Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 05/01/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Littératures | Format: ,

Queimada de Gillo Pontecorvo : l’art de la guerre dans une tempête des années 60.

INTRODUCTION

 

Le film Queimada de Gillo Pontecorvo fait partie des œuvres majeures en ce qui concerne le thème de l’anti-impérialisme et la décolonisation militante abordés au cinéma. Sorti en 1969, il pourrait être le point d’orgue au cinéma italien d’auteur des années 60, qui a vu, parmi d’autres, les Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Michelangelo Antonioni ou Marco Bellocchio se révéler. Queimada ne traite pas du vide existentiel dans l’occident de cette époque, ce n’est pas le leitmotiv de Pontecorvo, le sien étant plutôt celui d’élucider les mécanismes de la violence sur le terrain, de « photographier » l’arbitraire des rapports de force, de disséquer les stratégies de bataille ou de guerre.

C’est justement de ce dernier point qu’est nourrie la trame du film. En réalité, celle-ci est la résultante d’un regard très circonstancié sur les rouages de domination impérialiste, en utilisant le parangon dystopique de l’île de Queimada. Véritable cinéma poétique d’école, cette œuvre de Pontecorvo nous offre un joyau visuel en ce qui concerne les mécaniques de domination et d’hégémonie d’hier et d’aujourd’hui.

Afin d’en saisir la substance, je propose, dans un premier temps, de re-parcourir les grandes lignes du film à la lumière des idéologies, aphorismes de grands penseurs de la guerre tels que le Chinois Sun Tzu, l’Italien Niccolò Machiavelli ou l’Allemand Carl von Clausewitz, car il s’agit précisément de la guerre intrusive, de ses prétextes et stratégies que porte à l’écran Pontecorvo. D’ailleurs, sur la version anglaise de l’affiche cinématographique, on lit une formule provocatrice qui résume efficacement le propos du film : « The man who sells war »[1]. Dans un second temps, mon attention va aux résonances qui existent entre Queimada et la pièce de théâtre d’Aimé Césaire, Une tempête, elle aussi sortie en 1969. Je chercherai à mettre en relief les similitudes dans les rapports de force entre les personnages archétypiques de Prospero et Caliban d’Une tempête et ceux de William Walker et José Dolores de Queimada. En dernier lieu, il est question de donner un éclairage historico-idéologique au film, une contextualisation nécessaire à la compréhension de ses problématiques implicites.

 

L’ART DE LA GUERRE COMME TRAME

Un endroit propice

Aller vers une île contribue au retour symbolique vers l’humanité primordiale considérée comme hors des atteintes du temps, l’île est archaïque autant qu’exotique car distante de l’univers quotidien[2].

 Queimada, île imaginaire des petites Antilles signifie « brûlée » en portugais. Elle se nomme ainsi parce qu’en 1520, les Portugais l’incendièrent pour venir à bout d’une rébellion d’Amérindiens qui avait pris pied. Quelques temps après, avec l’essor du commerce triangulaire, des noirs d’Afrique sont venus remplacer les indigènes et travaillent dans les sucreries de l’île en tant qu’esclaves.

Connaître l’ennemi pour le rallier

Vous profiterez de la dissension qui surgit chez vos ennemis pour attirer les mécontents dans votre parti en ne leur ménageant ni les promesses, ni les dons, ni les récompenses[3].

Un navire commercial au pavillon anglais débarque sur l’île et le Sir William Walker (Marlon Brando) est accueilli très chaleureusement par les noirs esclaves des Portugais. L’un d’entre eux, José Dolores (Evaristo Márquez), demande au blond anglais de lui porter ses bagages.

Comme l’énonçait déjà Sun Tzu au VIe siècle avant J.-C., c’est précisément la connaissance de l’ennemi ou de l’allié de circonstance, de ses aspirations, de ses inclinations qui permet au stratège ou révolutionnaire de parvenir à ses fins. Pour le général chinois, une confiance en soi accompagnée d’une connaissance de l’adversaire était la garantie d’un succès sans faille :

Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux. Si tu ignores ton ennemi et que tu te connais toi-même, tes chances de perdre et de gagner seront égales. Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même, tu ne compteras tes combats que par tes défaites[4].

