Poésies de Gratiant, paroles de Césaire chez HC Editions

Gilbert Gratiant (1895-1985), né en Martinique, blessé lors de la première guerre mondiale, est passé par la khâgne de Louis-le-Grand avant d’obtenir l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Schœlcher, en 1923, il eut comme élèves Césaire, Damas, Sainville… et fut l’un des fondateurs de la revue Lucioles (avec Octave Mannoni et Raymond Burgard). De retour en Métropole dès 1928, d’abord à Montpellier puis à Paris, il figura parmi les rédacteurs du premier numéro L’Etudiant noir (1935). En 1956, il participait au 1er Congrès international des écrivains et artistes noirs. Communiste jusqu’à la fin, il donna cette même année un article à Justice dénonçant la démission de Césaire du PCF. En 1960, il adhérait au Front antillo-guyanais pour l’autonomie. En 1963, il récoltait des fonds pour les emprisonnés de l’OJAM, comme il l’avait fait en 1948 pour les 16 de Basse-Pointe….

C’est néanmoins comme poète qu’il restera dans les mémoires. Poète créole d’abord, grâce à Fab’Compè Zicaque publié pour la première fois en 1950 et qui fit l’objet de plusieurs rééditions. Mais encore, ce qui est moins connu, comme l’auteur de très nombreux poèmes en français, souvent fidèles à la versification classique, restés pour la plupart inédits jusqu’à leur publication en 2017 en un fort volume de presque 600 pages, L’Île parle.

C’est que, professeur dès 1940 au prestigieux lycée parisien Claude-Bernard, il a toujours regardé de loin la mouvance négriste. Dans son article à l’Etudiant noir, significativement intitulé « Mulâtres… pour le bien et le mal », il écrivait : « … reconnaissant ce qui subsiste en moi d’âme nègre […] j’ai autant de plénitude dans ma joie à me sentir mulâtre martiniquais ou tout bonnement français en Vendômois » (où il enseigna avant l’agrégation).

On peut dire de lui qu’il fut à cheval entre les deux cultures. S’il ne reniait pas son ascendance nègre – ainsi, écrivait-il dans le poème « Barbare » retenu dans l’anthologie Poètes d’expression française publiée par Damas (1947) : « … Il me souvient bien qu’une moitié asservie de moi-même / A mâché son chagrin dans les cales obscures / Des négriers fuyant les corsaires en course… » –, c’est bien le communiste français qui évoque le « Mineur de choc des Dombetz et des Galles endiamantées » dans le poème « Litanie sauvage ».

Il y a des poèmes galants, comme celui-ci intitulé « Complainte de l’unique » : « Voyez comment le bras à l’épaule s’attache : / Passez vos mains parmi les cent bouclettes vagues / Où la nuque et l’oreille, en rougissant se cachent ».

Des poèmes de circonstance, comme celui en mémoire d’un dévoué docteur martiniquais : « Le grand frère sans le sou / Qui pourtant mettait dans la main / De la femme très misérable / Le pauvre argent du sauvetage » (« Le bon docteur Suffrin »).

Les Antilles sont partout présentes dans la première partie du recueil, « Poésies créoles en français » où se trouve reproduit le poème précédent. Suivent les « Poèmes de sympathie » (dont « Litanie sauvage »), les tableaux regroupés dans « Ma France provinciale », des « Poèmes romanesques » (dont la « Complainte de l’unique »), puis « Poèmes politiques », « Poèmes de la fantaisie », « Bestiaire », et pour finir quelques poèmes en créole, tirés ou non de Fab’Compè Zicaque, accompagnés de leur traduction française. Des poèmes pittoresques à l’instar de celui consacré aux taxis-pays (« … Chaque ni an grappe moune alentou-ï / Con mouche-à-miel assou succ-döge […] Piss tout moune lé palé ensen-m / Crié-a ka tchoué palé-a… ») qui s’étend sur plus de vingt pages !

La plupart des poèmes en français, en général non datés, ont été découverts après la mort du poète par sa fille Isabelle Gratiant qui les a sélectionnés et répartis dans les différentes sections de L’île parle. L’ouvrage est complété par la biographie de l’auteur en forme de chronologie et une brève présentation de l’homme et du poète par Jean-Louis Joubert, spécialiste ès littératures francophones. Quelques notes signées soit de Gilbert Gratiant lui-même (N.D.A.), soit d’Isabelle Gratiant (N.D.I.) apportent quelques éclaircissements, sans que l’ouvrage puisse pour autant passer pour une édition savante.

