Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.

 « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i].

Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités de romancier et de dramaturge[ii], tant de forme que de fond, rassure immédiatement. En même temps qu’elle interroge : qu’est-ce qu’un écrivain comme Alfred Alexandre peut bien avoir de nouveau à nous dire sur un Césaire qui a déjà fait l’objet de tant de proses plus ou moins savantes, plus ou moins bien inspirées ?

Il est vrai que le personnage est complexe : (un temps) intellectuel organique du mouvement communiste international mais hostile de facto à toute révolution ; pourfendeur du colonialisme, chantre de la négritude mais acteur majeur de la départementalisation de la Martinique et donc de sa dépendance ; compagnon de route du surréalisme, ami du peintre Wifredo Lam et, en même temps, arapède accroché à son banc de l’Assemblée nationale et à son fauteuil de maire de Fort-de-France ; brillant élève, reçu à l’École Normale Supérieure, mais qui échouera à l’agrégation des lettres, etc., etc. Alexandre, cependant, ne brode pas sur ces multiples facettes de la personnalité de son héros. Il traque le Césaire intime dans ses poèmes, dans les quelques commentaires auxquels il s’est livré à leur propos. Pensons à Proust qui écrivait : « Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices »[iii]. Cet autre moi, si difficile à cerner, c’est donc lui le moi intime. Césaire en 2005 : « Ce “moi-même”, je ne le connais pas. C’est le poème qui me le révèle et même l’image poétique »[iv]. Et en 1975, dans un autre entretien : « Je ne m’appréhende qu’à travers un mot, qu’à travers le mot »[v]. Que l’on songe ici au récit biblique : c’est bien la capacité de nommer qui définit d’abord l’humanité.

« Avec de la terre, le Seigneur modela toutes les bêtes des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir quels noms il leur donnerait. C’étaient des êtres vivants, et l’homme donna un nom à chacun. L’homme donna donc leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs » (Genèse, 2, 19-20).

De fait, on ne saurait penser sans le truchement des mots, mais chez Proust, chez Césaire, il s’agit de bien autre chose. Que ce soit par un effort conscient de verbalisation ou dans l’élan quasi-spontané de la création poétique, les grands auteurs de la littérature parviennent à extraire d’eux-mêmes une connaissance de ce que l’on appelle, faute de mieux, l’âme humaine, et nous aident ainsi à nous connaître nous-mêmes. Césaire,  au demeurant, lorsqu’il revenait sur sa poésie, en 1975, repoussait énergiquement tout égotisme, déclarant accorder un part prépondérante à ce que l’on pourrait appeler « la part des autres » dans son moi. « Me proférant, je ne me profère pas en tant que moi : je profère les autres ».  Vérité ou propagande du député-maire ? Alexandre se contente de citer sans la questionner l’explication offerte par Césaire : « Je ne peux imaginer, je considèrerai comme un monstre un Martiniquais qui ferait de l’art pour l’art ! Cela signifierait qu’il n’a jamais regardé en face de lui, ou à côté de lui. Il y a une sorte d’intolérance de la situation collective, cela m’engage »[vi]. Une profession de foi qui, quoi qu’il en soit, s’exprime à l’occasion dans le poème : « de quelle taiseuse douleur choisir d’être le tambour ? »[vii] Et nul n’ignore la formule fameuse du Cahier d’un retour au pays natal : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. »

Sincère ou pas, Césaire ? Il est bien difficile de trancher une telle question ; tout au plus peut-on avancer qu’il l’était sans doute dans l’immédiat avant-guerre, au moment où, en pleine crise existentielle, il rédigeait le Cahier. Plus tard, la politique devient tellement présente dans sa vie qu’on ne sait plus trop qui parle en lui. Alexandre, pour sa part, évacue la question jusqu’à la toute fin de son essai. Il y répond alors par ce qui pourrait à première vue passer pour une pirouette :

« L’écrivain en représentation, tout comme le “je” qui murmure dans les poèmes, peuvent bien n’être qu’une pure création de l’auteur se jouant de son public : cela ne change rien à l’évidence du texte pris pour lui-même » (p. 89).

