Un nouveau traité pour l’Europe ?

Manon Boujou, Lucas chancel, Anne-Laure Delatte, Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, Changer l’Europe, c’est possible !, Paris, Ed. Points, 2019, 96 p., 3 €.

Pour 3 € on peut se dispenser d’aller consulter sur son écran le projet de « Traité de démocratisation » (T-Dem) instituant une nouvelle forme de coopération entre pays européens volontaires. Il faudra par contre utiliser internet (tdem.eu) pour signer le manifeste appelant à la signature dudit traité… pour peu qu’on le juge opportun.

Comment ne pas souscrire a priori à l’idée de former un sous-ensemble de pays qui dégageront les ressources fiscales supplémentaires nécessaires pour réduire les inégalités, résoudre les problèmes les plus criants comme l’accueil des migrants et favoriser les investissements indispensables en matière de transition écologique et plus généralement d’innovation, tout en renforçant la démocratie ? Le groupement des pays volontaires – qui devraient représenter au moins 70% du PIB et de la population de l’UE (soit par exemple l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne) – serait doté d’une assemblée parlementaire ad hoc constituée à 80% de parlementaires nationaux (et pour le reste seulement de parlementaires européens), ceci dans le but afin de limiter le risque de contradiction entre les décisions des parlements nationaux et celles de l’assemblée ad hoc.

L’assemblée ad hoc serait dotée de pouvoirs budgétaires : vote de certains impôts et de certaines dépenses. Afin d’éviter les contestations de la part de ceux qui craindraient que l’Europe ne devienne une vaste « union de transfert » entre pays, le projet prévoit de limiter à 0,1% de leurs PIB respectifs l’écart entre les recettes et les dépenses versées au ou reçues du budget commun (à l’heure actuelle les contributions nettes de l’Allemagne, la France et du Royaume-Uni s’établissent entre 0,4 et 0,2% de leur PIB), en arguant que « le défi central auquel fait face l’Europe est plutôt de réduire les inégalités à l’intérieur des pays » (p. 25). Sachant néanmoins que les dépenses profitant à l’ensemble des pays adhérents mais dont la localisation est contrainte par nature (en matière d’environnement ou d’accueil des migrants) seraient sorties du calcul.

Le budget à la disposition de l’assemblée devrait atteindre 4% des PIB des pays membres. Il serait abondé par des impôts spécifiques sur les bénéfices, les hauts revenus, les hauts patrimoines et les émissions de carbone[i]. La moitié de ce budget reviendrait directement aux Etats membres lesquels pourraient notamment utiliser cette ressource en abaissant « les impôts pesant sur les plus modestes » (p. 29).

Les auteurs du projet (parmi lesquels on aura noté la présence de Th. Piketty) professent que « l’instauration d’une fiscalité progressive sur les hauts revenus et patrimoines et sur les grandes multinationales, absolument nécessaire au maintien de l’Etat social et de la justice fiscale, ne pourra fonctionner que grâce à la coopération internationale et en premier lieu européenne » (p. 6). Dont acte. Mais c’est justement pour cette raison qu’il est permis de douter de la pertinence de leur projet. En admettant que certains pays européens souscrivent au T-Dem et se mettent à lever les impôts énumérés plus haut, que faudra-t-il attendre sinon une évasion fiscale accrue ? Les auteurs insistent sur la compatibilité nécessaire avec les traités européens en vigueur pour l’adoption du T-Dem. Cela signifie concrètement que les paradis fiscaux ne cesseront de fleurir, y compris à l’intérieur de l’UE, en d’autres termes « que le marché unique (continuera à) favorise(r) les plus mobiles ».

Est-ce volontairement que les auteurs cultivent constamment un flou terminologique ? Par exemple lorsqu’ils intitulent « Assemblée européenne » l’assemblée ad hoc réunissant les représentants du sous-ensemble de pays ayant adhéré au T-Dem ? On croirait à lire Changer l’Europe que l’assemblée que nous nommons plus justement « ad hoc » pourrait légiférer pour le bien de l’UE entière ! Les auteurs vont jusqu’à avancer que l’Irlande et le Luxembourg pourraient se montrer intéressés par le T-Dem sous prétexte que « la concurrence fiscale est un levier de développement peu solide et peu créateur de valeur ajoutée » (p. 47) !

