Chroniques virales – 34, 35, 36

Chapitre 34

22 avril 2020

Il pose sur la table encombrée du repas de la vielle au soir le mug où flotte dans le vin rouge un coin de biscuit Lu. La radio vient enfin de lui annoncer une bonne nouvelle concernant ce virus : la cigarette protégerait de l’infection. Il allume avec une joie non dissimulée une cigarette de cow-boy, pas une légère, une bien grasse en nicotine. Il retient la fumée dans ses poumons. Ce n’est plus de la fumée mais une fumigation, un remède. Quelle revanche ! Des années à être montré du doigt, à finir les soirées d’hiver sur les terrasses où les balcons … Tout ça serait peut-être aboli. Son odeur de tabac froid, il la porterait en étendard comme une décoration de rescapé du Covid.

Les complotistes s’en donneront à cœur joie, associant les grands cigarettiers à la propagation du virus, colportant que le virus aurait été créé pour relancer l’industrie du tabac.

Cigarette dans une main, petite cuillère dans l’autre, il essaie de récupérer le bout de biscuit. La radio passe déjà à autre chose : depuis le début du confinement, les français ne se lavent plus et changent moins souvent de sous-vêtements dit le journaliste.

Gérald secoue la tête, en poussant un pfou précédent un « n’importe quoi ! ».

Bien sûr qu’il se lavait moins, se changeait moins. Et alors. Ça dérangeait qui ?

Jacqueline ? Il y a des années qu’elle ne peut plus le sentir. Il le lui rend bien.

De toute façon au rythme où vont les choses, dans quinze jours ils nous diront que la crasse protège de la contamination. Au moins il aura tout bon, il devance la science. Il se décide à gober l’objet flottant peu identifiable en ingurgitant le fond de Brouilly, se disant que dans dix minutes ils vont lui annoncer que son taux de gamma GT le protège aussi.

Pourvu qu’ils continuent tous en ce sens. Et surtout que les comités de bioéthique ne s’en mêlent pas.

Il va vers son petit bureau, espace aménagé dans le placard, au milieu des chemisiers ternes de sa femme. Il démarre son ordinateur. Un mois qu’il ne l’a plus ouvert. Il se demande comment les gens peuvent passer autant de temps à regarder des chats et échanger des tchats sur des blogs à chat.

Il se décide à ouvrir ses mails pensant que les impôts vont sûrement le relancer pour faire sa déclaration. C’est le cas. Son attention est attirée par un mail de la FDJ. Depuis le début du confinement il joue par internet. Toujours les mêmes numéros. La date de naissance de sa belle-mère, se disant que c’est impossible qu’elle n’ait pu servir à rien sur cette terre.

Il ouvre le mail qui lui explique qu’il a gagné plus de 2000 euros et qu’il lui faut appeler un numéro spécial ci-joint. Toujours optimiste, il pense avoir seulement gagné 2001 euros.

Il compose le numéro tout en s’éclaircissant la voix tant le pinard du matin était acide.

Il se présente, répond à trois questions confirmant son identité et validant son abonnement internet.

– Quinze millions d’euros. Oui monsieur vous êtes le seul gagnant du tirage du samedi 28 mars. Quinze  millions.

– C’est une connerie ?

– Non Monsieur. Habituellement nous demandons à nos joueurs de passer dans nos bureaux, mais en raison du confinement nous ferons un virement sur votre compte. Ensuite, quand nous y serons autorisés, nous rentrerons en contact avec vous pour répondre à vos questions et vous orienter vers des solutions de gestion. En attendant, nous allons vous faire livrer du champagne et des gâteaux pour que vous puissiez fêter cet événement.

– Non surtout pas. Rien, je ne veux rien insista-t-il.

– Bien monsieur. Je vous dis à bientôt.

Sa femme appuyée sur le chambranle de la porte le fixe et le questionne sèchement.

– C’était qui ?

– Des connards pour l’isolation à 1 euros.

Gérald a décidé en exactement une minute de ne pas mettre sa femme au courant. Elle avait refusé de se marier avec lui et sous prétexte d’indépendance, n’avait jamais voulu de compte en commun. Seule la petite maison en périphérie de Lens était à eux deux. Ils n’avaient pas d’enfant. Jeune, Jacqueline éprouvait une répulsion parlant avec un dégoût non feint des maternités de ses amies.

Finalement ils avaient vécu comme deux cons, une vie de merde. Lui, avec sa pension d’invalidité à cause d’un accident de voiture sans permis pour cause d’alcoolémie légèrement supérieure à 5 grammes ; elle avec un boulot de serveuse au rayon boucherie. Une vie sans vacances, sans sortie, sans rien. Télévision à longueur de week-end, sauf depuis quelques années où sa femme l’éjectait sur le balcon pour fumer. Elle avait tellement peur du tabagisme passif.

Il se demandait pourquoi les gens comme elle s’accrochent autant à ces vies misérables. Pourtant lutter contre la maladie aurait été une bonne raison de vivre, à défaut un faux-fuyant plausible.

Mais là, c’était jackpot !!! Il allait enfin vivre. Vivre à 60 ans. Se barrer de ces vues de terrils, de ces chansons de corons, du noir de sa vie. Jacqueline resterait sur le quai de son indépendance, de son égoïsme. Que pouvait-il faire avec une somme pareille.  Pourtant au bar du coin, ils en avaient des idées, des rêves, des lubies, faisant même des caprices de riches en surenchérissant sur les modèles de Ferrari, forts en gueule droit sur le tabouret.

« Que faire avec 15 millions euros ? » C’est ainsi qu’il posa la question à Google.

Avant, quand il ne savait pas quelque chose, il demandait à René un retraité de l’éducation nationale érudit anti-clérical qui perpétuait l’image des hussards de la république, allant jusqu’à se faire débaptiser, emporté trop tôt par une mauvaise cirrhose d’hiver. Les plus mauvaises.

La liste des choses à faire le laissa dans l’expectative la plus complète les yeux collés sur l’écran courbé sur lui-même les mains sur les cuisses faisant dire à jacqueline qui passait par là :

– Encore à regarder des cochonneries ?

Non ce qu’il voyait était la description d’un autre monde. Il savait bien qu’il existait. Mais pas sous cette forme.

72 Ferrari 488GTB, 2 maisons à Saint-Tropez, 142 masstiffs tibétains, 4 millions de Big Mac, 600 nuits dans une suite présidentielle à l’hôtel Royal Monceau. La moitié d’un Falcon – mais comme il avait peur de l’avion il s’en foutait un peu.

Rien ne l’excitait, un masttiffs peut être, juste parce que Jacqueline lui avait toujours refusé d’avoir un chien, même un petit qui aurait regardé la télé avec lui tout le week-end pissant sur le balcon lors des pauses cigarettes.

Non, rien. Il n’allait tout de même pas se forcer à loger dans une suite présidentielle entouré de 48 chiens énormes qu’il faudrait promener en Ferrari jusqu’au Mac Do du coin.

Non rien. Il aurait bien aimé faire une grande fête dans un lieu mythique, surréaliste. Louer la villa Cavrois à Roubaix, faire venir un grand traiteur, servir des mets rares, caviar, foie gras, homards, même du foie de morue sur des krsiprolls. La fête durerait trois jours, la musique envahirait le parc et les étages, des bandas, du zouc, des tangos une explosion de bonheur pendant trois jours et trois nuits traversées par des lasers et stroboscopes hallucinogènes.

Pour ça il aurait fallu des amis, autrement cela ressemblerait à une fête caritative pour des gens comme lui. Peut-être que ce serait une bonne idée. Donner, pourquoi pas. L’idée commençait à germer quand à force de faire descendre la page des âneries à plusieurs millions il découvrit ce qu’il allait faire.

Six mois plus tard, il privatisa le « Select », petit bar sans prétention sur la route de Lièvin en face du Brico Marché. A 21 heures précises les vitres faillirent voler en éclat lorsque les Rolling Stones entamèrent « Start me up ».

Pour 15 millions d’euros* il réalisa un rêve : danser avec Pilar, la serveuse du bar dont il était secrètement amoureux. Pendant des années elle lui avait refusé une danse, prétextant  préférer les vrais chanteurs.

Dans quelques instants, elle se contorsionnerait langoureusement, la boiterie de Gérald rendrait la danse encore plus torride.

Pour Gérald, Angie viendrait en consolation d’une vie.

*Prix HT 2019 hors boissons.

 

Chapitre 35

12 août 2020

Depuis 18 ans mon réveil sonne à 4h30. Je pose un pied à terre, m’assois au bord du lit. La tête me fait encore des misères. Début mai, le 12 me semble-t-il, j’ai commencé à tousser vers midi. Le soir j’avais de la température. Ensuite tout est allé très vite.

Je fais un effort pour me tenir en équilibre. Je sortirai de ma cellule plus tard. Tant pis je suis encore faible, je n’assisterai pas à la première Oraison. Je prendrai place pour les Laudes vers 7h00. La mère supérieure conciliante me laisse libre de me reposer jusqu’à 8h45 pour le petit déjeuner. Ce matin le Seigneur m’appelle et j’ai envie d’être plus proche de lui, au moins pour l’eucharistie. J’ai envie de communier même si le partage du pain et du vin se fait avec des gants en plastique.

J’ai 20 ans quand je rencontre Dieu. New York n’est pas la ville à laquelle on pense pour ce genre de rencontre, on pense plus à Lisieux, Bombay, Kibeho. Je suis dans cette ville pour un dernier shooting  de mode avec un photographe très connu, emporté avec l’affaire Weinsten. Oui j’étais top model, ma carrière avait débuté lors d’un défilé de vêtement pour enfants pour le salon du mariage, porte de … ?

Bien sûr, ce jour-là, les agences se bousculaient. Je fus remarquée et ma vie bascula dans le mannequinat. De 7 à 20 ans. Une vie de voyages, de contraintes physiques, de décalages horaires, d’heures d’attente pénibles en plein soleil, au froid en maillot dans la neige, quelquefois couverte de métal, quelquefois de chocolat, et souvent par des robes de grands couturiers, des trésors aux prix exorbitants. Cette vie me plaisait. J’ai vu de belles personnes et hélas des monstres dont il fallait se méfier. Je n’ai jamais eu à subir d’attaques des prédateurs grouillant en meute dans ce milieu. Non. Tout allait bien. Je gagnais très bien ma vie et j’avais peu de frais car, paradoxalement, je ne dépensais pas  mon argent en choses superflues.

Pourtant, je ressentais un manque en moi, malgré ce trop plein de vie, ce tout qui ne me remplissait pas. La passion m’était inconnue. Je n’avais pas la passion de mon métier. Je le faisais le plus professionnellement possible. J’avais été amoureuse de garçons, bien sûr. Des fils à papa, des beaux, des mannequins, jeunes, vieux. Amoureuse certaines fois, jamais passionnément.

Le studio Medium Plex se situe dans Brooklyn. Après la séance photo, je devais retrouver mon agent pour un cocktail quelques rues plus loin. Je partis du studio avec cette envie non assouvie, pensant que je tiendrai bien jusqu’aux toilettes du bar à cocktails. Depuis toute petite cette mauvaise habitude me poursuit. Là, n’y tenant plus, il faut que je m’accroupisse entre deux voitures. Je bifurque dans une impasse déserte et en un instant, je peux relâcher ma vessie. Comme à chaque fois, je me demande si c’est par envie ou par plaisir. Derrière moi, sortant de sous un carton, un black maigre se déplie et me sourit. Effrayée, je me redresse, me retourne et lui fais face. Je m’excuse dans un anglais parfait.

Il me sourit encore sans un mot. Voilà c’est tout. C’est comme ça que j’ai rencontré Dieu. Je n’ai rien de plus à dire. Aucun mot pour expliquer l’intime. Je peux vous dire des mots cent fois entendus : flash, révélation, lévitation, une voix, un appel. Rien, il n’y a rien pour expliquer ce moment, mais ma vie a pris du sens. Je n’ai pas rencontré Dieu dans une église, un monastère, ou sur un sommet des Alpes, non juste dans une impasse où l’odeur de pisse se mêle à l’odeur de nems frits.

De retour à Paris je plaque tout. Je vous passe les péripéties, les embûches, les conseils désobligeants de la famille qui ne comprend pas. Ma décision est prise je rentre dans les ordres. Je donne ma vie à Dieu. Quatre ans plus tard, me voici confirmée. Je suis Sœur Sophie, cistercienne de la stricte observance.  Je rejoins l’abbaye Notre-Dame-de-Bonneval près de Rodez. Nous sommes une vingtaine à suivre les règles de Saint Benoît : Ora et Labora. Prie et travaille.

La vie est faite de prières et de contemplations. Le calme et la quiétude y sont absolus. Nous sommes recluses, entourées par une nature riche, isolées de tout. Nous travaillons aussi. La chocolaterie fondée en 1878 produit un délice de friandise distribué dans la France entière et en commande sur internet. C’est avec le produit de cette vente que nous survivons. Rien ne nous appartient, je n’ai pas même un chéquier et pour changer de chaussures ou de sous-vêtement, je dois demander à l’économat. J’ai fait vœu de pauvreté.

J’ai attrapé ce virus à cause du chocolat. Pas le chocolat en lui-même. Mes connaissances en photographie ont orienté mes heures de travail vers le studio informatique. Je mets en ligne les compositions de nos produits les présentant ainsi sur notre site. Peu avant ma contamination, un informaticien est venu, masqué, installer un nouveau logiciel de traitement d’images. Nous ne nous sommes pas approchés à moins de deux mètres. La transmission s’est sans doute faite durant cette heure passée à ses côtés. Il ne peut y avoir d’autre source. Nous ne sortons qu’une seule fois par an pour consulter un médecin ou un dentiste.

Nous avons internet, et je dois encore me faire violence pour ne pas surfer. Les premiers temps j’avais du mal à me retenir pour ne pas aller sur Google et ainsi voir le monde du dehors. Comme  pour le désir sexuel, seule la prière effrénée retient mes mains. Le pubis ou le clavier sont des appels aux péchés. Seule la prière et la confession calment mes désirs et me protègent de la tentation. Je suis dévouée à Dieu. J’ai fait vœu de chasteté.

J’ai renoncé à tout. Nous avons droit annuellement à une visite des nôtres. Les sœurs déambulent en silence avec les leurs dans le magnifique parc. Personne n’est jamais venu me voir. Il m’a fallu des années pour ne pas juger les miens. Mon père me manquait, cet être bon, aimant, protecteur, câlin avait été mon idole.

Maintenant il était à sa place. Rangé. Un amour infini l’avait remplacé presque définitivement. Papa ne m’a écrit qu’une fois pour m’annoncer la mort de maman. La fin de sa lettre m’attrista pendant des mois. Il me disait qu’il était là et qu’il m’attendrait jusqu’à la fin de sa vie. Je sais le mal que je lui ai infligé. Mon engagement envers Dieu redoubla, devenant au fil du temps sans équivoque. Comme Jésus sur la croix, je devrais expier cette faute. J’ai fait vœu d’obéissance.

Le 14 mai, je suis hospitalisée à Rodez avec 40 de fièvre. Le lendemain on me transfère au CHU de Montpellier où  un anesthésiste me serre la main  me disant qu’on va me plonger dans le coma pour me soigner. Je me rends compte que je suis à moitié nue, mon corps est à la vue de tous ces gens admirables. Je suis un peu décontenancée. Depuis ces années cloîtrées, j’ai oublié mon corps et ses formes parfaites, conservé par une alimentation saine.  Je retire pudiquement un bout de couverture sur moi. La pièce tourne et s’évanouit. Le noir pendant 15 jours. Quand je me réveille je vois de grands yeux verts, qui appartiennent sans doute à une femme car un peu de rimmel prolongent les cils. Sa voix fluette le confirme, quand elle me dit bonjour, doucement en me caressant la joue avec son gant. Ce contact éveille en moi quelque chose que je n’ai pas ressenti depuis fort longtemps. Tout va bien me dit-elle. Vous êtes sauvée.

L’effet du curare et de l’anesthésie prolongent un état de plénitude que seules des heures de méditation et de contemplation peuvent me procurer. Je suis détachée de tout, mon esprit est vide. Seule l’image de mon père était présente lors de mon réveil. Je reprends mes esprits et en un instant mes mains se lient et je remercie Dieu de m’avoir soutenue dans ce combat, de m’avoir épargnée. Je prie pour ces gens masqués,  messagers de Dieu. Je le prie, l’implore de prendre soins d’eux.

Je suis restée quinze jours, seule, dans cette chambre, plongée dans le coma, seule avec Lui. Il a veillé sur moi, Il m’a protégée. Rien ne pouvait m’arriver. Rien. Maintenant je sais.

Le retour au cloître n’a pas été facile tant mon affaiblissement était grand, mais ma foi était décuplée.

Ce matin j’ai encore des nausées. Je n’ai plus que cette difficulté, mais cela m’empêche de me nourrir et ainsi reprendre des forces.

J’ai vomi le petit déjeuner et n’ai pas mangé ce midi. Le trajet en voiture jusqu’à Rodez pour consulter un médecin n’en est que plus simple. Le ventre vide m’évite des arrêts fréquents. Sœur Noëlle conduit gentiment, aisément, malgré  la route aux mille virage de l’Aveyron.

Le médecin me reçoit et fait le point. Pour elle tout va bien au niveau pulmonaire et les analyses sont bonnes. Néanmoins le docteur Laurence Galiole a l’air troublée, d’habitude si vive, si directe. Elle semble contrariée. Je l’interroge sur ce qui pose problème.

– Quelle mauvaise nouvelle avez-vous a m’annoncer ? Avez-vous un doute ?

– Non rien de tout cela.

– Alors quoi ?

– Comment dire ma sœur ?

– Je vous écoute, je suis prête à tout entendre.

– Tout ?

– Oui Dieu est avec moi, dis-je en souriant.

– Vous êtes enceinte.

Je me retourne pour regarder si quelqu’un est entré dans le cabinet. Non. Elle vient juste de me dire que j’attends un enfant. Elle me fixe, je la fixe. Je l’entends ne pas penser. Je suis vide de sens.

Après quelques secondes, mon cerveau refait surface. Il accélère et conclu, implacable, que j’ai été violée pendant le coma.

Je le dis à la médecin. Elle est stupéfaite, une larme coule sur sa joue rougie par l’émotion. Je ne partage pas cette émotion, je suis étrangement calme. Elle reprend la voix chevrotante.

– Je vous crois, cela est déjà arrivé. En début d’année, aux États-Unis une jeune femme plongée dans un coma depuis quatorze ans a accouché d’un enfant. Personne n’a rien vu, mais des tests ADN ont été effectués sur le personnel. Vous pouvez porter plainte.

– Je ne vais pas demander de test, je vais garder cet enfant.

 

Je sors du cabinet médical et rejoins Sœur Noëlle qui, ne perdant pas de temps, est allée porter des cierges Pascal de notre fabrication dans l’église Saint-Aman.

Je ne prends pas la peine de retenir la porte du narthex. Elle se referme violemment, faisant retourner une dizaine de têtes, mélange saugrenu de touristes, têtes en l’air, et de prieurs, agenouillés.

Je traverse la nef, accède au chœur et me plante devant Lui, tête nue, cheveux ras, l’index tendu.

– Alors écoute moi bien je vais être brève, de toute façon tu ne me couperas pas la parole. En vingt ans je ne t’ai jamais entendu, pas un mot, pas un murmure, pas un souffle. Cet enfant je vais le garder, je vais l’aimer, le protéger. Si tu daignes parler, parle. Il est temps. Tu as certainement des conseils pour me dire comment élever cet enfant. Qu’a tu fais du tien ? Tu l’as laissé mourir sur cette croix, pour expier nos fautes. Ce ne sont que les tiennes. Où es-tu chaque fois que l’on a besoin de toi ? Où étais-tu pendant 15 jours ? J’étais seule, sans défense, tu ne peux même pas me reprocher d’avoir pêché, il faut au moins avoir sa conscience pour se sentir fautif. Tes sbires vont me faire croire que le péché est en moi, même inconsciente, morte qui sait… Toi le miséricordieux, tu vas pardonner qui ? Moi ? Je n’ai offensé, ni excité personne. En fait, tu n’es jamais là, tu n’es là que quand je te fais vivre. Quand je te pense, te prie.Tu n’es rien sans moi. Tu nous dois tout. Je te quitte.

Et ne me parle pas d’intervention divine pour cet enfant. Tais-toi avec cette histoire à dormir debout. Elle nous a rendu sales pendant des siècles. Ce n’était que des lois faites par tes hommes de main. Dois-je continuer à serrer très fort mon chapelet, à m’incruster les ongles dans mes paumes de mains pour oublier pourquoi l’herbe est plus verte derrière le prieuré ? Oublier pourquoi les plus vieilles d’entre nous s’y promènent chaque jour. Le jour de Ta résurrection elles attendent un miracle. Il n’y a pas de miracle. Il n’y a jamais de miracle.

Je ne te salue pas. Je ne te dis pas adieu. Je ne te ferai plus vivre.

Sœur Noëlle se signe de toutes ses forces, un prêtre sous le choc tente de m’apostropher, mon regard assassin le faire taire, les badauds me suivent du regard, les prieurs s’allongent les bras en croix.

Le bruit de mon alliance résonne sur le grès sombre de la croisée du transept.

Je me retrouve sur le parvis en pleine lumière. Je n’ai pas d’argent, ni chéquier, ni carte bleue, pas de valise, pas d’amie, pas de chez moi. Personne. Je suis nue, forte, tellement forte.

Je n’ai qu’un enfant dans le ventre et un père sain d’esprit.

 

Chapitre 36

3 mars 2090

Assoupi sur un transat, j’essaie de récupérer de ma nuit. La température n’est pas descendue en-dessous de 23 degrés. Les yeux mi-clos, je fais semblant de dormir et regarde mon petit-fils Théo qui s’avance vers moi doucement, sans faire de bruit. Théo est un garçon adorable, vif. A 10 ans il est curieux de tout. Je sais qu’il va tirer mon bras avec beaucoup de délicatesse. Comme chaque matin je vais essayer de répondre à toute ses questions. Certaines n’auront pas de réponse car je n’ai pas le droit de répondre à tout.

– Papy, tu dors ?

– Non, je me réveille doucement.

Aujourd’hui il n’est pas seul, il y a sa petite cousine, Kenza.

– Papy c’est quoi la montagne ?

– La montagne c’est un peu comme les gros rochers que tu vois au parc, mais en plus gros, beaucoup plus haut, tellement haut qu’il y a de la neige.

– La neige et  la chantilly c’est pareil?

– Oui, mais sans sucre et froid comme des glaçons.

– Papy c’est vrai qu’avec mamie vous êtes montés tout en haut des montagnes ?

– Oui un jour nous avons gravi le mont Cervin

– Ah oui je sais, mamie m’a montré, je sais ce que c’est.

– Tu as vu une photo ?

La chose est impossible. Tout ce qui fait référence à notre passé a disparu. Les milliards de photos, vidéos, et datas en tout genre sont la propriété de Robert Mercer au travers d’Emerdata Limited, reconstituée sur les ruines de Cambridge Analytica. Robert Mercer est ce milliardaire qui déclarait que les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki ont amélioré la santé des personnes se trouvant à l’extérieur de la zone immédiate d’impact. Cette déclaration lui a peut-être donné des idées pour la suite…

Tout avait commencé à cause de ces fous.

Aux États-Unis, Cambridge Analytica faisait passer un test sur des plates-formes de tests en ligne, contre une rémunération de 2 à 5 dollars. Mais l’échantillon s’avéra trop restreint et non représentatif de la population car les seuls participants furent des étudiants, des chômeurs et des « femmes blanches riches ». Pour inciter d’autres individus à s’inscrire dans le programme, Cambridge Analytica augmenta la rémunération. Les questions furent posées à partir du modèle du Big Five, le test de personnalité le plus fréquemment utilisé par les psychologues. Les questions étaient donc orientées sur les cinq grands facteurs de personnalité : l’ouverture, la “conscienciosité”, l’extraversion, l’amabilité et les névroses.

Les tests n’avaient pas lieu sur Facebook, mais sur deux autres sites qui n’avaient pas accès aux données que Facebook détenait. Les deux plateformes utilisées étaient Amazon Mechanical Turk et Qualtrics. Pour obtenir la récompense, il fallait se connecter à son compte Facebook et c’est à partir de là que Cambridge Analytica pouvait accéder aux renseignements recherchés. Cambridge Analytica obtenait toutes les données des utilisateurs et pouvait ainsi connaître leur nom complet, leur lieu de résidence, leur « likes », leurs commentaires. Suite à l’obtention des deux types de données (les « likes » et les informations générales), ils purent établir des modèles psychologiques et des fiches détaillées pour les Etats-clés (les swing states) de la campagne présidentielle en croisant les deux types de données recueillies.

Par la suite, l’algorithme parcourait les amis, les contacts, des personnes ayant répondu aux sondages et effectuait le même processus que celui établi avec les participants. Et c’est ainsi qu’ils eurent accès aux données de millions de personnes. Ensuite, il ne restait plus à Cambridge Analytica qu’à adapter et personnaliser les messages selon les groupes et sous-groupes créés.

Trump fut élu. Le Brexit l’emporta.

– Non, un jour Mamie m’a fait voir le mont Cervin sur un papier qu’elle a gardé dans un …comment tu dis ?

– Un livre, mon chéri.

– Oui c’est ça, sur ce papier jaune, au bout, il y avait ce rocher, une montagne comme tu dis.

Ma femme avait gardé un emballage de cette fameuse barre chocolatée Toblerone, et effectivement le Cervin y figurait. Ma femme a du talent pour faire survivre les belles choses de notre passé.

En 2022, deux ans après cette pandémie, la société Emerdata limited proposa ses services aux formations politiques à tendance écologiste. Ils modifièrent les algorithmes et les intelligences artificielles générales. Celles-ci, capables d’apprendre sans programmation humaines, firent un travail extraordinaire. Les gens de ma génération avaient toujours en tête les abominations des dictatures du vingtième siècle. Nous n’avions jamais imaginé que l’écologie pourrait devenir une dictature.

Tout s’accéléra. Les citoyens des démocraties acceptèrent des efforts pour ne plus subir de pandémie et surtout pour changer de paradigme face à l’urgence climatique. Les Chinois, en avance sur les technologies de reconnaissance faciales et de tracking, fournirent leur savoir-faire aux autres nations. Déjà, ils épiaient les mouvements de plus de 2,5 millions d’individus de la région chinoise du Xinjiang. Surveillée, analysée et recensée quotidiennement grâce à la technologie de reconnaissance faciale, cette région était le foyer des Ouïghours, la principale minorité musulmane du pays. En cas de dérive les musulmans étaient envoyés dans des camps de réadaptation.

Pékin qui était passé du communisme à une dictature sans nom, capitalistico-communiste, libérale, non démocratique, n’eut aucun mal à devenir la première dictature verte.

– Papi, dis à Kenza comment c’était la vie quand tu étais jeune. Dis-lui pour les sportifs.

– Oui, il y avait des joueurs de football qui gagnaient 3 millions d’euros par mois. Ce qui fait 300 bitcoins d’aujourd’hui.

– Noooon, c’est pas vrai !!!!! Mon papa il gagne un demi-bitcoin par mois. De toute façon maintenant on ne peut pas gagner plus d’un bitcoin.

– Oui tu as raison, pas plus de 10.000 euros et pas moins de 3000.

– C’est vrai qu’il y avait des gens qui mouraient de faim et qui ne pouvaient pas boire quand ils voulaient ?

– Hélas oui

– Papy, dis-lui ce que vous faisiez avec l’eau potable.

– On lavait la voiture

– Et vous aviez chacun une voiture ?

– Oui, et quelquefois on faisait 200 kilomètres pour en courir 10.

– Mais vous pouviez courir et aller où vous vouliez ?

– Bien sûr, il n’y avait pas d’interdit. On passait des week-ends dans des capitales européennes ou bien on partait en vacances loin.

– Loin comment ?

– 10.000, 15.000 kms

– Avec des avions ?

– Oui

– Et personne ne disait rien ?

– Non.

– Papy tu veux bien m’expliquer les musées ? Je n’ai pas compris la dernière fois. Écoute Kenza, c’est trop drôle.

– Quelquefois on partait avec ta mère et on allait dans un grand parc à Paris.

– Oui, c’est là qu’ils faisaient la queue pendant deux heures pour avoir des sensations pendant une minute. C’était un peu comme nos caissons sensoriels sauf que nous c’est quand on veut, autant de temps qu’on veut. Tu vas voir le musée, c’est trop ! Retiens les noms ils sont jolis.