Gilbert Gratiant, L’Île parle – Poèmes inédits – Un demi-siècle en poésie (années 1931-1980), éd. établie par Isabelle Gratiant, Paris, HC-Editions, 2017, 560 p., 24,50 €.

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Le livre d’Entretiens de la journaliste MariJosé Alie avec Aimé Césaire est adroitement construit autour d’un épisode central, la retraite de Césaire en tant que maire de Fort-de-France, en 2001, après cinquante-six ans de règne. Agréablement écrit, il fait ressortir la ligne directrice de la politique martiniquaise de Césaire que les louvoiements successifs avaient pu obscurcir. Si l’idéal à atteindre est bien celui d’un peuple martiniquais entièrement maître de son destin, « il faut faire mûrir cette idée dans le peuple, ne rien lui imposer ; quand l’heure viendra, le peuple saura », déclarait-il en 1965. Quelque vingt ans plus tard, revenant sur cette question alors que la population comorienne de l’île d’Anjouan venait de réclamer (vainement) son retour dans le giron de la France, il renchérissait : « On ne peut rien faire sans l’aval du peuple, car ce qui peut arriver de pire, c’est qu’à un moment crucial, il vous désavoue ».

En des termes plus lyriques, dans Ferrement (1960), cela s’énonce ainsi :

« Mon peuple / quand / hors de jours étrangers / germeras-tu une tête bien tienne sur tes épaules renouées / et ta parole […] quand / quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre / au carnaval des autres »

Même si cet extrait du poème « Hors des jours étrangers » est reproduit dans le livre, même si le Cahier d’un retour au pays natal y est cité à plusieurs reprises, ce n’est pas le poète qui intéresse M. Alie mais bien l’homme politique, le député fustigeant les ministres de la République accusés de ne pas tenir leurs promesses envers l’outre-mer et plus encore le maire de Fort-de-France à l’écoute de son peuple, lequel le lui rendra presque jusqu’à l’idolâtrie. D’où la violence de ses partisans contre ceux, à l’instar de Michel Renard ou Léon-Laurent Valère, qui osèrent le défier, lui ou son parti.

Rétrospectivement, il est permis de penser que le prestige dont jouissait Césaire auprès des Martiniquais lui aurait permis de les conduire où il aurait voulu, y compris jusqu’à l’indépendance. Son discours pourfendant le colonialisme (1950) – qui en fit un héros du tiers-monde – prouve suffisamment que l’hypothèse n’a rien d’absurde. Cependant Césaire savait sans doute – fût-ce intuitivement – que l’indépendance aurait conduit à des déceptions, à un désenchantement sans commune mesure avec ceux produits par la départementalisation de la Martinique qu’il avait lui-même obtenue en 1946.

Quoi qu’il en soit, Césaire, parce que, sorti du peuple, il savait parfaitement ce que celui-ci désirait, a choisi le parti de l’assimilation, quitte à revenir partiellement dessus, quitte à engendrer des frustrations toujours vives chez un certain nombre de Martiniquais qui se sentent des Français « entièrement à part » plutôt que des Français « à part entière », selon une formule due à Césaire lui-même.

M. Alie raconte bien la proximité affective réciproque entre Césaire et les Martiniquais. Son expression politique fut un « socialisme municipal » accompagné de dérives d’autant moins évitables qu’elles tenaient au caractère d’un maire qui se voulait avant tout serviteur de son peuple, à défaut d’en être le mentor.

Marijosé Alie, Entretiens avec Aimé Césaire, Bordeaux, HC-Editions, 2021, 128 p., 12,50 €.

Schœlcher fracassé

La statue de Schœlcher devant l’ancien palais de justice de Fort-de-France

Le 22 mai dernier, un petit groupe de Martiniquais a fait tomber et a fracassé les deux statues de Victor Schœlcher présentes sur l’île. Schœlcher est présenté dans les livres d’Histoire et par Césaire lui-même comme à l’origine du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. Il fut par la suite député de la Martinique à laquelle il offrit, par exemple, la bibliothèque qui porte son nom, à Fort-de-France. Mais c’est le 22 mai et non le 27 avril qui est férié en Martinique, en souvenir des émeutes du 22 mai 1848 qui précipitèrent la signature par le gouverneur, le 23 mai, d’un arrêté mettant fin à l’esclavage sur l’île, sans attendre l’arrivée du bateau apportant le décret officiel. On savait déjà sur l’île que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son installation – le 25 février – parmi ses priorités. Le 22 mai n’a donc fait qu’anticiper l’entrée en vigueur sur l’île d’une décision prise au niveau national.