Les auteurs du projet se revendiquent de gauche et stigmatisent les mouvements populistes qui font de « la chasse aux étrangers et aux réfugiés » leur unique programme (p. 10). Logiquement, les ressources dégagées grâce aux nouveaux impôts devront être consacrées en partie à « l’accueil des demandeurs d’asile et de titres de séjour » (p. 65) et à « l’intégration des migrants légaux » aptes à « remplir les besoins de main d’œuvre » (p. 66). Pas un seul mot sur les déboutés du droit d’asile et autres migrants illégaux : que deviendront-ils ? A nouveau le flou règne. D’autant que la conclusion du livre se contente de répéter que l’intégration des « nouveaux migrants » (sans aucune distinction) est « une véritable opportunité économique », par ailleurs cohérente avec « les valeurs humanistes européennes » (p. 92). Les auteurs ne semblent pas voir qu’en ouvrant ainsi en grand la porte à l’immigration ils se coupent d’une large frange de l’opinion et, volens nolens, sapent le consensus démocratique sans lequel ces valeurs ne sauraient subsister[ii].

 

[i] « Tant que l’on n’aura pas convaincu les citoyens que les plus gros pollueurs font au moins autant d’efforts que les petits, et que le kérosène de ceux qui partent en week-end à Rome contribue plus que l’essence de ceux qui vont à leur travail en Indre-et-Loire, il est illusoire de penser que la taxe carbone puisse faire consensus » (p. 6-7).

[ii] « Les bourgeois n’ont pas de problème avec l’immigration : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec » (Emmanuel Macron, discours devant les ministres et les parlementaires de la majorité, 16 septembre 2019).

« La Capitale » de Robert Menasse : le roman de l’UE

Robert Menasse est un écrivain autrichien, auteur en particulier d’Un messager pour l’Europe – Plaidoyer contre les nationalismes (trad. Buchet/Chastel, 2015). La Capitale (le cinquième de ses romans traduits chez Verdier) s’inscrit dans la ligne de cet essai. Derrière la satire des institutions européennes, perce en effet le regret que les nationalismes soient plus forts que l’idéal « post-national » – nous dirions fédéraliste – défendu dans le roman par le professeur viennois Alois Erhart, disciple d’un économiste, Armand Moens, dont le modèle pourrait être le Français Maurice Allais, prix Nobel d’économie, européen militant, lequel préconisait – comme le Moens du roman – la création d’un district fédéral où la capitale de l’Europe serait construite ex nihilo en lieu et place de Bruxelles.

La Capitale entremêle plusieurs fils. Cela commence par un meurtre dans un hôtel bruxellois et les divagations d’un cochon échappé d’on ne sait où. L’auteur nous transporte ensuite au sein de la Commission européenne où se prépare le Big Jubilee Project, lancé par la DG Comm, qui vise à redorer le blason de la Commission à l’occasion de son cinquantenaire. Martin Susman, un chef de service de la DG-Education et culture qui s’est saisie du projet proposera de faire témoigner les derniers survivants d’Auschwitz ; le but visé étant de rappeler que la première raison d’être de la construction européenne fut d’empêcher que se reproduisent les horreurs des camps. Auschwitz est précisément l’endroit choisi par Moens pour construire sa nouvelle capitale…

Mais l’on n’en a pas fini avec les cochons. Il y a ceux, en porcelaine, qui encadrent les quelques livres emportés par le professeur retraité David De Vriend dans la chambre de l’EHPAD où il finira ses jours. Et ceux bien réels du frère aîné de Martin Susman, Florian, qui a repris l’élevage de porcs familial, l’a fait prospérer, a fini par être élu président de l’EPP, l’Union des producteurs de porcs européens. D’où sa présence à Bruxelles pour tenter de convaincre les autorités européennes de négocier les exportations de porcs en Asie à la place des Etats nationaux qui se font concurrence au seul bénéfice des Chinois. Mais rien n’est simple dans l’UE et si l’Anglais George Morland de la DG Agri pousse le projet, il est freiné par Kai-Uwe Frigge de la DG Trade. Quant au cochon en liberté, il court toujours, provoquant un énorme événement médiatique…

Que deviendra ce cochon ? L’accord EU-Chine sera-t-il signé ? Le Big Jubilee Project verra-t-il le jour ? L’assassin de l’hôtel sera-t-il identifié, appréhendé ? Le professeur Erhart saura-t-il persuader les participants du Reflection Group « New Pact for Europe » de se rallier à ses idées novatrices ? Autant de questions, parmi d’autres, qui contraignent les lecteurs à aller jusqu’au bout de La Capitale, un roman qui nous introduit dans les arcanes de la Commission européenne sans jamais cesser de nous distraire.