Une exécution cruelle a lieu à Queimada, celle d’un révolutionnaire noir. Ce meneur est décapité devant un peloton de révoltés afin de dissuader quiconque de s’insurger contre le pouvoir colonial. Pour cause, des courants favorables à l’abolitionnisme se multiplient en ce milieu de XIXe siècle.

Presque tributaire des principes de Tzu, qui conseillaient de marquer un ascendant psychologique sur son adversaire, en le « mortifiant et le fatiguant de mille manière » (article IV, p. 23), Walker, après avoir humilié Dolores (il l’insulte et le frappe car ce dernier a volé ses valises), finit par le rallier à sa cause en le faisant devenir son homme de main. Durant la messe, Walker fait croire monts et merveilles aux esclaves et leur demande de dévaliser une banque pour ensuite se partager le butin.

Pour ce faire, il procure en quantité du rhum aux noirs qui, ivres et ayant allumé des feux, ameutent les troupes portugaises. Tout ce raffut est l’occasion de faire diversion, d’aller voler la banque et de conduire le magot jusqu’au navire anglais qui mouille non loin dans une crique.

Alors que le coffret de pièce d’or est sur un charriot caché sous une cargaison de bananes, un garde portugais le remarque. José Dolores le tue, aveuglé par ce nouveau patron qu’il perçoit comme un libérateur, ce qui sert encore plus les intérêts de Walker. En effet, l’Anglais n’est en fait qu’un agent secret de la couronne britannique et un impitoyable va-t-en-guerre qui sème la zizanie entre esclaves et Portugais de l’île, pour faire passer le commerce dans le giron anglais.

Pour y parvenir, toutes les armes flattant les bas instincts sont déployées : alcool, armes et prostitution deviennent le fléau de l’île. Walker, après avoir enseigné aux esclaves le maniement des armes et jeté son dévolu sur José Dolores – qu’il voit comme le parfait harangueur de foule et un parfait collaborateur pour servir ses intérêts – leur propose maintenant de se défaire du joug de l’oppresseur portugais. S’ensuit le premier charnier des esclaves contre leurs oppresseurs portugais, un massacre perpétré dans la liesse.

 L’art de la dissimulation

Les experts dans la défense doivent s’enfoncer jusqu’au centre de la Terre. Ceux, au contraire, qui veulent briller dans l’attaque doivent s’élever jusqu’au neuvième ciel. Pour se mettre en défense contre l’ennemi, il faut être caché dans le sein de la Terre, comme ces veines d’eau dont on ne sait pas la source, et dont on ne sait trouver les sentiers. C’est ainsi que vous cacherez toutes vos démarches, et que vous serez impénétrable[5].

Tel un caméléon, Walker excelle dans l’art de la dissimulation. Alors que dans une main il fomente la rébellion chez les esclaves, il tient dans l’autre les dirigeants de l’île, auxquels il prédit effrontément la fin face à la colère montante des insurgés. Il cite même l’exemple de José Dolores comme fauteur de trouble ― alors que c’est lui-même qu’il l’a semé― et conseille les dirigeants d’opter pour le libre commerce à l’anglaise afin de mâter l’insurrection en évitant par-là d’être eux-mêmes massacrés. Avec une fausseté patinée de rhétorique, l’Anglais agite les peurs en se référant aux événements d’Haïti.

Durant une procession carnavalesque, un coup d’état est ourdi par Walker qui tire sur le gouverneur. Ce dernier est tué, et c’est un libérateur fantoche et conspirateur du nom de Teddy qui prend la relève à Queimada. On pourrait commenter ici cet événement suivant l’explication avancée par Carl von Clausewitz quant au but précis de la guerre. Selon le théoricien militaire allemand, fin observateur et analyste des guerres napoléoniennes, une grande variation existe concernant le but poursuivi dans une guerre, entre renverser un adversaire et se servir d’un allié pour renverser son ennemi ultérieurement[6]. En cela Walker impose sa domination indirectement et avance masqué le plus longtemps possible.

 L’intérêt supérieur

A bien des égards, la suprématie globale de l’Amérique rappelle celle qu’ont pu exercer jadis d’autres empires, même si ceux-ci avaient une dimension plus régionale. Ils fondaient leur pouvoir sur toute une hiérarchie de vassaux, de tributaires, de protectorats et de colonies tous les autres n’étant que des barbares[7].