– On en profitait pour faire les musées. De grandes salles où on pouvait voir des œuvres d’art. Mamie adorait le musée d’Orsay, on pouvait y voir les impressionnistes, des Manet, Caillebotte avec les raboteurs de parquet, des Courbet. Notre préféré, Van Gogh. Ensuite on ne pouvait s’empêcher d’être émerveillés par la Sainte-Chapelle, et on finissait généralement par une exposition à Beaubourg.

– Et ça vous faisait quoi ?

– C’est difficile à expliquer, surtout que vous n’avez jamais rien vu de tel. Mais cela nous procurait un plaisir intérieur.

– C’est ça que je ne comprends pas. Papy, dis à Kenza combien coûtait une œuvre d’art comme ce Léonard.

– Le Salvator Mundi de Léonard de Vinci coûtait 45.000 bitcoins.

– Tu entends Kenza ? Mais elle devait être chère cette peinture ? Tu te rends compte de ce prix, alors que la moitié des gens gagnait moins de 0,01 bitcoin par mois. Personne ne criait ? Est-ce qu’il y avait des gens qui achetaient ces tableaux ou bien ce n’était que pour les musées ?

– Non la plupart étaient achetés par des collectionneurs. Depuis c’est interdit. Les œuvres culturelles sont dans un grand coffre secret.

– Papy, est-ce que quand les gens se cultivaient – ça me fait rire ce mot – est-ce qu’il y avait moins de guerre ?

– Hélas non.

Je n’ai pas le droit d’aller plus loin dans cette explication. Tous les faits du passé ont été retirés. Le gouvernement central a fait table rase du passé. Je ne peux pas dire à mes petits-enfants ce qui s’est passé dans les années trente. Le monde est enfin parvenu à avoir une gouvernance mondiale tournée vers la sauvegarde de la planète. Nous avons accepté des choses terrifiantes. Ayant compris que le virus de 2020 avait été une bonne chose pour le climat de la planète, les instances dirigeantes décidèrent d’utiliser les virus comme moyen de régulation. Les démographes, les généticiens, les virologues et les climatologues adaptaient la libre propagation des épidémies et laissaient mourir des millions de personnes, non sans assistance. L’euthanasie était autorisée, les personnes pouvaient choisir de finir dans la douleur ou dans un moment de dernier bonheur grâce aux drogues de synthèses très élaborées. Une puce intra-dermique donnait toutes les informations aux instances hospitalières. Les entités, contrôlées non plus sur l’économie comme au temps des critères de Maastrich, l’étaient sur des critères de consommation d’énergie carbonée. Les Chinois et les Indiens payèrent le prix fort.

En 20 ans la population mondiale se stabilisa à 4,5 milliards d’habitants. Le réchauffement climatique était depuis contenu à +3,2 degrés. Nous ne retrouverions jamais le climat d’antan, mais nous pourrions continuer à vivre sans excès.

Une sorte de libéralisme existait. Les populations regroupées dans d’immenses mégalopoles pour réduire les transports étaient tenues de ne pas dépasser certains taux d’émission de carbone, sinon l’année suivante le virus rectifiait cet écart. Les populations devinrent très respectueuses de ces contraintes. Les humains étaient gérés médicalement avec cette petite puce sous-cutanée qui les géolocalisait et analysait en permanence les paramètres physico-chimiques. Les paramètres de satiété intervenaient très vite, limitant ainsi une surconsommation d’aliments et donc d’énergie. Les nouveaux compteurs Linky, tant décriés au début du siècle, collaboraient aisément avec les éléments informatisés de notre vie courante. Rien n’échappait à cette fameuse société Emerdata limited. Elle avait absorbé la totalité des Google, Amazon, IBM, Facebook. Les datas des individus n’échappaient jamais à la firme. Tout était compté, analysé dans un seul but : économiser la planète. La publicité, l’art, la culture non officielle, le passé historique, la politique, tout ce qui, aux sens des analyses, aurait pu engendrer de l’envie, de l’énervement, des jalousies, de l’agressivité, de la gourmandise avaient disparu. C’était l’avènement de la sobriété heureuse. Les ordinateurs nous avaient donné ce dont nous avions rêvé jeunes.

– Pour rire, combien elle avait de chaussures mamie ?

– Houla, 40, 50 peut-être.

Les enfants éclatèrent de rire au même moment où leur mère m’interpella.

– Papa, arrête avec ces histoires, tu sais que nous n’avons pas le droit de parler du passé. Au prochain contrôle neurologique effectué par le Kluxm, ils perdront des points pour accéder aux études supérieures. Tu risques gros toi aussi, tu pourrais ne plus avoir accès aux soins médicaux.

– Ok. Mais dites-moi les enfants, êtes-vous heureux ?

– Oui, moi j’ai 9,8 en bonheur dit Kenza

– Et toi, Théo ?

– Moi, je n’ai que 9,1.

– Mais comment ça se fait ?

– Parfois, le matin  j’ai de l’eau qui sort de mes yeux.

– Et pourquoi le matin ?

– Parce que la nuit je suis un aigle, je vole avec mamie au-dessus de ta montagne. Mais ça, c’est quand j’oublie mon cachet, le soir avant de me coucher.

Il me restait le secret espoir qu’un jour, comme dans les années vingt, il y aurait une pénurie, non pas de masques, mais de cachets. Les rêves changeraient le monde à nouveau.

Par Michel Arnoux, , publié le 30/06/2020 | Comments (0)
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Chroniques virales – 31, 32, 33

Chapitre 31

18 avril 2020

La nature me regarde. Elle fait sa belle.

Elle ne devrait pas me regarder de haut avec cet air condescendant. On va revenir, bientôt, dans quelques semaines. Que crois-tu ? Tu nous as simplement fait un peu peur. Oui bien sûr on te promet, comme à chaque fois, comme aux autres, comme à nous-mêmes.

Pour le moment je cours dans tes pieds caillouteux, feuillus, souples d’herbe verte parfois.

Arrête de me toiser je te dis. Ca suffit cet air hautain de mère nature, de Sainte-Nitouche pas à ma forêt.

Ne regarde plus cette télévision, tu vas finir par penser que tu vas revenir aux commandes. Mais tu rêves ma grande. Tu as déjà perdu. Tu es mauvaise joueuse. Nous sommes les maîtres.

Quoi ? Tu as vu trois canards devant le Louvre ? Deux daims dans les rues et deux baleines nageant dans les calanques ?

Mais tu ne vas pas t’y laisser prendre. Pas toi. Ma pauvre, dans un mois Marcel Beliveau va te taper sur l’épaule et tu entendras surprise, surprise, 7 milliards de consommateurs rire de bon cœur en se foutant de toi.

Non, nous n’allons pas tenir nos promesses d’alcooliques. Remémore-moi le nombre de COP. 28 ? 29 ? Rien ne change. Tu vois bien que l’on consomme chaque année de plus en plus d’énergie et il n’y a aucune inflexion de la courbe. Nos caves, pardon nos cuves, sont pleines. Les capacités de stockage mondiales débordent de pétrole. On va bientôt nous payer pour faire le plein de nos voitures et stocker encore plus. Oui Madame, parfaitement. Tu as la mémoire courte. Il y deux mois à peine, on nous payait pour emprunter et consommer, encore consommer, toujours consommer.

Laisse-moi courir, tu m’ennuies avec tes jérémiades.

Regarde, cinq semaines que je trotte entre tes courbes, que tu as magnifiques je le concède, et je n’entends toujours pas d’oiseau. Comme quoi tu es incapable de te renouveler. Tu ne fais que quémander. « Et je veux moins de CO2, et je veux plus de forêts et plus de biodiversité et patati et patata ». Mais c’est à toi de faire le travail ma petite Gaia. C’est toi la patronne. Nous on bosse. On n’attend pas comme toi que le soleil se lève. Tu es un peu feignasse quand même. Nous, c’est périphérique, cul à cul, dès cinq heures du matin. Tu te plains, mais toi le matin, tu déjeunes en pleine nature, tu attends l’ami Ricorée.

Est-ce que nous humains, tu nous as aidés ? Hein … une seule fois ?

Pas facile la vie pour nous avec tes périodes glaciaires, tes chaleurs, une vraie femme ménopausée. Il a bien fallu qu’on se débrouille. Le coup du déluge, ce n’était pas qu’une fois dans le Livre, oh que non c’est sans arrêt. Des tempêtes, des tremblements de terre, des tsunamis, des avalanches, des volcans, des sécheresses, des criquets, des virus. Non, décidément, tu ne nous as rien épargné. Et maintenant il faudrait que je t’écoute ? Allez va. Laisse-moi courir et fais-moi un peu d’ombre.

Et puis, que ferais-tu sans nous ? Tu veux que je te le dise. Tu t’ennuierais avec ces babouins, ces poissons clowns tristes, ces éléphants qui te chient dessus. Depuis le temps même pas capables de construire une station d’épuration … Tiens, même ce pangolin que tu trouves si drôle. Il est drôle parce que tu nous vois le cul en l’air, avec un respirateur dans les poumons, bavant comme des escargots. Non, je te le dis tu nous regretteras vite !!! Franchement, est-ce que tu es capable de faire des champignons aussi gros que les nôtres en plein Pacifique ? Ce n’est pas beau ce jaune incandescent sur des mers turquoises ? Ah tu rougis … tu vois ça te plaît. Tu es une enfant en fait. Nous on te pense vieille. Alors que tu as juste 30 ans.

Et ces jeux de guerre que nous t’offrons gratuitement, en mondovision. Ce n’est pas la classe ? On ne se moque pas de toi. De la 3D olfactive à coup de 10 millions de morts. Cadeau. Un petit Tarantino puissance un million, deux fois par siècle. Quand même, on sait faire plaisir surtout que l’on n’a pas tes moyens.

Mais oui j’aime bien courir avec toi. On est ami pour la vie. Il va bien falloir que l’on se supporte encore un peu.

Comment ça ? Tu vas nous exterminer. Tu n’as plus le choix.

Alors là les menaces, avec nous ça ne marche pas. Mais pour qui te prends tu?

Si c’est comme ça, je file au Drive avec mon gros 4 X 4 m’empiffrer de Mac Do.

Et en plus tu sais quoi ? Je vais laisser tourner le moteur !

Crève !

 

Chapitre 32

3 avril 2021

Mais quelle aventure. Il nous en a fallu du temps pour retourner au théâtre. Ma femme m’a forcé un peu. Beaucoup même. Depuis cette remise en liberté distillée au compte-goutte, j’ai du mal avec elle. Non pas avec ma femme, avec la liberté.  Pourtant j’ai passé ma vie avec elle.

Bien que ma compagne ait été touchée par ce virus, socialement s’entend – elle ne dit plus bonjour à personne, du moins sans main sans lèvre ni contact d’affection tactile – elle insiste pour que nous retournions voir des spectacles.

Pendant des années, je disais, suffisant, provocateur, que notre génération avait connu une période unique de l’humanité. Nous étions nés au bon moment, au bon endroit. Nous avions connu sans nous en rendre compte le moins du monde une liberté que peu d’hommes et de femmes avaient imaginée pendant des millénaires. Je pensais que l’histoire se finirait bien, sans encombre.

J’avais des raisons de croire, nous avions connu une vie fascinante.

La nourriture, à profusion, nous rendant malades si nous n’y prenions garde, et d’ailleurs une industrie du régime avait vu le jour. Si le sujet n’en était pas dramatique, nous pourrions en rire.

  • Hiver 1710. Bien que le prix des céréales soit multiplié par 13, nous vous rappelons qu’il faut privilégier le sans gluten, bien meilleur pour le transit.

Notre génération a été gâtée, pourrie. Dans nos contrées, nous avons baigné dans ce que l’on appelait alors le confort moderne. Les innovations s’accéléraient, plus vite que nos espérances.

Le plein emploi, les vaccins avec une mise à distance des épidémies et pandémies. La vitesse en continuelle augmentation, l’énergie abondante et bon marché, des moyens de communication hallucinants. Nous consommions toujours plus, frénétiquement, devenant des êtres compulsifs.

Nous avions eu du mal à voir tous ces bienfaits. Aujourd’hui, nous commençons à en voir les méfaits. Pour notre défense nous n’avions connu que cette manière de vivre. On nous a dit pendant des années qu’il n’y avait pas d’autre route que le marché. Lui seul pouvait tout réguler. On nous parlait comme a des enfants …la main invisible du marché régulera tous les excès. On aurait pu écouter Réné Dumont en 1970. On aurait dû. Certains le firent. Il obtint 1,32% des voix à l’élection présidentielle de 1974.

Et puis il y avait la paix.

La paix sur notre continent était une chose normale. Un dû. On la considère aujourd’hui comme quelque chose d’acquis. L’Europe nous a donné au moins ce bonheur, cette parenthèse de grâce absolue. Peut-être que nous en payons le prix fort. Il est peut-être temps que les peuples en rétablissent le juste prix. Est-il nécessaire de s’acquitter d’une plus-value sociale, un écart toujours plus grand entre les plus riches et les plus pauvres pour vivre en paix ? Que vaut la paix quand on couche dehors en hiver ? Que vaut la paix si nous détruisons la planète ? Ce seront d’autres débats inévitables.

Que dire de nos liberté individuelles durant cette période. Sans arrêt en progression. La sexualité, la contraception, le droit de choisir qui et comment aimer, la procréation par insémination, et depuis peu des débats sur la fin de vie. Cette dernière décennie a vu l’arrivée de l’expression individuelle à grande échelle portée par les réseaux sociaux. Chacun exprime sa vérité. Du coup, elle devient de plus en plus multiple. Presque une vérité par individu. Le paroxysme d’un homme, une voix. Alors pour agglomérer ce brouhaha certains s’autoproclament « influenceurs ». Quel étrange métier … Avant nous avions des opinions portées par des leaders. Les opinions d’aujourd’hui se transforment en vérités alternatives. Ce n’est pas la même chose. Cela clos le débat. On peut discuter une opinion. Elles sont autant d’incertitudes menant vers un consensus remis en cause si un élément nouveau survient. Mais avec ce cloisonnement de vérités multiples, c’est l’avènement du « chacun pense comme il veut » – phrase qui clos invariablement toute discussion laissant l’un avec ses opinions, l’autre avec ses croyances. Nier le débat est une grande violence pour celui qui doute et qui cherche. Le confinement n’est rien à coté de cette mise à l’écart. Remettre du doute dans toutes nos croyances serait salutaire.

Le théâtre phocéen se profile au loin. La pièce se joue à 20 heures. Nous sommes en retard, tant il a fallu traverser de rues enfumées, gazées, traversées par des hordes de blacks blocs, de gilets jaunes, dont on ne tenait plus le compte des actes, de survivalistes, de groupuscules animalistes, de gens en colère, de citoyens à l’abandon, sans travail, sans espoir. Nous avons hésité à mettre nos masques, les lacrymogènes eurent raison de nos peurs d’être pris pour des émeutiers collapsologues ou de soignants floués, oubliés. Le virus n’avait été que la mise à feu d’une bombe à fragmentation économique, provoquant désordre et instabilité permanente pour la plupart des humains sur cette planète.

On avait rêvé d’un retour à la normale, d’un monde comme avant. Qui pouvait croire qu’avec 9 millions de travailleurs en chômage partiel, nous allions revenir à la situation d’avant.

Le monde se désagrège sous nos yeux. Nous entrons en courant dans le théâtre.

Nous nous installons inconfortablement dans ces fauteuils décatis et poussiéreux. Nous avons gardé nos masques et laissé un fauteuil vide entre chaque couple, ou inconnu, afin de respecter un espace de sécurité qui, pensons-nous, détournera la diffusion de miasmes, postillons et exhalations de ce troisième âge toussotant. L’âge de nos voisins est à peu près le même que le nôtre. Nous sommes de cette génération dorée, épargnée de tout, et que le système a promu au rang de petits bourgeois d’opérette. On a même vu une dame de 70 ans à la télé, crier à la discrimination lorsque le Président a suggéré un déconfinement un peu plus tardif pour les sexagénaires. Sans doute la même qui quelques jours avant se révoltait contre le tri des patients dans les services de réanimation débordés. Je retrouve bien là ma génération, prompte aux grands mots, aux grandes idées et peu encline à faire un pas vers l’autre. Elle est là ma génération de « et moi et moi et moi » critiquant la jeunesse pour leur manque d’idéaux, s’exonérant de ses propres manques.

Dehors ceux qui ne voulaient pas rembourser la dette, et dedans ceux qui croyaient détenir le dette. De la dette on en avait  souscrit. L’Etat avait même employé un petit Monsieur avec un gros cigare pour en faire  la promotion à la télévision en 1987 :

« Bonjour, je suis Paul-Loup Sulitzer. La révolution du marché financier a commencé. Le Trésor se jette à l’eau. Il a maintenant trois mots d’ordre : concurrence, marché et risques. C’est vraiment un vocabulaire nouveau pour l’État. Pour faire gagner la France, l’État se place dans une logique de marché. Il se soumet aux contraintes de la compétition comme n’importe quelle entreprise. »

Yves Montand, dès 1984, nous avez pris par la main et guidé sur le chemin du libéralisme avec une émission au nom provocateur: Vive la crise.

Certains avaient gagné beaucoup d’argent en spéculant via des bons du Trésor, des assurances vie, des OAT à 10 ans, des FOAT permettant d’acheter ou revendre des contrats, par lesquels un investisseur s’engage à acheter (ou revendre) de la dette française.  Pas besoin de masque pour faire joujou avec ces  instruments hautement toxiques.

Les petits avaient perdu. Avec leurs impôts, ils payaient les intérêts de la dette, des intérêts qui n’étaient que le bénéfice des plus gros à qui l’état faisait de plus en plus de cadeaux fiscaux.Nous avions, sans trop le vouloir, sans trop  le savoir, spéculé sur de la dette. Poser la question de la dette revenait à poser la question de la monnaie : comment un État qui n’a plus la souveraineté sur sa monnaie peut financer sa dette publique, sans souffrance sociale ? Peu posèrent la question.

La bulle allait exploser.

Comme avant, il y a cette petite musique, identique à celle que jouait l’orchestre du Titanic.

Dehors la rue brille de mille éclats, de flash-ball. Nous n’entendons pas le frottement sinistre de l’iceberg.

La salle s’assombrit, le silence suit les trois coups.

Nous allons voir Feydeau, nous raconter des histoires de maris cocus et de femmes volages.

Comme avant.

A la fin du spectacle nous faisons la queue pour boire un mauvais vin pétillant italien, nous donnant l’illusion « d’en faire partie ». Nous éviterons ces soucoupes emplies d’un jus de rince doigt où flottent trois olives âpres fourrées aux anchois de peur d’y tremper nos doigts, puis nous déambulons verre à la main, dans cette galerie rococo faussement baroque, écoutant les amateurs de Feydeau discourir, dithyrambiques sur la mise en scène « d’une modernité absooolument moderne ».

Un pavé traverse la verrière du théâtre.

Nous entrons dans l’histoire.

 

Chapitre 33

17 mars 2020

– Oui chéri c’est moi. A Lannion c’est la guerre. Pas de train, pas de location de bagnole. Je pense que je vais rester à Perros.

– Ah bon. Fais pour le mieux, chérie. On se rappelle je capte mal.

Lise avait pris cette décision dans l’urgence. Le confinement venait d’être instauré. En un instant, elle avait analysé la situation. Les trains étaient pris d’assaut, son application SNCF ne lui donnait aucun moyen de réservation. Lise, femme énergique, prit la décision de rester dans la maison de ses parents. Elle y serait comme en été en vacances, les enfants en moins, Pierre absent aussi. Quinze jours de solitude ne seraient pas insurmontables. Elle analysa instantanément les moyens et les ressources qui seraient à sa disposition. Mentalement elle cocha les cases. Pâtes, riz, conserves. Tout était stocké pour retrouver la famille l’été. De quoi tenir un siège. L’abonnement internet n’était jamais suspendu. Elle pourrait comme depuis des années télé-travailler. Le groupe Airbus Industrie allait mettre tout mettre en œuvre pour qu’elle puisse continuer à gérer la relation avec ses clients. Les hélicoptères ne manqueraient pas d’avoir des problèmes insurmontables. Elle les réglerait dans la journée. C’était sa force. Elle était reconnue et appréciée pour cette capacité à régler les aléas.

Le taxi laa laissa devant la maison. Elle entra dans la maison familiale. Ma maison comme elle ne pouvait s’empêcher de dire. A Paris elle disait l’appart.

Lise avait quitté cette demeure bien trop tôt. Elle aurait préféré qu’elle lui revienne bien plus tard tant ses parents, décédés à six mois d’intervalles, lui manquaient. A quarante-huit ans, fille unique, elle n’avait jamais eu l’idée de vendre ce que son mari appelait le musée. Elle en était la conservatrice en chef. Les souvenirs des vacances d’été avec les cousins, cousines, tantes, puis plus tard les neveux, les nièces, étaient sous clé, bien à l’abri. En dix ans elle n’avait presque touché à rien, juste une cuisine plus fonctionnelle.

Sur les hauteurs de Perros-Guirec la bâtisse des années trente se compose de cinq chambres, trois salles de bain, un grand sous-sol, accueillant les enfants,  ces « presqu’adultes » qui, le soir venu, rejoignaient les bars et plus tard les dancing de la plage de Trestignel. Plus haut, dans l’immense comble aménagé, au milieu des baby-foot, billard et autres jeux de sociétés jonchant le parquet, étaient disposés en désordre des matelas habillés de drap housse trop grands et de duvets disparates. La cabane dans le toit comme disait son père l’œil malicieux. Les enfants s’y retrouvaient fourbus après des pêches à pieds lumineuses et des jeux de ballons incontrôlables en plein vent.

La mère de Lise appelait cet endroit le sas. Il était le dernier endroit avant que l’on ait droit au sous sol. Ce sous-sol fantasmé, tant les propos chuchotés des grands laissaient entrevoir de mystérieuses aventures nocturnes, des fêtards ivres, des histoires d’amours grandioses et tragiques lors de la fin des vacances. Lise, quelques fois en colère car ses enfants laissaient pots de yaourt, boissons entamées, croûtes de fromage et peau de saucisson au milieu des tee-shirt propres et des chaussettes sales dépareillées, l’appelait  « Ground Zéro ».

Et comme à chaque fois, sur le pas de la porte, elle marqua un temps d’arrêt, bloqua sa respiration, jusqu’à ce que ses poumons n’en puissent plus, ouvrit la porte, résista encore un instant avant  de respirer par le nez, pleinement, longuement, les yeux clos. Tout revenait, l’odeur de ses parents en premier, ce parfum poudré de maman, cet après-rasage subtil venant de l’écharpe qu’elle imaginait accrochée au porte manteau de l’entrée, là juste à sa droite, celle des tapis d’orient, celui du ciré dont le sel séché transportait l’iode des couteaux, bouquets et tourteaux des repas du 14 juillet sur la longue table de la terrasse d’où l’on admirait la vue, l’Île de Tomé scintillant au loin. L’odeur de la balle en liège du baby-foot revenait. La fumée de la première Dunhill boîte rouge et or l’emplissait de bonheur, ce bonheur des premiers rendez-vous donnés par des amoureux boutonneux.

Elle s’installa rapidement, déposa sa valise dans sa chambre. L’armoire haute et large contenait suffisamment d’affaires pour y passer un an. Elle avait un billet de retour pour vendredi, mais les événements et la situation ne lui permettraient certainement pas de rejoindre Paris. Rester ici pendant quinze jours serait peut-être nécessaire. En ouvrant les volets donnant sur la terrasse, elle fût encore une fois surprise par cette vue. Le soleil était là, se couchant, flamboyant dans un océan étrangement apaisé. La beauté de ce lieu la transportait. Pourtant elle en avait vu des mers, des plages, des montagnes, des pays lointains et exotiques. La sensation d’en avoir fait le tour s’imposait à elle chaque fois qu’elle revenait ici. Elle était chez elle. Était-ce pour tout le monde pareil ? Elle s’autorisa à penser que oui que l’on habite Sarcelles, Kiev ou Isla Holbox.

– Oui Chérie, c’est moi. J’espère que tu as rejoint la maison sans problème. Excuse-moi, mais j’ai dû rapatrier tout mon matériel dans l’appartement. C’est un vrai capharnaüm. Il y en a de partout. Bon j’espère que je vais continuer à pouvoir travailler. Rentres-tu vendredi ? Appelle-moi je t’embrasse.

Lise venait d’écouter le message et pensa que c’était aussi bien qu’elle ne soit pas avec lui. Elle imaginait l’appartement transformé en laboratoire et pensait qu’elle n’aurait pas pu le supporter. Elle n’était pas maniaque mais aimait le rangement. Pour le désordre il y avait les vacances.

Pierre est ichtyotaxidermiste. Elle non plus ne savait pas ce qu’était ce métier jusqu’au jour où elle découvrit Pierre et sa passion. Lise et Pierre s’étaient rencontrés dans un aquarium. Un modèle spécial, sans eau. Vingt ans auparavant, un dimanche alors qu’elle terminait ses études d’ingénieur par un stage chez Novatech industries à Lannion, une amie lui proposa la journée du patrimoine. C’est ainsi qu’elle entra dans la station marine de Concarneau. Pierre était dans cet atelier et leur expliqua en quoi consistait son travail. En fait il était le seul en France à faire ce métier : taxidermiste sur poisson. Il empaillait des poissons. De toutes sortes. Il taillait un polystyrène dur aux dimensions du poisson sur lequel il venait coller la peau traitée et ainsi reconstituer toutes sortes de poissons. Des tétrodons, des lamproies, des requins, du maquereau aux exocets et autres ceriatas des grands fonds. Lise fut subjuguée, elle qui était une spécialiste des sciences dures, admirait les manuels, les faiseurs comme elle disait. Elle regardait cet homme aux doigts d’une dextérité incroyable, manipulant avec douceur et patience ces peaux fines ne supportant aucune hésitation  tant elle étaient promptes à se déchirer. La suite de la démonstration l’hypnotisa. Les peaux d’écailles après les bains de produit de conservation perdaient leur couleur. Là, Pierre intervenait avec son aérographe, redonnant l’aspect initial à ces poissons. Elle posa mille questions auxquelles il répondit passionnément. L’amie de Lise trépignait. Elle n’en pouvait plus. Elle tirait sa camarade vers la sortie assommée par ces explications techniques, picturales. Elle trouvait ça morbide. Pierre voyant Lise s’échapper, lui proposa de l’attendre au bar de la marine en face pour continuer la discussion. Ce qu’elle fit. Cela fait vingt ans maintenant qu’elle vit avec un artiste très spécial. Aujourd’hui Pierre travaille au Muséum d’Histoires Naturelle et sillonne le monde pour des expositions défendant la diversité du milieu aquatique avec l’aide d’éminents spécialistes

Lise appela Pierre vers 22 heures, assise dans le canapé du salon, un plaid sur les genoux. Elle n’eut pas de réponse. Elle ne laissa pas de message.

Le matin vers 10 heures Pierre l’appela. Ils bavardèrent cinq minutes de tout, de rien, des difficultés du confinement. Les enfants étaient en sécurité, un à Bordeaux, l’autre à Nice. Ils n’avaient pas de problème particulier. Lise ne se soucia pas de savoir où était Pierre la veille à 22 heures.

Le vendredi arriva. Lise ne prit pas son train, d’accord avec Pierre sur le fait qu’elle serait mieux dans une villa en bord de mer qu’à Paris. La semaine passa. Le Président ajouta quinze jours, puis un mois. Les appels s’espacèrent et elle n’en ressentit aucun manque. Au début elle mit ça sur le compte du télétravail et de ses réunions à n’en plus finir, doublées d’appels en Face Time de richissimes propriétaires énervés par cette privation de liberté, que la panne d’un transpondeur mettait dans une rage folle. Le tout dit dans un anglais aux accents croates, libanais ou russes.

L’isolement avait expulsé de sa vie l’avenir proche. Personne ne parlait de soirée, de repas au restaurant encore moins de vacances. Elle était dans une sorte de temps parallèle où seul l’avant existe. Le futur n’existe que pour l’économie, la santé, le travail, mais plus pour nous.

Lise pensa que même ses amis n’appelaient pas souvent. Elle non plus d’ailleurs. Sa maison lui suffisait, même ses enfants ne lui manquaient pas, ils n’avaient rien à lui raconter. Le peu qu’ils pouvaient dire d’intéressant, elle l’avait vécu. Au fil du temps, elle sentait bien que les gens avaient comme mobile principal l’obligation de la bienséance, une politesse poisseuse qui provoquait en elle un mal être quand son tour venait.