Dans leur communiqué, les auteurs des actes de vandalisme contestent le rôle de Schœlcher (« il n’est pas notre sauveur »), et font des esclaves révoltés les seuls auteurs de l’abolition. Ces actes ont été condamnés quasi-unanimement par la classe politique martiniquaise comme par l’évêché, à la fois au nom de la vérité historique (les émeutes ont seulement permis d’anticiper l’abolition de quelques jours) et du respect du patrimoine. Mais indignation n’est pas explication : comment comprendre des comportements à l’évidence contreproductifs, puisque, comme dans le cas du saccage de l’Arc de Triomphe par les Black blocs lors de la crise des gilets jaunes, ils ne font que renforcer l’attachement de l’immense majorité de la population à la République. Dans ces deux exemples, les « casseurs » sont des individus frustrés de se découvrir impuissants face à une situation jugée insupportable.

La même fracassée

Le « mal antillais » a été souvent analysé, par Frantz Fanon et d’autres. Il trouve son origine dans des facteurs objectifs d’ordre historique (colonisation, esclavage, déculturation) ou matériel (domination de l’économie par une minorité blanche, assistanat) auxquels s’ajoute souvent l’expérience d’un certain racisme. Partant de là, trois attitudes sont possibles.

1) La plus fréquente : une fuite en avant dans la consommation. On est conscient que l’économie de l’île est artificielle, que la Martinique est incapable de se nourrir elle-même, que le niveau de vie de tous, riches ou pauvres, dépend des transferts de la Métropole, mais autant en profiter aussi longtemps que ça dure, chacun, évidemment, à la mesure de ses moyens.

2) La fuite tout court vers la Métropole, le Canada, etc. où l’on pourra regagner une dignité jugée incompatible avec la vie en territoire dominé. Voir Fanon, Glissant pour ne citer que les plus célèbres. Quant à Césaire, parti à Paris entre 1932 et 1939 pour ses études, c’est encore dans cette ville que, devenu député inamovible de la Martinique, il s’installa avec sa famille de 1945 à 1993, ce qui était bien pratique pour fréquenter le monde des lettres et du théâtre.

3) La révolte impuissante. On voudrait l’indépendance mais elle est exclue puisque le peuple n’en veut pas. On voudrait partir mais l’on n’en a pas la force, d’autant que les protestataires sont (presque toujours) des fonctionnaires qui jouissent d’avantages matériels conséquents (qualité de vie, sur-rémunération par rapport à leurs homologues de Métropole). Ne reste plus alors que la posture indépendantiste de certains politiques et intellectuels, le plus souvent purement verbale, mais qui se traduira chez une infime minorité par des actes symboliques, comme des opérations coups de poing dans les supermarchés détenus par des « étrangers » (non noirs) ou à l’aéroport (instrument de « l’invasion » touristique), ou encore, comme lors de ce dernier 22 mai, la destruction de symboles du (néo-) colonialisme.

 

Fanon, mauvaise conscience des Antilles

A propos de Frantz Fanon et les Antilles, un livre d’André Lucrèce.

Fanon par Mustapha Boutadjine

Publié en 2011 pour marquer le cinquantenaire de la mort de Frantz Fanon (né en 1925, décédé prématurément en1961), ce livre petit par ses dimensions mais bel objet (par son papier, sa typographie, sa couverture à rabats), et bien écrit, a surtout le mérite de poser quelques bonnes questions (1). La préface annonce la couleur : « En quoi la mise à l’écart de la pensée fanonienne et la promotion du discours-monde constituent-elles une possibilité offerte à l’homme antillais de prendre la mesure du monde et de se défaire des formes d’aliénation moderne ? » (p. 19).

Le premier chapitre du livre rappelle opportunément combien chez Fanon la théorie était inséparable de l’action. Quand il s’intéressait aux névroses de l’homme noir ou du combattant algérien, il savait exactement de quoi il parlait pour avoir reçus ces hommes en tant que patients, pour les avoir soignés. Et de même sa connaissance de la révolution algérienne était-elle directe, intime puisqu’il en était lui-même l’un des acteurs. Intellectuel atypique à cet égard, chez Fanon l’engagement ne se limitait pas à la publication d’écrits non-conformistes ou à l’addition de sa signature au bas d’un manifeste. Volontaire lors de la seconde guerre mondiale, il a prouvé par son comportement héroïque que son courage ne se situait pas seulement au niveau du verbe. Blessé, ayant échappé de peu à la mort, il a pu déclarer a posteriori qu’il s’était engagé dans une mauvaise guerre, mais n’a jamais renié la nécessité du recours à la violence pourvu que le combat fût juste. Et quoi de plus juste que le combat pour sa liberté d’un peuple soumis au joug colonial ?

