Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Danse : « Negra / Anger » – sous le signe de Nina Simone et de Césaire

Suite heureuse de l’année de la Colombie en France, une pièce proposée par Alvaro Restrepo qui dirige El Collegio del Cuerpo à Carthagène des Indes. Particularité de Negra / Anger : elle mêle à onze danseurs de la compagnie vingt et un collégiens et lycéens aixois. Mais on ne parlerait pas de cette pièce si elle n’avait que ce seul mérite à faire valoir. Il faut tout de suite souligner la performance réalisée par les jeunes amateurs[i] qui n’ont eu que très peu de temps pour s’entraîner avec les professionnels. Evidemment, les contributions des uns et des autres sont très inégales, les amateurs étant cantonnés à un rôle de figurant, ce qui n’enlève rien à leur mérite car un figurant, dans un ballet, ne reste pas inactif, il doit respecter la chorégraphie, bouger, danser en mesure et même, en l’occurrence, donner de la voix quand et comme cela lui est demandé. Il faut ajouter que la présence de ces vingt-et-un danseurs supplémentaires apporte une ampleur difficilement atteignable autrement et que leur nombre sert ainsi l’économie d’une pièce qui veut mettre en évidence la colère des noirs[ii] face aux mauvais traitements dont ils furent et sont encore les victimes.

Mais enfin tout cela ne serait rien encore si la chorégraphie ne faisait preuve d’une inventivité rafraîchissante. Le premier tableau donne le ton et fait immédiatement ressortir l’intérêt d’avoir une troupe nombreuse sur le plateau.  Tous les danseurs vêtus de noir et portant un masque de tulle noir sur le visage sont assis en rang serré, dos au public. Tandis que la musique joue un morceau de piano, un premier danseur se lève et se met à jouer le morceau en posant rapidement la main sur la tête des autres danseurs, comme fait un pianiste avec les touches de son instrument. Les danseurs ainsi désignés s’affaissent comme la touche enfoncée par le doigt du pianiste puis l’un d’eux se lève à son tour et prend le relais du premier, etc. Toute cette séquence est parfaitement réglée : la danse n’est pas portée par la musique comme habituellement, elle donne l’illusion du contraire, comme si elle contribuait à créer la musique.

La musique est de bout en bout celle de Nina Simone qui est célébrée dans cette pièce comme militante de l’antiracisme, au même titre que Césaire dont un extrait du Cahier du retour au pays natal est lu pendant le spectacle. Si, lors de la représentation à laquelle nous avons assistée, la diffusion de certains morceaux a souffert au point de rendre l’écoute pénible (son brouillé et trop fort), Nina Simone n’en est pas moins une chanteuse de blues irrésistible qu’on a pu apprécier pleinement dans son tube Tomorrow is my turn.

Le prologue est suivi d’une séquence au cours de laquelle les danseurs professionnels du Collegio del Cuerpo (qui mêle Blancs et Noirs) dansent tour à tour d’une manière particulièrement expressive l’oppression qui pèse sur les victimes du racisme. C’est à ce moment qu’ils se débarrassent du voile noir qui couvrait leur visage. La suite enchaîne sans faute plusieurs tableaux, avec ou sans les jeunes amateurs, et le final à la manière de ces rondes africaines où les danseurs sortent du cercle à tour de rôle pour montrer leurs prouesses, électrise le public.

Au Pavillon Noir, Aix-en-Provence, du 13 au 15 octobre 2017.

[i] Même si les lycéens sont en première « option danse ».

[ii] Comme on l’aura remarqué, l’espagnol negra est l’anagramme de l’anglais anger.

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