Robert Menasse, La Capitale, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Manonni, Lagrasse, Verdier, 2019, 441 p., 24 €.

 

Compte-rendu : « Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe » de Carlo Ossola

Trois cent pages, ce n’est pas trop pour évoquer « le patrimoine commun de la mémoire européenne », « un entrelaces d’histoires à interpréter », des histoires qui seraient néanmoins sous-tendues par un principe commun, le « Souverain bien ». Telle est le défi que s’est lancé Carlo Ossola. Et il ne fallait pas moins qu’un érudit comme il l’est lui-même, professeur de « Littératures modernes de l’Europe néolatine » au Collège de France, pour le relever. Disons tout de suite notre admiration pour l’immense culture de l’auteur et son habileté à nous en transmettre une part. Car, à l’heure de la crise des « humanités » (de la lecture, de l’enseignement), il est bien clair que le patrimoine dont il s’agit se trouve plutôt sur les rayons des bibliothèques que dans la mémoire vivante des Européens, lesquels n’ont que des souvenirs diffus, pour ne pas dire confus, des quelques grands mythes, des quelques grandes œuvres dont on leur a « parlé », à l’école. L’auteur de ces lignes est suffisamment âgé pour que l’un de ses grands-pères sût encore, longtemps après ses études, quelques centaines de vers latins : nous n’en sommes plus là ! Autant dire que si ce livre devrait séduire un public intellectuel et curieux du passé, il risque de tomber rapidement des mains des acheteurs attirés par la conjonction des mots « identité » et « Europe » sur la couverture.

Aux XVIII et XIXe siècles, la pratique du « Grand Tour » était à la mode chez les jeunes hommes fortunés. Partis de Londres ou de Berlin, ils voyageaient jusqu’à Rome en faisant halte dans les hauts lieux d’une culture qui était alors véritablement la leur. Dans la première partie de son livre, C. Ossola nous invite à le suivre dans son propre Grand Tour, seize étapes d’un itinéraire tarabiscoté d’Anderlecht (Pays-Bas) à Rome, qui pousse vers l’Est jusqu’à Ankara et vers l’ouest jusqu’à Lisbonne (ou plutôt Belém). Chaque station est l’occasion d’associer aux vestiges de l’Europe d’antan une ou plusieurs grandes figures intellectuelles, de l’Antiquité au XXe siècle. Ainsi Anderlecht est l’occasion d’évoquer Erasme ; Fréjus : Sieyès, Trèves : Marx ; Belèm : Pessoa (et le Traité de Lisbonne), etc.

La deuxième partie dont la Divine Comédie constitue un fil conducteur assez lâche analyse les fondements de l’Europe tels que C. Ossola les perçoit : la quête et le devoir autour des personnages d’Ulysse et Enée ; l’amour et l’âme autour d’Éros et Psyché ; le « lieu commun » autour d’Aristote. Un dernier chapitre se penche sur le monde soviétique et sur les jugements par l’eau et par le feu tels qu’on les pratiquait au Moyen Âge, une note finale pour le moins incongrue, comme si le livre devait se conclure sur la part maudite de l’Europe (qui fait certes partie de son identité !)

C’est le précédent et pénultième chapitre qui soulève cependant le plus de questions. Abandonnant l’approche historique, l’auteur affronte directement la question de l’identité telle qu’elle se présente à lui aujourd’hui. Il commente en ces termes l’apparition du « village global » :

« Cette concentration de l’espace est allée de pair avec une disjonction du temps : en passant d’un quartier à l’autre de nos métropoles, nous changeons de siècle. D’un côté, des individus promis à de brillantes carrières, et, à une rue de là, des femmes voilées qui passent sans mot dire, des gamins sans avenir, des migrants sans nom. Le XXIe siècle des drones cohabite avec le XIe siècle des croisades (aujourd’hui dirigées en sens inverse) » (p.212-213).

Il ajoute un peu plus loin :

« L’appel à la civilisation oppose les civilisations ; elles deviennent incompatibles et il n’est pas d’une grande utilité de croire que le « progrès » (tel qu’il s’est développé en Occident aux XIXe et XXe siècles) soit un facteur d’unification » (p. 214).