Les esclaves sont désormais libres, pensent-ils. Armés et costumés, ils sont les nouvelles forces de libération de l’île. Ils se pavanent avec des bicornes et l’ivresse de l’indépendance a gagné le territoire entier. José Dolores avait été proclamé général en chef des armées d’un gouvernement provisoire et l’esclavage aboli. Cependant, l’accès au pouvoir n’est pas une mince affaire et Dolores tombe dans les pièges de l’hybris. En effet, comment faire vivre les habitants de l’île si l’on renonce à la mainmise économique des blancs. En voulant chasser les blancs de l’île, il a compris que c’est encore pire et que la survie même de l’île dépend de son exploitation sucrière.

La cause civilisationnelle

Au reste, le meilleur moyen de se gagner les peuples est de leur donner des exemples de justice et de modération[8].

Walker ne se gêne pas, en le voyant confus, de lui rappeler la rhétorique cynique de soumission des sociétés coloniales, en lui assénant un propos sordide :

Qui gouvernera l’île José ? Qui dirigera les industries ? Qui se chargera du commerce ? Qui soignera les malades ? Qui enseignera dans les écoles ? La civilisation n’est pas une mince affaire José, ces secrets ne s’apprennent pas en une nuit. Si aujourd’hui la civilisation appartient aux blancs, utilise la civilisation des blancs. Si ce n’est pas comme ça, tu ne pourras pas progresser (00:49.20)

En réalité, le prétexte humanitaire employé par Walker témoigne d’un machiavélisme aussi froid qu’efficace qui se nomme principe de suggestion :

feindre des craintes sur quelque dessein qui ne vous donne aucune inquiétude et dissimuler vos craintes véritables ; par là, l’ennemi croyant avoir pénétré votre pensée, se portera à quelque mouvement prévu d’avance et tombera ainsi dans le piège que vous lui aurez tendu[9].

Même si Dolores est devenu populaire et est acclamé des opprimés, il se résout, suggestionné, au statu quo antes, et renvoie son peuple au travail harassant de la canne à sucre. Tandis qu’un gouvernement pro-anglais a été mis en place, l’agent Walker a accompli sa mission et peut s’en aller, laissant José Dolores avec la conviction que le protectorat anglais est un moindre mal et que les choses finiront par se décanter naturellement avec ces « nouveaux patrons ».

De belliciste à belligérant : un mal nécessaire 

[…] quand le chef n’est pas doué d’un esprit très entreprenant, même audacieux, on se contente de faire la guerre pour un but subordonné. […], en attendant des circonstances plus favorables, si on peut les espérer[10].

On retrouve William Walker dans les bas-fonds londoniens où il fréquente la pègre. Dans ce même endroit, des démarcheurs de compagnies sucrières cotées en bourse viennent le chercher et lui proposent une nouvelle mission pour Queimada ayant pour but de faire passer l’île sous gouvernance britannique et d’y imposer l’administration de la Royal Sugar Compagny. Pour ce faire, il est missionné à présent pour renverser le gouverneur Teddy Sousa dont il avait dix ans plus tôt favoriser l’ascension.

Après tout ce temps, les choses se sont envenimées sur l’île. En effet, les dissensions ont éclaté de partout, et José Dolores dérange le gouvernement de Sousa depuis qu’il a pris le chemin des montagnes et qu’il mène de violentes opérations de force. Profitant des dissensions qu’il a lui-même provoquées, William Walker va donc faire coup double et s’employer à renverser le révolutionnaire qui n’est plus la marionnette qu’il avait créée il y a dix ans, mais le leader politiquement conscient de sa mission de martyr guidant une poignée de guérilléros déterminés. Face à Dolores et sa suite, l’armée du gouverneur est beaucoup plus nombreuse et constituée de mercenaires qui traitreusement ont rallié la cause coloniale en se battant contre leurs frères.

Les hommes de Dolores sont très aguerris et sont difficilement arrêtables. Il faudra l’intervention de l’armée britannique pour en finir avec ces mutins. Sous la férule de Walker, l’armée commet de nombreuses exactions dans les aldeas (hameaux) mais accuse Dolores d’en être le responsable auprès des esclaves. Le gouverneur Teddy Sousa, jugé traitre, est arrêté et fusillé. Il s’ensuit l’arrivée de renforts britanniques et la proclamation d’un nouveau gouvernement provisoire, dominion de la couronne anglaise.

