Le point de vue d’un fédéraliste
Nul ne niera que depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine l’Europe soit plongée dans une véritable catastrophe, catastrophe humaine d’abord pour les peuples russes et ukrainiens avec tous ces morts pour rien (puisqu’ils auraient pu être évités – voir plus loin), catastrophe politique ensuite pour les pays d’Europe qui n’ont pas su mettre en œuvre, quand il le fallait, les moyens nécessaires pour la défense de l’Ukraine. Quant à l’UE, elle n’était pas l’instance où une telle décision pouvait être prise.
L’épisode que nous vivons actuellement n’est malheureusement pas le premier. Le siècle précédent a connu deux catastrophes majeures, les deux guerres mondiales avec leurs millions de morts. Des traumatismes tels que ceux qui ont survécu n’avaient qu’un mot à la bouche : plus jamais ça ! S’ensuivit la création de la SDN (dès 1919) avec le résultat que l’on sait, puis celle de l’OTAN (en 1949) qui devait enfin garantir les pays européens membres de l’alliance contre toute attaque extérieure. Ce qui fut fait jusqu’ici mais qui se trouve aujourd’hui sous la menace d’un retrait des États-Unis dont l’apport à l’Alliance demeure déterminant.
Que les Européens doivent être en capacité de se défendre eux-mêmes est une évidence que même les esprits les plus obtus devraient comprendre, sans que Donald Trump ne soit obligé de nous le répéter. Cela semble pourtant une mauvaise surprise pour nos gouvernants ! Mais revenons en arrière. À la sortie de la deuxième guerre mondiale, de nombreux courants de tous les bords politiques étaient convaincus que le moment de la fédération européenne était venu, que les opinions publiques étaient mûres pour cela. En 1948, quand s’est ouvert le Congrès de La Haye, tous les espoirs étaient encore permis. On sait ce qu’il en est sorti : la Convention européenne des droits de l’homme et le Conseil de l’Europe, ce qui n’est pas rien mais l’occasion de créer une fédération était manquée, nouvelle catastrophe dont les fédéralistes ne sont toujours pas remis.
Certes, il y eut ensuite le plan Monnet, le discours de Robert Schuman et la création de la CECA (1951), « premières assises concrètes d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix » selon les mots du ministre. Quelque chose était sur les rails à quoi les fédéralistes, malgré leur déception, pouvaient se raccrocher. De fait la signature des Traités de Rome (CEE et EURATOM) en 1957 a confirmé et amplifié cet élan.
Hélas, entre-temps avait eu lieu une nouvelle catastrophe dont nous payons aujourd’hui particulièrement les conséquences, l’échec de la CED. En 1952, les mêmes six pays qui devaient signer plus tard les traités de Rome (Allemagne de l’Ouest, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas) avaient signé un traité instituant une Communauté européenne de défense, lequel traité prévoyait une armée avec son budget, contrôlée par une assemblée (la même que celle de la CECA), sous l’autorité théorique des ministres de la défense des pays membres. Cette future armée demeurait néanmoins sous le commandement de l’OTAN, lui-même subordonné à Washington, ce qui n’était pas sans conséquence, par exemple sur les exportations de matériel militaire qui devaient recevoir l’aval de l’OTAN. Quant au programme nucléaire français, il n’en était plus question en vertu des conditions de paix entre les Alliés et le Troisième Reich qui interdisaient que l’Allemagne se dotât de l’arme atomique. Sans parler des querelles internes à la France, des positions atlantistes ou non, anti-allemandes ou non, ces exigences ne pouvaient aider à la ratification du traité qui fut effectivement rejetée en 1954, une catastrophe annoncée en quelque sorte.
Une fois la CEE à son tour sur les rails, l’action des fédéralistes européens s’est poursuivie dans ce cadre-là sans impact notoire jusqu’à l’élection d’Altiero Spinelli comme député européen (1979), la création du Club du Crocodile, le projet de traité d’Union européenne (1984)… qui n’aboutira hélas pas. Nouvelle catastrophe donc, l’Acte Unique européen (1987), voulu par Delors, s’inscrivant dans une perspective purement économique, de même que l’Union (économique et) monétaire (1999) et, pour l’essentiel, que le traité de Lisbonne (2007), des avancées certes non négligeables mais bien loin des ambitions des fédéralistes et à propos desquelles ils n’eurent pas leur mot à dire.
