Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Autour de Comme si

 

À partir de quel moment ce qu’on vit se dispose comme une œuvre ? Quelles rencontres il fallut, voulues ou de hasards positifs ? Quand le réel commence-t-il à s’inventer comme un roman ?  Ortega y Gasset a dit de Stendhal qu’il était un  spécialiste de l’amour. Mais s’il se voulait fin stratège en matière de séduction, avec pour modèle Don Juan et Valmont, le théoricien de l’amour vivait plutôt ses liaisons comme un Werther ou un Saint-Preux. De Métilde, petite bonne femme sans grand relief, il a fait une héroïne romanesque, jusqu’à lui donner le statut de Femme idéale. De ses liaisons féminines, il fait des fictions romanesques. À moins, qu’inversement, ou complémentairement, il ne vive ses passions comme s’inventent les romans. Cependant, tout du réel ne passe pas dans l’écriture de ses essais ou de ses fictions. Quand il rédige son traité de la passion amoureuse, De l’amour, il vient d’attraper une sévère blenno avec une certaine Luigina, incommodité qui n’alimente en rien son Art d’aimer.

Paul Morand, dans son Journal inutile, note avec sa crudité habituelle que jamais Stendhal ne précise, lorsqu’il évoque ses prestations sexuelles, si une femme lui a fait une pipe.

 

Du réel au roman, du roman au mythe, de l’amant à l’artiste, de l’érotique à l’esthétique, ces promotions par lesquelles, comme Stendhal, vous pouvez d’une jeune femme effacée, tristounette, plutôt vertueuse, moyennement menteuse, pas particulièrement sexy, faire une Béatrice et une Laure, ne sont plus guère d’époque. Et si, à la place des platoniques de Dante et Pétrarque, vous aviez en vue, pour rédiger votre Vita Nova, de hausser au mythe une libertine de Sade ou une orgiaque de Bataille, je ne suis pas sûr que l’exercice serait couronné de plus de succès. Juliette ou Madame Edwarda me paraissent appartenir à des siècles passés, à un autre espace, à des époques où le cœur du réel, où le vrai du réel, passait encore par le mensonge de l’imaginaire.

Quel mentir-vrai, à la Aragon, pourrais-je inventer pour être à la fine pointe d’un réalisme qui me mettrait à égalité avec les personnages de mon livre, cet homme, cette jeune femme, filmés par un caméscope, dont je suis et décris les ébats, mais aussi d’autres hommes et d’autres femmes, anonymes ou proches, filmés ou non, que je tiens volontairement dans l’ombre ? Quelle fiction au long de laquelle je ferais tantôt dialoguer tantôt monologuer intérieurement ces figures, celles qui défilent à cru, à vif, sur l’écran vidéo dont je commande à distance les arrêts sur image, les accélérations, les ralentissements, celles dont je devine l’existence et qu’il me faudrait complètement réinventer ?

Au rebours des grands littérateurs dont je quête régulièrement avis et soutien, je crains que pour savoir comment tout cela a commencé, j’aie tout fait à l’envers. Je suis parti sur les chapeaux de roue en rameutant dès les premières lignes le grand résident de l’Olympe : Zeus, qu’on voit kidnapper Europe, puis d’autres sous-fifres de la mythologie, dont Priape, le dernier des derniers, le plus con des dieux, sur lequel je me suis longuement attardé. Du mythe à des ébauches de roman, de ces bribes de fiction au cru, à « l’à vif » d’images enregistrées ayant implicitement l’ambition d’être au cœur du réel, d’offrir le spectacle de la vérité du sexe mise à nu, j’ai refait en sens inverse le chemin d’un Stendhal.

S’il y a une vérité des commencements, si toute rencontre (Stendhal parle de « cristallisation ») emporte, ravit ceux qui en sont les sujets, je peux sans trop de présomption évoquer cette sorte d’instant de grâce qui pour moi, au sortir d’un dîner chez un ami écrivain, et comme je serrais contre moi celle qu’obscurément j’attendais, a annulé le temps alors même qu’il me le donnait plein et achevé. Mais de quel droit, et à partir de quel savoir, pourrais-je affirmer : voilà, pour cet homme et cette jeune femme dont je suis les ébats comment cela a commencé ?