 Le cynisme de la guerre

Surarmés de canons, les Anglais réduisent l’île à feu et à sang. Ils l’incendient, accomplissant par là une seconde « Queimada ». En brûlant toutes les plantations, les résistants sortent de leurs cachettes et sont décimés les uns après les autres par les balles anglaises.

José Dolores, qui a tenté de fuir au plus haut des montagnes, finit par être capturé. Il doit désormais comparaître devant son manipulateur de Walker qui depuis leur rencontre n’a eu de cesse de le tromper. Il ne desserra point les dents. L’Anglais cruel déclare être le seul et l’unique instrument de sa couronne et se félicite que l’Angleterre a fait de Dolores, simple porteur d’eau, un révolutionnaire qui gagne et qui perd les batailles quand celle-ci lui ordonne. En cela, cette vision de la guerre se rapproche de celle de Clausewitz :

La guerre se trouve encore modifiée dans la pratique parce qu’elle n’est que l’instrument et non le but de la politique. En théorie la guerre ne connaît que l’application extrême de la force absolue ; mais en pratique la politique ne lui fait faire que des efforts subordonnés au résultat qu’il s’agit d’obtenir[11].

Walker est un boucher sanguinaire qui n’hésite pas à justifier ses crimes avec un cynisme morbide. Aussi, il explique à un négociant qui désapprouvait le saccage de l’île, que la logique même du profit est celle de détruire pour mieux reconstruire.

La rétribution des fautes

Mais s’il y a un accident, tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. (Exode 21, 23-25)

C’est le criminel et fauteur de guerre Walker qui est accueilli en héros par l’armée-mercenaire aveuglée par le manque de discernement. José Dolores, lui, est conspué par la foule qui crie à sa mise à mort. Malgré l’aide de Walker qui veut affranchir Dolores pour ne pas en faire un martyr, celui préfère accepter sa peine et aller à l’échafaud. Il eut ses dernières paroles envers Walker : Anglais, tu disais que la civilisation appartient aux blancs, mais quelque civilisation et jusqu’à quand ? ». (01:50:00)

Le dénouement du film est surprenant mais hautement symbolique. On devine le Deus ex machina de Pontecorvo, visant à ne pas laisser impuni l’Anglais de ses forfaits et l’intention de lui appliquer une expéditive loi du talion. En effet, alors que William Walker est prêt à s’embarquer pour l’Angleterre, un noir l’interpelle : « Valises, monsieur, valises ? » ; les mêmes mots qu’avait jadis prononcé José Dolores, lors de leur première rencontre. Walker croit un instant que c’est José, mais ce n’est qu’un autre, qui, galvanisé par la liberté et la vengeance, le poignarde. Walker est mort : un œil pour œil, dent pour dent, pour un sujet sans foi ni loi, seul serviteur des intérêts expansionnistes de sa couronne.

 QUEIMADA AUX MOTIFS CÉSAIRIENS

 Chaque époque a son Caliban et chaque Caliban a son auteur. Le travail de synthèse réalisé par Roberto Fernandez Retamar autour de ce motif littéraire nous le rappelle[12]. Le Caliban de mon étude est celui de Césaire.

Des convergences entre le film de Gillo Pontecorvo et Une tempête de Césaire se donnent à voir.

Tout d’abord, c’est sur une île aux esclaves que se situent les actions, l’île de la sorcière Sycorax pour les uns et l’île de Queimada pour les autres. Autrement dit, un espace de confinement, coupé du reste du monde, dont les habitants aspirent à la liberté, mais quelle liberté : celle de prendre sa destinée en main ou celle d’une liberté conditionnelle faisant passer les opprimés d’un oppresseur à l’autre ? C’est précisement la question soulevée autant dans Queimada que dans Une Tempête.