Partant de ce constat du choc des civilisations, comment faire l’Europe, alors que – nous rappelle l’auteur – l’islam est déjà la religion la plus pratiquée à Bruxelles, un islam dont il n’a certes pas été question dans les « fables » qui constituent la mémoire européenne ? Rejetant les « solutions expéditives » (comme les expulsions), C. Ossola en appelle à la constitution d’un lieu commun où règnerait une tolérance très étendue :

« L’idée que je me forme de ce qui est juste ne peut servir de mesure à l’autre, car ce qui est juste doit être partagé par l’un comme par l’autre » (p. 219).

Autant dire qu’on fait litière des droits de l’homme ! Est-ce vraiment ce que souhaite l’auteur ? Sans doute pas puisqu’il compte sur la « perméabilité réciproque » des populations et des cultures pour construire la future Europe harmonieuse qui saura combiner les valeurs communautaires ancestrales (qui manquent désormais aux « modernes ») et l’émancipation de la femme (qui fait défaut, entre autres, chez nombre d’immigrés). Quels seraient alors les contours – adaptés à la réalité d’aujourd’hui – de la « politique avisée d’intégrations successives, comprenant le droit de migration » (p. 226) qui fut celle de l’Europe romaine ? Voilà ce qu’il faudrait nous dire. Citer un seul cas d’intégration réussie dans l’Italie du XXIe siècle (la petite ville de Riace en Calabre, p. 225-226) – même s’il s’avérait durable, or il est actuellement menacé – ne saurait être probant, cet exemple ne paraissant pas reproductible dans nos banlieues-ghettos.

 

 

Carlo Ossola, Fables d’identité – Pour retrouver l’Europe, Paris, PUF, 298 p. (dont 40 p. de notes et un index nominum de 12 p.), 2018, 21 €.

 

La question des migrants : quelle réponse ?

La question des migrants qui se dirigent vers l’Europe ne cesse de défrayer la chronique : les drames qui se succèdent en Méditerranée, tombeau de milliers d’Africains attirés par le miroir aux alouettes, sans compter les épreuves de toutes sortes tout au long de leur périple ; les Asiatiques coincés à Calais dans l’attente improbables du miracle qui leur permettra de franchir la Manche ; ceux qui, ayant réussi à pénétrer en Europe, se font refouler à la frontière franco-italienne ; etc. Les raisons de se scandaliser ne manquent pas. Mais l’indignation est une réaction d’ordre moral et la réponse que l’on doit apporter aux candidats à l’installation en Europe ne saurait être guidée exclusivement par la morale : on le sent bien.

Le point de vue moral doit néanmoins être considéré. L’éthique libérale – éthique minimale dont se satisfont beaucoup d’humains peu ou pas altruistes – enseigne que chacun est libre de vivre comme il l’entend (premier principe) à condition de ne pas nuire à autrui (second principe). Il s’agit donc dans ce cas simplement de déterminer si c’est nuire à autrui que de ne pas accueillir un migrant qui frappe à notre porte. En d’autres termes, est-ce une faute morale que de s’abstenir de porter assistance à quelqu’un envers qui nous ne nous sommes nullement engagés ? Exemple : si un SDF frappe à ma porte et me demande de lui offrir une place sur le canapé du salon, est-il immoral de ma part de refuser de l’accueillir ? En dehors des bons Samaritains, la grande majorité d’entre nous répondra qu’il n’en est rien. Et selon qu’on sera plus ou moins généreux, on militera dans une association d’accueil, on fera des dons, ou l’on se contentera d’approuver l’action du gouvernement en direction des migrants. Ce sera en particulier le cas de tous ceux qui, n’ayant pas une idée bien nette sur la question d’accueillir ou pas et qui s’en remettent à l’opinion de la majorité telle qu’elle s’incarne dans l’Etat.

Il faut ajouter ici que le devoir d’hospitalité – qui va au-delà de l’éthique libérale minimale – est entendu depuis Kant comme un simple droit de visite pour l’étranger. Les auteurs qui tentent aujourd’hui de l’interpréter comme un droit de séjour indéfiniment extensible se réfèrent le plus souvent à une « citoyenneté cosmopolitique »[i] qui, si elle est une réalité autant pour certains migrants du Tiers-Monde que pour certains « bourgeois-bohèmes », s’avère difficilement tolérable par des peuples encore « enracinés » dès lors qu’elle menace leur personnalité essentielle (leur identité). Il n’est pas inutile de rappeler que la conception limitée du devoir d’hospitalité était aussi pour Kant un moyen de conforter sa position anticolonialiste.