Le temps passa, ni vite ni doucement. Le 11 mai fût pour elle une déchirure. Socialement elle ne pouvait pas exprimer sa déception que cela finisse. Rien, ni personne ne lui manquait, lui donnant pour la première fois un sentiment de liberté jamais éprouvé.

Elle rentra à Paris et compris que dorénavant elle aimerait les gens sans en être amoureuse.

Ce détachement l’apaisait.

L’été suivant elle vendit Perros.

Par Michel Arnoux, , publié le 18/06/2020 | Comments (0)
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Chroniques virales – 28, 29, 30

Chapitre 28

15 septembre 2020

Comme avant,

On se retrouve un soir d’été, à la fraîche.

Comme avant,

les joues,  rosées à la pêche.

Comme avant,

en accord sur rien, sur tout.

Comme avant,

on parle de nos enfants, peu de nous.

Comme avant,

en cuisine,  les choses intimes.

Comme avant,

peurs de demain, légitimes.

Comme avant,

on boit un peu trop.

Comme avant,

tu me fais rire frérot.

Comme avant,

mon amie, tu ne vieillis pas.

Comme avant,

on parle régime, lèvres au chocolat.

Comme avant,

tu parles fort.

Comme avant,

je t’aime sans effort.

Comme avant,

nos futurs ne seront plus,

comme avant.

Nos rêves interrompus.

 

Chapitre XXIX

Derrière son comptoir, assis, le libraire observe la rue vide.

Il croit entendre le bruit d’un pas. La porte va s’ouvrir et  faire tintinnabuler la sonnette.

Finalement non.

La porte est close et la vitrine éteinte.

Le libraire est confiné lui aussi. La librairie interdite de transmettre des mots, encore moins des maux.

Il attend d’hypothétiques lecteurs immunisés, ayant attrapé bien jeune le virus de la lecture.

Mais non, ils ne viendront pas.

La librairie du village est lieu de résistants. Ils résistent aux temps courts, au temps du mail, du hashtag, de l’information en cinq lignes. Certains disent qu’ils vont en librairie, comme pour y retrouver un ordre médiéval. Le lieu a ses propres effluves, de vieux cuir, de vernis subtils, de vélin, de papiers bouffants. Au premier instant, si l’on y prête attention, l’impression olfactive nous emmène chez un marchand d’odeurs et de senteurs. Bien sûr il faut un nez affûté. Que dis-je un nez…

Dans les premiers jours, l’affiche placardée avec le soin du calligraphe maison en disait un peu plus.

«La lecture est une évasion, pas un vecteur de contagion».

On sentait bien la rime ni riche ni suffisante. En d’autres temps, il l’aurait écrite plus romanesque, plus poétique, plus romantique, plus humoristique, plus… Il n’en avait eu ni le goût, ni l’envie.

Il pensait à la fin proche des librairies de village, proposant une autre nourriture que l’église face à lui.

Bien sûr les lecteurs assidus continueraient à lire sans elles. De toute façon, avec ce virus qui leur faisait perdre l’odorat, c’était déjà foutu.

Dans la première semaine de confinement, le syndicat des libraires indépendants avait envoyé une missive au Ministre de l’économie demandant que soit interdite temporairement la vente de livres via Amazon et par les grandes surfaces pour ne pas leur faire une concurrence déloyale. Il serait pour le moins scandaleux que le géant américain de la fraude fiscale, qui fait tout pour échapper à l’impôt et “évite” ainsi de contribuer à la solidarité nationale, profite de cette crise pour gonfler ses gains.

Lettre morte pensa-t-il.*

Le libraire regardait son magasin. Il se dit, qu’après la crise, il changerait le mobilier, les étagères, tout l’ameublement, pour lui donner un coup de jeune, au moins un coup de propre. L’instant d’après il pensait qu’il ne ferait rien. Est-ce que quelqu’un, un jour, entrant dans une libraire, en est ressorti parce que les meubles n’étaient pas assez beaux. Jamais.

Il est de la vieille école. Un peu taciturne, un peu bougon, toujours le doigt coincé entre deux pages, loin de la reliure pour ne pas l’abîmer, attendant que le lecteur vienne à sa rencontre. Ce moment-là, il l’aime par-dessus tout. L’essence du métier. Il n’est pas un marchand de canapé. Passer un du temps avec un inconnu, le découvrir, se divulguer soi-même, est un instant de contentement. La tournure de la conversation, les mots utilisés, les auteurs cités, les livres lus sont pour lui autant d’indices pour donner un conseil de lecture. Un cluedo littéraire.

Un bon libraire, n’a pas de jugement sur le livre choisi. Pour lui Guillaume Musso a autant de valeur que Marcel Proust. Il n’a pas dit de talent, juste valeur. Quelques euros.

Sur les étagères il n’y a pas de distanciation sociale et pourtant tout ce petit monde se supporte. Il n’y a pas de guerre sur les rayonnages, bien que chaque auteur dispose des mêmes munitions, des mêmes mots. L’auteur a le pouvoir d’en faire sens.

Le lecteur, lui, a un tout autre pouvoir : celui de feuilleter, lire deux trois pages, poser le livre sur le comptoir et entendre le libraire, lui dire:

– Excellent choix, c’est pour offrir ? Je vous l’emballe ?

– Non merci c’est pour mon usage.

– Vous allez passer un bon moment. Dans le même style j’ai adoré…là , là, le voici, vous connaissez ?

Et la conversation commence, feutrée. C’est magique deux inconnus qui se parlent.

Encore un bruit de pas dans la rue. Le boucher charcutier, béret vissé sur la tête et masque sur le nez, se plante devant la vitrine. Il gesticulant et pointe ses index vers la boite aux lettres. Le libraire comprend  qu’il y a déposé un mot. Déposer un mot chez un libraire c’est comme déposer un bœuf chez un boucher pense-t-il. C’est de la matière première.

Il récupère précautionneusement le prospectus et le passe au brumisateur hydroalcoolique avant de le lire.

Aussitôt, il a une révélation.

Avec ces centaines, pour ne pas dire milliers, de livres lus dans sa carrière, il se trouve bien moins inventif qu’un boucher charcutier. Sur le prospectus, il découvre toute une liste de viande en vrac. Au moins une vingtaine de propositions parmi lesquelles il faudra choisir entre des alouettes sans tête, des merguez, des cuisses de poulets, du jarret de bœuf, de la saucisse de ménage, du boudin noir, de la financière et autres délices – à condition de ne pas être végan – et n’en retenir que dix pour 99 euros.

Une idée germe dans sa tête.

Il avait été un peu chafouin au début du confinement quand marchands de kebab ou de pizzas avaient eu le droit de faire de la vente à emporter. Même les marchands de plantes et de fleurs pouvaient ouvrir prétextant la vente de quelques sacs de croquettes pour chiens et chats.

Se pouvait-il que les nourritures littéraires soient plus contaminantes que les nourritures terrestres ?

L’idée germa : lui aussi allait faire des caissettes, non pas de viande mais de livres.

Et pour relancer le marché  ce serait 5 livres achetés, 1 gratuit .

Chaque achat donnerait accès à un apéro littéraire « Skype » depuis la librairie.

Il imagina sa première livraison :

Un classique: Zola, L’argent pour imaginer l’économie.

Un poésie : Apollinaire, Alcool. Pour oublier.

Un peu d’humour : Frédéric Dard. Le boulevard des allongés. Pas de commentaires.

Un de science fiction : Alain Peyrefitte. Quand la chine s’éveillera…le monde tremblera.

Un sociétal : Christian Lamotte. L’école est finie : les désillusions d’un prof.

Il n’osa proposer « la main coupée » de Blaise Cendrars. En matière de confinement et de boucherie c’était certainement un peu trop. Dans sa sélection, il avait pris garde de ne pas heurter le lecteur novice, attiré par son nouveau mode de vente. Pourtant, ce choix eut été magnifique.

L’idée fonctionna au-delà de ses espérances.

Son ami boucher s’occupa des livraisons. Ils faisaient le pari de la mutualisation, eux aussi. En échange le libraire s’engagea à faire découvrir quelques assortiments de caillettes, de saucissons faits maison, de pâté au genièvre posé sur de petits toasts de pain d’épeautre, lors du premier club littéraire et libératoire.

Renouer avec les lecteurs devenait possible L’espoir renaissait.

Le 26 septembre, la crise serait du passé. Il rêva de sa librairie trop petite pour recevoir cette auteure mexicaine, Aura Xilonen, et imaginait son boucher virevoltant autour des invités et présentant  ses compositions charcutières. Ce serait un bel échange. Chacun y trouverait son compte.

Un jour, le libraire donna à son associé de circonstance quelques livres de poche en lui disant que ce serait plus simple pour les glisser dans son tablier et en pensant secrètement qu’il pourrait ainsi l’amener à lire.

Quel imbécile.  Par ce geste, il venait de concrétiser un jugement, celui qu’un boucher ne lit pas. Il se trouva confus, voulut s’excuser. Il n’en eut pas le temps : le maître charcutier appréciant le geste, lui fit cette confidence.

– Tu sais, ma mère était bibliothécaire dans un petit village du sud de la France. Une fois par mois elle déposait des livres dans ma chambre. C’était la seule place qu’elle avait trouvée pour les stocker une semaine avant la mise en rayon.

Le libraire écarquillât les yeux, tandis que le boucher le fixait, un sourire bienveillant aux lèvres.

– Ainsi j’ai passé ma jeunesse à avoir le choix de mes lectures. Les auteurs me faisaient voyager, rêver, pleurer, aimer, désirer. Aujourd’hui, même si j’ai un travail manuel, je sais mettre des mots sur mes sentiments, mes amours, mes frustrations, mes colères, mes déceptions, mes espoirs. Ma mère n’a fait que ça, mettre des livres dans ma chambre. Elle a déposé un univers à mes pieds. Alors, reste  au centre du village. Ne serait ce que pour un seul enfant. Un jour il poussera ta porte. Tu lui offriras d’autres possibles.

Et dans un éclat de rire tonitruant, il eut cette phrase de Sacha Guitry. Immense.

– Et souviens toi que même un livre de cuisine n’est pas un livre de dépenses, c’est un livre de recettes.

– Tu veux une rosette pour demain ?

* le 14 avril 2020, la vente de livre par internet fut interdite.

 

Chapitre 30

16 avril 2020.

Les doigts sur le clavier, je me demande bien comment je vais pouvoir rapidement écrire ce bouquin en un mois. Le titre est déjà là.

Virus: L’effroyable imposture.

Mon éditeur me met une pression terrible pour que le livre soit en vente le 15 Juin. Il faut dire que la concurrence va être rude. Pour les attentats du 11 septembre 2001, Thierry Meyssan avait publié son brûlot complotiste en 5 mois. Vingt ans plus tard il faudra frapper vite et fort.

Cette histoire de virus n’est qu’un complot instrumentalisé par La Côte d’Ivoire en lien avec les multinationales du luxe français. Il faut que je trouve des faits vérifiables et ensuite je monte le tout au mixer à émotions en ajoutant une pincée de services secrets, une touche de laboratoires chimiques, un soupçon de ministres corrompus, une larme d’OMS, une grosse rasade de complexes militaro-industriels à la solde des Etats-Unis et sans oublier le Mossad pour pimenter le tout.

Pour l’instant ce ne sont que les ingrédients de base. Ensuite j’y mets ma touche personnelle. Il faut dire que depuis les Twins Towers, il y a des nouveautés en rayons.

J’incorpore mes créations: les lobbyistes du GIEC, les GAFFA, la mondialisation, les datas, les algorithmes, les chaînes d’informations en continu et surtout, surtout les réseaux sociaux qui espionnent absolument toute votre vie.

Voilà … voilà j’enfile mon tablier pour ne pas me salir avec toutes ces cochonneries.

En premier lieu écrire un plan, une sorte de recette. Le pitch comme dit Ardisson.

La Côte d’Ivoire est le plus grand producteur de cacao.

Son développement passe par la Chine.

Mais il y a un mais : le Chinois n’aime pas le chocolat. Le chocolat a longtemps été considéré comme un produit trop onéreux par la population chinoise, un aliment inclassable dans leur gastronomie et difficilement adaptable aux plats locaux. Depuis quelques années la consommation augmente,  légèrement. Pas assez vite.

L’implantation en Chine est donc récente et relève de la culture des cadeaux, où il devient de bon ton de s’échanger ce produit exotique et luxueux.

La pression sociale sur le mariage étant omniprésente, la Chine célèbre trois Saint-Valentin: la traditionnelle fête des amoureux Qixi qui tombe le 7e jour du 7e mois lunaire, le 14 février, plus une fête commerciale inventée de toute pièce le 11 novembre et destinée aux ‘malheureuses’ célibataires qui doivent se consoler de leur célibat par le shopping et les cadeaux. Une tendance qui se reflète dans les consommations. Les clients sont férus de la Saint-Valentin, ils demandent des boîtes de chocolat  avec du rouge, du rose et des cœurs. Il faut que ça se voit, que ça flashe.

Voila pour le corps de la recette.

Délicatement, je fais entrer en scène le monde du luxe made in France.

Les grandes marques hexagonales ont vite compris que vendre des sacs, des briquets, des foulards, et des stylos ne suffisait plus. De toute façon, ce qui compte dans le luxe, c’est la publicité et l’emballage. Donc on va leur mettre du chocolat dans des sacs Vuillon portés par une égérie sublime sortant nue d’une vasque de chocolat blanc J’exagère. Mais c’est l’idée.

Ensuite, l’assemblage devient délicat car les laboratoires de recherches étudiant les fonctions cognitives entrent en jeu. Comment faire croire au lecteur que c’est lui qui a trouvé la clé du complot. Les laboratoires nous donnent les modes d’emploi, des biais cognitifs du cerveau humain. Attention on décolle, ça va secouer.

Accrochez-vous!!!

Dans le monde, et depuis que les statistiques existent, il naît 105 garçons pour 100 filles. Ne cherchez pas c’est comme ça. Il y a des centaines de généticiens sur le coup, aucun ne donne une seule et unique explication, mais plusieurs. Bon on accélère j’ai un livre à faire moi …

Les scientifiques, donc, se sont aperçus que quand il y a des situations stressantes, séismes, attentats, guerres, la natalité des filles augmente.

Par ailleurs, le premier effet du stress dans une population se traduit par une consommation accrue de chocolat. Mais hélas, seulement dans les pays consommant déjà du chocolat.

Avec une angoisse du type pandémie, là c’est jackpot. Le problème demeure, les Ivoiriens veulent  croître sur le marché chinois.

Bon … je vous fais un plan ou quoi?

La politique de l’enfant unique en Chine ça vous parle ? Faut tout vous expliquer, vous êtes désolants.

Pendant des années les parents chinois, grâce à la technologie, ont pu sélectionné le genre des enfants à naître. Cette politique est arrêtée depuis 2015. Le mal est fait. Il y a trop de garçons et pas assez de filles. Pas assez de femelles donc pas assez de mâles assez amoureux et/ou cons pour acheter une boite de chocolats à 154 euros avec la tour Eiffel dessus et/ou la tête d’Alain Delon jeune.

Pour vendre du chocolat chez les chinetoques il faut de la gonzesse. En Chine il y a urgence, mais si ça marche aussi dans le reste du monde, c’est tout bénéfice.

Et c’est là qu’intervient le Professeur Raoult. Il a étudié le paludisme au Sénégal. Et que croyez-vous qu’il a découvert avec la clorhydrine ? Allez donc faire un tour à Marseille. Entrez dans les grands magasins ou dans les supérettes de quartiers arabes, demandez s’il reste du chocolat. Que dalle, la tablette se négocie à 50 euros dans les quartiers nord.  Le Marseillais est à la solde des Ivoiriens et son institut c’est juste une planque. L’effet secondaire du médoc est une consommation addictive au chocolat. Vous commencez à comprendre. Le Sénégal c’est où ? En Afrique comme la Côte d’Ivoire.

Le Professeur Raoult est inattaquable. Même les décodeurs de fake news de Médiapart n’y pourront rien. Un journaliste qui attaque Raout sur sa méthode scientifique, c’est comme un joueur de baby-foot voulant apprendre à Zidane les subtilités du football.

Les grands groupes du luxe se sont associés avec Sonafi, dans une sorte de joint-venture. Cette dernière a donné 50 000 euros au Professeur Raoult en 2015 et depuis le fait chanter et l’oblige à collaborer avec eux pour développer ce virus. En fait le Professeur va toucher deux fois. Une fois avec les ivoiriens, une fois avec LVMH associé à Danone et peut être une troisième fois mais j’attends un peu pour croiser mas sources. Les israéliens qui n’avaient rien à faire dans cette histoire, ont proposé leurs services pour infiltrer des algorithmes dans les réseaux sociaux chinois prioritairement dans Sina Weibo et Qzone poussant ainsi à la consommation de cacao.

Le Président Macron est aussi dans le coup ! N’a-t-il pas le 18 janvier 2020 organisé dans la cour de l’Elysée, deux journées intitulées « Fabriqué en France » et devant quel stand croyez-vous qu’il se soit attardé le plus longuement ? Je vous le donne en mille : devant le stand d’un chocolatier des Alpes de Haute Provence. Il aurait pu être intéressé par la tuile romane du Cantal, par la plancha en fonte émaillée sur chariot et même par le canapé Ploum des designers Ronan et Erwan Bouroullec. Et bien non, ce fût l’amande chocolatée qui reteint toute son attention.

Pour l’implication du Président français tout est dit dans le roman « Tuer Jupiter » de François Médéline. Sous couvert de roman policier, les éléments sont réels pour celui qui est informé comme je le suis. Dans ce livre le Président meurt en mangeant un chocolat haut de gamme, un Ecuador 85% fourré à la strychnine. Pour celui qui comme moi à l’habitude du renseignement, cela ressemble à un vrai message codé. Strychnine, chlorhydrine pour ne pas y voir une relation et une prédiction il faut être de mauvaise foi.

Pour finir je parle un peu de l’intervention du prix Nobel Luc Montagnier, exprimant clairement que le virus s’est échappé du laboratoire P4 de Wuhan. Il sait de quoi il parle puisqu’il a travaillé en Chine. Il dit que la structure du covid 19 ressemble à un séquençage du VIH et pense que c’est une tentative des chinois de réaliser un vaccin contre le sida en utilisant un coronavirus désactivé.

Et voilà comment tout ce problème mondial qui stoppa les championnats de foot, arriva. Un mardi après-midi de novembre 2019 vers 14h38, un chercheur, fiole du virus en main, s’est embroncher dans le fil du chargeur du téléphone de Xiaomi, la femme de ménage à qui on a déjà dit cent fois de charger son téléphone dans le vestiaire «该死的狗屎你生气», ce qui   donne en français : « Putain de bordel de merde tu fais chier ».

La fiole s’est répandue sur le visage de la malheureuse nettoyeuse de paillasse. Elle est devenue instantanément folle de chocolat, parcourant Wuhan, les yeux exorbités, cherchant dans toute la ville des snickers, des mars ou tout autre junk food chocolatée. Elle ne dénicha qu’un kinder. Voilà la vérité sur la contamination de cette ville de 9 millions d’habitants en quelques heures.

 Fréderic Dard aurait dit : « il y a une couille dans le potage », mais là c’était plutôt une grosse surprise dans le kinder.

 A 84 ans ce professeur Montagnier, reste une sommité pour ses recherches sur le VIH. On a oublié qu’il était depuis accusé de charlatanisme à cause de ses propos anti vaccins et pour avoir émis l’idée de soigner les autistes avec des antibiotiques. Au Cameroun (tiens, tiens) il avait aussi proposé de soigner le VIH par l’homéopathie et l’alimentation.  Une autre guerre à lieu dans cet épisode d’inquiétude mondiale, celle des égos. On voit le retour des vieilles gloires déchues. Sans doute que citer un prix Nobel dans mon bouquin fournira une belle caution scientifique … Les gens vont rarement bien plus loin que ce qu’ils ont déjà envie d’entendre. Et quand bien même…

Quels sont les effets que nous voyons déjà sur la planète?

– Un stress chez les femmes chinoises qui va engendrer plus de filles donc une  augmentation des cadeaux chocolatés. Le dé-confinement de Wuhan a donné des scènes d’hystéries collectives. Les chocolateries ont été prises d’assaut. L’armée est intervenue pour libérer les employés de la célèbre maison «Marco». Bien sur la télévision chinoise n’ait pas diffusé ces images. Le gouvernement macaroniste, valets des lobbys du luxe et de la finance internationale, ont fait en sorte de museler les médias à leur bottes pour ne pas éveiller les soupçons sur cette immense escroquerie politico-chocolatière.

– Un deuxième effet notable : une surconsommation de chocolat au States entraînant une surmortalité due au diabète et au problème d’obésité. Les décès massifs dans les pays industrialisés induiront une diminution des émissions de gaz à effet de serre qui contenteront un temps les membres du GIEC.

– La demande de cacao augmentant, son cours flambe.

– Sanofi, en attendant de mettre au point un vaccin, vend de la chloroquine sur toute la planète sauf en France pour ne pas être accusé de faire du profit sur le dos des malades.

– L’OMS, par la voix de son président éthiopien, qui dès sa prise de fonction a fait reconnaître la médecine chinoise par cette institution, exhorte cet immense nation communiste à accélérer les routes de la soie. Ils sont prêts à investir 3000 milliards de dollars pour terminer les liaisons des ports en eaux profondes de Djibouti et de Luma – Kenya – et relier ainsi les champs de cacaotiers de l’Afrique de l’ouest directement à Wuhan, là où seront mis en boite les chocolats LHMV, Prado, Gocci et bientôt en quantité limitée un lundi par an pour les clients moins fortunés du Lidal coincé derrière le Maxi Miquette de Castelnaudary dont la devanture est close depuis six mois faute de repreneur.

La frustration créant l’envie et donc le geste d’achat, il est évident qu’il faut appâter le chaland des classes inférieures. Il faudra s’habituer encore longtemps à entendre à la radio le concurrent de Lidal, nous les briser avec : « on est mal chef, là on est mal »

Voilà je crois que j’ai presque tout pour faire un bon complot. Il ne reste plus qu’à trouver deux cautions : pour la scientifique Michel Cymes et pour la celle « service secret spécialisé dans les opérations commandos, ancien de la DGSE » Philippe Etchebest.

Avec le premier, j’ai confiance, il est remarquable avec son émission «Ça ne sortira pas d’ici»

Avec le second il faut que je réfléchisse encore sur le rapport bénéfice/risque.

On peut rapidement passer de«Top chef» à «Cauchemar en cuisine ».

Aux dernières nouvelles, le chocolat Côte d’Or est prêt à investir 620 millions d’euros, soit le budget du PSG, pour relancer l’Olympique  de  Marseille. Certaines sources, opérant sur le darknet, signalent que Huawei et Alibaba sont les véritables investisseurs masqués. Le club recevra 2 milliards qui transiteront via des comptes offshores dormants créés par tonton Bernard du temps de la splendeur européenne du club.

Ce ne sont que des rumeurs, mais le Professeur Raoult a signé, certainement sous la contrainte du milieu marseillais, pour être le préparateur physique de l’OM. Il aurait  trouvé un deuxième effet dopant de la chloroquine, en le mélangeant avec un autre produit au goût subtilement anisé.

Marseillais de cœur il a refusé les propositions mirobolantes des qataries.

Je vais pouvoir commencer à mettre tout ça en forme. Je compte sur les lecteurs. C’est un travail d’équipe. Ils vont aller sur wikipédia vérifier chaque information et en déduiront qu’elles sont justes.

Les biais de halo, d’acceptation, de croyance, de confirmation, de notoriété et autres feront le reste.

L’histoire deviendra vraie.

Par Michel Arnoux, , publié le 11/06/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Chroniques virales – 25, 26, 27

Chapitre 25

avril 2020.

Jessica enfile une combinaison un peu spéciale. Ce matin elle rentre à la maison. La nuit a été courte, 45 minutes tout au plus. Il fait beau dans les plaines du Kazakhstan. Une agréable journée en perspective. Respirer une bonne bouffée d’air pur va lui faire un bien fou. Neuf mois. Le temps a passé trop vite mais elle a fait son boulot comme prévu.

Loïc passe devant la station-service du magasin Leclerc en périphérie de Strasbourg. Son réservoir est presque plein. Confiné à la maison la voiture a fait 52 kilomètres en un mois. Deux ou trois aller-retour pour se ravitailler. Rien d’autre. Le prix du gas-oil est à 1,16 euros. Encore une journée qui le rapproche du néant. Deux mois. Le temps passe ni vite ni bien, et comme il l’avait programmé, il ne fait rien.

Jessica est au courant de la situation. Pourtant ici, isolée, tout semble en ordre ; la terre est sauvage et lumineuse. Le virus absent jusqu’à présent. Elle va être testée dès son retour. Elle se trouve plutôt en pleine forme. Juste une petite douleur derrière les yeux. A 44 ans, c’est sa dernière mission. Bardée de diplômes, elle a étudié le comportement des manchots empereurs en antarctique ainsi que la physiologie des oies à têtes barrées, qui sont capables de migrer sur l’Himalaya. Ses études l’avaient menée dans l’est de la France. Elle sourit en pensant qu’elle avait découvert que l’on pouvait s’intéresser aux oies d’une autre manière, autrement plus savoureuse.

Son chef de mission l’enjoint à rejoindre le bus, comme il dit : le prochain est dans quinze jours. Elle sourit et lui fait un gros pouce. En entrant dans le véhicule, le chauffeur russe la salue chaleureusement. Elle a confiance en lui, il fait ce trajet depuis 6 ans. Elle lui répond en russe.

Loïc a fait le plein de grillades, de coca, d’œufs en chocolat, invendus à Pâques. Il en a pris plus. Il donnera le supplément aux EHPAD et au centre des Amandiers où des adultes handicapés mentaux confinés ne comprennent toujours pas cette contrainte.

Il n’a pas oublié les bières et deux bouteilles de whisky, ainsi qu’un sac entier de Fisherman menthe extra fort. Divers chewing-gum complètent les biscuits-apéritif. Il rentre lentement. Il a tout son temps. Il connaît le parcours par cœur. La radio cause d’autre chose que de cette épidémie qui lui a fait découvrir l’ennui en famille.

Les éditorialistes économiques reprennent la parole. Les politiques reviennent. Aucun d’eux ne sait l’avenir mais ils parlent, ils parlent…

Loïc coupe le son. L’ennui est plus sain. Cette crise a fait disparaître les horoscopes, les voyantes et gourous qui ne voient jamais rien mais qui parlent, parlent… Depuis longtemps les humoristes ont repris leurs places à la fin des infos du matin.

Son bus va mettre 3h30 pour rentrer. Son chauffeur russe lui annonce qu’à leur arrivée, ils trouveront un soleil radieux et une température de 3 degrés. Jessica se dit que bientôt ils mettront des stewards pour leur proposer un café-croissant. Elle regarde son laboratoire s’éloigner doucement. Elle sait que c’est la dernière fois. Que plus jamais elle ne pourra revenir. Trop vieille.

Les embrassades avec la famille seront retardées à cause de ce virus, elle peut attendre, elle n’est plus à une semaine près.

Loïc rentre directement la voiture dans le garage, déballe les sacs de courses dans une sorte de sas qu’il a aménagé pour étaler tous les produits. Les enfants et sa femme savent qu’il ne faut pas entrer pendant cette opération. Il asperge, avec un vaporisateur rempli d’alcool à 90 degrés, l’ensemble des provisions. Il cache les deux bouteilles de whisky dans l’armoire où il entrepose son matériel d’observation. C’est le seul endroit, sûr et interdit au reste de la famille, qu’il a trouvé pour cacher ses bouteilles. Lui qui n’a jamais bu chez lui, s’est rapidement aperçu au bout d’une semaine qu’il est vraiment accro à l’alcool. Représentant en piscines, il a l’habitude des apéros, d’une bière ou deux dans l’après-midi, du vin à table et de l’apéro au bar du coin avant de rentrer. Rien le soir à table, juste un digestif les jours de week-end. Rien, trois fois rien. Le confinement lui a révélé son addiction. Il tremble.

Le coup de frein est terrible. Il lui semble que le bus est agressé à coups de masse. Les boulons explosifs viennent de désolidariser son module des deux autres modules. Ensuite tout s’accélère. La capsule rentre dans les couches denses de l’atmosphère, les flammes qu’elle voit par le hublot entourent la cabine. La décélération de 4 G est supportable. Une dernière secousse lui signale que les parachutes viennent de s’ouvrir. Le module touche le sol de la steppe du Kazakhstan, en douceur.

Mission accomplie.

La porte s’ouvre, ses poumons s’emplissent.