Alfred Alexandre

Dont acte. Mieux vaut, en effet, faire abstraction de la personne d’un auteur – plus précisément du personnage public, le seul directement accessible – lorsqu’on plonge dans son œuvre. « Plonger » : expression appropriée à propos de Césaire dont le poème se déploie tel un fleuve impétueux, charriant des mots étranges, qui bouscule et entraîne, avec des cris de suppliciés, des femmes plantes, des hommes stylets, des chevaux ailés, verbe puissant qui se refuse à une interprétation définitive, qui pourtant – Alexandre le souligne à bon droit – ne possède pas moins une (mystérieuse) évidence.

Néanmoins, objectera-t-on, si notre moi « véritable » n’est jamais accessible – pas plus à nous-mêmes qu’aux autres, au demeurant – quel sens cela a-t-il de chercher le Césaire « intime » ? La réponse est dans la citation précédente. Recueil après recueil, les poèmes présentent, à qui sait la voir, une vérité qui n’est peut-être pas tout à fait celle du Césaire « profond » mais qui est en tout cas celle du poète.

Alexandre n’est pas dans une démarche de déchiffrement littéral des poèmes les plus ésotériques du « sage de Fort-de-France ». René Hénane a consacré à cette tâche plusieurs ouvrages indispensables à tous ceux qui veulent bien être emportés par le fleuve césairien, tout en refusant de se laisser submerger par les images souvent opaques chères au poète[viii]. Si Alexandre cherche également des clefs pour entrer dans la poésie de Césaire, c’est la psychologie de l’auteur qui l’intéresse d’abord, approche inusitée qui se révèle ici particulièrement féconde. Qui aura pris connaissance des analyses d’Alexandre ne lira certainement plus Césaire tout à fait de la même manière qu’il le faisait auparavant.

Sans vouloir trop en dire, mentionnons, à titre d’exemple, à propos du Cahier, cette idée qu’il s’agit non seulement « d’un voyage à rebours mais du récit rétrospectif d’un itinéraire intérieur ». Ou encore, et pour finir, le dévoilement d’une « structure générale » des poèmes de Césaire, quasi-dialectique, en trois temps (pas toujours dans le même ordre) : « opacité / descente / remontée à la lumière ». À rapprocher de ce qu’écrivait Suzanne Roussy-Césaire :

« Le vrai poème, qui nous montre l’homme dans la terreur, dans le désespoir et même l’horreur, doit nous saisir hors de ces enfers et nous conduire aux mystérieuses plages de la consolation »[ix].

 

 

[i] Aimé Césaire, « Éboulis », Moi, laminaire. In La Part intime, p. 14.

[ii] Voir ici sa bibliographie : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-martinique-le-patron-dalfred-alexandre/

[iii] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, cité in Alexandre Leupin, Proust en bref, Genève, Furor, 2015, p. 95.

[iv] Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai – Entretiens avec Françoise Vergès, Paris, Albin Michel, novembre 2005.

[v] Entretien avec Jacqueline Leiner (1975) in Tropiques – 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978. In La Part intime, p. 11.

[vi] In La Part intime, p. 17.

[vii] « Grand sang sans merci », Ferrements. In La Part intime, p. 74.

[viii] Voir en particulier, de René Hénane, Les Jardins d’Aimé Césaire (Paris, L’Harmattan, 2003), Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique et Glossaire d’Aimé Césaire (Paris, Jean-Michel Place, respectivement 1999 et 2004), ainsi que les ouvrages en collaboration consacrés à Moi Laminaire (Paris, L’Harmattan, 2012) et à Ferrements (Paris, Orizons, 2012). Tout récemment, R. Hénane a publié une synthèse ou plutôt une somme de ses travaux dans Aimé Césaire, une poétique (Paris, Orizons, 2018).

[ix] Suzanne Césaire, « Alain et l’esthétique », Tropiques, n° 2, juillet 1941, p. 56.