On peut en effet renvoyer l’obligation morale aux migrants. Les gens du dehors sont également soumis à l’obligation de ne pas nuire à autrui : considérés de la sorte ils n’auraient aucun droit de s’installer là où l’on ne les a pas invités, à moins de se trouver en danger de mort ou d’être privés de liberté. Pour justifier cette exception – qui est le fondement du droit d’asile – on fait la balance des nuisances : comme il est à l’évidence plus nuisible pour un individu de mourir ou d’être emprisonné sine die que pour un autre d’être encombré par un visiteur indésirable, le premier est en droit (moral) d’exiger d’être accueilli et le second a le devoir de le recevoir. Ceci admis, ceux qui veulent limiter l’accueil aux seuls demandeurs d’asile reconnus comme tels mettent en avant le droit de la population autochtone à défendre ses valeurs (comme les libertés individuelles, la tolérance, l’égalité des femmes et des hommes) qui seraient menacées par les étrangers. Ils peuvent encore faire valoir un argument économique : dans un pays où sévit un chômage élevé, l’arrivée de nouveaux travailleurs aggrave le déséquilibre du marché du travail[ii].

Ainsi l’examen de la question des migrations du strict point de vue éthique renvoie-t-il dos à dos les partisans de l’accueil le plus large possible et ceux de la fermeture. Les premiers défendent une conception extensive du second principe en faveur des migrants : pour eux tout État qui leur interdit l’entrée commet une faute. Les seconds défendent également une conception extensive du second principe mais en faveur des autochtones : est coupable tout Etat qui laisse entrer les migrants (au-delà d’une stricte interprétation du droit d’asile).

Comment décider ? Dans un État démocratique, qui est peu ou prou le régime des pays européens, la réponse va de soi : le choix de la politique migratoire ne peut sortir que des urnes[iii]. On conçoit, dès lors, qu’il puisse s’avérer très différent d’un pays à l’autre. Quid en Europe ? Si le contrôle des frontières extérieures de l’Union, donc de l’entrée des migrants, est clairement du ressort de celle-ci, l’accueil est autre chose. Supposons que vingt-sept États sur vingt-huit soient d’accord pour accueillir les migrants (au-delà du droit d’asile) contre un seul qui n’en voudrait pas. Les vingt-sept premiers n’ont aucunement le droit de contraindre le dernier à accueillir des étrangers si sa population leur est majoritairement hostile, parce qu’elle redoute la contamination d’une autre culture, parce que le chômage y est trop élevé ou pour toute autre raison.

La question se présente tout autrement pour les bénéficiaires du droit d’asile (et pour les demandeurs d’asile tant que leur cas n’a pas été tranché). Dans la mesure où ce droit est régi par des conventions internationales, tout État membre de l’UE qui voudrait s’en exempter se mettrait au ban des nations et devrait être en toute logique soit contraint d’accueillir son quota de réfugiés, soit expulsé de l’Union.

août 2018

 

[i] Voir in Esprit n° 446 (juillet-août 2018) le volumineux dossier intitulé « Le courage de l’hospitalité » dans lequel les contributeurs plaident, au-delà du « secours » et de « l’accueil » des migrants, en faveur d’une « appartenance » dont les modalités pratiques demeurent néanmoins sujettes à discussion.

[ii] Même si certains s’obstinent contre toute logique à défendre l’idée contraire. L’argument suivant lequel les immigrés accepteraient des emplois dont les nationaux ne voudraient pas signifie simplement en effet que le marché du travail est empêché de revenir à l’équilibre en raison, entre autres, d’un salaire minimum trop élevé, des défaillances de la formation professionnelle… et avant tout d’une insuffisante volonté de poursuivre les employeurs de clandestins.

[iii] Au nom de la crainte du populisme certains contestent la validité d’un processus démocratique « du bas vers le haut, de l’opinion et des attentes populaires à l’action au sommet » (cf. Michel Wieviorka in Esprit, op. cit., p. 172). C’est soutenir que le peuple ignore ce qui est bon pour lui, contrairement à ses représentants réputés mieux éclairés, un raisonnement qui, à l’évidence, ne tient plus dès lors que les mandataires librement élus sont sur la même ligne que leurs mandants.