Il faudrait, pour que du roman naisse, que j’arrache à ces corps, à ce qui entre eux fut cri, à ce que la scansion du prénom de l’homme répété en une sourde litanie par la jeune femme laisse entendre d’une jouissance qui ne peut se dire, il faudrait un ordre, un rythme, une musique, qui deviendrait écriture, et qui sait, pensée. Au commencement était le Verbe, soutient la Bible. Au commencement était l’émotion corrige Céline. Au commencement était le sexe, soutint Calaferte après quelques autres. Au commencement était l’amour, ont prétendu certains enchanteurs. Au commencement était plutôt la haine, ont corrigé quelques désenchanteurs très rabat-joie. Risquons une dizaine d’autres hypothèses, déjà formulées pour certaines. Au commencement, il n’y aurait que l’espace creusé d’un nom où l’amour se loge. Une commotion dans le corps à corps. L’espoir d’une possible jouissance. La tentation de se dissoudre dans un pur présent. Une transgression des limites en vue d’accéder à un savoir interdit. Un rêve d’extase. L’oubli de soi. Un besoin de la démesure. L’attrait pour une ascèse inversée. Ou tout simplement l’abrupt plaisir d’un commencement. Un commencement qui déjà contient en lui sa fin.

 

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Un jour, ça a commencé.

 

Le moment juste. La rencontre. Appel. Effraction.

 

De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ?

  

Le moment opportun. Le kairos. La flèche au centre de la cible, telle que j’en ai suivi le fulgurant trajet dans Archées. J’étais là, elle était là, elle, l’aimée déjà, là où nous devions être, à l’instant précis où nous devions y être. L’événement a eu lieu, a eu son lieu, et son temps. Un ici, un maintenant.

  

Je sais donc, pour moi, pour nous, comment ça a commencé. Mais pour elle avec lui, avec les autres, mais pour eux ?

Où, quand ? Avec quels corps, quelles peaux, quels mélanges de salives, quels gestes, quels cris, quels mots, quels silences,  quels plaisirs, quelles souffrances, quelles tendresses, quels abandons, quels conflits, quelles reconnaissances ?

 

Comment m’y repérer dans les stratagèmes que le sexe déploie ? Qu’est-ce que j’en apprends, au terme d’un visionnage d’une bande vidéo de quatre heures, de ses mises en scène, de ses jeux, de ses falsifications, de ses défenses, de ses fétichismes, de ses évitements, de ses dérapages, contrôlés ou incontrôlés, de ses tensions, de ses touchers, de ses mimiques, de ses ridicules, de ses vulgarités, de ses obscénités, de ses touchantes câlineries, de ses excitations, de ses dépendances, de ses hilarités, de ses énigmatiques chimies, de ses démêlés avec l’espace et avec le temps ?

À moins que, restant pris moi aussi, bien que je m’en défende, dans une archi datée (et géographiquement délimitée) représentation imaginaire du sexe, je me sois installé sur un canapé pour jeter un œil inquisiteur sur ce versant de nuit de la pensée que le sexe, dit-on, serait… C’est que l’Occident, avec ses mythes, ses contes, ses religions, ses philosophies, nous en a abondamment tartiné de cette nuit du sexe faite d’horreur et de sacré. Pour se nettoyer de cette épaisse mêlasse, un bon coup de Chine, par exemple, pourrait être du meilleur effet. Je me promets, au sortir de cette nuit d’insomnie studieuse, dès que le jour qui commence à poindre éclairera le sommet des montagnes, la cime de mes arbres, quand l’écran de mon téléviseur diffusera une lumière bleutée et tremblotante, je me promets de relire le passionnant essai de Robert Van Gulik, la Vie sexuelle en Chine. Un vent frais, une douce lumière, un ciel clair sans nuages, chasseront les fantômes de la nuit.

