Sylvie Chalaye est professeur à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, où elle dirige le laboratoire « Scènes francophones et écritures de l’altérité » (SeFeA).

Dessiner le jazz

Sylvie Chalaye et Pierre Letessier (dir.), Dessiner [le] jazz, Caen, Passage(s), 2018, 12 €.

Introduction par Sylvie Chalaye

Quand un standard de jazz comme Singing in the Rain est détourné en Sinkin’ in the Bathtub, le premier cartoon de la Warner Bros Pictures, humour, caricature et stéréotype ne sont pas loin… Mais qu’entend-on du geste de Bosko faisant vibrer les cordes de sa douche ?

Dessiner le jazz, dessiner (le) jazz, dessiner jazz, jazzer le dessin, autrement dit quand la vibration du jazz passe par le trait et l’image… Le champ est vaste, de Paul Colin ou Miguel Covarrubias à Cabu en passant par Blutch, Al Hirschfeld, Gen Paul, Robert Crumb, ou encore Willem et Edmond Baudoin mais aussi la bande dessinée (Loustal, Louis Joos, José Corréa, Jean-Claude Götting…) Cependant, il ne s’agit pas d’aborder ici le dessin comme illustration du jazz, et ce serait pourtant un pan important de l’histoire du jazz à étudier. On pense à Jim Flora, Alex Steinweiss, Reid Miles, David Stone Martin, ces illustrateurs qui ont marqué l’histoire des labels et des magazines jazz, que ce soit par les pochettes de disque ou les partitions, leurs dessins accompagnant la création musicale et son évolution (Anthony Braxton, Wadada Leo Smith, Barry Guy…) Les travaux de Philippe Baudoin sur les partitions de jazz[1] et ceux de Daniel Soutif sur l’art et les revues[2] ont apporté la preuve que l’environnement visuel du jazz participe avec force de son histoire.

Des figures du jazz comme Joséphine Baker, Louis Armstrong, Billie Holiday ou Cab Caloway ont inspiré nombre de dessinateurs et nombre d’illustrateurs ont tenté de traduire le swing par le dessin, de laissser une trace, une impression de l’expérience jazz. Mais notre propos est ailleurs…

L’enjeu de ce livre est plutôt d’analyser le geste quand il ne consiste pas à capter l’ambiance du jazz et des clubs, des cabarets et des concerts, ou de croquer les jazzmen, mais bel et bien de se saisir de l’énergie et de la vibration du jazz d’un point de vue graphique et plastique.

Dans un premier temps il s’agit d’interroger comment l’esthétique jazz se déploie dans l’image et induit une vibration scopique, comment le trait se laisse habiter par l’esprit jazz et comment s’exprime l’esthétique jazz par l’image, dans l’image, en images. Que cela passe par la silhouette, un « défi » graphique, pour reprendre Georges Vigarello, qui épouse l’esprit du jazz ou par la bande dessinée qui en adopte les procédés de composition.

Puis dans un second temps, nous nous proposons d’analyser comment le dessin a littéralement trouvé son animation sonore dans le jazz. On peut même dire que le cinéma d’animation s’est inventé avec le jazz, il a trouvé son rythme dans cette musique noire populaire, avant même de devenir sonore. C’est l’énergie du jazz qui anime les cartoons de Walt Disney ou ceux des Looney Tunes de la Warner, comme le cinéma plus expérimental, dont témoigne par exemple Jean-Louis Bompoint qui travailla auprès de Norman McLaren. Le geste jazz, se retrouve en somme au bout du crayon qu’il s’agisse de graver la pellicule ou de graffer sur les murs.

C’est pourquoi, nous avons choisi d’envisager dans une dernière étape la relation de l’écoute au geste dans l’espace, cette cinétique du jazz qui se métamorphose en chorégraphie plastique et nourrit des spectacles de performance et de street-art où le geste du dessinateur rejoint l’improvisation du musicien

De la silhouette et des images de bande dessinée au cinéma d’animation en passant par le graff et la performance, c’est à un voyage visuel et vibratoire que nous vous invitons. A travers trois focus, nous irons également à la découverte de la pratique artistique jazz d’un graphiste, d’un réalisateur de films d’animation et de plasticiens performers, en mettant un coup de projecteur sur Frèd Blanc dont l’univers graphique accompagne ce volume, mais aussi sur Jean-Louis Bompoint qui analyse sa relation intime au jazz, et enfin sur quelques expériences de jazz dessiné menées à la Dynamo lors des rencontres « Esthétique(s) jazz » de novembre 2015, celle de la Compagnie Frasques et celle des pochoiristes de Nice Art en dialogue avec Médéric Collignon et Yvan Robillard.

 

[1] Philippe Baudoin, Jazz mode d’emploi : petite encyclopédie des données techni-ques de base, tome 1 et 2, Outre Mesure, 2005.  Voir également Phlippe Baudoin et Isabelle Marquis, Une Chronologie du jazz, Outre Mesure, 2005.

[2] Daniel Soutif, Le Siècle du jazz : Art, cinema, musique et photographie de Picasso à Basquiat, Paris, Flammarion, 2009.

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