Le chômage : (I) Les perspectives à long terme

je devais véritablement continuer d’écrire toutes les choses que
je jugerais de quelque importance, à mesure que j’en découvrirais
la vérité, et y apporter le même soin que si je voulais les faire imprimer :
tant enfin d’avoir autant plus d’occasion de les bien examiner, comme
sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être
vu par plusieurs, qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même […] qu’afin
de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j’en suis capable

Descartes, Discours de la méthode, 1637, sixième partie.

Considérons pour commencer la campagne pour les présidentielles, en France. On peut ranger les candidats grosso modo dans deux camps. Les contestataires caressent le peuple dans le sens du poil, promettant, avec naturellement des variantes, des grands travaux financés sur fonds publics, la baisse de la durée du travail et de l’âge du départ à la retraite, le tout sans baisser ni les salaires ni les pensions. Dans la configuration actuelle, évoquée ci-dessus, ces candidats anti-système ont tout faux. Le seul résultat de cette « politique de la demande » serait en effet de creuser le déficit commercial, d’alourdir considérablement la dette de la France, et la charge des intérêts, de provoquer une crise de confiance qui se terminerait soit par l’abandon de l’euro (avec toutes les incertitudes que cela implique), soit plus vraisemblablement (voir Siryza) par des mesures d’austérité qui pèseront en premier lieu sur les électeurs populaires. Les candidats du système prônent pour leur part une politique qui revient plus ou moins à imiter le modèle allemand. Flexibiliser la marché du travail, travailler plus sans gagner plus, retarder davantage le départ à la retraite, baisser les impôts (donc l’emploi public) et les charges des entreprises tout cela dans le but de renforcer la compétitivité des entreprises françaises. Pourquoi pas, dira-t-on, puisque cela a réussi ailleurs (i.e. en Allemagne) ? Sauf que dans un jeu à somme nulle (ce qui n’est pas loin d’être le cas en l’occurrence), tout le monde ne peut pas gagner et que les premiers partis sont les mieux placés. Et que si la France n’est pas partie plus tôt, c’est parce que la société française recèle des freins que notre voisine d’outre-Rhin ne possède pas (cf. infra).

En tout état de cause, cette « politique de l’offre » a déjà été menée, à des degrés divers, sous les présidents précédents, sans succès. La réponse des candidats du système consiste à dire que cela n’a pas bien marché simplement parce que l’on n’est pas allé assez loin et que, de toute façon, si l’on n’avait pas fait ce qui a été fait, la situation de la France serait encore plus catastrophique que ce qu’elle est. Les économistes devraient avoir leur mot à dire sur tous ces points. Hélas, l’économie étant une science inexacte, ils se montrent divisés. Certains, chiffres à l’appui, défendent les programmes des candidats du système, tandis que d’autres nous expliquent, toujours avec des chiffres, que le coût du travail n’est pas plus élevé en France qu’en Allemagne (qui demeure la référence dans tous les cas) et que, avec l’intérim et les CDC, le marché du travail a déjà toute la flexibilité requise. On nous permettra de ne pas entrer dans ces querelles car là n’est pas notre propos.

Ce qui est certain, c’est que la politique telle qu’elle est pratiquée dans notre pays depuis quelques décennies est devenue l’art du court terme. Il est loin le temps du Commissariat au plan, de la DATAR, du plan autoroutier, du programme nucléaire (même si on continue à construire des autoroutes et des centrales atomiques). On ne niera pas qu’il y ait eu quelques couacs dans ce volontarisme (le minitel…) mais l’on cherche vainement aujourd’hui les équivalents de ces grands programmes. Même construire des éoliennes s’avère problématique, tellement l’État se montre faible en face des opposants qui se manifestent contre tous les projets, bons ou moins bons (les plus emblématiques, récemment : les portiques de l’écotaxe, Sirven, Notre-Dame-des-Landes). Cela fait bien longtemps que l’État s’avère incapable de poser des perspectives d’avenir et de mettre en place la stratégie correspondante.