Par Michel Herland, , publié le 29/06/2018 | Comments (0)
Dans: Caraïbes, Césaire | Format: , ,

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

« Elle(s) » de Kouam Tawa

Kouam Tawa est camerounais. Il est surtout un littérateur multiforme, à la fois poète, auteur de romans pour la jeunesse et dramaturge. Sa pièce Nuit de veille, en forme d’oratorio, a été mise en lecture lors des dernières Francophonies en Limousin[i]. Elle(s) s’en rapproche à ceci près que ce texte fait entendre des voix exclusivement féminines. Je suis la femme dont sont faites la plupart des femmes de ce pays… Je suis la femme qui est faite de la plupart des femmes de ce pays, annonce la narratrice qui incarnera donc plusieurs personnages. Comme dans Nuit de veille, K. Tawa entend donner la parole aux petites gens de son pays, qui s’échinent pour pas grand-chose et doivent subir le spectacle d’une richesse insolente étalée sur les écrans de la télévision ou calfeutrée dans des limousines climatisées. Ses personnages n’ont pas besoin d’élever la voix pour crier leur frustration et leur révolte ; il leur suffit de se raconter. Nulle fioriture dans cette langue aux accents poignants qui fait d’autant plus mal qu’elle ne cherche pas l’effet. Écoutons pour commencer la femme délaissée :

Après la chasse il y a des chiens
qu’on récompense avec des jets de pierre.
S’il est temps de noyer ta chienne
noie-la, noie-la, noie-la, sans l’accuser de rage.

Kouam Tawa

La femme plurielle qui remplit les pages d’Elle(s) vit dans le regret de ce qu’elle n’a pas été. Un texte sur deux commence par « J’aurais aimé », formule qui revient en tête de chaque paragraphe. « J’aurais aimé être quelqu’un » est le premier de ces leitmotivs. Ensuite viendront « j’aurais aimé aller ailleurs », puis « avoir un homme », « savoir parler », « avoir un chez moi », « avoir un garçon », « avoir un don », « être une reine », « être une muse », « être sensée », « être une actrice », « être une légende », « être une herbe » et, pour finir, « être une chanson ».

Chacun de ces textes qui énumèrent divers avantages qui résulteraient du fait d’être quelqu’un, d’aller ailleurs, etc. se termine par le tableau désenchanté de la réalité. Ainsi le poème « j’aurais aimé être une herbe », après avoir énuméré les services susceptibles d’être rendus par les plantes médicinales, s’achève-t-il ainsi :

Je ne suis hélas qu’un rien de feuille qu’on dit même pas bonne à contenir la dernière des offrandes.

L’alternance dans ce livre des morceaux où la narratrice se raconte avec ceux où elle énumère ses regrets est renforcée par le contraste des styles, les récits étant écrits dans une langue plus nettement poétique que les autres, plus prosaïques. En témoignent leurs « incipits » respectifs : Ici elle chante (et son chant est parole) contre Ici elle parle (et sa parole est chant).

Les trois quatrains qui débutent, par exemple, le premier « poème » obéissent à une construction rigoureuse. Ils sont faits de vers embrassés de neuf et six pieds, comme ici :

Je buvais tranquillement ma bière
sans idées, sans désir.
Tu m’as parlé d’amour
et m’as dit : pardon, sois ma petite.

(Les mots soulignés par nous se retrouvent exactement à la même place dans les trois quatrains.)

On constate cependant que K. Tawa fait tout ce qu’il peut pour résister à la tentation des vers réguliers (non rimés). D’abord parce qu’il ne respecte pas les contraintes qu’il s’est imposé tout au long du même poème. Puis à quelques vers qu’il distord volontairement au lieu d’accepter une formulation plus évidente. Voir ci-dessous la fin du poème sur l’exil :

Mieux vaut souffrir mourir
dans le chaud d’un désert
ou le froid d’une mer
que mener sur sa terre une vie si misérable
.

On aurait attendu, en effet, à la place du dernier vers, ces deux autres hexamètres : que mener sur sa terre / une vie de misère.

À côté des deux sortes de textes – regrets et récits – examinés jusqu’ici, Elle(s) contient un texte dialogué (et non ponctué). Dans ce dernier, la mère d’un enfant malade s’adresse à diverses personnes susceptibles de l’aider.

faites, je vous en prie
quelque chose pour lui

implore-t-elle. Hélas ! on lui avait d’avance répondu:

il y a dans l’hôpital
des cas plus inquiétants

Si tout n’est pas rédigé dans une telle veine, proche du théâtre classique, les hexamètres abondent à nouveau dans ce texte qui se clôt sur le quatrain suivant :

mon enfant mon trésor
mon épine dorsale
mon enfant s’est éteint
me voici seule au monde

On a mentionné plus haut la révolte qui transpire de ce texte. Elle n’est nulle part plus apparente que dans les deux morceaux consacrés respectivement à la démocratie et à la politique. Il vaut sûrement la peine de citer intégralement la fin du premier, qui en dit plus que bien des discours.

