Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Poésies de Gratiant, paroles de Césaire chez HC Editions

Gilbert Gratiant (1895-1985), né en Martinique, blessé lors de la première guerre mondiale, est passé par la khâgne de Louis-le-Grand avant d’obtenir l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Schœlcher, en 1923, il eut comme élèves Césaire, Damas, Sainville… et fut l’un des fondateurs de la revue Lucioles (avec Octave Mannoni et Raymond Burgard). De retour en Métropole dès 1928, d’abord à Montpellier puis à Paris, il figura parmi les rédacteurs du premier numéro L’Etudiant noir (1935). En 1956, il participait au 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs. Communiste jusqu’à la fin, il donna cette même année un article à Justice dénonçant la démission de Césaire du PCF. En 1960, il adhérait au Front antillo-guyanais pour l’autonomie. En 1963, il récoltait des fonds pour les emprisonnés de l’OJAM, comme il l’avait fait en 1948 pour les 16 de Basse-Pointe….

C’est néanmoins comme poète qu’il restera dans les mémoires. Poète créole d’abord, grâce à Fab’Compè Zicaque publié pour la première fois en 1950 et qui fit l’objet de plusieurs rééditions. Mais encore, ce qui est moins connu, comme l’auteur de très nombreux poèmes en français, souvent fidèles à la versification classique, restés pour la plupart inédits jusqu’à leur publication en 2017 en un fort volume de presque 600 pages, L’Île parle.

C’est que, professeur dès 1940 au prestigieux lycée parisien Claude-Bernard, il a toujours regardé de loin la mouvance négriste. Dans son article à l’Etudiant noir, significativement intitulé « Mulâtres… pour le bien et le mal », il écrivait : « … reconnaissant ce qui subsiste en moi d’âme nègre […] j’ai autant de plénitude dans ma joie à me sentir mulâtre martiniquais ou tout bonnement français en Vendômois » (où il enseigna avant l’agrégation).

On peut dire de lui qu’il fut à cheval entre les deux cultures. S’il ne reniait pas son ascendance nègre – ainsi, écrivait-il dans le poème « Barbare » retenu dans l’anthologie Poètes d’expression française publiée par Damas (1947) : « … Il me souvient bien qu’une moitié asservie de moi-même / A mâché son chagrin dans les cales obscures / Des négriers fuyant les corsaires en course… » –, c’est bien le communiste français qui évoque le « Mineur de choc des Dombetz et des Galles endiamantées » dans le poème « Litanie sauvage ».

Il y a des poèmes galants, comme celui-ci intitulé « Complainte de l’unique » : « Voyez comment le bras à l’épaule s’attache : / Passez vos mains parmi les cent bouclettes vagues / Où la nuque et l’oreille, en rougissant se cachent ».

Des poèmes de circonstance, comme celui en mémoire d’un dévoué docteur martiniquais : « Le grand frère sans le sou / Qui pourtant mettait dans la main / De la femme très misérable / Le pauvre argent du sauvetage » (« Le bon docteur Suffrin »).

Les Antilles sont partout présentes dans la première partie du recueil, « Poésies créoles en français » où se trouve reproduit le poème précédent. Suivent les « Poèmes de sympathie » (dont « Litanie sauvage »), les tableaux regroupés dans « Ma France provinciale », des « Poèmes romanesques » (dont la « Complainte de l’unique »), puis « Poèmes politiques », « Poèmes de la fantaisie », « Bestiaire », et pour finir quelques poèmes en créole, tirés ou non de Fab’Compè Zicaque, accompagnés de leur traduction française. Des poèmes pittoresques à l’instar de celui consacré aux taxis-pays (« … Chaque ni an grappe moune alentou-ï / Con mouche-à-miel assou succ-döge […] Piss tout moune lé palé ensen-m / Crié-a ka tchoué palé-a… ») qui s’étend sur plus de vingt pages !