 

En vérité, cet homme, cette jeune femme, ces fantômes en deux dimensions sur l’écran vidéo, sans ombre et sans relief, se chassaient d’eux-mêmes à tout instant. Je me suis calé dans des coussins, les pieds en appui sur une table basse, assiette et cendrier posés sur les cuisses, non pour violer une intimité (puisqu’à l’évidence le contenu d’une bande vidéo a pour destin d’être soumis à n’importe quel moment à des regards étrangers, voire à devenir largement public), non pour être le témoin d’une archaïque séance dionysiaque (c’est plutôt Pan qui est aux commandes), non pour accompagner la malheureuse Judith, dans l’opéra de, ouvrant la septième chambre de la Barbe-Bleue afin de connaître, enfin, le mystère de l’amour, le secret du sexe, et de se livrer corps et âme à leur nuit mortifère. Non, ces heures d’insomnie ont été occupées à observer ce qui ne peut l’être quand on est soi-même en pleine action copulatoire. Même la plus savante installation de miroirs, comme on en trouve dans les chambres de certains bordels, ne permet pas une étude attentive de ce qu’un corps donne alors à voir de lui-même. Difficile d’être à la fois acteur et spectateur. De plus, l’écran met une distance dans l’espace et le temps entre ce qui a été filmé (d’autant qu’il l’a été par un autre) et ce que j’en vois aujourd’hui. En somme, ce serait une curiosité toute intellectuelle qui m’aurait poussé à introduire dans le magnétoscope cette cassette V.H.S longue durée, sur laquelle n’était portée aucune indication permettant de la distinguer des dizaines d’autres entassées au pied du téléviseur : ni date, ni titre, ni noms propres. Une curiosité toute intellectuelle, seulement ?

 

J’ai tout le temps écrit avec tout mon corps et toute ma vie : je ne sais pas ce que c’est que des problèmes purement intellectuels, écrivait Nietzsche. Encore faut-il savoir ce qu’est et ce que peut un corps, (nul ne le sait, affirmait Spinoza). Et plus particulièrement ce qu’il est, ce qu’il peut, au cours de cet exercice physique et mental que le sexe exécute avec lui.

Mais peut-être n’est-ce là que la très provisoire justification de mon geste de la nuit, du regard porté sur des images vidéo ? Que va-t-il en rester, le matin, de ces images auxquelles manquèrent, pour laisser après elles une trace durable en moi, une haute définition, des linéaments précis ? Leur présence immédiate, absolue, qui dans le laps de temps de leur apparition m’a fait oublier tout autre aventure, tout autre histoire, tout autre récit, va-t-elle les charger d’une énergie radioactive qui éclairera (assombrira ?) l’horizon de nos vies, à elle et moi ? Quelle pourra être, après elles, ces images de mauvaise qualité, avec elles, sans elles, loin d’elles, l’œuvre, achevée et bonne, de notre amour ?

 

Mon amour,

… J’ai beaucoup d’idées de poèmes et de romans. Je regrette de n’avoir ni la liberté ni le temps de les écrire. Tu peux cependant dire à Gallimard que dans les trois mois qui suivront mon retour, il recevra le manuscrit d’un roman d’amour d’un genre tout nouveau. Je termine cette lettre pour aujourd’hui…

Mille baisers

Robert. (15 juillet 1944).

 

Aime-moi comme je t’aime. Ô ma double douceur…

Je mets un terme aux pleurs, à l’abjecte abstinence…

Mon amour s’amenuise…

Mais ah, si tu pouvais comprendre à quel point

Ce moins est divinement plus haut

Que la ferveur tremblante des autres hommes

Tes yeux dépassionnés se mouilleraient.

 

Oyez pourtant mon paradoxe : Amour, lorsque tout est donné ;

Pour te voir, il me faut te voir, et pour aimer, aimer.

 Gérard Manley. Janvier 1866

 