Dites-moi si la démocratie
dont viennent nous parler nos gens d’en haut
avec des voitures cent pour cent de là-bas
des costumes cent pour cent de là-bas
des parlers cent pour cent de là-bas
est aussi cent pour cent de là-bas.
Dites-moi vous qui savez
si dans la démocratie de là-bas
on bat campagne avec des sacs de riz et des casiers de bière
si dans la démocratie de là-bas
on organise des charters et des bourrages d’urnes
si dans la démocratie de là-bas
on punit d’abandon la ville ou le village
qui n’a pas voté pour ceux qui sont en place
dites-moi, vous qui savez, dites-moi.

 

Kouam Tawa, Elle(s), Lanskine, coll. « Ailleurs est aujourd’hui », Nantes, 2016, 52 p., 12 €.

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/theatre-apercus-des-francophonies-en-limousin-edition-2017/

Prémices poétiques de Gaël Octavia

La femme que je connais
Mais ne reconnais pas
Possède le nez d’une autre qui naîtra dans mille ans

 

De la jeune auteure de théâtre confirmée avec plusieurs pièces primées et déjà passées par le plateau, de la vidéaste au regard percutant et original, de la peintre de femmes aux formes pleines et dérangeantes, voici une nouvelle facette de son talent, un premier recueil de poèmes, illustré des dessins de l’artiste, où il est question de femmes et d’hommes, d’amour et de désamour, de vie et de mort.

 

Mars et Vénus

L’homme offre lumières, bagues, clochettes, et les femmes aussi se montrent généreuses : baisers, amours et larmes.

La femme, éternel objet du plaisir masculin

L’envolée criarde
De la tunique rousse
Qu’une donzelle exotique
Retient, inefficace
Contre l’assaut du vent
Et des yeux impudiques

Dans un autre poème, ces alexandrins rimés

Ils soulèvent le voile et la soie du corsage
Pour deviner le ventre, les seins et le visage

La femme peut être elle-même en proie au désir, au risque de se perdre

Elle songe à son corps adoré
A son corps sculpté de cariste
Qui servit d’appât […]
Elle se rappelle plus que tout
La langue vénéneuse
Les mains de granit
Elle se rappelle
Puisqu’elle a survécu

Il y a encore le désir qui reste inaperçu, comme celui de cette migrante face à un camarade d’infortune transbahuté comme elle dans un vieux camion

Sans conscience qu’une femme qui  n’en avait pas l’air
Avec sa crasse au corps et son odeur d’animal
Le regardait

N’empêche que l’amour, parfois, rime avec toujours

Il y avait une tasse fumante
Que les mains de la femme devenue vieille
Tendaient aux mains de l’homme
Ils ne se souriaient pas, craignant d’être édentés maintenant
Ou tout autre malheur de la sorte

Mais que peut bien évoquer ce tercet du poème « Triste éros », la pornographie ?

C’est comme une litanie
Comme un miroir sans tain
Une pantomime de papier

Autre litanie, celle ressassée par Don Juan à ses conquêtes

A celle aux épaules de cariatide
Et qui parle araméen
A l’elliptique
Au teint de caolin
A la toute nouvelle
Dont les seins rappellent
Des kumquats

Encore des fruits dans la corbeille de Gaël

Elles rêvaient de mangues
De grenades aux grains roses
D’éclatements de kakis

Toutes ne rêvent pas, cette veuve, par exemple

Que chantent tes colliers
Chœur enjoué de grains d’or
Quand d’une main à peine tachetée […]
Tu verseras la terre
Sur son cercueil

Un poème jazzy ponctué par des « il dit », comme un refrain de deux notes

Il l’a aimée
il dit
et elle
elle dit qu’il l’a aimée
avec son amour en mots
jamais en chair

Les arbres, pour leur part, ne disent rien, ou plus rien. Ils sont là depuis si longtemps…

Les arbres se recourbent
Ils ne disent pas
Avec leurs bouches édentées
Et leurs sexes rabougris

Ils n’ont pas, ou plus, le teint d’anis d’une antique cousine repérée au détour d’un banquet de mariage.

Gaël Octavia est née en Martinique en 1977. Elle vit maintenant à Paris. Cette première livraison de poèmes est une nouvelle corde de sa lyre.