Jessica déguste l’air comme un bon vin.

Elle et son amie Christina sont les premières de l’histoire à réaliser une sortie dans l’espace entre filles. Sans homme.

Le Président Trump les appelle directement par téléphone via Houston. Christina, plus délurée que moi, me glisse à l’oreille :

– T’inquiète, il y a assez de distance pour qu’il ne nous chope pas par la c…..

Le Président doit encore se demander pourquoi j’éclate de rire alors qu’il vient de prendre la parole.

Elle a mal aux yeux. On la soutient pour l’extraire de la cabine. Après neuf mois passés en apesanteur ses muscles ont fondu. Il lui faudra plusieurs semaines pour retrouver un état normal. Les militaires qui l’entourent sont tous en combinaison et masque NRBC. Les Russes ont ressorti le matériel des guerres chimiques et bactériologiques. Ils ne veulent pas me contaminer.

Loïc s’échappe du repas familial. Il monte sur son toit-terrasse, emportant au passage télescopes et appareils photos. Il va retrouver le ciel, sa passion depuis toujours. Son père et lui passaient des nuits la tête dans les étoiles. Souvent, il s’endormait sur les genoux de son père courbé sur l’oculaire.

Jeune, il a tenté le concours d’entrée pour l’université internationale de l’espace à Strasbourg. Le décès soudain de son père, quelques jours avant l’examen, l’a anéanti. Il a échoué. Une dépression longue s’ensuivit. Il ne prit jamais le temps de se faire aider. L’alcool l’aida de plus en plus souvent.

Il sent la main de sa fille prendre la sienne. Elle lui dit :

­- Tu sais j’ai installé ISS Détector sur mon smartphone. Si tu veux on peut se faire un suivi. Elle va passer dans 14 minutes.

Loïc admire sa fille. A 18 ans, Elodie est une jeune fille de caractère et d’ambition, brillante, sportive, surdouée, travailleuse.

– Le concours d’entrée de l’UIE de Strasbourg va certainement être annulé à cause de l’épidémie, et je pense que je vais changer d’orientation. Le commerce peut-être, ou bien l’agronomie.

L’œil rivé dans son télescope, sans se retourner, Loïc lui répond :

– Je l’ai. J’enclenche une poursuite automatique. Puis, prenant un accent américain : commandant Elodie Cherma nous vous attendrons encore un an pour vous recevoir à bord de l’ISS. Ne brisez pas vos rêves!

Elodie pose la main sur la nuque de son papa, l’enserre pour lui dire qu’elle sait. Tout.

Après un confinement réglementaire où elle passa une batterie de tests physiologiques, on lui annonça qu’elle avait un trou dans la macula certainement dû à l’apesanteur prolongée et à une pression trop forte lors de la rentrée sur terre. Elle se fit opérer en Russie. Bien que rompue à toutes formes d’exercices, elle vécut une semaine effroyable : allongée sur le ventre pendant huit jours, pour que la cicatrisation se fasse correctement, elle se retrouvait la tête dans un trou au milieu d’une table de massage. Quand l’équipe médicale russe lui demanda ce qui lui ferait plaisir de manger, elle répondit rageusement :

-Strasburg gus’ fua-gra

 

Chapitre 26

Pâques 2020

Mon patron m’interpelle.

– Dis donc Jésus, faut qu’on cause.

Mon patron me parle toujours sur ce ton de domination, cachant, je le sais, une soumission plus intime.

Il me regarde en me toisant, six marches au-dessus de moi. Je souris intérieurement. Il ne croit quand même pas que je vais lui laver les pieds. Je suis d’humeur badine.

Lundi sera  férié. Je pense en profiter, le repos me fera du bien. Une vraie résurrection.

-Pour lundi, tu oublies. Pas de RTT. On reprend les charpentes de Notre-Dame en atelier.

– Oui bien sûr chef !

Je dis ces mots en levant mes grands yeux bleus pâles et en forçant sur le magnétisme de mon regard. Je sais que ça le met mal à l’aise, aussi j’abuse de ce pouvoir.

Jésus. Mon vrai prénom c’est Jésus Sanjay. Je suis indien. Enfin, l’Inde était mon dernier pays d’adoption. Je suis partout chez moi sur cette petite planète. Depuis 2000 ans j’ai dû prendre toutes les nationalités.

J’ai fui l’Inde.  Je ne suis pas Modi.

A travers le concept politique de hindutva, les nationalistes hindous considèrent l’islam ou le christianisme comme des idéologies importées qui pervertissent l’identité indienne. Des campagnes de reconversion sont menées régulièrement à travers le pays. C’est une persécution surprenante, exercée par une religion qui bénéficie d’une image de paix, dans une démocratie.

Je ne m’enfuis pas, je vole.

Mon chef m’invective à nouveau, sarcastique.

– Et tu mettras un peu ton masque, tu te crois immortel ou quoi ?

Au début, J’ai eu pas mal d’appels de Chine, à mi-voix, des chuchotements. Puis la planète s’est soudain mise en relation avec moi. Je pensais dans un premier temps (bien connu de moi seul) que ce confinement devait être le moment pour améliorer la qualité de Mon réseau qui en était encore à une sorte de 3G archaïque. Le Père, le Fils et le Saint Esprit. Il faudrait que Je mette un coup de jeune à tout ça.

Au début J’ai cru la liaison de mauvaise qualité. Les gens me priaient pour avoir des masques.

Des masques ?

Mais Je n’ai pas de stock. J’ai bien quelques cartons  pour la mi-carème. Et encore !

Ensuite ce fut l’alcool.

– On veut de l’alcool, mon Dieu faites que nous ayons de l’alcool.

– Ne quittez pas, Je vais voir ce que je peux faire avec mon sang !

En ce moment beaucoup de gens me prient. Ma boîte-mail est pleine, mes comptes Messenger et WhattsApp débordent de suppliques. Mais moi je suis en pénurie de main d’œuvre. Les prêtres, déjà peu nombreux avant l’épidémie, ne peuvent plus subvenir aux besoins énormes des populations.

Le Pape, tel un directeur d’ARS, a supprimé des lits…pardon des lieux de prières sous prétexte qu’il n’y avait plus de personnel. Et voilà un petit virus et tout le monde revient vers moi. Je fais quoi, moi, maintenant ? On a quoi ? Deux, trois millions d’hosties en réserve. Pas plus. Rances pour la plupart.  Même le pain azyme, c’est la Chine qui le fabrique.

Parfois je vois des vidéos avec des prêcheurs évangélistes perchés sur le toit de gymnases, galvanisant, en mon nom, des foules rassemblées sur des parking. Les fidèles venus en nombre restent dans leurs voitures, distanciation sociale oblige, et klaxonnent (trump,trump) à chaque appel du prédicateur.

Je ne peux m’empêcher de mettre un commentaire sous la vidéo. Sobre.

PdR ou Lol.

Je les ai vus et même compris. Bien que pour les comprendre, je doive me sortir les doigts du fondement. Et la confession ! Un désastre ! En Pologne j’ai vu un prêtre, au milieu d’un parking désert, assis sur une chaise, affublé d’un masque en tissu et d’une chasuble grenat en plastique jetable. Les voitures tournent autour de lui, s’arrêtent. A travers la vitre, entrouverte comme un judas, la pénitence est dite.

Ils me demandent des choses que seuls les humains savent fabriquer : des respirateurs, des médicaments, des vaccins, même de l’argent. Mais ça va pas bien la tête ! Je ne fais pas dans le petit commerce ! Depuis deux millénaires, je suis à la retraite. Comme je n’ai pas le droit de pécher, j’ai repris la passion de mon beau-père. La charpente. Pas la fermette. Non la vraie, solide, durable et bio.

J’œuvre dans le monde entier. Il faut dire qu’au fil du temps, les religions font appel à mon savoir-faire séculier. Églises, fanums, pagodes, mosquées, mandor, cathédrales, conjuratoires, temples, synagogues. Depuis quelques décennies je me diversifie. Je fais dans la paillote corse et bars de plage. Les femmes y sont moins voilées.

Au milieu de tous ces mails, un attire mon attention. Je connais cet homme depuis que  l’an dernier, il m’a  demandé conseil. Je lui en avais donné deux ou trois pour la reconstruction de la cathédrale parisienne. Il n’en a pas tenu compte. Il a annoncé cinq ans pour la reconstruire. Mais bon je l’aime bien quand même, il est jeune. Je décide de l’appeler en vidéo privée :

-Président c’est pour vous. Un appel codé. Vous seul avez les codes, dit le secrétaire général de l’Élysée.

– C’est qui ?

– Appel masqué. Très peu de personnes sur terre ont la possibilité de vous joindre par ce réseau hautement sécurisé.

– Brigitte, où as-tu mis les codes ?

– Dans une boite tupperware, compartiment haut du frigo

– Je ne les trouve pas. Zi sont pas.

– Ah non. Regarde, il y a un magnet du Fort de Bregançon sur un post-it rose. Je pense qu’ils   sont notés dessus…Tu trouves chéri ?

Le Président est déjà en train de pianoter sur sa tablette Thalès à usage unique.

– Emmanuel, j’écoute.

– C’est moi

Il reconnaît sa voix, malgré l’écho de cathédrale.

– J’ai lu ton mail et je ne comprends pas ce que tu veux.

Alors, lundi je m’adresse à la nation et j’aimerais, comment dire, comme c’est ton jour à toi aussi, que l’on fasse une déclaration commune. Je pense que ça portera plus qu’avec Angela. T’es libre lundi ?

– Ben non, tu as dit aux employeurs de nous faire travailler même les jours fériés, en plus mon salaud, tu as élargi sacrément les horaires. Douze heures par jour, tu déconnes Manu.

– Bon, bon, je te fais une dérogation. Pénicaud, appelez la société qui rénove Notre-Dame et dites-leur que nous réquisitionnons Jésus.

– Christ ?

– Non  l’autre, Jésus Sansay

Emmanuel s’épongea le front et reprit :

– Tu es toujours là Jésus ?

– Oui toujours là. C’est un peu ma vocation.

– Voilà ce que je te propose. Je m’occupe de la partie matérielle, le confinement, les masques, les congés, les larmes, les sacrifices, les impôts, le devoir mémoriel, le nom des morts sur un grand mur, la dette, le PSG, les infirmières, les tests, le chômage, la retraite, les municipales, tout le merdier quoi.

– Et moi ?

– Toi tu leur parles d’amour…Puis tu enchaînes.

Le Président prit une grande inspiration. Et continua :

– Je vais vous débarrasser du virus, je vous règle votre problème avec le climat, on s’aime tous, la spiritualité, l’amour, la mort. Tu improvises. Je sais pas moi …Tu as toujours les bons mots. Fais  une auto-citation, une de l’Ancien Testament et une du nouveau et basta, tout le monde est content. Moi je n’y comprends rien. Un petit mot, aussi, sur le pardon, ça peut me servir plus tard. Voilà je n’oublie rien. Ah si ! Si tu pouvais te couper les cheveux, ce serait bien et par la même occasion te raser. Plus de barbe. Cul de poule s’il-te-plaît. S’il-te-plaît

– Et pourquoi donc ?

– Parce que j’ai peur que ces cons d’humoristes sur France Inter disent que c’était un canular et que ce n’était pas Toi.

– Pas Moi ?

– Mais putain tu ressembles trop à Raoult, hurla le Président. Canteloup, il va me massacrer mardi matin

Un long silence s’installa avant qu’une petite voix supplie :

– Tu es d’accord ? Tu veux bien ? Je t’en prie.

– Pas de ça entre nous. Tu sais très bien que Je vous ai déjà tout donné. Tu le sais, toi qui ne crois qu’en la transcendance. J’ai travaillé il y a un peu plus de quatorze milliards d’année, pour régler très finement toutes les constantes physiques de l’univers. Vous avez un mot pour approcher ce concept : entropie.

– Je pensais que c’était l’Amour.

– Pure invention de votre part.

– Le principe entropique est la conservation de l’intelligence dans l’univers. A vous de bosser. Aimez-vous les uns-les autres si ça vous fait du bien, mais soyez intelligents ensemble. Vous avez tout pour y arriver.

Jésus, après un lundi harassant, s’installe devant sa télé, se sert une bière, fraîche, avec quelques piments Carolina Reaper, classés explosifs sur l’échelle de Scoville et regarde leur Président à 20h.02.

Il attend  le miracle béatement, en tong et en short. Sortant de la douche, il a enfilé un tee-shirt qui sent le propre.  Ses dents brisent quelques graines de piment. Le feu envahit légèrement sa bouche. Il  éprouve, diffusément, ce que les humains appellent  plaisir.

Il maîtrise le diable.

Engloutit la Corona.

 

Chapitre 27

13 avril 2020

Encore un matin sombre.

Marthe ouvrit les rideaux vermeil de sa chambre, entrebâilla les volets et comme à son habitude ne les ouvrit pas. Vingt-quatre ans qu’elle habitait cet immeuble au 131 rue de Provence à Paris. Les volets resteraient mi-clos. La vue de l’immeuble situé du côté pair l’indisposait. Marthe ne savait pas pourquoi. Pourtant elle avait choisi cet appartement de style haussmanien à sa retraite. Quarante-deux ans de loyaux services dans les bureaux de la Préfecture de Paris. Loyaux, bons, ç’aurait été mensonger. Longs et loyaux aurait bien plus convenu tant sa vie professionnelle avait été morne et sans surprise.

Le quartier lui était agréable, non loin du Printemps. La cuisine était de taille suffisante, le salon lumineux, la chambre spacieuse, seule la vue la transportait dans un mal-être indescriptible.

Elle n’avait pas d’amis. En quittant son ancien domicile qu’elle avait occupé pendant 40 ans, elle avait rompu avec ce qui ressemblait à des relations. L’habitude vous fait prendre les relations pour de l’amitié pensait-elle. De tout façon elle aurait eu bien du mal à reconnaître, à définir, l’amitié.

Ou alors peut-être une fois avait-elle ressenti ce sentiment  dans une famille d’accueil en Sologne. Elle se rappelait vaguement une petite fille du même âge qu’elle. Elle devait s’appelait Françoise ou bien Paule. Peu importe. Elle avait passé un été avec elle à observer la forêt, à échanger des fleurs cueillies, à écouter ses secrets, émerveillée, tant les siens étaient absents.

C’était peut-être ça l’amitié.

L’amitié, elle ne connaissait pas, mais l’amour oui. Et pour elle c’était pire. Son souvenir la traumatisait encore. Elle refusait de se le remémorer. La douleur était vive tant la trahison avait été d’une violence inouïe. Jeune, elle avait rencontré un garçon beau et élégant. Il devait collectionner les chapeaux comme elle les chaussures, sa seule folie. Il était souvent assis à la terrasse du bar Le Paradis rue Belhomme, ça ne s’invente pas. Elle le croisait le soir en rentrant du travail. Son sourire faisait des ravages dans sa tête. Il était beau à en mourir. Au bout de deux mois, il se précipita vers elle, lui demanda si elle accepterait de boire une Suze ou un café avec lui. Il avait posé sa main sur la sienne et l’attira vers lui. Elle ne résista pas. Il n’y eût ni Suze ni café. Juste un long baiser en pleine rue.

Elle qui n’avait jamais connu la tendresse, encore moins l’amour, était transportée. Elle avait 20 ans et pensait que c’était sa naissance. Il fut son amant, son père, sa mère, son ami, son enfant. Elle pensa à tout sauf à proxénète. Sa vie amoureuse s’arrêta définitivement là.

Aujourd’hui 13 avril c’est son anniversaire.

Déjà quatre semaines de confinement. A 74 ans elle n’en souffre pas. N’ayant personne à qui parler depuis tant d’années, l’enfermement ne l’indispose pas. Personne ne lui souhaiterait son anniversaire cette année encore. En regardant la télé elle pensa que, si elle attrapait ce virus et qu’elle en mourait seule chez dans son appartement, elle serait comptabilisée dans la case  « Décédée au domicile ».

Pourtant vers midi, la sonnette retentit. Elle n’était pas surprise. Elle savait que son voisin de palier était derrière la porte avec un petit bouquet de fleurs. Comme il était retraité des impôts, il s’était senti pousser des ailes lors du prélèvement à la source et lui avait proposé son aide pour les déclarations en ligne. Que n’avait-elle pas fait en acceptant ? Maintenant il connaissait sa date de naissance et ce seul atout dans son jeu lui octroyait, pensait-il, le droit de l’importuner et tenter sa chance de vieux veuf en reconquête. Elle ouvrit la porte. Elle savait que la séance durerait au moins deux heures. Elle supporterait son sourire béat, son haleine fétide qu’elle noierait rapidement dans un porto sans glace, mais l’odeur de moisi de sa veste en velours marron, là elle n’y pourrait rien. L’odeur persisterait pendant quelques jours malgré un petit bouquet de lavande sur la table acajou du salon.

Cette année, il y eut une variante qui la soulagea un peu : il portait un masque. Elle se dit que les odeurs seraient plus diffuses, surtout qu’elle s’éloigna de lui, prétextant les prescriptions de distanciation sanitaire. Au bout d’une heure 54 minutes il prit congé.

Elle ferma la porte et pensa qu’une année venait de passer.

Elle aéra l’appartement et se décida à ouvrir les volets de sa  chambre. Le mal-être revint aussitôt. Pire que d’habitude Elle s’accrocha à la petite rambarde et se força à regarder en face. Respirant profondément, elle voulait absolument se faire violence et vaincre une bonne fois pour toutes son angoisse. Elle pencha la tête, la tourna de gauche à droite lentement. La rue était vide, il n’y avait aucun bruit. Sur sa gauche, son restaurant préféré, rideau de fer baissé, sur sa droite le grand magasin du Printemps vide et désert. Rien d’inconnu.

Alors pourquoi cette phobie, cette peur irraisonnée ? Encore plus forte aujourd’hui … Finalement ce confinement devait influencer ses ressentis bien plus qu’elle ne voulait l’admettre

Pendant des années elle avait consulté. Au début des voyantes, puis des psychologues. Elle s’était ensuite tournée vers toutes sortes de pratiques New Age, ésotériques. Rien n’y faisait. Bien sûr, le point de départ était toujours l’absence de parents. La souffrance diffuse du manque d’amour. La trahison d’un homme aussi, mais rien pour expliquer cette peur, cette névrose lorsqu’elle se retrouvait dans cette chambre, pas la pièce en elle-même, juste le fait de regarder dans la rue.

Quelques séances d’hypnose lui révélèrent une vision pour laquelle elle n’avait aucune explication : elle se retrouvait devant un miroir et voyait un visage. Bizarrement elle percevait son visage de jeunesse, qui devait être celui de sa mère inconnue. Ce visage se mélangeait avec un visage d’homme. Tout au long des séances le visage féminin  ne changeait pas, seul le visage masculin était différent à chaque fois.

Au bout de six séances, comprenant que cela ne déboucherait sur rien, elle avait arrêté.

Aujourd’hui, elle se sentait épuisée nerveusement.

La visite de son voisin, suivie du coup d’oeil malheureux à la fenêtre, étaient trop pour elle.

Elle se servit un autre Porto : c’était son anniversaire après tout.

Elle s’allongea sur le canapé et alluma la télé. Le Président parlerait dans 15 minutes. Elle en profita pour somnoler en écoutant une chaîne d’infos en continu :

 Aujourd’hui, en ce 13 avril, et même si l’actualité nous préoccupe pour un tout autre sujet, nous célébrons la fermeture des maisons closes il y a 74 ans. C’est la loi Marthe Richard qui fit fermer ces lieux de plaisirs le 13 avril 1946. Petite illustration avec nos journalistes qui sillonnent les rues vides de Paris Où vous trouvez vous Marion Gal ?

– Eh bien je suis devant le 122 rue de Provence, plus connu sous le nom de « One Two Two », célèbre maison close autrefois fréquentée par toutes les célébrités du Paris d’avant-guerre.

Marthe ne fit qu’un bon. Elle se précipita dans sa chambre, ouvrit violemment les volets, plongea son regard et découvrit, en face de chez elle, une jeune femme parlant face à une caméra.

Elle enjamba la petite barrière en fer forgé de l’immeuble, face au 122 rue de Provence, qui l’avait irrésistiblement attirée.

Dans sa chute du troisième étage elle comprit pourquoi elle avait été abandonnée, comment ce 13 avril 1946, un sombre employé de l’état-civil avait cru bon de faire rire ses collègues du bureau des enfants abandonnés en l’affublant du prénom Marthe. Juste avant de s’écraser elle vit des centaines de visages d’hommes défiler.

La gravité accélère le temps.

 

 

 

Par Michel Arnoux, , publié le 03/06/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Chroniques virales – 22, 23, 24

Chapitre 22

8 avril 2020

James soupira :

– Poor Boris !

Il ne l’aime pas ce blond rond, toujours tignasse au vent. Il ne l’aime pas. Lui et ses idées.

Il déteste encore plus ce sentiment envahissant sa tête. Il pense mal. Au fond de lui, il se dit que c’est un peu « bien fait pour lui ». Qu’il l’a cherché.

Fanfaronnant, bravache, serrant des mains sans cesse, même dans les hôpitaux.

Écarter le plus vite possible cet esprit de vengeance et combattre les idées seulement. Il essaie de remonter ce puits sans fond. Sa raison doit remonter à la surface des marigots grégaires.

Européen convaincu, sa femme est française, lui irlandais, leurs trois enfants… il ne sait plus avec ce brexit, quelle nationalité il faudrait qu’ils aient.

James est inquiet bien que son épouse et lui soient diplômés, cultivés, sportifs. Ils se pensent intégrés.

Une fois par mois ils se retrouvent avec une douzaine d’amis dans un pub londonien. Alors, les idées fusent, l’humour est au rendez-vous, l’amitié profonde et indéfectible, palpable.

Pourtant il y a quelques mois au détour d’une conversation la jolie Diana lança d’une voix neutre, blanche, cette phrase  destructrice :

– Oui mais vous, avec vos trois enfants, vous profitez bien du pays.

Le silence se fit. Le sol se déroba. Les autres convives baissèrent les yeux. Les certitudes s’envolèrent en un instant. Sa femme ressentit dans sa poitrine l’agression de l’injustice. James faillit exploser de colère. Il se contint. Comment des amis, si proches, à qui l’on confiait tous nos bonheurs, nos espoirs, nos angoisses, pouvaient-ils avoir ces pensées trop longtemps refoulées ? James et Julia au même moment se sentirent, juifs, homosexuels, migrants, arabes, noirs, handicapés. Pas acceptés. Juste tolérés.

Julia explosa de rire. Son visage inondé de larmes était secoué de spasmes. Visiblement le rictus de ses lèvres empêchait les mots d’affleurer. Aucun ne sortit. Comment aurait-elle pu exprimer ce sentiment indicible ?

Brusquement elle se figea. James regarda cette madone à la lèvre ourlée d’un grain de beauté, balancer quelques billets sur la table, réunir ses affaires, le fixer, lui prendre la main, la serrer fort, et l’entraîner sans un mot hors de ce lieu d’effroi.

Il en voulait à Boris.

Ce menteur avait sillonné le pays avec son bus rouge répétant sans cesse que le Royaume-Unis verse 350 millions de Livres par semaine à Bruxelles, plutôt que de financer le système de santé. C’était un mensonge énorme. Le Brexit l’emporta et il fut conforté, plus tard, comme Premier Ministre.

Il n’en voulait pas à cette amie pour sa phrase. Il comprenait.  Le système était tellement différent d’avec la France. Les gardes d’enfants étaient impossibles pour des revenus modestes. Leurs prix prohibitifs confinaient les femmes au foyer.  En y ajoutant d’autres mesures, tout autant discriminatoires, comme les emplois à zéro heure, ou les indemnités de chômage réduites – ainsi les chiffres du chômage devenaient acceptables mais ne reflétaient pas la réalité.

Il comprenait la frustration de cette amie qui, ce soir-là, avait trouvé deux boucs émissaires. Il comprenait moins l’attitude des autres. S’exclure d’un groupe est la chose la moins aisée pour un cerveau humain. Le faire c’est comme faire fi de l’instinct de survie.

James et Julia devaient vivre avec cette angoisse du lendemain. En plus d’une expulsion, il y avait ce virus qui leur mangeait le cerveau. Julia, méditerranéenne enflammée, avait juste envie que Boris en crève et avec, Nigel Farage si possible !

James trouvait qu’il fallait demeurer digne et pensa que son Premier Ministre était certainement dans la souffrance. Il eut de la compassion. Après une discussion avec sa femme, il la ramena vers des sentiments plus humains. Après une bouteille de Midleton 12 ans d’âge, elle se ravisa. Il devait bien y avoir des  gens proches du Premier Ministre dans l’espérance. Elle imagina leurs angoisses. Finalement, elle se convainc que  seuls les faits pouvaient combattre le mensonge.

Tous deux souhaitèrent qu’il sorte vite de l’hôpital pour porter le combat sur le plan intellectuel et ainsi convaincre leurs amis.

Six mois plus tard, Le Premier Ministre fut accusé, par les médias, d’avoir simulé la maladie pour masquer son incompétence. La radio venait d’apprendre à Julia qu’il  était à 69% d’opinions favorables.

Julia scruta la barre magnétique où étaient rangés ses couteaux de cuisine, elle caressa du dos de la main le métal froid du grand hachoir.

Le 3 janvier 2021 les bobbies arrêtèrent in extremis une femme munie d’une arme de poing à deux rues  du 10 Downing Street. Sous son masque chirurgical, ils identifièrent une femme à la double nationalité connue des services de police pour son appartenance à une cellule européiste.

 

Chapitre 23

8 avril 2020.

Le miroir de la salle de bain me renvoie l’image d’un inconnu. Je ne me reconnais plus. Il y a dix minutes que je  suis réveillé. France Info jingueule qu’il est 11h.

Mal dormi. La bouche sèche. J’ai l’impression que je vais bientôt souffrir d’une nouvelle maladie. Le syndrome du jet-lag en milieu confiné. Je vais me faire prescrire de la mélatonine à 5mg.

L’avantage, ce sont des nuits Nikkei et des siestes Dow Jones.

Je commence à avoir de drôles de réactions. Je tire la langue.

Le miroir me renvoie l’image d’Albert Einstein, cheveux trop longs, hirsutes.

Mon regard se porte sur l’entièreté de mon corps. Je découvre avec effroi que la tête du physicien est posée sur le corps de Bouddha. Trois semaines à lire Padmasambhava, c’est comme si j’avais décidé de changer de sport. Passer du vélo au sumo allait m’être fatal en cas d’infection. Il ne faut surtout pas dépasser 25 d’IMC pour avoir une chance de survie, disent-ils à la télé.

A gauche de mon pied gauche, non que je sois maladroit, ma balance me fait un clin d’œil aguicheur. N’étant pas un garçon facile, je ne monte pas dessus, de peur qu’elle me dise :

– S’il vous plaît, une seule personne à la fois ! »

Je ne veux pas savoir mon poids. En pleine guerre j’aurais l’impression de faire du marché noir et d’avoir mes nuits encore plus perturbées par la voix de Jean Gabin me hurlant :

– Jambier, Jambier, 2000 euros, Jammmmbier.

Il faut absolument faire quelque chose pour ces cheveux. Me moquant de moi, à voix basse, imitant ma femme, je chuchote en passant mes mains autour du visage

– Comme ça dans un mois, je pourrai me faire faire un joli carré court chez Dessange.

J’éclate de rire. C’est bon. Depuis trois semaines je sens cette petite angoisse, sorte de boule de laine grise, molle, au fond du ventre. Un effet nocebo certainement.

Il faut trouver une source d’occupation. Avec ma chérie ce serait mieux. Faire des choses créatives à deux.

C’est ainsi que l’idée me vient. Oui. Nu dans ma salle de bain.

Bouddheinstein vient d’avoir l’idée du moment.

Je propose à mon amour un nouveau jeu. Elle me regarde interrogative. Je vois dans son regard plissé une interrogation malicieuse :

– Tu t’es fait livrer des menottes?

– Non point. Je te propose d’écrire le début d’une histoire en quelques lignes et à moi de trouver la chute, l’épilogue, le dénouement.

– Oui mais  je n’ai pas ton imagination. Ma répartie n’est que verbale se plaint-elle.

– Pourtant tu écris avec concision et esprit de synthèse. Tu me domines largement et cela compensera ton manque.

– Nous pouvons aller plus loin dit-elle

– Comment ça ?

– Nous écrirons chacun une fin et nous comparerons proposa-t-elle.

– Bonne idée.

– Essayons ! Tu n’es  pas obligé de rester nu, à moins que tu ne te sentes plus fécond l’esprit à l’air libre, si on peut dire …

– Déjà les coups bas rétorquai-je en enfilant un peignoir.