Comment cela commence-t-il ? Par la visite d’un ange, diront certains. Oh, discrète. Il passe, il ne fait que passer l’ange. Un souffle. Il met en contact et s’esquive aussitôt. Desnos, en 1925, est ainsi mis en présence d’une chanteuse, lesbienne et camée, Yvonne George, dont il tombe raide amoureux. Dans une rue de Paris, Eluard, après la fuite de Gala, drague une jolie alsacienne qui fait plus ou moins le trottoir, Nusch. Un jour de janvier 1884, Léon Bloy rencontre une mendiante morphinomane faisant la manche, Berthe Dumont ; puis au début mars 1877, une prostituée, Anne-Marie Roulé, dite la Ventouse dans le quartier Latin, qui finira dans un asile, mystique et folle. Aragon, un jour, c’est la dévergondée et prodigue Nancy, la cigale ; un autre la petite avaricieuse jalouse, Elsa, la fourmi. Adamov reçoit des mains de l’ange le Bison, avec qui il va pouvoir écumer tantôt les bordels tantôt les réunions du parti Communiste. Dante avait eu Béatrice ; Pétrarque Laure ; Bataille une autre Laure, puis Sylvia, puis Dominique ; Klossowski Denise ; Joyce Dora ; Claudel une jolie passagère sur un paquebot ; Céline, une danseuse, puis une autre ; Miller Anaïs ; Heidegger Annah ; Nietzsche Lou ; Apollinaire, une autre Lou ; Hemingway une jeune comtesse vénitienne ; Fitzgerald Zelda ; Raphaël la Fornarina, Rembrandt Saskia, Rodin Camille, Balthus les petites nymphettes, Picasso Fernande, et Eva, et Olga, et Marie-Thérèse, et Dora, et Françoise, et Geneviève, et Jacqueline… Chacun ses chacunes ; chacune ses chacuns. L’ange a présenté, et salut ! il se tire vite fait. Il a rempli sa mission, pas question pour lui de suivre l’affaire, qu’ils se démerdent ! Ce sera pour le meilleur et pour le pire, l’essentiel, pour lui, c’est qu’il en sorte de l’écrit, et du meilleur cru. En général, il n’est pas déçu.

Pour le meilleur et pour le pire… Ça oscille de l’un à l’autre. De l’immonde au sublime, du sublime à l’immonde On nourrit tantôt le diable tantôt les dieux. Souvent, en même temps, les deux. L’ange est depuis longtemps occupé ailleurs, il est à la tête d’une vaste agence internationale, il a d’autres rendez-vous à organiser. Il prend néanmoins le temps de jeter un œil sur ce poème-ci, ce roman-là, sur cette toile, cette sculpture, ce film…Il vérifie la justesse de son intuition : bonne idée, se réjouit-il, d’avoir fait se rencontrer ces deux, ces trois, ces dix-là. S’il lui arrive de se navrer en apprenant comment la rencontre amoureuse qu’il a initiée a été vécue, s’il a parfois les oreilles cassées d’entendre les beuglements de tapir tombé dans une fosse d’un tel qui a appris que sa bien-aimée avait appartenu à tout le monde, les hurlements d’une telle ne souffrant pas que caresses, étreintes, possessions, puissent être partagées, et qu’elle se plaigne qu’on lui suce l’âme, s’il a ce constat mi-amer mi-amusé que l’amour véritable est la plus incompatible des passions inquiètes, que c’est un carnassier plein d’insomnie, tacheté d’yeux, avec une paire de télescopes sur son arrière-train, il ne peut que se réjouir du résultat escompté : de grandes œuvres sont nées de ces tisons incendiaires lancés dans le torchis humain. Mais il lui arrive aussi, à l’ange, moins fréquemment c’est vrai, que ses élus vivent les va-et-vient entre immonde et sublime, entre sublime et immonde, qu’ils accueillent les sollicitations tantôt du diable tantôt des dieux, sans en faire une tragédie, sans pousser de hauts cris, sans se déchirer les chairs avec des tessons de bouteille, sans se rouler dans la fange avec des grognements de cochon, sans lancer des blasphèmes et tendre vers le ciel un petit poing colère. Ceux-là, il les entend à peine. Ils se disent à mi-voix les mots du sexe et ceux l’amour. Ce sont des sages à leur façon, ils savourent le plaisir d’être ensemble, de baiser, de s’aimer. Ils n’ont pas peur. Ils vivent sexe et amour dans la clandestinité, ou en plein jour, au choix, dans des lieux protégés ou dans des espaces surexposés, dans la transparence ou l’opacité de la pensée, dans l’oubli ou dans l’horizon de la mort, dans le sentiment que tout vient de commencer, que ça n’en finira pas de commencer et que dans ce commencement on est tout entier. Démesure, innocence, nudité, grâce, sérénité…

 

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