 

Gaël Octavia, A capella des promises et des oubliées, Les filles de Balqis, 2017, 71 p., 10 €.

Par Michel Herland, , publié le 14/05/2017 | Comments (0)
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« Le Jardin sous l’ombre » de Paul Le Jéloux

Nous avons foi au sens et la vie nous déroute

C’est par son dernier recueil, posthume, que nous découvrons Paul Le Jéloux (Pontivy 1955 – Dol-de-Bretagne 2015). Après une licence d’anglais, il enseigna à Londres, Brazzaville, Tananarive puis Paris avant de se replier, en 2006, dans sa Bretagne natale. Entretemps, il avait traduit des poèmes de l’anglais, participé à la création de la revue bilingue franco-anglaise Twofold, et écrit ses propres poèmes qui donnèrent la matière de trois recueils, tous chez Obsidiane, avant ce Jardin sous l’ombre.

Poèmes posthumes, poèmes écrits à la fin d’une vie, on n’est pas surpris d’y voir roder
la mort qui n’a pas de forêt
elle peuple les rêves de ceux qui ne sont plus enfants
celle qui reste un mystère
frise d’angoisse suave, crinière d’un monde empourpré.

La nostalgie est à fleur des vers, par exemple, dans cette évocation du pays d’enfance
La patrie c’est les planche et les bidons
l’arrière-cour corrodée avec ses vieux pavés et ses brins d’herbe
piétinés. C’est la réglisse, la pâte d’amande, …

Ou ici, avec l’emploi d’un temps du passé
Je n’ai pour patrie dans les os
que les hommes et les femmes que j’ai aimés
Le reste ce sont fougues intellectuelles
ruisseaux dans les nuages.

Ceci n’empêche que la sensualité parfois se réveille
Asseyons-nous dans ce bar un peu crasseux,
le regard souple et cruel d’une jeune rousse,
les yeux bleu outremer de la poupée sainte et putain,
et puis une petite croix propitiatoire sur la poitrine.

Importe avant tout l’émotion, la mère du poème
Elle est rive d’amour et philtre d’épopée
elle est poésie sûre
Elle est poésie dure
L’unique qui dit le cœur.

Le contact avec la réalité est pour le poète vieillissant autant d’occasions de désenchantement, entre ce qui est condamné à disparaître
J’ai acheté mon journal et j’ai vu la barrière se fermer
pour un tortillard qui n’en a plus pour très longtemps
et ce qui n’est que trop moderne, la rumeur d’aujourd’hui
avec ses portables, ses journaux gris, sa démocratie
.

Le Jéloux avait-il quelque chose contre la démocratie ? Il est certain qu’il ne portait pas en très haute estime ses frères humains
L’espèce n’a pas changé qui bifurque en Dieu et en Diable
Mourante de détresse, affûtant son malheur.

Le bonheur, néanmoins, reste toujours possible, qui surgit quand le poète se laisse surprendre par une image pourtant familière
J’ai dévalé midi et joué avec l’église qui est un coquillage sacré,
sous son fardeau de dogmes mais bien libre avec ses pierres
un peu bleues et sa flèche du mercredi qu’on dirait si près des nuages.

On peut encore s’amuser à se moquer – gentiment – des bobos ou des bistrots parisiens dans deux poèmes où pointe un humour discrètement grinçant.

La Bretagne de Le Jéloux est terrienne, elle laisse entrevoir à peine la mer au bout du paysage
Des bouts de forêt bivouaquent
près de la mer à gueule pentue
en cul de chèvre, à enclumes de gisant.

Une particularité du recueil tient à la place accordée aux animaux. On en trouvera la liste ci-dessous. Tous les genres sont représentés depuis les éléphants rouges jusqu’à la petite puce, souvent dans des associations incongrues (l’affable guêpe du théâtre réel, un candélabre passe en chenille sous un tableau noir). Comme beaucoup d’écrivains, Le Jéloux fut un homme à chats, c’est du moins ce qui ressort du poème dédié à sa chatte Cosette,
maîtresse assassine
revenante des gouttières, muscle de lianes,
fricoteuse des pointes de l’automne…

La poésie de Le Jéloux est riche de ces trouvailles qui apparaissent dépourvues de sens au premier degré, d’autant plus fascinantes, comme l’osselet des désirs lents, une embarcation giboyant de comètes, une lucarne boit le vin de la grande nuit

Une vie d’homme, c’est comme une œuvre, ça se conclut par deux simples vers
J’ai bien compris que rien ne s’accomplit que dans la solitude
Et que la gaieté et les pleurs sont de même verdure.