Nous passâmes le reste du confinement à jouer.

Des heures durant.

En fait elle ne manquait absolument pas d’idées et finissait toujours remarquablement mes propositions. Au début, les fins étaient convenues. Il y avait de la retenue. On sentait un brin de pudeur envers des dénouements plus piquants, mordants.

A chaque proposition d’histoire, elle laissait s’exprimer une onomatopée différente selon la complexité. Les « oh » étaient la marque d’une esquisse de suite.

Les « ah » brefs montraient une interrogation.

Les « hu » aspirés comme un sifflement démontraient que la réflexion serait longue et le dénouement ne germerait pas si facilement.

Les houlalalala suivis d’un petit claquement de langue sur le palais signifiaient qu’elle devrait faire tomber des tabous, sortir de sa zone de confort.

A chaque fois, nous comparions nos chutes. Ce petit jeu nous transportait dans des questionnements plus personnels, plus intimes. Au fur et à mesure que le jeu avançait, nous nous aperçûmes de nos différences. Bien sûr nous les connaissions. Mais par le biais de l’écriture, elles devenaient évidentes.

Quelquefois je l’entendais pester. Hurler en ne trouvant pas le mot juste, s’injurier en disant qu’elle était une naine de l’écriture et que plus jamais elle n’émettrait un avis négatif sur Marc Levy. Elle promettait d’aller à Lourmarin sur la tombe d’Albert Camus s’aguerrir aux mots comme d’autres vont à Lourdes se guérir des maux.

Nos soirées deviennent moins austères. Nous faisons nos pages d’écriture. Chacun à un bout de table, nous pouvons nous observer presque en cachette tellement l’autre est dans son monde, dans un autre temps. Je l’entends pouffer à la sortie d’un point d’interrogation, le stylo claquant le point d’une rage  conquérante, dominant le sujet.

Les yeux au plafond, je pressens que le petit bruit de stylo entre mes rangées de dents, l’énerve au plus haut point. Et dire qu’il faudra, un jour désinfecter les stylos, ou pire sur ordre des scientifiques, les brûler en une sorte de Fahrenheit 451 !!

Une fois, en guise d’introduction, je démarre l’histoire avec l’extrait d’un article publié en 1832 dans le journal L’Ami des religions durant une terrible épidémie de choléra  .

Que va-t-elle trouver ?

« Il est incroyable, en effet, que la France soit le seul pays au monde où l’idée des expiations et des prières publiques ne soit point venue à la masse du peuple, ni au gouvernement. Que dire en effet d’un gouvernement et d’un peuple qui, en présence de la mort, ne savent chercher de secours que dans les pharmacies, et auxquels la religion n’inspire rien de ce qui peut relever les esprits de leur abattement, et donner à l’âme un peu de ressort et de confiance ? »

Elle termine l’histoire par un rocambolesque raccourci dont je ne connais pas le fondement précis :

Et c’est ainsi qu’en 1832, en Grande-Bretagne est lancée la première pétition féministe présentée au Parlement en 1851 demandant le droit de vote des femmes.

Au passage ce pauvre curé avait fait de bien jolies rencontres et avait manqué d’être défroqué.

Elle est vraiment douée.

Une autre fois c’est elle qui commence une histoire avec une femme recluse, seule dans le confinement. Sans ami avant l’épidémie, elle sort de l’épreuve complètement déprimée. C’est à moi de terminer l’histoire.

Ma femme lit la fin, relève ses yeux vers moi, me fixe et me dit avant un éclat de rire :

– Tu es complètement taré!

En fait la femme recluse, ayant passé son confinement avec internet comme seul compagnon, s’est aperçue qu’elle souffre d’une psychose assez rare en France mais très développée au Japon.

Elle est hikikomori. Ce syndrome fait des ravages dans l’archipel. Ces personnes refusent la société. Elles ne travaillent pas, ne font pas d’études, ne sortent pas, ne rencontrent personne, sans pour autant souffrir d’une quelconque maladie mentale.

Une fois la crise passée, elle se retire dans les Cévennes pour faire une cure avec un groupe souffrant du même trouble. Elle rencontre le grand amour avec Serge, chevrier, ayant perdu le sens social à force de philosopher avec des chèvres. La littérature scientifique du siècle dernier rapportait ce genre de comportements chez des légionnaires. Pas pour des raisons philosophiques, mais peut-être à cause de  ruptures affectives brutales.

Je lui accorde ce « Tu es complètement taré » et comprends ma psy qui veut absolument que je lui reparle de mon père.

Ma femme s’étouffe quasiment de rire, et me regarde en se vissant l’index sur la tempe.

Chaque jour est une source de découverte de l’autre.

Un vrai bonheur, une jouissance intellectuelle.

A la fin du confinement nous avions appris au moins une chose :

Nous avions des ressources pour vieillir ensemble sans nous ennuyer.

 

Chapitre 24

Avril 2020

Cela fait quelques mois que j’ai repris du service dans un hôpital de bord de mer. Une place dans un service de radiologie, IRM, scanner. Il y règne une belle ambiance. Peut-être que l’air iodé et ce soleil catalyse la joie de vivre. En tout cas je retrouve, comme à mes débuts, une humanité dans cet hôpital public. Il y a quelques mois, j’ai quitté un cabinet privé, la rage au ventre. Les patients étaient devenus des clients. C’était de l’abattage. Les relations avec les malades étaient, de fait, désastreuses. Heureusement, tout ça est derrière moi. Ce n’est pas une nouvelle vie. Simplement la continuité. Mon chemin.

Ce soir je marche d’un pas rapide, descendant des hauteurs de La Ciotat, je longe le port par le quai François Mitterrand ; le soleil couchant, dans mon dos, illumine l’église Notre-Dame-de-l’Assomption d’un topaze ambré. Je souris, pensant que j’aimerais bien trouver un blush de cette teinte.

Son esprit s’envole … Au loin elle voit  les chaînes des ancres des bateaux à quai tombant dans la mer  noire. Elle pense que son ami lui a déjà parlé d’une photographie où des enfants plongent après avoir escaladé ces énormes maillons faisant comme une gourmette portée en proue. Elle se dit qu’il faudrait qu’elle recherche ce cliché sur internet. Elle ne se rappelle pas le nom du photographe. Renis,Ronis…Willy Ronis c’est ça. Il est, comme ça, son ami, qu’elle voit beaucoup moins depuis que sa vie a bifurqué. Il a toujours une anecdote sur toute chose, sur des lieux, des gens. Il en est exaspérant quelquefois. Mais c’est son ami, alors…

Elle presse le pas. Les magasins sont fermés. Le quai déserté. Elle ferme les yeux et se dit comme quand elle était petite : grave cette image, garde-la dans ta tête. Elle fait cet exercice chaque fois qu’il y a une chose étonnante, belle, émouvante, cocasse. Le mot pour cette image est : unique.

La situation l’est. Le silence, les eaux noires, cette église glorifiée par le soleil, l’isolement dans un lieu d’habitude si bruyant, si mouvant d’une foule estivale par habitude, rendent l’instant unique.

Clic. L’image est dans son cloud neuronal. Les intelligences artificielles ont encore beaucoup de pain sur la planche. Il leur faudra du temps pour recréer l’émotion de nos sens entremêlés Les puces électroniques vont se gratter encore longtemps.

Elle reprend ses esprits :

Mon cœur de sportive contrôle facilement l’accélération de mon pas.

Le pays traverse un moment grave, la majeure partie de la population est enfermée, la plupart ne peut travailler.

Et comme chaque soir le silence est rompu par des applaudissements venant des balcons. Des encouragements aux services de santé, professeurs, infirmières, manipulateurs radio, sans oublier les aides-soignants, les gens de services, les directions, les secrétaires, les agents d’entretien, les laborantins et les pharmaciens. J’ai juste l’impression de faire mon travail. Ces encouragements m’en rappellent d’autres, ceux aussi exaltants des lignes d’arrivée. Cette pensée seule me fait prendre quelques pulsations supplémentaires.

J’entre dans le hall de l’hôpital qui ressemble aux 195 derniers mètres du marathon Nice-Cannes. Des barrières de cheminement pour ne pas mélanger les secteurs normaux avec les secteurs Covid.

Mécaniquement je m’alcoolise les mains avec précaution, méticuleusement, enchaînant tout au long de la nuit de douze heures maints changements de blouse, tunique, charlotte, gants, lunettes. Des gestes professionnels cadencent ma garde. Ici on ne fait pas n’importe quoi.

Comme l’électricité, la radioactivité,  le virus impose des procédures contraignantes.

Je retrouve mes collègues. Tous méconnaissables derrière leurs masques verts ou bleus. Mais leur voix les identifie. A présent nous sommes une équipe. Je pense que ce n’est pas la guerre. J’appréhende bien ce que je vis mais j’ai du mal à mettre des mots sur mes ressentis et à les transcrire simplement. Mon ami l’écrirait ainsi :

« Ici point d’odeur de poudre, peut-être celle du curare et des désinfectants.  Ils sont toute autre chose que des combattants, ils tentent de remettre de l’ordre. La guerre est l’entropie du chaos.  La vie est un combat terrible entre ordre et chaos. Les malades pourraient être des combattants, ils ne sont que le champ de bataille de forces invisibles. Le personnel médical fait le job comme il le fait d’habitude sauf qu’en ce moment, la population compte sur lui comme en des bigoteries. Ce ne sont « que » des soignants, des humains. »

Une petite pause en plein milieu de la nuit et là c’est une débauche de pizzas, de cake aux olives, de gâteaux, et même des sushis qui viennent nous rappeler que dehors il y a encore une vie, des gens qui donnent, qui nous nourrissent. Trop ? Plus que de raison ? Ont-ils peur que nous nous arrêtions faute d’énergie ? Peut-être que les gens seront plus solidaires avec nous quand sera à nouveau venu le temps de manifester pour sauver des lits d’hôpital, des services, des maternités et pour la reconnaissance de notre travail. Les citoyens accepteront-ils de remplacer les gâteaux par des impôts ? Il faudra peut-être choisir entre un abonnement Netflix et une couverture médicale qui garantira masques et respirateurs ….

Pour le moment elle se sent utile. Cette reconnaissance, lui donne une vraie force. Une confiance.

La pause s’achève sur des rires en regardant des vidéos délirantes sur l’application TikTok.

Cette nuit est active. Au bout de douze heures de scanners pulmonaires de patients en détresse respiratoire, elle remarque son haleine du matin confinée des heures durant, cette odeur lui restera en mémoire, elle aussi. Elle se douche, se change et repart chez elle, le soleil toujours dans le dos. Le Cap de l’Aigle est violet, l’eau translucide, calme, apaisée.

Elle a hâte de rejoindre son amoureux. Avant de se câliner il faudra prendre des précautions encore et encore. Elle transporte du risque chez eux. Elle se sent déstabilisée par l’angoisse de la transmission. Elle serre les dents et remercie celui qui partage sa vie de supporter ce risque.

Regardant le haut du parc du Mugel, elle se demande quand ils pourront trottiner sans contrainte,  rejoindre la Principauté de Figuerolles, se baigner, grimper  le Lion de la Calanque, plonger à nouveau au milieu de la foule des baigneurs avant de déguster un mojito dans une ambiance jazzy, le soir sur la terrasse de Chez Tania.

Quand ?

Son téléphone vibre. Son vieil ami vient de lui laisser un message. Elle l’ouvre. Il ne change pas. Il a le don des mots justes au bon moment. Avec une simple trouvaille littéraire, il nous remercie pudiquement, toutes et tous, du travail que nous faisons.

– Voici un petit texte d’Henri Miller relatant sa rencontre avec Michel Simon.

Elle connaît Michel Simon. Le film Le vieil homme et l’enfant l’avait bouleversé.

Au début de février, après un bref séjour dans cette morgue à ciel ouvert qu’est Monte Carlo, où nous avons pensé périr d’ennui, nous nous sommes installés dans la grande villa de Michel Simon à La Ciotat. Malheureusement, lorsque nous sommes arrivés le mistral soufflait. Il n’y avait que la cuisine, où nous prenions nos repas avec le jardinier et sa femme (Dieu les bénisse !), qui fût à peu près chaude. Néanmoins, La Ciotat avait une beauté sauvage et odorante qui nous rappelait étonnamment notre Big Sur. Et dans la calanque proche, quand le vent tombait on était divinement bien.

Un second message arriva.

– Je te souhaite une journée divine. Merci pour tout. Prudence. Bises.

Plus tard dans ce moment entre chien et loup de mes rêves, ivre de fatigue, mon corps ne faisant qu’un avec celui que j’aime, les images de Big Sur se mêlant au parfum délicat de son double, je sus que  j’étais divinement bien. Utile aux autres.

Par Michel Arnoux, , publié le 26/05/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Chroniques virales – 19, 20, 21

Chapitre 19

5 avril 2020

Assise au bout du comptoir de la cuisine, qui leur sert de table, les jours sans faim, Solange termine sa soupe tiède. Sans envie. Ils ne mangent plus ensemble. Ce grand appartement lyonnais de 313 m2 dans le quartier Foch avec vue sur le Rhône, est aujourd’hui sans âme, depuis que les enfants sont partis. Les trois filles sont disséminées sur le territoire, dont une à La Réunion.  Trente ans que Solange partage ce superbe appartement avec Bernard. Elle s’y sent chez elle, même si celui-ci est le fruit de l’héritage de son mari.

Juchée sur son tabouret, elle peut voir son mari dans le canapé. Juste son crâne dégarni dépassant du dossier de l’immense canapé Ligne Roset. Juste son crâne et sa main prolongée par la télécommande qui s’agite nerveusement changeant de chaîne à une vitesse hallucinante. Dans la pénombre le changement rapide de luminosité lui fait penser à la fameuse Fête des Lumières.

Elle pose délicatement sa cuillère dans l’assiette. Sa main gauche, depuis le début du potage, caresse sensuellement un gros cendrier carré aux angles vifs, en cristal de Baccarat. Un cendrier offert par son oncle, lorrain comme elle, le jour de ses trente ans. Cet oncle que l’on disait riche, n’avait pas fait la bêtise de rester, planté là, à regarder les aciéries fermer les unes après les autres. Solange se rappelait du déclassement de ces ouvriers, se croyant à l’abri de la précarité grâce aux fleurons de l’industrie sidérurgique française.

Ils avaient fini pauvres. Elle et ses 9 frères et sœurs. Dans une maison ouvrière humide en bord de Moselle. A la mort des parents la maison ne rapporta rien. Le conseil général reprit sur l’héritage les sommes avancées pour la maison de retraite des parents.

Elle pensa que ce cendrier écrasé sur la tête de son mari pourrait empêcher son retour à la case départ. A 58 ans, elle n’avait jamais travaillé, juste élevé trois filles, parfaitement. Elle supportait les remarques de son mari, l’a rabaissant sans cesse, lui rappelant d’où elle venait. Sur le ton de la plaisanterie, lors de repas arrosés, il lui disait à l’envi qu’il lui avait donné un nom. Fille d’immigrés polonais, ce sarcasme, seul, aurait pu être un mobile.

Repoussant le lourd cendrier, l’idée meurtrière s’échappa. Non par humanité mais par raison.  A force de regarder des émissions d’affaires criminelles, elle savait que la scène de crime subirait une méthodique aspersion de Luminol. Des traces de sang, même après un lavage méthodique, apparaîtraient. Il fallait trouver autre chose. La police scientifique ne lâchait jamais rien. Même un indice microscopique pouvait vous faire prendre trente ans de réclusion.

Elle avait réfléchi de longs mois. Solange était calme et méthodique. Elle cherchait comment se débarrasser de son mari, mais n’aboutissait jamais. Il y avait toujours un obstacle. Elle voulait qu’il meure mais elle savait que les meurtres impulsifs étaient toujours découverts. Il fallait qu’elle prémédite son acte, méthodiquement. La peine n’en serait pas la même. C’était la règle. Elle voulait par-dessus tout garder cet appartement et continuer à vivre avec les mêmes moyens.

Bernard, un soir de janvier dernier, lui déclara qu’il voulait divorcer. Elle savait bien que cela arriverait. Elle connaissait ses infidélités notoires, ses jeunes maîtresses. Mais elle se taisait, se disant qu’elle n’avait pas les moyens d’exiger quoi que ce soit. Tout lui appartenait. L’argent était sur des assurances- vie aux noms des filles. Seule l’entreprise lui reviendrait en cas de mort.

L’appartement, hérité par Bernard avant leur mariage, ne lui reviendrait pas en cas de divorce. Pour vivre dans cet appartement il fallait réunir deux conditions.  Qu’il meure vite, avant le divorce et qu’elle ne soit pas la meurtrière. Ces deux conditions réunies, elle aurait l’usufruit de l’appartement.

L’audience de conciliation avait été fixée au 19 mars. Elle était à présent reportée à une date inconnue.

Le confinement avait changé la donne. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle sentait qu’à présent elle avait de bonnes cartes en main.

Il s’extirpa du canapé, verre de whisky à la main, tira sur son cigare. Toussa. Elle se surprit à le trouver toujours séduisant. Une sorte d’Al Pacino dans Heat. A première vue il avait ce look de bad boy bien qu’il soit on ne peut plus rangé, et fils de la bonne société lyonnaise. Diplômé de Polytechnique, chef d’entreprise dans les nanotechnologies, élu de la mairie et de la communauté de Lyon, représentant du MEDEF local, il n’avait pas vraiment le parcours d’un héros de Coppola.

Le soir de son annonce, elle s’était effondrée. Elle avait pleuré seule, toute la nuit dans son lit.

Le matin une autre femme s’était levée. Elle ne pleurerait plus jamais sur elle. Elle n’en avait plus le temps. Elle mettrait toute son énergie pour trouver La solution.

Depuis, confinés tous les deux, dans cet immense appartement, ils passaient leurs journées sans se parler. Faisant chambre à part. Lui, malade du cœur et diabétique, ne pouvait se permettre de sortir et le télé-travail était sa seule solution. Même les sorties autorisées l’effrayaient. Il n’en profitait pas.

Solange descendit chercher le pain dans l’excellente pâtisserie qui tenait tout le rez-de-chaussée de l’immeuble. Elle apprit que la jeune serveuse était partie en urgence à l’hôpital Edouard-Herriot. Vers 11 heures. Elle avait été prise de quinte de toux et commençait à étouffer.

La patronne pensait à son employée, qui pourtant disait-elle, changeait de masque toutes les quatre heures. Elle en était certaine : les autres employés la charriaient, pensant même que son petit copain, élève infirmier, avait dû bien se servir en masques.

La patronne de la pâtisserie lui indiqua que, à cause de cette contamination, elle fermait boutique aussitôt.

Le cerveau de Solange s’illumina. Elle n’avait pas de pain. Elle avait La solution.

Le soir même elle se couvrit d’un masque un peu spécial. C’était un prototype que les ingénieurs au service de son mari étaient en train de mettre au point. Les premiers essais donnaient un taux de filtration de 99,99% avec une durée d’utilisation de 48 heures non-stop.

C’était un risque mais elle n’avait pas d’autre solution. Elle le prit.

Elle descendit les six étages de l’immeuble par les escaliers, munie de son masque et de gants en plastique. L’ascenseur avait été condamné les premiers jours du confinement pour éviter la prolifération du virus. Elle ouvrit le local à poubelles et entreprit d’ouvrir un-à-un les sacs-poubelles de l’immeuble. Elle faillit exploser de joie quand elle découvrit les masques FFP2 par dizaines au milieu des religieuses et des éclairs à la vanille.

Quand elle remonta, son mari était couché dans sa chambre. Elle sortit les masques de la poubelle et en frotta énergiquement tout le canapé ainsi que les coussins sur lesquels Bernard faisait des siestes interminables tout au long de ces journées confinées. La vaisselle y passa ainsi que les cigares et la télécommande.

Elle se déshabilla, mit tous ses vêtements dans un sac-poubelle, se doucha entièrement à la Bétadine, s’habilla et prépara un sac où elle enfourna des affaires.

Elle laissa un message à sa meilleure amie qui habitait tout près :

– J’arrive. Le confinement avec Bernard est impossible. Peux-tu m’accueillir quelques temps ?

Le « oui, bien sûr » ne se fît pas attendre. Solange s’en alla, marchant dans les rues humides de Lyon. Elle n’oublia pas de jeter son sac-poubelle dans un conteneur. Bien loin de chez elle. Elle se mettait ainsi à l’abri chez son amie, vieille fille qui depuis longtemps vivait confinée, seule.

Trois jours plus tard alors qu’elle était sur le balcon minuscule de l’appartement de son amie le téléphone vibra. Elle reçut un message de son mari. Elle pensa qu’il devait être au plus mal et que son plan marchait à merveille.

– Mon amour. Ce confinement et cette introspection m’ouvrent l’esprit. Je suis désolé pour ces années de merde. Je suis conscient du mal que je t’ai fait. Je veux rattraper le temps perdu et revenir comme ce soir d’été ou je t’avais croisée dans un bal à Colmar, lors de ma fin de stage chez Timken. Tu seras toujours ce parfum envoûtant dont tu ne m’as jamais donné le nom. Tu me manques et je suis prêt à tout. Tu pourras me demander ce que tu veux. Tu es mon amour et je ne veux plus divorcer. Reviens, je t’aime.

Solange faillit s’évanouir. Elle se reprit. Pendant un instant elle s’était retrouvée dans ses bras et elle avait ressenti ce même frisson, cette même vibration. Trente-trois années n’avaient rien effacé. Cette première fois était en elle. Gravée.

Elle se donna un peu de temps. Attendit encore trois jours. Et elle partit de chez son amie sans remplir son attestation. Elle courut vers celui qu’elle aimait. Tout pouvait recommencer. Elle arriva dans la rue de leur appartement. Une ambulance du SAMU clignotait, portes ouvertes, au pied de l’immeuble.

Elle voulut s’approcher du brancard qui venait de surgir de l’entrée. On l’en empêcha. Bernard était déjà intubé, et il lui tendait la main. Elle n’emporta que son sourire de bad boy.

Tout ce qui était autour du cendrier lui appartenait. Les remords aussi.

Six mois plus tard un étudiant en biologie qui travaillait sur des prélèvements de gens décédés du virus se demanda pourquoi un seul prélèvement était couvert de vanille bourbon. Cette vanille que seuls les excellents pâtissiers utilisent. Était-il possible qu’un autre virus mutant arrivât des iles Bourbon?

Sa direction s’alarma et comme il n’y avait qu’un seul cas, fit appel à la police scientifique……

 

Chapitre 20

14 juillet 2033

En ce jeudi de fête nationale, Dylan était une fois de plus émerveillé par le spectacle offert par la Mairie de Paris. Chaque année, c’était son plaisir. Il en avait vu l’évolution. Aujourd’hui il y avait toujours des centaines de milliers de spectateurs. Les cris, les oh, les ah devaient retentir à chaque explosion de lumière. La musique associée se répandait dans ses oreilles avec une clarté et une puissance mêlées qu’il n’avait jamais entendue les années précédentes. Madame la Maire, bien que vieillissante, se tenait informée des nouveautés technologiques. Elle veillait à ce que, tous les ans, il y ait une amélioration technique. Dylan était subjugué par cette musique électronique. Les détonations et les tempos étaient d’une qualité incroyable. A cet instant, comme un clin d’œil, aux liesses du siècle dernier, un « sample » de I will survive parfaitement mixé  avec l’image de l’icône du football français, enthousiasma certainement les plus âgés.

L’odeur âcre de la poudre n’était plus présente. Les pics de pollution dus aux résidus de plomb, de perchlorate, d’hydrocarbures polychlorés et de polluants en tous genres avaient eu raison des feux pyrotechniques.

Depuis 2025, nous regardions ces feux, réunis sous la Tour Eiffel, un masque 3D sur les yeux et un casque Bose capable de nous isoler de la foule. Tout était factice. Un technicien, qui avait gardé le nom d’artificier, avait enclenché une procédure sur un ordinateur quantique et le spectacle se répandait dans les masques et les casques. Aucune sonorisation n’émettait de vibration. Aucune lumière dans le ciel. Rien. Massés, nous suivions ce spectacle individuellement. Isolés en masse. Nous étions immergés. Des gerbes de lumière se dispersaient sous nos pieds, des faisceaux laser à haute intensité nous faisaient presque perdre l’équilibre, l’animation 3D nous propulsait jusqu’au sommet de la tour et nous nous sentions uniques, invincibles, dominant cette foule reconstituée par des millions de pixels. Les plus fortunés louaient des combinaisons qui, pour les grands spectacles, donnaient la sensation physique des accélérations. Les plus fous prenaient en plus des champignons hallucinogènes et ne redescendaient sur terre que quelques jours plus tard.

Bien sûr, il y eut des réfractaires, des contestataires. Les psychiatres pensaient que ce n’était pas raisonnable de mettre toujours plus de distanciation dans la société. Les épidémies successives commençaient à avoir des effets sur le genre humain. Le contact physique se raréfiait. Même les mamans prenaient une distance avec les nouveaux nés, dans la crainte, toujours plus prégnante, de transmettre un virus. Les symptômes observés chez les orphelins roumains après la chute de Ceausescu  en 1989, se retrouvaient, certes amoindris, chez des enfants nés après 2020.

Certains se privèrent de cet ersatz de spectacle. S’opposant à l’augmentation des réseaux 6G et des ondes induites sur l’humain, des feux d’artifices alternatifs, hors de prix et ne répondant pas aux normes environnementales virent le jour en l’espace de quelques mois. Sans grand succès.

La protection des masses à partir de l’individu, et vice versa, était devenue la norme. Tout était mis en œuvre dans tous les domaines pour répondre à cette exigence. Depuis des décennies les normes avaient conditionné nos vies. La perte de liberté ne nous sauta pas aux yeux. Et comme on nous disait que la perte de libertés individuelles nous donnait plus de libertés collectives, nous acceptâmes.

La technologie favorisa grandement ce changement de comportement. Elle assistait l’humain. Tout devenait plus simple. Depuis 300.000 ans le cerveau humain évoluait individuellement. La souplesse d’adaptation collective donnait une supériorité à l’homme sur les abeilles et les fourmis. Elles travaillent avec une grande sophistication, mais sont incapables de réinventer leur système social du jour au lendemain. Si les humains n’avaient pas appris à coopérer avec souplesse et en grand nombre, nos astucieux cerveaux et nos mains habiles en seraient encore à fendre des silex plutôt que des atomes d’uranium. En 2020 nous avions pratiquement arrêté la production de la planète en un mois. Pendant des semaines l’homme avait fait ce qu’il savait faire de mieux : s’adapter collectivement. Cette façon de faire était sa seule chance de survie, son intelligence.

Changer de paradigme était possible ; maintenant les peuples le savaient. Ils pouvaient peut-être s’attaquer au changement climatique.

La technologie étant trop lente à résoudre cette pandémie, nous avions accepté le confinement. Les Etats mirent en place cette méthode archaïque et efficace en quelques jours. Les homos sapiens de langue anglaise, peu habitués à jouer collectifs, prirent un retard mortifère.

Dans les années 20 Dylan approuva ce bracelet déjà en fonction pour les prisonniers de droit commun.

Quelques temps plus tard il approuva sans émoi d’autres bracelets, d’un nouveau genre. Les fichés S en furent les premiers munis, les blacks blocs, les zadistes suivirent. Ce bracelet électronique, relié à un réseau satellites GPS et programmé pour un espace de liberté, enserrait la cheville. Si vous sortiez de cet espace, si vous tentiez d’échapper aux satellites, si vous ne respectiez pas l’algorithme gérant votre peine, alors un courant électrique, au début faible, vous signalait que vous étiez en train de sortir de votre espace de liberté. Si vous insistiez, la décharge devenait terrible, si vous persistiez une explosion se déclenchait pour vous mettre hors d’état de nuire. Une grande partie de la population accepta ce procédé. La peine de mort sans jugement venait de refaire son apparition. Du moins une peine de mort auto-consentie. Retour à la caverne.

Dylan se rappelait son père, manifestant contre l’installation de compteur Linky. Il pensait que le fournisseur d’électricité, dont l’actionnaire principal était l’Etat, pourrait avoir accès à toutes ses informations privées. Il n’entrevoyait pas que l’ensemble des sociétés privées et publiques détenaient déjà toutes ses informations les plus intimes. Sa carte Vitale, sa carte bancaire, son téléphone GPS, son compte Strava récoltaient ses données physiologiques lors de sorties sportives. Il tentait de faire signer des pétitions contre ce fameux Linky avec son compte Facebook. Ils avaient déjà tout compilé. Ils savaient déjà que sa prostate fonctionnait mal, bien avant qu’il ne se décide à passer un examen. Examen qui serait consigné dans le serveur d’un laboratoire privé qui le céderait à un databroker pour 3 dollars le nom, 8 pour le numéro de sécurité sociale et 54 pour un profil complet. Ce n’était même pas un complot, la chose s’était opérée le plus naturellement du monde… libéral.