Or quel avenir se dessine ? Certainement pas celui où nous devrons travailler plus. Le gouvernement canadien – qui semble plus doué que le nôtre pour envisager l’avenir – vient de lancer un plan de formation à long terme qui table sur la disparition de 40% des emplois actuels d’ici dix ans ! Par ailleurs, l’ex PDG d’AXA, une entreprise qui emploie 170.000 personnes dans une soixantaine de pays nous apprend que « la moitié des effectifs n’aura pas les qualifications requises dans un horizon de cinq à dix ans »[i]. Il ne nous dit pas s’il aura encore besoin de tous ces collaborateurs bientôt déqualifiés… On voit bien, certes, où devraient être les sources d’emplois nouveaux (dans la biologie et la santé, l’énergie et les technologies propres, l’écologie en général), à ceci près que l’automation touche désormais tous les secteurs et pas seulement l’industrie automobile avec ses ballets de robots soudeurs. Les boulots non ou peu qualifiés sont condamnés à disparaître totalement. Les robots qui distribuent les médicaments dans les hôpitaux, qui livrent des pizzas à domicile, qui préparent les paquets dans les entrepôts d’Amazon existent et fonctionnent déjà. De même, à titre encore expérimental, que les voitures ou les tracteurs agricoles sans conducteur et les supérettes sans personnel.

Il reste, dira-t-on, les emplois qualifiés. Certains d’entre eux, au moins. Car nombreux sont ceux qui sont menacés. Qui est plus qualifié qu’un chirurgien ? Aujourd’hui, la plupart des opérations complexes sont réalisées avec l’aide d’un robot. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour prévoir qu’un jour pas si éloigné le robot remplacera entièrement le chirurgien. Il en va de même pour les ingénieurs, les architectes : qu’il s’agisse d’optimiser les performances d’un moteur ou de calculer les contraintes d’un pont ou d’un gratte-ciel, les logiciels existant font mieux l’affaire que les calculs humains. Certes, on peut imaginer qu’il restera au moins un architecte dans chaque cabinet pour entrer les données dans la machine et choisir entre les divers propositions qu’elle lui fournira en fonction de ses propres préférences esthétiques. Mais au-delà ? Même le monde de la finance, qui permet aujourd’hui aux traders un peu chanceux de s’enrichir rapidement, n’est pas à l’abri. Le patron de Black Rock vient d’annoncer qu’il transférait une partie du trading à « Aladdin », un logiciel de gestion de portefeuille.

C’est que l’intelligence artificielle avance à grand pas. « Intelligence » va ici de pair avec la capacité d’auto-apprentissage. L’ordinateur qui était déjà capable de mettre mat les meilleurs joueurs d’échec bat désormais également les champions du jeu de go qu’on croyait hors de sa portée. Mettez cet ordinateur dans la carcasse blindée d’un robot-livreur de pizzas et vous aurez un soldat bien plus performant que les humains, voyant mieux, plus loin, anticipant plus vite et réagissant en conséquence. Quant aux généraux, on ne voit pas comment ils pourraient battre un robot en matière de stratégie, planifier la prise d’une ville aux mains des djihadistes étant bien moins complexe que de sortir vainqueur d’une partie de go.

Le mode de production est en train de connaître une révolution comme on n’en a jamais vue. Il ne s’agit plus de remplacer les allumeurs de réverbères par les électriciens, les cochers par les chauffeurs de taxi et les paysans par les ouvriers. Il est question de remplacer les paysans, les ouvriers, les médecins, etc. et même les musiciens, les communicants[ii], etc. par des machines dont nous sommes assurés désormais qu’elles seront bien plus efficaces que les humains dans à peu près tous les secteurs ![iii]

Quid des politiciens ? Quelle fonction plus noble que gouverner ses concitoyens ? Comment serait-il envisageable de confier cette fonction à une machine ? Si l’on observe, néanmoins, que la véritable fonction des gouvernants est de servir et non de se servir, il apparaît qu’une machine intelligente serait bien plus apte à remplir cet office qu’un humain[iv], pourvu qu’elle soit programmée en fonction de l’intérêt général. Je ne prétends pas que la soumission volontaire à un dictateur-machine serait la solution la plus souhaitable dans l’idéal ! Cependant il n’est pas totalement inenvisageable que nos successeurs, fatigués d’être mal gouvernés, préfèreront s’en remettre à un artefact technologique qui serait à la fois plus intelligent et plus honnête qu’eux-mêmes. Notons que cela est déjà le cas à une échelle certes encore fort modeste : de plus en plus nombreuses, par exemple, sont les villes où les feux de circulation sont commandés en temps réel par un logiciel qui se fonde sur les informations fournies par des caméras et autres capteurs. Les automobilistes (qui continuent pour l’heure à piloter eux-mêmes leurs véhicules) obéissent aux injonctions de ce logiciel sans être[v] moins libres pour autant[vi].