 

Le Jardin sous l’ombre, Obsidiane, « Les Solitudes », Paris, 2017, 95 p., 15 €.

 

PS : Le bestiaire de Le Jéloux dans Le Jardin
oiseau (10 fois), corbeau, mésange (2), caille, coq, poussin, orfraie, rapace, vautour, épervier, aigle, phénix, chouette (2), pinson (2), alouette, corbeau, faisan, gibier, cigale, criquet, guêpe, abeille, bestiole, araignée, chenille (2), papillon (3), mouche, moucheron, cancrelat, ver, puce (2), souris (2), chauve-souris, musaraigne, taupe, fouine, castor, poisson (2), saumon, hippocampe, écrevisse, salamandre, coquillage, chat ou chatte (6), chien (4), lévrier, (2), cheval ou chevaux (5), âne, porc, vache, génisse, brebis, agneau, cabri , cerf, biche (4), faon (2), loup (2), antilope, léopard, hyène, tigre, éléphant, chameau, ours, ourson, guenon, serpent, vipéreau, dragon (2)

 

 

 

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Deux nouveaux opus de Faubert Bolivar, poète et dramaturge

« Le vieux nom que je porte
est un charme d’oiseau à charge »,
Une pierre est tombée…, p. 16.

faubert_bolivar-360Faubert Bolivar, né en 1979 à Port-au-Prince, enseigne la philosophie à Fort-de-France. Son œuvre, irriguée par les racines caribéennes qu’il n’a jamais coupées, se caractérise tant par un lyrisme souvent cru que par le regard acéré sur l’île natale. Les lecteurs de mondesfrancophones connaissent déjà le poète de Mémoires des maisons closes (2012), de Lettre à tu et à toi et de Sainte Dérivée des trottoirs (2014)[i]. Il nous revient avec un nouveau recueil, Une pierre est tombée, un homme est passé par là et une pièce de théâtre, Mon ami Pierrot.

Dans Une pierre est tombée…, Bolivar renoue avec la forme brève qui était déjà celle de Mémoires des maisons closes. Les poèmes de quelques vers égrenés au fil des pages du recueil sont autant de petites histoires évoquant l’amour avec des mots qui nous prennent au dépourvu.

Il y va dans ce poème de cet amour chaud
Non comme le pain du matin
Mais comme une patate chaude
Non comme le soleil au lever du jour
Mais comme une marmite de pois secs
(p. 32)

Bolivar qui vit au pays de Césaire chante lui aussi la négritude mais avec une autre musique.

Car amie, noire, ma bête de bouche et de hanche
Le carrefour est à nous, pour nos deux
Pour nos deux eaux noires
(p. 65)

Le point de vue de la femme aimée est également présent, qui se mêle mystérieusement à celui de l’amant.

Je t’ai vue me voyant
Un collier de nuits nouées
À ton rire d’os sec
Avec mon cœur de chienne
Et ton mot de voleur
(p. 36)

La forme se fait classique, parfois, avec des alexandrins qui surgissent.

C’est ainsi que le jour s’est installé chez nous
Avec son soleil blanc
Sa gaine et ses dentelles
(p. 14)

La passion, la violence ne sont jamais loin.

Car c’est d’un amour à foutre le feu que je t’aime (p. 33)

Il n’y a pas cependant que l’amour et la passion dans le cœur du poète, il renferme encore la tendresse pour Haïti, l’île martyre.

C’est un pus qu’est ma terre
Une puce où bout un peuple
battant très faible
(p. 39)

Bolivar est un poète surréaliste comme ce recueil ne cesse de le confirmer.