Son père reçut des publicités pour soigner sa prostate avec toutes sortes de pharmacopées délirantes. Les jours sombres, les conventions obsèques envahissaient son écran.

Aujourd’hui, en 2030, le prix des datas s’est effondré : on ne les donne plus, on les vend. C’est une ressource cotée en bourse.

Le spectacle venait de se terminer. Dylan rangea ses casques dans un boîtier rigide. Il ne fallait pas l’abîmer. Le premier était fourni gratuitement. En cas de casse, il coûtait plus de 2000 euros Il était utile pour toutes les actions de la vie et surtout pour tout ce qui était relation avec les administrations. La solution alternative était de s’en procurer un par Amazon ou autre, mais votre cerveau était alors envahi de stimulus publicitaires ciblés à partir de votre façon de vivre, de vos sentiments, de vos amours, de votre sexualité. Vous finissiez par dépenser dix fois le prix du casque.

Son téléphone vibra. Tania l’appelait. Elle voulait le retrouver. Physiquement, c’était le moment. Après des mois à échanger sur des réseaux, elle était prête à le voir. Une application avait analysé le psycho-type de Dylan. Il était en apparence compatible avec le sien.

Il arriva sur le lieu du rendez-vous. Elle était derrière la vitre d’une sorte de bar-restaurant où des robots en livrée Desigual servaient 24h/24 des plats de tous les pays, en circuits courts. C’était très… tendance.

Elle était aussi belle que sur les vidéos.

Il poussa la porte. Arrivant à un mètre d’elle, une décharge légère mais constante lui paralysa l’articulation de sa cheville gauche.

Il recula, la douleur disparut. Lui aussi.

Un geste déplacé sur son ex-compagne l’avait affligé de ce foutu bracelet.

Tania avait coché un critère de trop sur l’application :

«Pas de garçon impulsif.»

Elle ne saurait jamais pourquoi Dylan s’était enfui.

L’intimité était préservée.

Le virus éloigné.

Le risque éliminé.

Le jeu de l’amour et du hasard aussi.

 

Chapitre 21

7 avril 2020

 

Sur la chaîne.

 

Sous le casque

Faux basque

Si fantasque

Pas de trac

100 masques

 

Rêve de frasques

Hier en Irak

Une bourrasque

Vite du crack

200 masques

 

Pas de fric-frac

Être ric-rac

Pas d’arak

ils te traquent

800 masques

 

Clac, clac

Quel micmac

Clac, clac

Coller la marque

2000 masques

 

Soir chabraque

En anorak

Revoir sa baraque

Corps en vrac

10.000 masques

 

Je craque

Par Michel Arnoux, , publié le 19/05/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Chroniques virales – 16, 17, 18

Chapitre 16

2 avril 2020

Aujourd’hui, je n’écris pas.

Je rêve d’une écriture surréaliste, automatique, dadaïste. Du style, « Dieu est le plus court chemin de zéro à l’infini, dans un sens comme dans l’autre ».

Jouer au cadavre exquis. L’écriture automatique consiste à laisser le champ libre à son cerveau, notant toute pensée spontanée sur du papier avant que la logique ne s’en empare et ne la reformule.

« Le pain blanc secouera le sein oblong qui rit ».

Je vous ennuie ? N’ayez crainte, moi aussi je m’ennuie.

C’est long. Oui. Bien long. Pourtant on s’était dit que si l’on avait du temps…

On l’a. Le temps c’est long, surtout quand il est suspendu.

Je profite de ne rien faire pour écouter le bruit des touches de mon clavier. Normalement quand je vous écris mes textes, ce bruit est là, bien présent, mais je ne l’entends pas.

C’est rigolo le bruit du point ……. De temps en temps il y a le bruit d’un autre intrument. Le clic gauche de ma souris pour venir s’insérer dans la phrase précédente entre le n et le t d’intrument, le premier nt pas le nt qui termine le mot, celui-ci est correct. Non, le son du clic-clac de la souris qui me donne accès au mot intrument mal écrit pour y insérer un s. Sur-le-champ, l’instrument joue juste.

Je regarde mon clavier. La somme des possibilités est presque infinie. 26 lettres doublées par les majuscules, minuscules, et des chiffres de zéro à neuf. Les meilleurs dictionnaires de la langue française possèdent environ 90.000 mots. Avec ces mots nous avons écrit des millions de livres. Pas tous bons certes. Si la possibilité d’inventer des mots est infinie, cela nous laisse de l’espoir pour décrire ce que nous vivrons peut-être demain. Cela ne réglera pas les problèmes. Imaginer l’impensable n’est pas chose aisée.

C’est comme ce pauvre Apollinaire qui, le 17 mars 1916, est blessé à la tête par un éclat d’obus et trépané le 10 mai. Lui qui avec des combinaisons magiques de mots, écrira les plus beaux poèmes de la langue française, imaginant l’inimaginable, ne pourra jamais séduire définitivement sa muse, même avec « Poèmes à Lou ».

Il n’imaginera pas non plus mourir de la grippe espagnole. Saloperie de virus.

Je n’écris rien aujourd’hui et c’est bien de ne rien produire. Improductif. C’était un gros mot avant le confinement.

Je pense. C’est tout.

Je pense à ce Professeur Raoult et dans un demi-sommeil je pense à cette histoire.

Le vinaigre des quatre voleurs, également appelé vinaigre de Marseille fait partie de ces remèdes naturels anciens ayant été élaborés au XVème siècle dans le but de renforcer l’organisme et de lutter contre les maladies.  L’histoire raconte que chacun des quatre voleurs aurait contribué à la recette en choisissant des ingrédients qu’ils ajoutèrent à un pot de vinaigre à l’ail. Ils auraient ensuite bu ce mélange chaque jour, ce qui leur aurait permis de survivre à cette terrible épidémie de peste.

Inscrit au codex, il est encore commercialisé aujourd’hui contre les risques de contagion. Vrai !

Au moins ces quatre voleurs n’avaient pas à se soucier d’expérimentations longues et coûteuses. Ce professeur marseillais ne s’embête pas avec les normes. Avec ce qui a fait la science depuis 75 ans. La Preuve. Mais peut-être sommes-nous à un tournant. Allons-nous changer de paradigme ? Plus rien ne me surprend depuis que l’homme du pays le plus puissant du monde dit qu’il existe des « vérités alternatives ».

Ce qui m’ennuie le plus, chez le docteur Raoult, c’est son anti-parisianisme. Je suis toujours méfiant quand on stigmatise. L’inverse est vrai depuis la première guerre mondiale où les provençaux furent mis à l’index de la nation. Une grande banderole fabriquée par les supporters de l’OM en soutien au professeur me fait mauvaise impression. C’est un sentiment. Je vous l’accorde. Mais les nationalismes commencent de la même manière. La science n’a pas le temps pour ces querelles. Pasteur et Koch ont perdu un temps précieux à cause des rivalités entre la France et l’Allemagne, comme plus tard Einstein et Eddington, cette fois entre l’Angleterre et l’Allemagne. La science se fout des nations et de ses antagonismes. Elle est universelle comme les virus.

Autre chose me vient. Comme quoi quand on n’écrit pas, on pense sans mettre de forme. Le désordre s’installe dans ma tête. J’espère que le chaos ne suivra pas.

Comment se fait-il que notre Président ait employé ce vocabulaire guerrier ? N’avons-nous pas d’autres valeurs à mettre en exergue ? Il aurait pu, dû, lui le littéraire, faire appel au civisme, au dévouement du citoyen pour son pays ou pour la collectivité dans laquelle il vit.

Il aurait pu s’appuyer sur le monde associatif dont le PIB représente plus que l’agroalimentaire et l’agriculture réunis. Ce monde associatif qui connaît ce qu’est l’engagement. Souvent bénévole. Pourquoi toujours cet appel aux armes ? Mêmes factices. Nous traversons un moment difficile. Nous avons besoin à défaut de masque, de douceur, d’empathie, de solidarité dans les décisions.

Pourquoi, depuis le temps, n’avons-nous rien trouvé de mieux que de faire défiler des blindés et des avions de combat pour la fête nationale ? Quand ferons-nous défiler des militaires à pied, avec des infirmières, des pompiers, des éducateurs d’enfants trisomiques, des aides-soignantes, tout en faisant voler quelques Canadair au-dessus de Paris. On pourrait mettre aussi quelques chercheurs du CNRS sur des chars où trôneraient des labos, des mises en scènes d’études, d’expériences, ou, rêvons, des imprimantes 3D fabriquant des respirateurs en urgence. Quelques sportifs de renom venant se mêler à des éducateurs sportifs feraient tellement plaisir à tout le monde.  Une sorte de Human Pride. Ça aurait de la gueule. Quand ?

Monsieur le Président – allez on se tutoie – Manu, je suis sûr que ça te démangerait de faire ce changement. Je suis certain que tu t’éclaterais plus qu’avec ces sinistres décorés et galonnés. Vas-y tu peux le faire. Allez, appelle Beyoncé pour mettre l’ambiance dans les gradins du 14 juillet. Franchement que risques-tu ? Ce ne sera pas pire qu’avec Trump.

Ce président pourrait le faire. Lui qui aurait pu, s’il avait insisté, faire son service militaire. Il faisait partie des dernières classes avant la disparition du service militaire. Ressent-il un manque ou bien lui a-t-on donné la panoplie avec costume, les codes secrets et tuto du chef des armées ? Mais nous ne sommes pas en guerre et nous ne sommes pas des militaires. Parlez-nous avec des mots appropriés. Il y a de jolis mots dans notre langue, qui font de jolies phrases.

Paul Ricoeur. Ça vous parle Monsieur le Président ?

La question n’est pas d’accepter de mourir, mais d’accepter d’être né, de dire oui à soi-même“.

La guerre c’est autre chose.

Que c’est bon de ne rien écrire.

Juste avoir une pensée pour ma tante et se souvenir de sa joie de vivre.

 

Chapitre 17

17 mars 2020

Guillaume n’a pas d’internet, pas de télé, pas de téléphone. Il a un des métiers les plus admirés du moment, dans un monde hautement technologique.

Il a une bien belle famille. Sa femme, Jade, trois enfants. Camille, Louis et Piotr. Le soir quand ils se couchent, il ne les embrasse que rarement. Pas besoin de se toucher sans cesse pour savoir qu’un père, un mari, un enfant, une femme vous aime. Ils sont comme ça dans la famille. Des câlins par intermittence. Pas plus. Distanciation sociale.

Guillaume passe sa vie de travail dans un univers fait de chambres reliées par des couloirs éclairés jour et nuit, sans cesse. Parfois un couloir débouche devant une porte complètement sécurisée. Son badge ne lui en donne pas l’accès. C’est dans cette pièce, parait-il, que l’on sécurise notre monde.

Aujourd’hui dimanche ou mardi ? Il ne sait plus bien. Au bout de 68 jours de confinement, le cerveau commence à lui jouer des tours.

Il pense que l’on est dimanche. En se rasant il a senti une bonne odeur de croissant.

Jade a sorti les croissants du congélateur. On ne va pas chez le boulanger par ces temps. Un passage au four et la maisonnée est descendue se mettre autour du petit-déjeuner.  Les enfants sont heureux. Le confinement ne les éprouve pas trop.

Guillaume salue tout le monde d’un signe de tête, se sert un café court, et avale avec délicatesse ce croissant chaud, croustillant.

Il ne s’attarde pas et se lève pour rejoindre son travail.

Il est infirmier, il doit aujourd’hui recevoir des camarades de travail et faire des prélèvements sanguins. Il met son masque, son tablier, sa charlotte, ses sur-chaussures, ses gants et ses lunettes. Pas question de transmettre quoi que ce soit. L’étude en serait faussée et il faudrait attendre des jours pour pouvoir la refaire.

La journée sera longue et stressante. Ils sont deux avec sa collègue de travail Sylvie, qui ne sera pas de trop pour prélever 110 personnes, avec à chaque fois un remplacement complet de l’équipement de protection.

Le soir arrive. Il est 22 heures. Il s’est habillé chaudement pour sortir et rejoindre son chez-lui.

Droit les jambes tendues il sent le sol se cabrer imperceptiblement. Mais il connaît ce moment. Il l’apprécie plus que tout. Maintenant il doit serrer ses abdominaux pour contrecarrer l’inclinaison du sol. Cinq minutes plus tard le sol redevient droit. Le silence se fait.

Il entend le mécanisme de la porte principale s’ouvrir deux étages au-dessus. Un souffle d’air frais envahit les couloirs. Il respire à plein poumons. Il est dans un état de plénitude.

Le Suffren, SNLE, sous-marin nucléaire lanceur d’engins, vient de faire surface après soixante-neuf jours en isolement total.

Axel Roche, le pacha du sous-marin annonce aux cent-dix hommes d’équipage que depuis leur départ le 18 janvier une épidémie ravage la planète et qu’un confinement est imposé à la population. Ils ne pourront donc pas rejoindre leurs familles.

Le confinement se fera dans la caserne de l’Ile Longue pendant un temps indéterminé.

Guillaume remonte le col de son manteau d’officier, glisse la main dans sa poche droite, retire le mode avion de son téléphone, appelle en vidéo sa famille, prie qu’ils soient vivants.

Ils le sont.

 

Chapitre 18

20 mars 2021 (Fête des mots)

Mon père nous appela: « Lolo, Nico, Carmen venez ça va commencer ».

Il avait tout installé. Feuilles, stylos rangés sur la table du salon, comme à la communale.

Nico éclata de rire et refusa le jeu. La compétition, même avec une console de jeux, lui avait déjà coûté plusieurs écrans de télé. Par contre il prit nos téléphones et les glissa dans sa sacoche.

– Pas de triche, déclara-t-il sentencieux.

Nous allions faire la dictée de Pivot.

Chacun s’était inscrit via une application pour 5 euros. Cet argent serait directement reversé aux services de santé du pays.

Mon père était fébrile. Lui qui, durant l’épidémie, avait tenu une chronique qu’il croyait efficace et avisée, se pensait, secrètement, être un littéraire. On ne l’offusquait jamais, mais entre nous, nous l’appelions « toutous » à cause de cette faute répétitive dans ses écrits.

Bernard Pivot apparut, vieilli, mais sa diction était toujours là. Efficace.

Nous étions deux en compétition comme au bon vieux temps de nos matchs de tennis, papa et moi.

Il porta la main à son oreille droite, augmenta le son de ses appareils auditifs tout en me ressortant sa sempiternelle blague :

– La dernière fois à la dictée de Pivot, j’ai fait deux fautes. Une à dictée, l’autre à Pivot.

Elle me faisait toujours rire.

Mon père appela encore une fois Carmen. Elle déclina l’invitation, gardant une rancœur envers Pivot depuis l’affaire Gabriel Matzneff. Elle dit simplement sur un ton sarcastique :

– Le texte, c’est Matzneff ? Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

Et c’était reparti pour un tour. Elle était en mode Frida Kahlo.

Elle conclut définitivement ce monologue par un sarcastique :

– Emile Louis était un bon chauffeur de bus! Faut séparer! Faut séparer !

Mon père lâcha prise. La compétition valait bien ce repli stratégique.

Pivot démarra sa lecture dans un silence de cathédrale.

“Tel Fleming découvrant la pénicilline, Iwen jeune ingénieur en biologie moléculaire découvrit grâce à sa sérendipité, non pas un médicament pour sauver le monde, juste un principe actif qui fit oublier le virus.

Appuyé sur sa paillasse, maladroitement il renversa du coude un flacon au liquide capiteux, qu’il n’avoua jamais être une gnôle artisanale de son grand-père irlandais, d’où son prénom celte, qui valût à ce natif de Toulouse désagréments, gausseries, chinages et même sarcasmes.

Plus tard, bien plus tard, on retrouva dans des textes apocryphes un semblant de vérité sur cette découverte qui tenait de la légende. Le style coruscant de ces écrits n’en finissait pas d’éblouir les foules. Tant et si bien que la légende était devenue vérité. Irréfragable.

Heureusement que cette fameuse bouteille d’alcool n’était pas infrangible, sinon la découverte de ce pseudo antiviral serait restée confinée tel le génie de la lampe d’Aladin.

La bouteille se cassa et se déversa dans une boîte de Pétri dans laquelle était disposé de l’ARN; l’idée était d’injecter ces molécules correspondant à des protéines de coronavirus contre lequel on souhaitait immuniser le malade.”

Ici s’arrêtait la dictée pour les amateurs. Bien sûr mon père, se croyant dans l’autre catégorie, me poussa à continuer…  Pivot poursuivit :

“La gnôle et l’ARN se mélangèrent et aussitôt l’alacrité se répandit à tout le personnel du laboratoire, bien que l’odeur dégagée en soit fortement nidoreuse.

L’exhalaison mit tous ces jeunes-gens en extase. Il aurait pu y avoir une dichotomie entre les obséquieux craignant une objurgation de la direction du centre de recherches et les factieux de cet ordre établi. Non, tout le monde riait, se tapait sur les épaules, garçons et filles, sans ressentiment, et l’obduration des plus ténébreux disparue.

Même les pérégrins, d’habitude si discrets en ces temps de migrations contrôlées durement, se faisaient une joie de parler dans leur langue natale et, grâce à cet éther diffus, tous les comprenaient.

Le laboratoire baignait, du fait de cet élixir de forme hydro-alcoolique vaporisé dans toute la pièce, dans une sorte de nirvana holistique.

Iwen ne fît pas une présentation exhaustive devant l’académie des sciences et de fait ne ressentit aucune prévarication qui aurait due l’envahir en temps normal. Il déposa un brevet mondial. Le médicament sous forme de spray nasal ne coûtait que fort peu cher. Il était distribué uniquement par l’OMS lors de grandes épidémies. Les gens périssaient pareillement. Mais le rire et la bonne humeur généralisée faisaient oublier ces moments de désespoir.

Iwen ne pût jamais se marier avec son Isabelle, belle, grande, aux cheveux flavescents. Un obstacle dirimant venant de son ex-futur beau-père en était la cause : il avait perdu l’odorat et ne pouvait se résoudre à partager ces moments de liesse chimériques et, vus de l’extérieur, à vrai dire, sinoques.”

L’épreuve était terminée. Mon père était en nage. Je le retrouvais tel qu’il était vingt ans auparavant.

Le maître des mots nous accorda cinq minutes de relecture.

Puis à l’aide de l’application, nous envoyâmes la photo de nos copies.

Le retour corrigé fut instantané et nous découvrîmes le nombre de nos fautes.

Papa 18.

Moi 10.

Je vis les yeux de mon père pleins d’admiration.

Bien des années plus tard, lisant La gloire de mon père, je compris que des faits, en apparence mineurs, peuvent remplir de joie ceux que nous aimons.

Un dessin, une daube préparée avec amour, une partie d’échecs, une journée de ski avec son père, une séance de cinéma avec sa mère, le montage d’un meuble suédois avec son oncle, une partie de chasse au lièvre partagée, tous ces petits riens, pour nous, peuvent avoir de la valeur pour les autres.

Une sorte de brocante des sentiments.

Par Michel Arnoux, , publié le 11/05/2020 | Comments (0)
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Chroniques virales – 13, 14, 15

Chapitre 13

13 mai 1968

le 13 mai 1968, place Edmond Rostand, lors de la manifestation unitaire étudiants, syndicats, travailleurs, entre les places de la République et Denfert-Rochereau à Paris, Caroline de Benderm, jeune top model britannique, brandissant le drapeau du Front National de libération du Sud-Vietnam  est juchée sur les épaules de son ami peintre Jean-Jacques Lebel. Elle tient la pose. C’est un réflexe professionnel quand elle voit un objectif braqué sur elle. En ce jour les photo-reporters l’ont tous remarquée. Un seul la cadrera magnifiquement.

C’est à cet instant précis que le photographe Jean Pierre REY déclenche son Rolleiflex. Il n’a pas idée que ce cliché pris à la volée fera le tour du monde. Le tableau d’Eugène Delacroix «La liberté guidant le peuple» vient aussitôt à l’esprit.  Life magazine publiera la photo dans une double page relatant les événements de mai 68 .

Reprise par les plus grands journaux du monde, elle fera le malheur de Caroline De Benderm, aristocrate, son richissime grand-père la déshéritera après avoir vu cette photo dans Paris Match. Dans la foulée les agences de mannequins refusent de travailler avec elle, figure iconique du gauchisme. Plus tard, elle perdra ses procès pour tenter de récupérer une part du gâteau générée par cette photo.

Christian Borta est lui aussi à Paris ce 13 mai. Un mouvement de foule vient de se créer dans le cortège. Le tissu léger d’un drapeau vietnamien vient lui caresser les cheveux. Quelques secondes plus tard il ressent une violente charge sur son dos et un violent coup sur la tête. Il tend les bras par réflexe et se retrouve à terre enlaçant une jolie blonde aux cheveux courts. Elle se frotte la crâne et dans un éclat de rire lui adresse un « Sorry ».

Il la prend par la main pour la relever, ils éclatent de rire. Les CRS viennent de charger. Elle lui serre encore plus la main, elle tombe presque, il la retient. Elle ressent la puissance de ce bras.  Cette puissance et cette confiance resteront gravées en elle jusqu’à la fin de sa vie.

Ils courent, ils slaloment, pleurent à cause des gaz, rient. Ils ont vingt ans. Les flics se rapprochent, soudain la peur les gagnent, ils sont encerclés. Ils poussent une porte cochère, les casqués semblent suivre. Au fond de la cour il pousse une porte et entre dans une pièce sombre. Les bruits de bottes s’éloignent. Elle est blottie contre lui. Il la serre dans ses bras. L’exaltation poussée à son paroxysme les pousse l’un vers l’autre dans un rapport intime bref, rapide, lumineux. Unique. Sans lendemain. Tout ça n’a pas d’explication. Comment expliquer ? Ressentir suffit.

5 avril 2020 9h56

Mathilde assise derrière la vitre du bar le « Panoramic », face à l’océan gris déchaîné, au ciel gris, en est déjà à sa quatrième bière. Il n’est même pas dix heures.  Elle a 51 ans, un jour pour rire, elle est venue passer un week-end à Zuydcote. Toute sa vie elle a rêvé de découvrir les lieux des titres de films qu’elle aimera. Elle se disait que prendre un taxi à Tobrouk, déguster un café à Bagdad, passer une nuit blanche à Seattle, être Vicky Christina à Barcelone, rencontrer son amour à Hiroshima, et ne pas mourir à Venise, la ferait voyager. Trente et un ans qu’elle est à Zuydcoote à quelques encablures de Dunkerque. Ostende n’est pas si loin. Trente années à servir à l’épicerie bar tabac Keno et autres jeux. Trente années de solitude. Pas trop d’avenir, pas top de passé non plus. Juste ce qu’il faut pour espérer un peu. Pas en cinémascope.

Elle commande une cinquième bière. Elle jette un œil sur son téléphone qui vient de lui indiquer. « Vous avez un message » en surimpression sur l’affiche de Bagdad café.

5 avril 2020 9h51.

Caroline de Benderm qui n’est plus top modèle, ne s’est jamais trop écoutée tout au long de ces années. Aujourd’hui, à 75 ans, avec cette épidémie qui lui prend la tête, elle s’est décidée à appeler le 15. Le médecin régulateur l’a aussitôt dirigée vers les urgences de l’hôpital de campagne installé sur le Champs de Mars. Vu du Trocadéro, on dirait un village de playmobiles. Immense terrain de camping où les soignants sont justes, précis, admirables. Une humanité transpire derrière ces masques, la gentillesse est de mise. Après avoir été testée positive, on la fait entrer sous une tente où quatre personnes sont installées. Hommes et femmes sont mélangés. L’urgence fait tomber les tabous, femmes et hommes ne sont plus que des humains, et Caroline malgré la situation pense que cela n’est pas si mal. N’être plus « genré », s’en remettre à ce collectif, faire confiance et se dire que l’on est rien de plus que son voisin. Ces voisins de lit qui quelques semaines plus tôt avaient, sans doute, un petit ou grand pouvoir. Certains en jouaient, en jouissaient. Ici tu n’es plus qu’un nom, un prénom et un code barre sur un tube de prélèvement nasal. Tu fais confiance. Point.

Caroline, masque à oxygène sur le nez essaie de méditer en fermant les yeux. C’est son truc pour calmer l’angoisse. Un médecin entre sous la tente et dit d’une voix calme.

-Monsieur Christian Borta c’est vous ? On va vous laisser sortir. C’est tout bon pour vous.

Caroline ouvre les yeux, immensément. Le signal sonore de son cardio s’accélère inquiétant rapidement les infirmières qui l’interpellent vivement. Caroline dans un cri, hurle.

-Christian !

Christian fait un bond dans le temps, 52 ans plus tôt. La puissance de cet appel lui remémore ce hurlement d’extase jamais retrouvé pendant tant d’années.

Son cerveau se remplit d’ocytocine, cette hormone de l’attachement. Il respire tout à coup à pleins poumons, ses muscles, qu’il croyait avachis, retrouvent un tonus disparu.

Il se précipite comme un fou vers elle.

-Caroline oui, oui c’est moi, comment est-ce possible ? Je t’ai tant attendue.

-Pourquoi ne m’as­-tu pas retrouvée, ma photo était dans tous les journaux.

-J’ai été blessé par les CRS, le lendemain, dans une autre manifestation. Trois mois d’hôpital et de convalescence et à ma sortie je pensais que tu m’avais oublié. En 68 nous étions dans cette période où nous aimions sans entrave et sans lendemain. J’ai toujours dans mon portefeuille, ta photo publiée dans Paris Match.

Les mains s’effleurent puis se serrent. Elle sent la même puissance. Tout est là. Conservé. Intact.

9h56  Zuydcote

Mathilde ouvre le message. C’est sa mère. Elles se voient de loin en loin. Elles s’aiment, ne se le disent pas. Il y a un secret entre elles. Pas un mensonge, non, plutôt un fantôme. Le manque est omniprésent dans sa vie. Les bières n’y font rien.

Elle lit le message.

« J’ai retrouvé ton père, il est à côté de moi»

Le soleil se fait plus légitime à cette heure. Elle plisse ses yeux comme enfant devant le tableau « impression soleil levant », la main droite dans celle de sa mère, la gauche ressent enfin un effleurement. En sortant du musée Marmottant, ils iront tous trois boire un chocolat chaud et papa m’offrira un tour de poney au parc Ranelagh.

La mer se calme, un soleil gris vert pointe comme un espoir. Une larme transperce la mousse fine de la blonde Duvel. Imbuvable comme toujours.

 

Chapitre 14

Aujourd’hui

Pour être tout de suite clair sur la date, et pour vous éviter de faire de l’humour à deux balles, je vous annonce la fin du confinement pour demain. C’est fait.

Plus sérieusement. J’ai le cerveau en surchauffe. Que de questionnements sans réponse. Vous avez des réponses ? Gardez-les !

Alors cette chloroquine ? Je pense que comme il n’y a plus de match de foot, on est tous passés de sélectionneur à épidémiologiste.

Et les masques. Putain les masques ! Ça va être du grand spectacle cet été sur les plages. Les strings aux chevilles, cause qu’on a pris les élastiques pour les masques.

Et ces Héros. De partout, il y en a de partout. De l’urgentiste à la manipulatrice radio en passant par l’infirmière, que des héros je vous dis. Et même Kadidja qui nettoie les chariots de supermarchés. Une hérote. Oui j’invente un féminin car vous avez déjà oublié Me Too. Normalement on dit héroïne, mais c’est toujours héroïne d’un mec, vous avez le choix entre Flaubert et Balzac. Alors mon hérote Kadidja je te dis…  profite. Un jour, tu comprendras Andy Wharol avant de retomber dans l’oubli.

Et ces flics ! Ils ne sont pas en reste. Il y a longtemps, on les haïssait au métro Charonne, après les attentats du Bataclan on les embrassait, pendant les gilets jaunes, on ne les voyait pas, enfin on les devinait derrière leur masque, à cause des lacrymo, et maintenant voilà t’il pas que eux aussi sont au Parthénon de la république, vous contrôlant sans masque, sans matraque. Et parfois pour distraire les enfants des cités ils donnent dans l’encadrement éducatif avec distance de sécurité, of course. Les gamins sont à 20 mètres et soignent le retour de service grâce aux flashs balls devenus inutiles en ces temps de concorde nationale.