Les six vagues d’élargissement devraient être considérées comme les catastrophes les plus rudes par les fédéralistes. Rappelons-les : Royaume-Uni, Irlande, Danemark (1973) ; Grèce (1981) ; Espagne, Portugal (1986) ; Autriche, Suède, Finlande (1995) ; Chypre, République Tchèque, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovaquie, Slovénie (2004) ; Bulgarie, Roumanie (2007) ; Croatie (2013). Cette simple énumération donne le tournis. Qui ne voit en effet que mettre dans le même sac des pays aussi disparates, avec des histoires, des cultures, des atouts et des faiblesses économiques aussi divergents ne pouvait conduire, en l’absence d’institutions fédérales, qu’à des disputes sans fin et, du point de vue fédéraliste, qu’à des avancées microscopiques.
On s’inquiète à juste titre à propos du demos européen. S’il est avéré que beaucoup de peuples européens se déclarent partisans d’une intégration plus poussée, c’est loin d’être le cas de tous et même ceux qui se montrent les plus favorables ne vont pas jusqu’à choisir des dirigeants dont la construction d’une Europe forte serait l’objectif prioritaire. Dans un ouvrage qui est recensé par ailleurs dans ce numéro de Pour le fédéralisme, l’auteur autrichien Robert Menasse donne la Mitteleuropa comme l’exemple d’une intégration réussie de peuples ayant des langues et des histoires différentes. Mais ces pays n’étaient pas si éloignés culturellement les uns des autres, et surtout ils ne s’étaient pas unis spontanément pour constituer l’Empire des Habsbourg. Hitler comme Napoléon ont échoué pour leur part à unir par la force l’Europe occidentale. Faut-il le regretter ? Chacun en jugera. Le fait est qu’ils s’y sont aussi mal pris l’un que l’autre. S’ils avaient pensé l’Europe comme une fédération et non comme un système prédateur au profit du peuple vainqueur, le résultat eût été sans doute bien différent. L’histoire de France comme celle de tous les grands pays européens montre en effet qu’il est possible de s’agrandir sans demander leur avis aux peuples concernés et que l’ensemble ainsi constitué finit par composer un demos (1). L’histoire, par contre, ne fournit qu’un seul exemple en Europe, la Suisse, d’une fédération qui se soit constituée librement en dépit des différences linguistiques et religieuses. Rappelons à cet égard que si l’Europe a bien connu une sorte d’unification dans un lointain passé (sous l’autorité romaine puis sous l’Empire carolingien), ce fut par la force et avant la naissance des nationalités.
L’Europe à vingt-sept n’existe tout simplement pas ; les efforts des fédéralistes qui se mobilisent encore dans ce cadre sont dérisoires. Sans chercher bien loin, lors de la réunion sur l’Ukraine à l’Élysée en février dernier, seuls les chefs d’État ou de gouvernement de certains pays de l’UE furent invités (à l’exclusion des autres, donc) en même temps – ce qui est tout aussi significatif – que celui du Royaume-Uni. Quand il s’agit des choses sérieuses l’UE n’est plus la dimension pertinente.
On ne peut pas conclure sur les catastrophes européennes sans revenir sur l’Ukraine. Ce pays a désormais le statut de candidat à l’UE. On ne reviendra pas ici sur les conséquences que cela implique sur le plan économique, sans commune mesure avec les conséquences associées, par exemple, aux adhésions de 2007 qui signifiaient « simplement » la renonciation de facto de l’UE à quelques-unes de ses valeurs ! (2). L’économie n’est pas tout – ni d’ailleurs les valeurs, hélas! – et, dans ce cas, il paraît entièrement légitime pour contrer l’irrédentisme russe d’arrimer l’Ukraine au bloc occidental. Rappelons à nouveau l’histoire. En 1994 l’Ukraine a renoncé à l’armement atomique présent sur son sol – qui aurait constitué aujourd’hui une dissuasion efficace face aux menées impériales de Poutine ! – en échange de la part des États-Unis, de la Grande-Bretagne et – ironie suprême – la Russie de la garantie de son intégrité territoriale. Pour fêter à sa manière le vingtième anniversaire de cet accord, la Russie a annexé la Crimée. Et que s’est -il passé ? Rien, sinon quelques sanctions à l’efficacité plus que douteuse et qui se retournent contre nous. Après des combats « séparatistes » dans les provinces ukrainiennes limitrophes de la Russie, encouragés, armés par cette dernière et même appuyés par des supplétifs russes, Poutine a lancé en 2022 l’« Opération militaire spéciale », soi-disant pour éradiquer le nazisme (le « nazisme »!) en Ukraine. Un dictateur qui prétendait combattre un nazisme imaginaire (plus précisément confiné à une portion ultra-minoritaire de la population ukrainienne), il fallait l’oser : Poutine l’a fait!.