Je suis un chien et ma langue est à boire
C’est un aboiement ma bouche et ma hanche
Je viens de là où nul ne va
Je vais là d’où nul ne vient
(p. 61)

C’est un délice qu’est l’amour
Quand il souffle comme le vent
Dans mes feuilles
(p. 70)

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Mon ami Pyero fut d’abord une pièce en créole, couronnée par le prix Marius Gottin d’ETC Caraïbe[ii] en 2013. La version française, Mon ami Pierrot, publiée dans une collection consacrée à la création dramaturgique francophone, est le fruit d’une résidence d’écriture à Limoges en 2015. Si, à l’instar de La Flambeau, la pièce précédente de Bolivar[iii], celle-ci se situe en Haïti, la situation est différente. On n’est plus à une époque indéfinissable dans la demeure d’un politicien véreux, mais aujourd’hui dans un repère de truands qui vivent en rançonnent leurs otages. Ils sont quatre personnages, le chef des bandits et sa fille, son « employé », exécuteur de ses basses œuvres, et enfin un prisonnier. L’essentiel se noue entre les deux derniers, dont on apprendra vite qu’ils se connaissent depuis l’enfance, qu’ils furent amis. Jonas, le prisonnier, est un intellectuel qui tente de se battre contre les injustices à l’aide de sa seule plume ; Pierrot, le geôlier, qui n’a pas fait d’études, qui est bègue de surcroît, ne devrait pas faire le poids en face de lui. Il n’en est rien et leur dialogue, tendu, est au diapason d’une histoire où la mort menace constamment, avant de frapper, dans une fin digne de la tragédie antique, qui et par qui l’on n’attendait pas.

Particulièrement bienvenue dans cette pièce, la réflexion sur le rôle des intellectuels dans un pays comme Haïti. S’ils sont libres aujourd’hui de s’exprimer, il est légitime de s’interroger sur leur influence. Words, words, words ! (Hamlet) : à quoi sert d’avoir le magistère de la parole si l’on ne change jamais rien d’essentiel ?

L’écriture proprement dite de la pièce est non moins intéressante que sa construction. Chaque personnage a sa manière de s’exprimer, plate pour Jonas, hésitante pour Pierrot, délirante pour la fille et véhémente pour le chef comme on en jugera par ce bref extrait :

…Mon nom c’est l’argent, zobop !
Donne-moi de l’argent, zobop !
Crache-moi de l’argent, zobop !
Chie-moi de l’argent, zobop !…

 

Une pierre est tombée, un homme est passé par là, coll. « Poésie » (dirigée par Lyonel Trouillot), C3 Éditions, Port-au-Prince, 2016, 92 p.
Mon ami Pierrot, coll. « Libres courts au Tarmac », Éditions Passage(s), Caen, 2016, p. 95-160 [dans un recueil de trois textes pour le théâtre incluant Bob de Nassuf Djailani (Mayotte) et Des ombres et des lueurs de Criss Niangouna (Congo)].

 

[i] Cf. « Faubert Bolivar, un nouveau surréaliste », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/faubert-bolivar-un-nouveau-surrealiste/

[ii] « ETC Caraïbe » : Ecriture Théâtrale Contemporaine en Caraïbe, association créée en 2003 dont l’objet est la découverte et l’accompagnement des nouveaux auteurs issus de la Caraïbe.

[iii] Cf. « Ecritures théâtrales en Martinique », Critical Stages, n° 11, june 2015. http://criticalstages.web.auth.gr/ecritures-theatrales-en-martinique/

 

“Si peu sûrs”

si peu sûrs

(car à mesure qu’il se crée s’efface)

 

 

à force

d’anticiper

ses possibles réalisations

je lui avais donné

une vive

indétermination

 

 

 

faire taire

en mon esprit

votre voix

 

pendant

quelques temps

une insistante clarté

bénéficiera

de la nuit

 

 

 

le combat que tu

mènes

me fait reconnaître

pétrification censure déjà-vu

ta force

mais aussi que tu t’es trompé(e)

(de combat)

 

 

La frêle navigation de tes inconsistances fanfreluche le renouveau d’une certitude

 

 

un petit palmier pousse au sommet

d’un grand

renouveau après la maladie

 

 

des jardins ivres

d’abondance

les virevoltements de petits oiseaux

cependant

elles assises par terre entre la station-service et la pharmacie

chacune portant un enfant au creux des jambes

faisant l’aumône

immobilisées

têtes pleines de désespoir

 

temps accordéon pour

chaque endroit marqué

une flèche invisible

retrouve ses perceptions

 

que tu

ne sois plus

contre moi

retourne le couteau

de ma parole

et dit :

n’assourdis pas

les voix ténues

Par Antoine Constantin Caille, , publié le 08/07/2016 | Comments (0)
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