Et ces routiers obligés de faire leurs besoins en roulant, les stations services n’ouvrent plus les toilettes. Oui monsieur, en roulant, portière ouverte, les deux pieds sur la marche, une main sur le volant. Oui monsieur, parfaitement, y a déjà des photos de radars fixes qui circulent. La bête humaine je te dis.

Et autrement les journaux télévisés c’est cool. Tous les soirs t’attends le rapporteur de la santé qui t’annonce les chiffres. Sur TF1 ils avaient pensé (sic) mettre Foucault, pas Michel, Jean Pierre, l’autre c’est sur ARTE et faire une sorte de tirage du loto. Merde, j’avais misé sur mamie.

Ceci dit, un seul sujet à la fois c’est pas mal. Tu me diras il ne se passe plus rien sur la planète. A si heureusement qu’il y a les Coréens du nord qui lancent 4 pétards par jour en mer du Japon. Et quelquefois il y a un reportage sur les réfugiés syriens qui arrivent peu nombreux à Lampedusa. Vachement instructif, ils ne demandent plus des papiers ; De toute façon, même pour nous, le papier c’est introuvable. Dès qu’ils ont du réseau, ils prennent rendez-vous sur Doctolib avec le Professeur Raoult.

Avant on disait à propos des gens des quartiers.

– Regardez comme ils veulent s’isoler.

Maintenant c’est :

– Oui ils ne veulent pas s’isoler.

Faudrait savoir.

Sur TF1 au début c’était corona, corona on dirait du Carlos dans le texte. Et puis maintenant, doucement, le midi le père Pernault il arrive à nous refourguer le bon vieux reportage sur les lavoirs de nos anciens dans le Haut-Querçy.

Tu exagères, me direz vous, le patrimoine c’est important en ces temps troublés. Bon vous l’aurez cherché.

Les lavoirs lotois, ont prospéré entre 1800 et 1950, comme dans le reste de la France. Aujourd’hui, les cancans des lavandières et l’eau savonneuse ont laissé place aux bruits d’une eau limpide. Dans le Lot, ces témoins du passé sont encore bien présents et ont été préservés. Certains lavoirs du Lot ont même leur propre spécificité avec leur dalle de pierre en forme de «V», et qui répondent au doux nom de «Lavoirs papillons»

Ca y est, vous dormez!

Le soir sur la 2, Delahousse n’écoutant… que ses questions, nous fait profiter de chanteurs que l’on croyait morts. Ils viennent avec une guitare mal accordée, un mauvais son, un gros plan sur leur pif nous chanter un arrangement de leur tube sur le mode covid. Généralement ils ne font qu’un couplet. Delahousse fait un oui de la tête comme s’il allait rentrer en transe et remettre un prix Nobel de littérature acoustique, alors qu’il fait juste oui, oui,… oui ne sachant pas comment faire pour exécuter l’ordre de son réalisateur qui lui crie dans l’oreillette  « Mais tu vas me couper cette merde oui !!!!! »

Il enchaîne, optimiste, en disant les dates des prochains concerts, et le chanteur dit que les dates sont juste un petit peu reportées et ils conseillent aux enfants de bien faire les poches des parents disparus, on ne sait jamais, il peut y avoir des billets valides pour le prochain spectacle. Ils les retrouveront avec plaisir. Et surtout qu’ils n’oublient pas d’apporter leur briquet et leur masque, on fera une soirée souvenir.

L’entretien se termine en affichant la pochette du disque qui est toujours dans les bacs. Les jeunes se demandent ce qu’est un bac. Le Deezer des vieux peut être.

Un petit passage obligé par la séquence « On pense à la planète ». Si vous avez les mains irritées par les gels alcooliques, pensez à vous les oindre simplement de beurre, bio de préférence. Et le blond de dire « Et la margarine? »

Surtout pas, surtout pas, surtout pas. Il y a de l’huile de palme et ce n’est pas bon pour nos forêts. J’ai cru qu’on allait terminer sur le dernier tango à Paris.

Voilà ,voilà, on a tout fait. Bonsoir. Météo. Sans présentatrice. C’est normal.

Ensuite les chaînes télé de pauvres ont mis un film chaque après-midi. C’est leur effort de guerre à eux. Merci, pour la Grande Vadrouille. On a bien ri. Surtout mon chat, c’était la première fois.

Le soir, j’étais dans la salle de bain, et comme je n’ai plus de pile pour mes appareils auditifs, ma femme télécommande en main, me dit :

-Je mets l’abbé Pierre.

-J’ai entendu la guêpière.

Ma femme me fixa, sourcil gauche en l’air, index en travers sur les lèvres, j’ai compris qu’elle s’interrogeait sur mon avenir et que, ce virus faisant pas mal de place en EHPAD, s’il n’était pas temps qu’elle me fasse remplir le formulaire d’entrée. Oui, ma femme est assez lisible. J’ai quelques talents d’iridologue.

Mais c’est normal. A Paris quand tu dis hiver 54 tu penses pauvres, Emmaüs, sandales.

Mais en  Provence c’est 56:

-Putain les oliviers, en 56, ils ont tous gelé. »

Chacun ses références.

 

Chapitre 15

24 avril 2020

Stéphanie, derrière son casque en plexiglass, protégée par un masque, a pris son service ce matin. Elle a ouvert sa caisse du Carrefour contact, où elle travaille 28 heures par semaine, un peu plus tôt qu’a l’habitude. A 7 heures exactement, pour accueillir les personnes de plus de 70 ans. Ne pas les mélanger est le but. Elles sont inquiètes. Toute la matinée elle a eu l’esprit occupé par son chat. Ce chat est libre comme l’air, c’est son unique compagnon, il rentre et sort sans arrêt, fait un tour dans la rue, rentre, un tour aux croquettes, ressort, inspecte le quartier, revient, canapé, toilette. Une vie de chat on ne peut plus normale. Mais depuis l’épidémie la peur qu’il disparaisse emporté par ce virus la tourmente. Elle a décidé de l’enfermer quand elle travaille. Les jours où elle est présente, il peut sortir, vagabonder comme bon lui semble. Par contre chaque fois qu’il entre, elle lui nettoie les coussinets au gel hydro-alcoolique. Un travail incessant. Mais quand on aime un animal on fait son maximum. Un jour n’ayant plus de gel, dans l’affolement elle en fabriqua avec un vieux rhum, ramené d’un voyage aux Antilles.

Dix ans après, la bouteille était presque pleine.  Les choses que tu ramènes de voyage n’ont jamais plus le même goût. En plus ce voyage avait été le dernier avec Jean-Pierre.  Elle délaya huit feuilles de gélatine et y incorpora le breuvage, doucement, pour obtenir la consistance parfaite, celle qui ne boucherait pas la buse du pschisst-pschistt. C’était parfait. Dans le quartier tout le monde a pensé que c’était la chandeleur et que les gens arrosaient copieusement leurs crêpes.

Au bout de trois jours, son minou tomba en léthargie. Son vétérinaire diagnostiqua un coma éthylique inexpliqué. Elle ne dit jamais que JP, c’est le nom de son chat, passait des heures à se lécher les pattes, consciencieusement.

A 13h15, c’était un grand moment d’accalmie, elle repensa à ce qu’elle avait entendu sur France Inter.

Le journaliste économique disait :

-La banque centrale va injecter 750 milliards dans le système financier. Il faut se souvenir que la BCE a déjà mis dans les rouages de l’économie européenne 2600 milliards de mai 2015 à décembre 2018.

Elle resta bouche bée. Sa biscotte beurrée n’arriva jamais jusqu’à sa bouche. Elle se coupa en deux et fit un plongeon matinal dans sa tasse de thé.

Elle qui en 20 ans de service dans divers supermarchés n’avait eu droit qu’à une formation de 2 jours sur  les nouvelles machines à imprimer les billets de réduction à venir sur les prochains articles, comme  les boites de thon au piment d’Espelette, dont personne ne voulait. Et que si par hasard ce thon piquant te plaisait il fallait faire 40 euros d’achat dans le magasin avant la fin du mois. Les clients, dégoûtés, les laissaient sur la caisse, dédaigneusement. Au début elle s’était dit qu’elle pouvait les récupérer pour elle, mais une fille dans un autre magasin s’était fait virer pour ça. Apparemment, c’était considéré comme du vol.

Les quatre derniers présidents lui avaient pourtant dit que la gestion d’un Etat c’était comme la gestion du budget familial. Son budget familial, elle voyait bien : quand il y avait des imprévus, elle retirait sur son livret A ou bien elle demandait à Jeanine qui était son amie de toujours et qui surtout, comme elle était à la banque, elle savait mieux qu’elle.

Mais Jeanine ne lui avait jamais dit:

– Tu veux du cash ma poulette? Combien 100 euros? 1 milliard, 2600 milliards ?

Non, Jeanine elle n’avait jamais dit ça, même quand elle fumait un pétard sous le tilleul de son jardin les soirs d’été pendant que ses frères parlaient foot tout en comparant les parfums de genépi.

Elle essuya la table inondée de thé vert et se posa cette question que tout le monde s’est posé une fois en ces termes.

– Mais d’où il sort ce pognon?

De dingue ajoute-t-on aujourd’hui.

Personne ne lui avait expliqué comment se fabrique la monnaie. Bon elle n’était pas conne. Il suffisait d’une imprimerie. Mais apparemment, en allant voir sur internet la monnaie papier n’était presque rien.

Elle apprit un mot : scripturale.

La monnaie scripturale représentait 90%. Celle qui est écrite.

Elle se dit que peut-être les 38 euros qu’elle avait dans la poche avaient une valeur. Le reste ?

Prise d’effroi elle se dit que peut-être Jeanine la banquière avait oublié de lui dire que son argent sur le livret A ce n’était qu’une écriture. Un peu comme la reconnaissance de dette qu’elle avait faite à tonton Guy.

Elle eut un doute effroyable. Et si elle voulait retirer du livret A ses 5238 euros, et si tout le monde voulait faire pareil, parce que les gens n’avait pas confiance, peut-être que Jeanine lui dirait que la banque était fermée exceptionnellement et qu’elle ne savait pas quand elle ouvrirait.

Quelqu’un tapa au plexiglass. Elle sursauta et revint dans sa vraie vie. Mais comment pouvait elle s’imaginer des trucs pareils ? Comme quoi il faut pas trop réfléchir, autrement on ne vit plus.

Mais bon, le truc de la BCE ce matin elle l’avait bien entendu. 2600 milliards. Peut-être que c’était des lignes d’écritures et qu’à la fin le Président il nous dirait qu’on s’était endetté pour la guerre contre le virus et il nous présenterait la note. 1464 euros pour chacun des européens sauf les infirmières. Là je re-rêve.

Le gars qui voulait payer ses courses avait une bonne tête et elle lui fit part de ses questionnements.

Il était brillant, il devait être chef de guichets à la banque. Il lui dit qu’en fait la BCE elle donnait pas aux Etats, elle donnait aux banques qui remettaient l’argent dans les circuits de l’économie réelle.

Il lui expliqua que ce n’était pas tout à fait vrai et que les banques mettaient une grosse partie de cette argent dans la spéculation, dans les marchés financiers à haut rendement et forcément à haut risque mais quand la méthode rapportait gros, pour échapper à l’impôt ils transféraient le tout dans des paradis fiscaux.

-Vous bossez. Ils jouent murmura t-il dans un sublime sourire qui finit par la mettre sous le charme.

Le visage de Stéphanie s’éclaira. Ben voilà, quand on lui explique, elle comprend. Cet homme était beau, lumineux, une barbe de 3 jours qui lui rappelait quelqu’un.

Il lui présenta 3 tickets restaurant et un bon d’achat du secours populaire.

Elle se ravisa. Il avait dû se faire virer de la banque.

Tout charmant qu’il était, elle lui demanda une pièce d’identité.

Son nom lui disait quelque chose : Jérome Kerviel.

Par Michel Arnoux, , publié le 05/05/2020 | Comments (0)
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Chroniques virales – 10, 11, 12

Chapitre 10

5 Avril 2020.

L’inspecteur Claude Larrie avait pris sa retraite le premier mars. Lui qui avait fait toute sa carrière à Paris dans la BRP ne supportait déjà plus ce confinement à la campagne. La Brigade de Répression du Proxénétisme ne l’avait pas habitué à rester cloîtrer. Sa jolie maison pavillonnaire possédait un jardin, mais ce n’était pas son truc, planter des légumes et les regarder pousser ne l’excitait pas. Il s’était bien dit qu’il lui faudrait un moment pour trouver ses marques. Il tablait sur six mois, un an pour mettre en place des activités. Remplir la dernière ligne droite.

Ça ne pouvait pas plus mal commencer. Sa femme et lui s’apercevaient qu’ils n’avaient pour ainsi dire jamais vécu ensemble. Elle était à la retraite, n’ayant pas eu, pas voulu, pas eu le temps de faire, d’avoir des enfants. Le temps passa, elle, infirmière de nuit aux urgences de l’hôpital Bichât, lui toujours en interventions. Le temps s’écoula ainsi rapidement Les week-end, les nuits étaient le plus souvent solitaires. Les repas froids avalés seul.

Mais dès le début le couple s’était mis d’accord pour quatre semaines de vacances par an. Ils se retrouvaient et ces quatre semaines étaient intenses en émotions. Ils rattrapaient le temps perdu et échangeaient leurs points de vue sur la politique, les faits de société, leurs lectures, leurs envies. Ils s’écoutaient. Ils n’étaient pas dans la spontanéité de l’actualité. La distanciation des événements les poussait à appréhender les choses par l’argument de la  preuve et non par un sophisme quelconque.

Peut-être que leurs activités respectives les poussaient déjà vers ce mode de fonctionnement.

Bref, ils avaient tant espéré de cette retraite. Elle et lui aimaient la culture et ils s’étaient promis qu’ils passeraient du temps dans les musées, les théâtres, les restaurants et bien sûr flâner au gré des routes, comme cette fois où il avait déconnecté le GPS. A chaque croisement il disait à « droite ou à gauche ? ». Marie éclatait de rire et disait « A gauche, non à droite » Ils avaient ri sans fin quand ils se retrouvaient dans un cul de sac, obligés de faire marche arrière pendant 2 kilomètres tellement la route était étroite. Souvent ils firent des découvertes de lieux insolites mentionnés dans aucun guide. Comme cette cascade dans l’Ain ou cette auberge au bord du lac des Tessons où ils dégustèrent de formidables cuisses de grenouilles fraîches. La persillade entre les dents ne réussit même pas à freiner l’ardeur gourmande de la sieste estivale.

S’ils ne trouvaient pas d’hôtel, ils se drapaient ensemble dans cet immense duvet blanc soyeux à deux places. La maman de Claude l’avait confectionné et offert en rigolant le jour de leur mariage. La légende familiale disait que c’était la toile d’un parachute américain et les langues bien pendues des tantes disaient à voix basses, dans des demi-sourires entendus, que pendant longtemps le facteur déposa du courrier avec le tampon « By air ».

N’y tenant plus, il prit son portable et appela le divisionnaire Paul Grad. Après le blablabla obligatoire  sur la retraite, sa femme, le confinement Claude coupa court et demanda abruptement.

– Et le boulot ?

– Rien !

– Comment rien ?

– Que dalle, avec le confinement plus rien, plus de prostitués sur le trottoir, le bois est fermé.

– Saint Denis ?

– Rien, Barbès, Saint Denis, je te dis qu’il n’y a plus rien. Même le boulevard des maréchaux, c’est dire. Chômage technique pour nous tous.

– Tu sais bien que c’est impossible. Les macs ont déjà trouvé une parade.

– Peut-être, on cherche, mais franchement le virus les a calmés.

– Mais tu sais que quand le sida a débarqué tout a continué, alors il doit y avoir un truc qui nous échappe.

– Claude, on ne va pas inventer. Je te dis que c’est à l’arrêt.

Claude pris congé de Paul. Il ne dormit pas de la nuit. Il avait passé trente ans à démanteler des réseaux de prostitution. Il avait connu les Italiens, les Corses, les Tchétchènes, les Russes. Tous rivalisaient d’ingéniosité.

Claude ne les admirait pas. Il avait trop souvent poussé des portes et vu trop de visages vitriolés, de corps mutilés, de visages édentés et des vies à la dérive où la dose se négocie à 10 passes.

Ils les détestaient. Mais quelques fois le talent de fraudeurslui fit dire que ces gars dans une autre vie, une autre éducation dans un pays différent ou simplement en paix, auraient été de brillants inventeurs.

Pour le moment il était là, assis dans son canapé, les yeux dans le vague. Il confia son désarroi à Marie. Elle l’écouta et quelques instant plus tard elle posa sur la table basse un apéritif généreux avec tout ce qu’il aimait. L’enjambant, s’asseyant sur ses genoux, face à lui, elle lui prit la tête à deux mains et dans son baiser lui murmura :  Décroche !

Il se réveilla au petit matin. Apaisé. On sonna à la porte. Il allait pour ouvrir et se rappela les mesures de confinement. Il n’ouvrit pas et demanda qui était là. Je suis le livreur. Je cherche Monsieur Lobert, c’est pour un colis.

Il lui indiqua que Monsieur Lobert habitait trois maisons plus bas à l’angle de la rue. Il le remercia et s’en alla. Quelques secondes plus tard il vaporisa de l’alcool sur le bouton de la sonnette. Ce confinement rendait dingue tout le monde. Lui qui pourtant avait investi les bouges les plus crados de Paris, où des filles faisaient de l’abatage quinze heures sur vingt-quatre. Il en avait encore l’odeur dans le nez. Il se demandait comment des hommes pouvaient y prendre du plaisir. La couleur des matelas noircis par les champignons et les sécrétions lui donnaient des hauts le cœur encore aujourd’hui.

Il se regarda piteusement utiliser son pulvérisateur hydro-alcoolique.

Il ne pouvait se résoudre. Ces hordes d’hommes en manque, ils les avaient vues. En file indienne attendant un orgasme bref à l’arrière d’une cabane de chantier. Ce virus ne les effraierait pas.

Il devait y avoir une combine. Laquelle ? Cette impasse le rendait fou. Il savait. Son instinct lui disait que la fraude était là sous son nez.  L’instinct ?

Son cerveau lui envoyait des signaux forts. La répétition de trente ans de situations avait façonné, modelé sa capacité à activer ses capteurs sensoriels. Un bruit, un visage vu deux fois dans un endroit incongru mettait en éveil son cortex préfrontal .

Il annota son attestation de déplacement. Il avait droit à une heure pour se dégourdir les jambes. Une heure à faire aboyer chaque chien de chaque maison du quartier. Un chenil, ce quartier !

Il arriva en bas de la rue. Le livreur discutait avec Monsieur Lorbet, très distingué en robe de chambre rouge jetée sur les épaules. Il avait été directeur du centre des impôts. Ses conseils avisés lors de son départ à la retraite lui avaient servi à défiscaliser ses heures supplémentaires accumulées. Il le salua de la tête. Il poussa sa sortie jusqu’au bureau de tabac et y acheta non pas des cigarettes mais quelques revues de camping-car en se disant qu’après ce merdier il se ferait bien un « gauche/droite » à travers l’Europe cette fois ci.

Sur le retour le fourgon du livreur était toujours à la même place. Le chauffeur assis au volant tapotant sur son Driver.

Commençant à longer le véhicule, imperceptiblement le fourgon se mit à bouger avec ce léger rebond tellement vu dans sa carrière. L’adrénaline submergea l’inspecteur. Il croisa le regard du livreur. Tout s’éclaira. Le livreur envoya sa main à l’intérieur de son blouson tout en fixant le flic. Trop tard. L’inspecteur expédia deux balles de 9 mm. Une à la suite.

L’hypothalamus explosa. Le centre des comportements de défenses était détruit. Accessoirement celui de la reproduction aussi. Mais dans l’instant présent cela n’avait que peu d’importance. A moins qu’il ne soit aussi étudiant en neurologie et très préoccupé d’avoir une descendance. L’enquête le dira.

La porte latérale s’ouvrit. Il vit dans le viseur son directeur des impôts détalant nu, imberbe, la peau flasque,maigre.

A l’intérieur, il y avait, apeurée, en boule, nue sur une couverture sale, une jeune noire de seize ans. Moins peut être.

Paul se confina. Et ne commanda plus rien sur internet.

D’habitude les livreurs sont toujours pressés.

Si demain le fourgon du livreur reste cinq minutes immobile devant la maison de votre voisin…

 

Chapitre 11

Dimanche 2 juin 2030.

A 18h30 précise, James Conrad dépose délicatement son mug de café insipide. Il approche ses yeux de son écran de contrôle. Les dents crissant sous la pression de sa mâchoire, les mains en prière sur son nez, les yeux immenses, imprégnés d’effroi, il ne peut retenir un râle rauque.

James Conrad est le petit fils de Charles Conrad, le troisième homme à avoir marché sur la lune et dont tout le monde a oublié l’existence. James, enfant, appréciait ses histoires épiques. C’était son héros. Il voulait toujours en savoir plus et son grand père ne se faisait pas prier pour lui fournir les moindres détails de ses aventures spatiales. Il en avait retenu, va savoir pourquoi, que son grand père était le plus petit des 12 astronautes à avoir foulé le sol lunaire et que le confinement ne le gênait pas trop.

Comme lui il aimait le golf, le ski nautique, toutes les activités de plein air. Il avait fait sienne la devise de papy Charles. «Si tu ne peux être bon, soit bronzé»

Pour sa part il avait bien essayé de se mettre dans ses pas. Il passa brillamment une multitude de diplômes en aéronautique, en physique, pour finir docteur en astronomie à la NASA. Son rêve d’être astronaute disparut. La sélection était devenue impitoyable. Aujourd’hui il était la référence mondiale dans son domaine : les éruptions solaires.

Ce qu’il voyait sur l’écran était la pire des choses qui pouvez advenir.

Depuis la pandémie de 2020 et en lien avec le réchauffement climatique les virus et bactéries se développaient à grande vitesse. Les grands patrons des GAFA qui avaient survécus à l’instar d’Elon Musk, que l’on prenait maintenant pour un illuminé, avaient construit des villes isolées, sous une sorte de bulle où l’air respiré n’était pas celui du commun des mortels. Ils s’y sentaient en sécurité. James pensait souvent à ces magnas de l’internet confinés définitivement. Cela lui faisait penser à Globalia, ce livre présenté par sa sa femme française, lors d’un club de lecture.

Les biologistes et scientifiques avaient eu 2 ans de répit pour mettre au point des systèmes d’alertes. La Corée du sud avait expérimenté, lors de l’épisode de 2020, des techniques de confinement ciblées sur les individus. C’était devenu le standard mondial en matière de confinement. Ainsi l’activité économique était très peu impacté. Tout était basé sur les réseaux et leurs fantastiques vitesses. Nous étions rapidement passé à la 6G rendue possible par l’installation massive d’ordinateurs et de serveurs quantiques. Les liaisons satellitaires assuraient un maillage efficace de la planète dès que des réseaux terrestres tombaient en panne.

Dix secondes après 18h30, James su que tout cela serait détruit en 18 secondes. Les calculateurs donnaient tous quatre jours à l’humanité avant que la catastrophe n’arrive.

Les quatre gigantesques tâches à la surface du disque rouge et jaune allaient se transformer en éruption. Elle ne serait pas assez puissante pour exterminer l’espèce. Non ils survivraient. Mais trois mois plus tard ils seraient revenus à l’âge de pierre.

James savait déjà les mots qu’il emploierait devant les milliards de téléspectateurs au travers des chaînes info qui le solliciteraient, lui, le spécialiste des phénomènes éruptifs.

A 8h30 le lendemain matin il prit place devant 300 journalistes dans le grand hall de la NASA.

Le silence se fit. Instantanément.

Il commença. Gravement.

-Les hommes au cours des âges ont subi sans s’en rendre compte des milliards d’éruptions solaires. Les aurores boréales ont fasciné nos ancêtres vivant sur la banquise. Cela n’avait pas d’autres effets que de faire naître divinités et croyances dans les esprits.

En 1859 on vit une aurore due à une éruption massive du soleil. Ces bouffées de particules traversant la magnétosphère de notre planète émettent des champs magnétiques. Ce jour-là, à Panama, on pouvait lire son journal à minuit. Ce qui rendit la chose plus impressionnante encore est que le réseau télégraphique en développement fut détruit. Le monde continua. Les journaux de l’époque  relatèrent ce fait comme une curiosité scientifique.

Le 13 mars 1989 le phénomène entraîna l’effondrement d’une partie du réseau électrique du Québec et des perturbations radio sur l’ensemble de la planète.

Nos équipes ont alerté sans relâche les gouvernements des pays développés pour sécuriser nos réseaux de communications et électriques. Des moyens techniques existaient. Ils étaient chers et la plupart des pays industrialisés n’ont rien fait.

L’impact de cette éruption, détectée il y a maintenant 14 heures, se produira dans 4 jours, le jeudi 6 juin 2030 à 19h36 GMT.

James avala sa salive et reprit.

– L’ensemble de nos réseaux va être endommagé, la plupart détruits. Les premiers touchés seront nos 44 astronautes dans l’ISS Max. Sachant qu’il faut 5 jours pour rejoindre la station… James marqua une pause par décence et compassion envers eux.

Nos satellites des réseaux GPS, qu’ils soient russes, américains ou européens seront mis hors d’usage et plus aucun avion, bateau ni voiture connectée ne circuleront. Idem pour internet et la téléphonie.

Les réseaux terrestres d’électricité seront pulvérisés. Quelques minutes plus tard, les stations de pompage seront à l’arrêt. L’eau deviendra une denrée rare.

L’industrie s’arrêtera instantanément. Les centrales nucléaires ne pourront plus refroidir leur cœur. Ils rentreront en fusion.

Le docteur baissa la tête et dit sur un ton blanc.

-Des questions ?

Habituellement on aurait entendu un brouhaha de questionnement. Là, le silence s’imposa. Terrifiant. Seul au fond de l’immense hangar, la grande porte coulissante entrouverte sur la vision des pas de tirs, gloires de notre espèce toute puissante, émettait un léger cliquetis dû aux vents chauds remontant en rafales des Keys jusqu’à Houston.

Une journaliste avec son micro marqué NHK était incapable d’analyser ce qu’elle venait d’entendre, son cerveau ne pouvant admettre l’indicible. Son cerveau essaya de créer du sens en formulant cette question :

-Docteur qu’en sera t-il du suivi des pandémies ?

Le docteur ne répondit pas et regarda la foule de journalistes courir vers la sortie. Ils levèrent les yeux en essayant de fixer le soleil.

Ils n’aperçurent jamais le mannequin d’Elon Musk assis confortablement dans sa Tesla Roadster  couleur cerise, tourner en orbite solaire depuis 2018 à la vitesse de 121600km/h. Sans un bruit. En tant que satellite il porte le numéro 2018-017A. Il passera près de notre planète, parfois, pendant 10 000 ans avant de s’écraser sur Terre ou sur Vénus.

Dans la boite à gant un exemplaire du livre «Le guide du voyageur galactique» est rangé dans une serviette sur laquelle est écrit un des leitmotiv du guide.

«Don’t panic»

* Tout est vrai sauf la date et l’heure.

 

Chapitre 12

28 mars 2020

Jean-Marie Gouriot, l’inventeur des brèves de comptoir, n’avait pas le moral. Ce matin, le mal de tête tenace qui l’avait tenu éveillé maintes fois durant la nuit à cause des deux whisky glace pris trop rapidement à l’annonce des quinze jours de  semi -iberté supplémentaires, persistait.

La mort de cette gamine de seize ans l’avait retourné.

Morose il se servit un grand café. Tant qu’il en restait, il en buvait. Ayant décidé de ne plus aller en ville se réapprovisionner, ce serait tisane et quand il n’y aurait plus de sachets, il se tournerait vers le bocal à moitié entamé de chicorée acheté au retour d’un voyage dans le Nord.

L’odeur de son arabica lui fit se remémorer ses années de comptoir. Le zinc, c’était sa vie. Non qu’il fût alcoolique, bien que sa femme en eût toujours douté, mais il avait passé sa vie à écouter les réflexions des habitués. Des sentencieuses, des définitives, des politiques, des sexuelles, sur le travail, sur le couple, des monstrueuses que la syntaxe parfaite rendait glorieuses. C’était son travail d’en faire des brèves de comptoir. La perspective de quinze jours supplémentaires de chômage technique ne l’emballait pas. Pas pour l’argent. Simplement retrouver l’odeur du bar qui disparaissait chaque année. Elle persistait difficilement. La fragrance si particulière du faux cuir des banquettes rouges, à l’empyreume du mou de café mêlé aux arômes du petit blanc du matin, ne survivait que grâce au remugle des fumées froides de cigarillos mal éteints en terrasse.

