  Mais ce qui à présent n’est vécu que comme une aide psychologique aux familles, voire comme un coup de pouce à l’héritage, notre mission, notre contribution essentielle à la grande pyramide de la civilisation humaine, prendrait enfin tout son sens et serait visible aux yeux de tous : le nettoyage du « sans ».

Stimulée par ces pensées, sur l’élan, je déboule dans le recoin des ascenseurs, bloquant ainsi toute sortie. L’abruti du service des centrifugeuses est là, tremblotant. Il n’a tellement rien fait au niveau des étiquettes que je peux sentir sa peur emplir tout l’espace. C’est d’autant plus délicieux que je n’ai rien à faire ni à dire. Nous montons ensemble dans la cabine, il ne peut pas faire autrement.

–       Tu vas à quel étage ?

–       …au deuxième sous-sol…

C’est à peine audible, dit sur un ton morne et exagérément monocorde. Ça convaincrait la plupart des visiteurs mais il m’en faut plus pour me décourager. Et puis j’ai justement envie d’un amuse-gueule avant les sérologies sur matériel vivant.

–       Je t’accompagne, alors…

Il se considère tellement coupable qu’il baisse le regard et, brusquement, me tend son cou. Heureusement, nous ne sommes plus aux temps archaïques où l’on devait impérativement prendre ce qui se présentait : mon travail me permettant de vivre à faim, je ne me vois pour rien, dans ce monde-ci ou dans l’autre, poser les lèvres sur ce cou répugnant, suintant sa viande avariée et sa peur de faux-jeton dans sa blouse de nylon jaunâtre.  Merci bien, je ne tiens pas à m’empoisonner à plaisir. Mais je dois le châtier pour fantasmer sur moi de cette façon, aussi, je ne lui laisse que peu d’espace pour sortir au deuxième sous-sol. Il n’ose même pas me frôler mais il sue sa peur,  éjacule ses craintes par tous les pores de sa peau, sa manière de me dire qu’il est fou de moi. J’appuie sur le bouton du huitième étage, ma façon de lui confirmer à quel point je m’en fous. En avant pour le matériel biologique….



[1] DAMM signifie sang dans la version occidentalisée de l’arabe (utilisée pour communiquer sur les réseaux sociaux)

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