L’Ukraine est un exemple de plus, s’il en était besoin, particulièrement douloureux celui-là, du goût de l’Europe pour les catastrophes. Rembobinons à nouveau l’histoire. Quand l’Allemagne s’est lancée dans le projet Nordstream, personne en Europe n’y a vu quoi que ce soit à redire. Quand la Crimée a été envahie les pays européens, ces derniers en tant que membres de l’OTAN auraient pu rappeler aux États-Unis et à la Grande-Bretagne que le mémorandum de Budapest les engageait à agir avec fermeté et même, pourquoi pas, proposer que l’OTAN elle-même s’engage (après tout, elle était déjà intervenue dans l’ex-Yougoslavie, un enjeu stratégique bien moindre pour la défense de l’Europe que l’annexion de la Crimée par la Russie). Combien de morts auraient été épargnées si l’on avait stoppé dès l’origine les opérations militaires russes au Donetsk, au Donbass et en Crimée ? Les seules réponses que l’on a imaginées à ce moment-là furent de décréter des sanctions largement inopérantes et même contre-productives à certains égard, comme signalé plus haut, et de fournir à l’armée ukrainienne la quantité d’armes minimale pour qu’elle continue à se battre sans pouvoir gagner la guerre : nous avons ainsi sciemment envoyé à la mort des centaines de milliers de soldats (si l’on compte les deux côtés) pour rien ! Qui rendra compte de ce crime ? Enfin, au lieu de plaider auprès de nos alliés pour l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN, la seule protection qui aurait pu se montrer efficace, on lui a accordé le statut de candidat à l’adhésion à l’UE. C’était se tirer une balle dans le pied (en élargissant une nouvelle fois sans réfléchir aux conséquences), sans aider en aucune façon l’Ukraine, vu l’absence d’une armée européenne et de toute vision stratégique.
Jusqu’à ces tout derniers temps, jusqu’aux coups de semonce du président américain, nous n’avions pas véritablement ressenti les conséquences de l’inertie de l’UE en matière de défense. Nous ne considérions que mollement les menaces sur les pays baltes et nous écoutions sans y prêter attention quand Poutine menaçait d’employer l’arme nucléaire. Il y avait bien la guerre d’influence sur les réseaux sociaux, les deepfake, l’astroturfing et autres manœuvres du même genre pour influencer l’opinion, mais l’Europe avait adopté le Digital Service Act donc tout devait être sous contrôle (du moins en principe !) Par contre nous ressentions déjà, et depuis longtemps, les conséquences de l’inertie de l’Europe tant en matière économique (l’absence d’une défense du marché intérieur à la hauteur des pratiques de nos concurrents comme l’absence d’une politique industrielle) que sociale (la maîtrise de l’immigration). Tout cela s’explique, bien sûr, parce qu’une UE dirigée par vingt-sept chefs d’État ou de gouvernement soucieux chacun de défendre l’intérêt de leur pays ne peut évidemment fonctionner efficacement. Alors, faute de savoir comment réformer l’UE, chaque peuple se concentre sur la politique intérieure de son pays, le seul cadre où il peut agir et il vote de plus en plus pour des candidats hostiles à l’Europe et qui ne sont pas non plus de farouches défenseurs de la démocratie. C’est que dans beaucoup de pays de notre continent la démocratie ne va pas bien, les peuples se sentent souvent mal représentés et contestent les politiques qui sont menées ou l’absence des politiques qu’ils voudraient voir mises en œuvre. À cela s’ajoute l’exemple des pays soumis à des régimes autoritaires, en premier lieu la Chine qui fait fi des libertés individuelles mais engrange des succès économiques et stratégiques impressionnants. Poutine lui-même apparaît comme le grand vainqueur du conflit qu’il a déclenché. Quant à Trump, l’avenir dira jusqu’où les Américains le laisseront faire mais on est obligé de voir en lui quelqu’un qui sait ce qu’il veut et qui a l’air de savoir comment s’y prendre pour atteindre ses objectifs.
(1) Sans oublier tout de même les pulsions émancipatrices en Corse et outremer.
(2) Michel Herland, « Accueillir l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie au sein de l’Union », Pour le fédéralisme – Fédéchoses, n° 200, mars 2024, p. 23-24.