Inutile de rêver : ce n’est pas demain la veille que les humains renonceront à leurs États et à leurs gouvernants. En attendant, il est du devoir de ces derniers de préparer l’avenir, aussi devraient-ils, même imparfaitement, s’y employer (à l’exemple du gouvernement canadien). Il n’est ni souhaitable ni d’ailleurs possible d’arrêter le progrès de la science. Il faut simplement prendre acte du fait que le nombre d’emplois utiles va se réduire inéluctablement. Cela ne signifie pas que la production industrielle diminuera (elle a augmenté de 50% au plan mondial au cours des quinze dernières années[vii]). Par contre il est tout-à-fait envisageable que la plupart des usines disparaissent dans un avenir rapproché.

L’image des usines où vrombissent les robots est peut-être déjà périmée. Il est avéré, en tout cas, que les imprimantes 3D vont se multiplier, même si l’on ne sait pas encore mesurer exactement les conséquences. Selon certains auteurs, les usines seront progressivement remplacées par des ateliers 3D approvisionnés dans les matières premières nécessaires, disséminés dans toutes les zones habitées, où chacun passera commande de ce dont il a besoin, depuis le robinet qu’il souhaite changer jusqu’à une maison complète en kit (les Chinois ont construit un immeuble suivant cette technique) en passant par tel ou tel composant électronique. Suivant cette vision du futur – qui n’a rien de fantastique – une forme, certes incomplète, d’auto-production se généralisera. Ce d’autant que face à la réduction drastique des emplois ou de la durée du travail rémunéré du temps sera libéré pour de telles activités.

Dans cette perspective qui, encore une fois, ne ressort plus simplement de la science fiction, le trop plein aura remplacé le trop peu et la question de la production des richesses se ramènera au choix des biens à produire, qui sera guidé par la quantité de ressources naturelles disponibles, l’empreinte écologique, les possibilités de recyclage, etc. La vraie question sera celle de la distribution des richesses. Pour que la demande « notionnelle[viii] » de biens devienne effective, il faudra impérativement dissocier le revenu du travail. Les questions que cela soulève sont énormes et sont avant tout d’ordre ontologique. L’existence des animaux (auxquels il convient de rattacher le genre humain en la circonstance) est dominée par la recherche de la nourriture. Que deviendrons-nous lorsque nous ne serons plus soumis à la nécessité ? Le futur donnera sa réponse. En attendant, soyons conscients que l’objectif consistant à vouloir employer dans l’avenir toutes les personnes a priori employables est illusoire et que cet avenir se rapproche à grands pas et que nous devrions d’ores et déjà nous y préparer.

 

[i] Le Monde, 31-3-2017.

[ii] Qui parierait aujourd’hui que les écrivains, par exemple, ces gens qui écrivent des livres avec des mots, quel que soit le support, existeront encore dans deux siècles ? Et, pour s’en tenir à l’écriture, les ordinateurs sont capables d’ores et déjà de produire romans de gare et scénarios.

[iii] Telle est déjà la conclusion des experts. Par exemple en matière de médecine, dans bien des cas « l’intelligence artificielle remplacera l’expertise humaine » selon N. Bozou et Ch. Marques (Hôpital : Libérer l’innovation, cité dans le Monde, 14-4-2017).

[iv] « Les dépositaires de la puissance publique ne sont point les maîtres du peuple mais ses officiers », nous rappelle Rousseau qui nous prévient en même temps que puisque « la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté » (i.e. le peuple). Du Contrat social, chap. 17 et 10.

[v] Il est clair que la liberté ne consisterait pas à supprimer le logiciel, et donc à réduire l’efficacité du dispositif, encore moins à supprimer totalement les feux de circulation et à instaurer l’anarchie sous la forme d’embouteillages inextricables.

[vi] Il y a là un exemple de contrat social implicite consenti librement par les citoyens (les automobilistes en l’occurrence).

[vii] Une augmentation très inégalement répartie. La production industrielle de la Chine a été multipliée par 2,5 en dix ans. L’Asie concentre la moitié des projets industriels mondiaux. L’industrie, en France, décline inexorablement. La production industrielle a et l’emploi, aujourd’hui autour de 3 millions a diminué de moitié depuis 1975.

[viii] La demande notionnelle d’un « agent » (économique) est celle, latente, qui se manifesterait sur le marché si l’agent disposait des revenus suffisants.