Le second chapitre étudie les rapports entre Césaire et Fanon, le sujet qui doit fâcher inévitablement les partisans de l’un ou de l’autre. Entre le départementaliste, notable de la République d’un côté et le révolutionnaire engagé dans une guerre de l’autre côté, il n’y a en effet pas de compromis possible. Lucrèce traite le sujet ma non tropo. Sans cacher le désaccord fondamental, il préfère insister sur l’admiration réciproque qui existait malgré tout et termine sur une citation d’un poème du Moi, Laminaire de Césaire (1982) dans lequel Fanon est magnifié en « guerrier silex ». N’y aurait-il pas plus à dire sur le sujet ? Car Fanon était bien l’épine dans le pied de Césaire. Fanon, lui, ne faisait pas, d’un côté, un discours vengeur sur le colonialisme et n’allait pas, de l’autre côté, tendre la main en Métropole pour sa petite colonie, la confortant ainsi dans la dépendance – timeo Danaos et dona ferentes. Et s’il est vrai que Césaire a reconnu qu’il s’était trompé sur ce point, force est de constater que ce reniement – temporaire – n’a guère été suivi d’effet pratique. L’hommage de Césaire à Fanon après sa mort – reproduit à la fin de l’ouvrage – contient pourtant un aveu de taille : « Le tragique ? C’est que sans doute cet Antillais n’aura pas trouvé des Antilles à sa taille et d’avoir été, parmi les siens, un solitaire » (p. 157). Et Fanon lui-même ? Quelle relation véritable entretenait-il avec son île natale ? Pourquoi n’est-il pas allé affronter directement Césaire ? Est-ce parce qu’il était persuadé que la cause de la Martinique indépendante était désespérée ? Lucrèce cite là-dessus Simone de Beauvoir : « On le sentait tout de même gêné de ne pas militer dans son pays natal » (2). Mais notre auteur n’en dit pas là-dessus davantage.

Dans le troisième chapitre, « L’empreinte d’une pensée », Lucrèce tire les principales leçons du message de Fanon à propos du colonialisme et de la lutte anticoloniale, puis il aborde le cas spécifique des Antilles françaises dans une section intitulée « Antilles, un destin corrompu ». On y trouvera des détails instructifs et amusants, par exemple sur l’origine du nom Martinique qui n’est pas ce que la vulgate coloniale enseigne. On y trouvera surtout la dénonciation sans appel – inspirée de l’analyse des régimes des nouvelles républiques africaines développée par Fanon dans Les Damnés de la terre (1961) – d’une certaine manière de faire de la politique qui s’observe également dans les îles françaises. Lucrèce voit dans les luttes qui ont agité la Guadeloupe et la Martinique au début 2009 le signe de la trahison des élites politiques, plus occupées à se servir elles-mêmes qu’à répondre aux préoccupations de leurs mandants. Mais, ajoute-t-il, la lutte populaire ne pouvait pas déboucher sur des progrès significatifs sans prendre appui sur un projet fondateur qui « fut bien entendu absent » (p. 138). Pourquoi « bien entendu » ? Quel devrait être ce projet ? Qui pourrait l’élaborer et le rendre convaincant ? Nous n’aurons pas, hélas, les réponses à ces questions.

Le livre s’achève sur le constat de la « violence fratricide » qui traverse toute la société antillaise, que ce soit à l’intérieur de la famille, à l’école, sous les abribus où se retrouve la jeunesse désœuvrée, près des mangroves où la drogue se trafique et se consomme. La solution de Fanon – canaliser cette violence dans une guerre de décolonisation – n’est pas d’actualité « aux Antilles où les problèmes se posent en d’autres termes », selon Lucrèce. Ce qui ne l’empêche pas de chercher dans leur situation coloniale, passée et présente, « la dimension historique et culturelle qui porte cette violence » (p. 146). On le voit, Frantz Fanon et les Antilles pose davantage de questions qu’il n’en résout. Ce livre aurait donc dû susciter un vaste débat au sein des élites antillaises… si elles n’étaient pas préoccupées d’autres choses, comme déjà noté.

Michel Herland.

(1)   André Lucrèce : Frantz Fanon et les Antilles – L’empreinte d’une pensée, suivi de Aimé Césaire : Hommage à Frantz Fanon. Le Teneur – K.Éditions, Fort-de-France, 2011, 165 p., 20 €.

(2)   P. 124. Cité d’après Simone de Beauvoir : La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963, p. 622.

 

 

 

 

Par Michel Herland, , publié le 11/01/2013 | Comments (4)
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