Il se remémorait ses années passées, où il attrapait prestement son carnet dans la poche intérieure de sa veste en velours côtelé, les empiècements aux coudes glacés par ces heures accoudés au comptoir.

Le carnet s’ouvrait toujours à la bonne page grâce à un système ingénieux que lui avait donné un ami imprimeur. La brève, elle te vient aux oreilles que si tu les tends. Elles peuvent se cacher à l’autre bout du comptoir et couvertes par la vapeur du percolateur en train de réchauffer l’eau du thé, elles explosent. Définitives.

-Quand tu as une vie de con, faut surtout pas être intelligent ; tu souffres plus.

Les réflexions sur le couple c’est surtout à l’apéro du soir, retardant le retour au bercail.

-Ma femme peut pas me quitter, je suis jamais là!

-T’ouvres le journal, ils parlent que des femmes battues, imagine la bonne femme qui prend une rouste et après elle épluche les patates sur sa photo..

-Mon mari m’a tellement trompée que je ne suis pas sûr d’être la mère de mes enfants.

-Je suis resté amoureux de la même femme durant 49 ans. Si mon épouse le savait, elle me tuerait.

Celles sur la vie sexuelle s’entendent le matin juste après le café calva de 6h30. Il faut être à l’affût tant on peut les confondre avec un soupir. Nuits de frustrations trouvant enfin un défouloir.

-Le spermatozoïde, s’il savait qu’il allait faire un gosse, peut-être qu’il irait pas.

-Ma femme dit que la sodomie c’est que sous péridurale.

L’apéro de midi c’est la politique et la religion.

-L’actualité passe tellement vite de nos jours, si tu vas te chercher une bière au frigo tu rates une guerre!

-Les paumés, on devrait les parachuter en plein désert, ils seraient paumés pour quelque chose.

-Vaut mieux pas être croyant et que Dieu existe plutôt que d’être croyant et que Dieu existe pas.

-Les machines ont remplacé ceux qui travaillent, mais un jour elles remplaceront aussi ceux qui ne font rien.

-Les esclaves au moins, ils avaient du boulot.

Les pauvres, quand ils sont à l’hôtel, ils font leur lit.

-Au début le chômage, c’était bien, mais maintenant on est trop.

Maintenant c’est à moi, le pseudo écrivain de prendre le relais de Jean Marie Gourio et d’inventer des brèves de comptoir. Confiné, sa ressource a disparu mais moi, je ne peux pas m’en passer. Dieu que c’est difficile. Je me concentre, écaille un œuf, me sert un rosé frais, allume une papier maïs, pour me mettre en situation. Aussitôt je les vois, je les entends. Ils rentrent, ils sortent, ils en disent une toutes les 30 secondes…Un feu d’artifice de bons mots. La brève est à l’humour ce que la mise en bouche est à la cuisine. Une promesse.

-Ils vont remplacer l’obélisque par une grande seringue, avec des noms gravés dessus.

-Il paraît que le virus n’attaque que les vieux. Le président a déjà l’antidote.

-Avec ma femme au bout d’une semaine, on a essayé l’apéro whatsapp. Chacun dans sa chambre.

-Ma femme a peur d’être intubée. Mourir sans parler ça la terrifie.

-Michel Siffre au bout d’une semaine, il ne savait plus quel jour on était. Moi si, ma femme passe l’aspirateur le samedi à 7h.

-J’ai découvert les circuits courts. Je bois chez moi.

-Mon mari, je pensais qu’il boirait moins. Il mange plus de cacahuètes, c’est tout.

-La nuit y a plus un bruit dans la rue. Quand tu pètes, tu fais aboyer les chiens du quartier.

-L’homme s’habitue vite. Quinze jours sans la voir, j’ai oublié que j’avais une belle mère.

-Avec mon mari on faisait les clubs échangistes. Depuis on échange des mots d’amour.

-J’avais jamais fait gaffe qu’il y avait un JT à 20h. Le bar ferme trop tard.

-C’est les jeunes qui refilent la maladie. Mon mari s’est barré avec une de 22 ans. Qu’il crève!

-Si c’est par la bouche que ça passe, pourquoi les gynécologues, ils donnent pas leurs masques.

-Ils ont dit qu’il fallait se protéger. On a ressorti les préservatifs. On a failli s’étouffer.

-Prenez des nouvelles des aînés ! On a découvert qu’on était vieux, nos nièces nous ont appelés deux fois au téléphone.

-A Cannes ils ont mis les SDF dans le palais des festivals. C’est quand t’as pas de vélodrome.

-Tous les jours, t’apprends qu’il y a 400 morts. Au bistrot c’était un par mois. Comme quoi l’alcool…

-Déjà qu’ils nous ont refilé le virus, en plus on mange du riz tout les jours.

-Après on fera comme avant, on enverra les enfants vendre des timbres.

-Il parait que les enfants sont porteurs. Ça va calmer les pédophiles.

-J’ai découvert que j’avais un meilleur contact avec mon chien qu’avec mes enfants. Au bout d’une semaine, ils me mordent.

-Ce matin, avec ma barbe d’une semaine, ma femme m’a dit que je ressemblais à Bruce Willis. Elle a juste envie que quelqu’un la sorte de ce merdier.

-Ils ont dit qu’il fallait éternuer dans son coude. Ma femme n’a pas aimé.

-Au moins les gilets jaunes, ils n’ont jamais bloqué les bistrots.

-Ma femme pense avoir un amant. Elle n’a plus l’habitude que je lui fasse l’amour à jeun.

-Il a fallu le confinement pour m’apercevoir que mes enfants je les aimais par habitude comme mes perruches.

-C’est la première fois que je me fais contrôler à 15h à jeun et à pied.

-Ils disent d’aménager un lieu convivial dans sa maison. On a fait un bar avec la télé au mur. C’est pas pareil, y a même plus de chevaux pour le tiercé sur Equidia TV.

-Le virus ne s’attaque pas aux oreilles, on le sait depuis que le Prince Charles est positif.

-On a pris 15 kilos. Ma femme a confondu pandémie et pain de mie.

Ils me manquent. Tous. Josiane, Jojo, Sébastien, Albert, Stéphane, Maryse. On a jamais été vraiment amis. Mais c’est promis, dans un mois c’est tournée générale pendant trois jours. Et il y en a bien un qui dira.

-Chin ! Encore un que les chinois n’auront pas !

Par Michel Arnoux, , publié le 27/04/2020 | Comments (0)
Dans: Chroniques | Format:

Chroniques virales – 7, 8, 9

Chapitre 7

28 mars 2021

On frappa à la porte.

Madame Jeanne, madame Jeanne, c’est Mourad !

Oui Mourad j’arrive, j’arrive.

Mourad habitait depuis des années dans le même immeuble que nous. Avant le confinement nous nous croisions. Il était poli et nous gratifiait d’un sourire enjôleur. Nous le lui rendions par un signe de tête. Nos relations s’arrêtaient là. Dans les premiers jours de la crise il avait pris soin de prendre de nos nouvelles et nous proposa ses services pour nous aider dans nos courses. Jean d’abord méfiant, approuva ce service. J’avais 73 ans et mon Jean 78. Mis à part nos articulations, nos esprits étaient clairs. Nous étions des seniors mais nous nous pensions toujours comme des adolescents. On se demandaient pourquoi les maisons de retraites diffusaient toujours des musiques surannées avec danses de salon alors que nous avions l’âge de Mike Jagger. Mystère. Notre kiff comme dit Mourad, c’est Janis Joplin et un bon « London calling » des Clash nous faisaient encore hurler dans le salon, une bière à la main.  On ne sautait plus, notre squelette ne nous autorisait que la position courbée du bassiste, un genou en l’air, une clope entre les lèvres.

« London calling, the ice age is coming, the sun is zooming in »

 

Besoin de quelques choses madame Jeanne ?

Euh oui, comment vous dire…

Oh vous, vous avez déjà fini vos pépitos.

Oui aussi, mais pas que .

Alors c’est quoi ?

Pourriez vous nous trouver de la drogue ?

…………..

Mourad se décomposa.

De la drogue ? Sérieux ?

Oui !

L’immeuble et peut être le quartier fut traversé de son rire tonitruant.

Tu déconnes Jeanne, c’est quoi ce délire ? Tu veux du LSD ?

Non juste un peu d’herbe.

Oh putain tu m’as fait peur. Tu veux fumer c’est tout.

Oui juste pour ne plus sentir nos vieux corps. Danser encore une fois comme des fous, tu comprends

OK, mais tu me promets de filmer. Promis.

Une heure plus tard on tapa à nouveau à la porte.

C’est qui ?

C’est Marie, Marie Huanna.

Que tu es bête dit-elle en ouvrant la porte.

Je vous ai mis du papier, vous avez un briquet ?

Oui, oui, merci combien vous dois-je

Rien c’est cadeau. Vous savez rouler ?

Oui Jean doit s’en souvenir. Merci tu es mignon.

Alors bonne soirée et, les jeun’s pas trop fort la musique sourit-il avec un clin d’oeil appuyé. Et surtout vous filmez !

Mourad rejoint son appartement et n’en revient pas. C’est quoi ces fous ?

Dix minutes plus tard son portable sonne.

Mourad

Oui

S’il vous plait, vous pouvez nous les rouler, Jean tremble trop.

Eh ! Uber shit c’est plus cher après 20h. J’arrive.

Une heure plus tard Jeanne et Jean avaient perdu 35 ans.

 

Quelques jours plus tard Jeanne lui porta le vieux caméscope de Jean, lui disant qu’elle ne savait pas ce qu’il y avait dessus n’ayant pu le visionner faute de lecteur et de cordons perdus. De toute façon elle pensait qu’il n’y aurait rien d’autre que deux vieux un peu stones en train de danser.

Mourad retrouva des cordons et brancha l’appareil sur sa télé.

Ces premiers mots furent :

Putain c’est chaud, comme c’est chaud. Mais c’est quoi ce truc de ouf ?

Jeanne nue sous une combinaison à fleur ne dissimulant presque rien lui faisait penser à ce documentaire sur Woodstock. Jean avait pris une position de moine bouddhiste. Elle virevoltait langoureusement autour de lui. Mourad par pudeur fit avancer la cassette. Ce fut pire.

Jeanne, complètement nue cette fois, utilisait un string comme masque NP2. Jean mimait le virus attaquant par assauts rapides ses seins découverts. Il sautait comme un cabri et elle esquivait comme un cobra.  You really got me des Kinks à fond, rendait la scène surréaliste

Mourad enveloppa son front d’une claque et se frotta la tête compulsivement.

Noooon ! C’est pas possible.

Il avança davantage la lecture. Les images accélérées laissaient entrevoir furtivement des positions improbables sur des meubles qui l’étaient tout autant. L’accélération rendait les deux J méconnaissables. Tant mieux. La lecture reprit à vitesse normale.

Il les retrouva enlacés sur le grand tapis du salon, un plaid tiré sur les cuisses. Les cendriers pleins, les verres renversés

A whiter shade of pale, rythmait leur profondes respirations.

 

Mourad en avait les larmes aux yeux. Cette vidéo il la garderait précieusement. Elle était un cadeau, pensait-il, une merveilleuse réponse aux questions qu’il se poserait, bien plus tard, sur le vieillissement.

Il savait d’ores et déjà que les corps vieillis importe peu.

Il se jura d’essayer, chaque jour, de ne jamais vieillir dans sa tête. De ne jamais adapter sa façon de penser pour être raccord au corps,

 

La vie est belle.

Jusqu’au bout.

 

Chapitre 8

24 mars 2020

Une semaine. Une semaine que je suis pigiste sur BFM business. Il y a un quart des effectifs en arrêt maladie ou absent pour garder leurs mômes. Donc me voilà embauché pour faire des piges avec un cameramen pigiste lui aussi. Pigiste c’est payé à la prestation. Donc précaire. Avec notre carte de presse on peut se balader partout. On a l’impression d’être dans un monde virtuel. Paris est vide, les autoroutes, la campagne tout est vide. Même de sens.

Nous sommes jeunes, nous apprenons vite.

Masque, lavage des mains, masque, gants, gel, tousse dans le coude, touche pas la barre du micro, lève tes mains du micro, la caméra t’y touche pas. OK. Gaffe le vieux il va éternuer, vite à genoux cagoule relevée. C’est la guerre. Laver ses mains, se déshabiller sur le palier du studio avant d’entrer, se laver à la bétadine, n’embrasser personne. En bermuda, tu check du pied en chaussette propre ta meuf. Dormir.

 

Les règles s’établissent au fur et à mesure. Elles changent en fonction des statistiques mortifères annoncées chaque jour au journal de 20 heures. Chaque soir nous devons trouver de nouvelles stratégies. Certains y passent la nuit. Le cerveau tourne en boucle. Comment sortir de ces arcanes.  Le plus simple serait de faire, comme sur la console. STOP INIT RUN

En français on dit burn out.

 

Les chefs d’entreprises, les artisans, les commerciaux se demandent comment et quand l’activité reprendra. Comment vont-ils tenir ?

Notre gouvernement et le Président dès le premier jour a dit :

« Nous ne laisserons personne au bord de la route. Quel qu’en soit le prix » En temps normal personne ne les aurait crus. En temps de crise, les croyances, quelles qu’elles soient, prennent la place à la raison. Elles sont dites pour transcender les peuples. Faire cohésion. Plus tard la raison revient et les prédicateurs laïques doivent se justifier. Les emmerdes commencent souvent à ce moment-là.

C’est pas mon problème. Leurs problèmes c’est de la matière et cette matière c’est du boulot pour moi. Une crise financière, une tempête, un tsunami, un pont qui s’écroule, une sextape ministérielle, un immeuble qui explose, des agriculteurs qui se pendent, des enfants du secours populaire que l’on sort des cités une fois pour voir la mer, tout ça c’est pareil pour moi. De la matière, du produit brut. De la came pour faire de la pub et être enfin payé.

En attendant on tourne.

8h30

Ce matin nous sommes en province dans l’appartement d’une copine qui accepte de nous recevoir pour que nous puissions relater en 3 minutes le télétravail confiné. On dirait une contrepèterie.

On cadre l’écran d’ordinateur de ma copine Emilie. Jolie. Ben quoi, elle est vraiment jolie.

Une dizaine d’employés cloués dans leur maison essaient de se connecter. Leur image portrait apparaissent les unes après les autres avec un « gloung ». Certains sont en campagne, la liaison est du style radio Londres.

Les sanglots longs des violons de l’automne… je répète les sanglots longs des violons de l’automne, blessent mon cœur d’une langueur monotone… sont remplacés par des

-Coupe ta caméra… Marc éclaire c’est tout noir, Cathy avale ton croissant, Élise fais taire ton gosse… je répète, fais taire ton gosse… c’est pas mon gosse, c’est mon mari qui chante sous la douche.

N’est pas Verlaine qui veut.

On tourne non stop. Le monteur supprimera à l’arrache comme d’habitude.

Le mode travail s’installe. Les rires nerveux du début de séance s’estompent, disparaissent. On voit les participants du moins leur visage maquillé ou rasé. On imagine les assortiments avec les dessous. D’improbables bas de survêtement /crocs kakis, un polo Armani / corsaire adidas.

Et le superbe chemisier Chanel qui sans ce virus n’aurait jamais dû s’assortir aux pantoufles si laides, si confortables, si trouées, qu’on aime tellement, qu’on jettera si les deux chats retrouvés abandonnés dans la poubelle de l’immeuble ne les dévorent pour se venger de leur maîtresse devenu exécrable à cause d’un trop long confinement et d’une pénurie de bonbons. Respiration !

On cadre en plan serré l’écran du portable

La directrice est floue, du moins son image Sa voix est rassurante. Tout en contrôlant le moniteur, j’imagine la situation dans des structures où le respect n’est pas de mise. Là où le dialogue social, l’écoute, la prise en compte du salarié n’existent pas. Dans la forme des propos, quelque chose me frappe. En quelques secondes, chacun parle à son tour, bref concis, professionnels, ils essaient de ne pas se couper la parole, si cela arrive, ils s’en excusent aussitôt. Je m’interroge. Cette entreprise fonctionne comme cela d’habitude ou bien, la liaison difficile crée-t-elle cette ambiance ? J’ose espérer que cette approche relationnelle restera gravée dans leurs mémoires. Après la crise on pourra y faire appel pour retrouver calme et sérénité si l’urgence et le stress des lendemains incertains viennent tout chambouler. Je ressens une jolie émotion. Le reportage la restituera-t-elle ? Trop court, une seule prise. Suis pas Ken Loach.

Le reportage se poursuit et la conversation des employés devient technique. On y parle de budget prévisionnel, du besoin qu’auront les collectivités lors du redémarrage, remise en cause des élections municipales, de relance de la communication, du bon bilan 2019…

Le son est parfait, on termine sur le sourire d’Emilie. Radieuse, contente de bosser, de se donner à fond, de faire en sorte que la machine monde tourne, d’apporter sa pierre et de se sentir utile.

C’est dans la boite. Je me sens utile moi aussi. Je déconne !

 

17h35 .

Le reportage vient d’être diffusé. 1minute 38 secondes. On passe direct sur la fermeture du marché Parisien.

Le CAC 40 ce matin  avait ouvert la séance à plus 5,32%, il termine à moins 6,01%.

Le THF, trading haute fréquence, fait des ravages chez les petits épargnants. Les cocus comme on les appelle dans le jargon des traders. 70% des échanges se font par ce biais dans le monde.

Une transaction est réalisée en moins de 500 microsecondes, la fréquence de passages d’ordres peut atteindre parfois 1000 exécutions par seconde. Aux Etats-Unis le temps moyen de détention d’une action est  de 22 secondes. Ça fait quoi comme impression de posséder 1000 tonnes de café ou de nickel pendant 22 secondes ? Je critique pas. J’ai moi aussi 6 pantalons et ma copine 14 paires de chaussures et son père veuf un gros SUV 6 places. On est tous dans le système.

L’homme n’a déjà plus la main sur les ventes et achats de ces valeurs. Ces ordinateurs sont sensibles au moindre frisson du marché.  Ils l’amplifient à la hausse comme à la baisse.

Tel l’effet papillon, d’un battement d’ailes dans une forêt des îles Fidji provoquant une tornade aux Bahamas, une chute ou une hausse due à une spéculation automatisée par un algorithme sur le cours d’une matière première donnera un  orphelin de plus à  Delhi, un déplacé à Pékin, un homeless dans le Milwaukee et un sans terre viendra grossir une favela de Rio. Sans un mot. Sans un cri.

En réaction chacun d’eux dans son pays reprendra à son compte l’idée de faire un mur, de trouver qu’il  est temps de chasser cette ethnie avec laquelle il vivait depuis si longtemps. Son voisin devient son ennemi. A qui d’autre pourrait-il en vouloir ?

Le marché se s’arrête pas. Il saute les murs.

 

Affalé sur le canapé, j’essaie de relier ces deux informations.

D’un coté, des petites mains expertes ayant une profonde connaissance du territoire au fin fond d’un petit département français, essayant de faire de l’insertion, d’être au plus près de l’humain, des préoccupations des entreprises, des collectivités et de l’autre ces mathématiques appliquées sur les plus performantes machines numériques sans états d’âme, sans amis, sans éthique. Au service de gens sans visage comme disait l’autre.

J’essaie de les relier, mais ce sont deux mondes qui ne se rencontrent pas.

Ma mère résume ce monde très bien. Sans le vouloir.

Elle sert d’extra, le soir tard, pour des cocktails de fin d’assemblée générale de grands groupes planétaires. Un jour, ne tenant plus d’une cystite terrible, elle avait croisé, tu sais le PDG qui s’est échappé du Japon. Il sortait des toilettes. Un bel homme. Distingué.

Mondes parallèles.

Game over.

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Chapitre 9

3 juin 2021

Depuis des années à la même place. Siège 28. En première classe. Le TGV m’emmène comme chaque jeudi chez moi à Bordeaux. Précisément au Cap Ferret. Bercé par l’imperceptible dodelinement du wagon, je repense à ma vie. Je me remémore mes débuts, entrant, encore acnéique, dans une imprimerie parisienne. Tireur de plans à mes début. L’entreprise se diversifie dans les années 80, aussi je me retrouve deux fois par mois à Genève assistant aux séances photos du magazine Lui.

Mon travail consiste à faire le lien entre la conception et la fabrication et aussi trouver des débouchés, autres, au cas où le marché du charme se retournerait.

Je ne confonds jamais le travail et l’amusement. L’amusement des autres c’est aussi mon travail. Mon outil pour que les bons à tirer soient passés. Je côtoie des créatures de rêve dans les bars branchés de la ville. Mon quartier général est au 6eme étage du Four Seasons. Le roof top se décline en restaurant avec vue sur le lac. L’Izumi me sert de cantine. J’y invite les passeurs d’ordres et je ne manque jamais de garnir la table d’une poignées de mannequins de toutes nationalités.

Le contrôleur me réveille alors que j’étais en train de passer à table. Je montre mon billet et repart avec gourmandise dans mes songes helvètes.

Me revient à l’esprit cette cuisine fusion. La salade du chef Mitsuru Tsukara, respire la simplicité. Tronçon de homard, pousses d’épinard, huile de truffe au yuzu. Parfois il opère une variante avec un foie gras sauce terrivaki et truffe en fines lamelles. J’accompagne ces mets avec un saké Suzubié servi, j’y tiens, à 22 degrés. Jamais dans un verre. J’apprécie par dessus tout, le velours du breuvage chaud glissant sur la fine porcelaine froide du Hirezake.

La conversation à laquelle je ne prends que fort peu part, dérive toujours sur d’autres sujets. L’impression, le grammage du papier, la calligraphie n’importe plus. Le mélange mannequins, Dom Perignon, saké échauffe les sens. Cocktail parfait pour être en position de force lors des négociations du lendemain. Vers minuit tout ce beau monde finit au Bypass, le club très privé de l’hôtel. Moi, je me couche avec Mile Davis. Quelquefois une fille m’accompagne. Jamais de française ni d’anglaise. Quand tu es commercial bilingue, tu as juste l’impression de continuer de bosser. Je ne confonds jamais travail et amusement.

Cela dure quelques années. Je suis maintenant actionnaire de la boite. Le magazine de charme fait place à la location de vidéo porno. Je m’adapte. Pendant toutes ces années, je me suis fait un sérieux carnet d’adresses. Mannequins et photographes évoluent aussi dans le monde du luxe. Par l’entremise de l’une d’elle, Sophia, je me fais connaître des annonceurs. Paris, capitale du luxe, redevient mon port d’attache. Après quelques hésitations, le marché du parfum s’ouvre à nous. L’édition papier demande énormément d’encarts publicitaires. Certains doivent être parfumés. Nos techniciens adaptent les machines et bientôt nous sommes les seuls à proposer ce produit. Jackpot.

Pour ma part, ma vie se partage entre l’atelier de fabrication et mes rendez-vous chez Chanel, Dior,  Lancôme… je croise le même style de personnes qu’à Genève. Elles ne vieillissent pas. Ni moi me semblait-il. Le Baron avenue Marceau, Les Bains Douches, Le Palace sont mes adresses de nuit. J’y fait… comment dit-on aujourd’hui ? Du coworking. Oui, voilà du coworking. Vous me faites rire avec vos inventions.

Ma voisine de voyage revient s’asseoir. Elle s’excuse de m’avoir frôlé. Pas grave, elle vient de m’extirper de ces années de fêtes, d’alcools, et d’excès en tous genres. Mon Dieu mais quelle vie ! La vraie vie ?

 

La boite traverse toute les crises. Le crack de 87, celui de 2000, les attentats du 11 septembre, les subprimes, les tsunamis, les attentats parisiens, les gilets jaunes. Elle a tout supporté. Chaque fois elle repart. On s’adapte, on a pour nous que le marché du luxe redémarre chaque fois plus vite et plus fort encore. Il y a une frénésie des gens à acheter après les crises. La crise nous fait approcher la mort. Alors on se rassure avec le luxe gadget.

Le luxe gadget c’est le parfum, les foulards, bref les produits dérivés du vrai luxe, celui qui fait croire aux gens qu’ils font un peu parti de l’élite car ils pensent avoir un truc en commun avec elle. Et c’est là que les publicitaires arrivent. Aujourd’hui les psychologues sont embauchés en masse par les agences publicitaires. Très peu vont dans le médico-social. Ils travaillent avec des outils qui s’appellent réactance psychologique, effet de familiarité, effet d’amorçage et j’en passe. Et ce ne sont que les stratagèmes les plus courants, les plus anciens pour vous appâter.

Maintenant vous leur donnez Le Graal : vos datas.  Il savent combien de fois vous venez chez Séphora, connaissent votre date de naissance, nom, prénom, adresse, téléphone grâce à votre carte de fidélité. Ils peuvent faire une corrélation avec la carte des gens de votre famille et ainsi vous rappelez que c’est bientôt l’anniversaire de votre tante et qu’à cette occasion vous aurez 5% de réduction pour 100 euros d’achats.

Je me dis que je suis de la vielle école. Mon Mac et mon Iphone 14 me servent surtout à regarder Netflix, jouer à candy crush et aussi à regarder en replay l’étape du Giro, le soir dans mon hôtel.

Pas un devis sous excel, toujours à la main. Au bureau les filles de 30 ans me charrient. Je m’en fous. Je m’adapte avec un stylo et un papier. Un prix c’est un prix. La signature en bas à droite m’engage. Les gens le savent et me font confiance depuis 43 ans.

Je regarde le paysage défiler le front collé à la vitre et pense qu’avec cette pandémie, cette fois il faut vraiment me recycler. Pour la première fois j’appréhende le temps qui passe. Ne serait-ce pas le combat de trop ?

Mes parts dans la boite, sont vendues depuis bien longtemps. Je suis juste employé pour ma connaissance du milieu, mon expertise, mon carnet d’adresses et ma capacité à faire rentrer du cash. Pour le reste, mon charme a toujours comblé mes lacunes.

La pandémie a redistribué les cartes. Le luxe est mis à l’index. Les gens se trouvent d’autres centres d’intérêts. Les biotechnologies ont le vent en poupe. Plus personne ne veut abuser de la planète. Chacun se sent coupable des outrages qui lui sont faits. Des affiches recyclables fleurissent à travers la capitale. Une forêt décapitée, massacrée par des bûcherons brésiliens nous interpelle désespérément avec ce slogan.

« Seulement eux ? Me too ! »

La population commence à comprendre qu’il faut faire des choix individuels pour le bien commun. Il faut absolument préserver nos ressources. La mode et la publicité sont régulièrement attaquées. Certains parlent de l’interdire.

Mes jeunes employeurs qui pour me présenter donnent du « Max notre plus fidèle collaborateur ». (Collaborateur ! Les mots n’ont pas la même valeur selon les époques), ont des idées de diversifications. Il me suggèrent d’aller voir la semaine prochaine cette nouvelle usine de suppositoires permettant de contrôler tout un tas de paramètres physiologiques en l’espace de 15 minutes. Connecté en Bluetooth avec son téléphone, celui-ci envoie les informations intimes vers un laboratoire d’analyses automatisé qui, depuis Djakarta, te fournit dès le lendemain matin via ton enceinte connectée des conseils d’activités sportives, nutritionnelles et surtout tes données physiologiques.

-Et… ? dis je

Soupir de ma part.

– Le business plan c’est quoi ?

  • Le truc, tu vas rire, c’est de parfumer l’emballage du suppositoire et d’y mettre la marque du parfum dessus. Si la fragrance te plaît tu scannes le QR code, ta carte bancaire incorporée dans ton téléphone est débitée, le parfum est livré sous 6h par un drone. C’est génial, de la balle mon pote, hurlent-ils de concert.

 

Le TGV arrive en gare de Bordeaux. J’aide une jolie rousse à descendre ses bagages. Elle me sourit plus longuement qu’un merci nécessaire.

Un frisson au bas des reins m’extirpe de cette torpeur ferroviaire. Le sang circule à nouveau. Puissamment, comme si ce qui lui restait à vivre prenait plus d’importance en cet instant.

J’accélère le pas, la rattrape et lui glisse à l’oreille.

– Et si nous allions à Genève déguster un saké chaud.

– Des huîtres à Arcachon feront l’affaire dit-elle sans se tourner, masquant ses joues empourprées.

Pour la première fois, il décida de se retirer définitivement des affaires.

Il n’allait tout de même pas finir sa vie dans un monde de trous du cul.

Par Michel Arnoux, , publié le 21/04/2020 | Comments (0)
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