La plupart des poèmes en français, en général non datés, ont été découverts après la mort du poète par sa fille Isabelle Gratiant qui les a sélectionnés et répartis dans les différentes sections de L’île parle. L’ouvrage est complété par la biographie de l’auteur en forme de chronologie et une brève présentation de l’homme et du poète par Jean-Louis Joubert, spécialiste ès littératures francophones. Quelques notes signées soit de Gilbert Gratiant lui-même (N.D.A.), soit d’Isabelle Gratiant (N.D.I.) apportent quelques éclaircissements, sans que l’ouvrage puisse pour autant passer pour une édition savante.

Gilbert Gratiant, L’Île parle – Poèmes inédits – Un demi-siècle en poésie (années 1931-1980), éd. établie par Isabelle Gratiant, Paris, HC-Editions, 2017, 560 p., 24,50 €.

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Le livre d’Entretiens de la journaliste MariJosé Alie avec Aimé Césaire est adroitement construit autour d’un épisode central, la retraite de Césaire en tant que maire de Fort-de-France, en 2001, après cinquante-six ans de règne. Agréablement écrit, il fait ressortir la ligne directrice de la politique martiniquaise de Césaire que les louvoiements successifs avaient pu obscurcir. Si l’idéal à atteindre est bien celui d’un peuple martiniquais entièrement maître de son destin, « il faut faire mûrir cette idée dans le peuple, ne rien lui imposer ; quand l’heure viendra, le peuple saura », déclarait-il en 1965. Quelque vingt ans plus tard, revenant sur cette question alors que la population comorienne de l’île d’Anjouan venait de réclamer (vainement) son retour dans le giron de la France, il renchérissait : « On ne peut rien faire sans l’aval du peuple, car ce qui peut arriver de pire, c’est qu’à un moment crucial, il vous désavoue ».

En des termes plus lyriques, dans Ferrement (1960), cela s’énonce ainsi :

« Mon peuple / quand / hors de jours étrangers / germeras-tu une tête bien tienne sur tes épaules renouées / et ta parole […] quand / quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre / au carnaval des autres »

Même si cet extrait du poème « Hors des jours étrangers » est reproduit dans le livre, même si le Cahier d’un retour au pays natal y est cité à plusieurs reprises, ce n’est pas le poète qui intéresse M. Alie mais bien l’homme politique, le député fustigeant les ministres de la République accusés de ne pas tenir leurs promesses envers l’outre-mer et plus encore le maire de Fort-de-France à l’écoute de son peuple, lequel le lui rendra presque jusqu’à l’idolâtrie. D’où la violence de ses partisans contre ceux, à l’instar de Michel Renard ou Léon-Laurent Valère, qui osèrent le défier, lui ou son parti.

Rétrospectivement, il est permis de penser que le prestige dont jouissait Césaire auprès des Martiniquais lui aurait permis de les conduire où il aurait voulu, y compris jusqu’à l’indépendance. Son discours pourfendant le colonialisme (1950) – qui en fit un héros du tiers-monde – prouve suffisamment que l’hypothèse n’a rien d’absurde. Cependant Césaire savait sans doute – fût-ce intuitivement – que l’indépendance aurait conduit à des déceptions, à un désenchantement sans commune mesure avec ceux produits par la départementalisation de la Martinique qu’il avait lui-même obtenue en 1946.

Quoi qu’il en soit, Césaire, parce que, sorti du peuple, il savait parfaitement ce que celui-ci désirait, a choisi le parti de l’assimilation, quitte à revenir partiellement dessus, quitte à engendrer des frustrations toujours vives chez un certain nombre de Martiniquais qui se sentent des Français « entièrement à part » plutôt que des Français « à part entière », selon une formule due à Césaire lui-même.

M. Alie raconte bien la proximité affective réciproque entre Césaire et les Martiniquais. Son expression politique fut un « socialisme municipal » accompagné de dérives d’autant moins évitables qu’elles tenaient au caractère d’un maire qui se voulait avant tout serviteur de son peuple, à défaut d’en être le mentor.

Marijosé Alie, Entretiens avec Aimé Césaire, Bordeaux, HC-Editions, 2021, 128 p., 12,50 €.

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