 Difficulté à se prendre en main

En effet, comment se défaire du colon Prospero, oppresseur tout-puissant, originalement duc de Milan, dans La Tempête de Shakespeare, avatar du maitre blanc de l’esclave Caliban chez Césaire, et mutatis mutandis de William Walker chez Pontecorvo ? Difficile d’en venir à bout, c’est du moins le problème des esclaves de Queimada qui instigués par l’Anglais Walker, un loup déguisé en brebis, sont les figurants d’un destin déjà tout écrit par ce dernier. En leur donnant alcool, costumes et armes, après avoir renversé le gouverneur portugais, il leur fait goûter à la liberté pour les remettre un peu plus tard en servitude. À l’instar des Européens soûlards de Stephano, Trinculo et de l’esclave noir Caliban, qui, sous l’euphorie de la boisson, croient pouvoir renverser Prospero avant d’être faits prisonniers :

CALIBAN : Eh bien, il y a cette île qui m’appartient, mais qu’un certain Prospero me l’a prise. Je t’abandonne volontiers tout mon droit… Seulement, il faudra livrer bataille à Prospero.

STEPHANO : Qu’à cela ne tienne, brave monstre. Marché conclu ! En deux coups de cuiller à pot, je te débarrasse de ce Prospero.

CALIBAN : Attention, il est puissant.

STEPHANO : Mon cher sauvage, des Prospero comme ça, j’en mange tous les jours une douzaine à mon petit déjeuner. Mais assez parlé ! Trinculo, prends le commandement des troupes ! Marchons à l’ennemi !

CALIBAN : Buvons, mes nouveaux amis, et chantons. Chantons le jour conquis et la fin des tyrans.[13]

Pour marquer le rapport de soumission, peu de temps après leur rencontre, Walker traite gratuitement la mère de José Dolores de prostituée. Ce dernier, irrité, cherche à riposter, mais Walker lui flanque une solide correction, pensant que le langage de la violence est le seul efficace. Cette même brutalité se manifeste chez Prospero qui laisse entendre la brimade physique comme seule médiation entre lui et son esclave :

PROSPERO : Caliban, j’en ai assez ! Attention ! Si tu rouspètes, la trique ! Et si tu lanternes, ou fais grève, ou sabotes, la trique ! La trique, c’est le seul langage que tu comprennes ; […].[14]

Lorsque José Dolores se retrouve à la tête d’une armée de libération, il goûte pour un bref moment au pouvoir. Tout a été orchestré par William Walker qui lui rappelle que sans l’entremise colonial et la sienne, il lui serait impossible de gouverner et de satisfaire aux besoins de son peuple. Il lui explique par-là, en filigrane, que la survie des sociétés coloniales est le fait des blancs et de leur administration.

 Une colère qui monte

José Dolores n’a rien d’autre à opposer à William Walker que sa colère et lui demande de s’en aller. Il est encore qu’un embryon de Caliban. Dans Une tempête, ce point relatif au conflit entre prétendu civilisé et sauvage est affronté par Caliban avec une autre rhétorique, qui sera adoptée plus tard par José Dolores, à partir de sa prise de conscience :

PROSPERO : Puisque tu manies si bien l’invective, tu pourrais au moins me bénir de t’avoir appris à parler. Un barbare ! Une bête brute que j’ai éduquée, formée, que j’ai tirée de l’animalité qui l’engangue encore de toute part !

CALIBAN : Tout d’abord, ce n’est pas vrai. Tu ne m’as rien appris du tout. Sauf, bien sûr à baragouiner ton langage pour comprendre tes ordres : couper du bois, laver la vaisselle, pécher le poisson, planter les légumes, parce que tu es trop fainéant pour le faire. […]

PROSPERO : Sans moi, que serais-tu ?

CALIBAN : Sans toi ? […] Le roi de mon île, que je tiens de Sycorax, ma mère.

[…]

Au début, Monsieur me cajolait : Mon cher Caliban par ci, mon petit Caliban par là ! Dame ! Qu’aurais-tu fait sans moi, dans cette contrée inconnue ? Ingrat ! Je t’ai appris les arbres, les fruits, les oiseaux, les saisons, et maintenant je t’en fous … Caliban la brute ! Caliban l’esclave ! Recette connue ! l’orange pressée, on en rejette l’écorce ![15]

 La prise de conscience

Quand l’Anglais Walker réapparaît sur l’île après dix ans d’absence, il ne trouve plus le même José Dolores. Les temps ont changé, les mentalités aussi. José ne répond plus au subterfuge du whisky ou du rhum, il n’en a plus besoin pour agir. Il est libéré de ces chaînes et ne tombera plus dans le piège de cette soumission. Il s’est produit chez lui une volonté de se débarrasser des oripeaux du « vieil homme », soumis, manipulable et faible, pour devenir un « homme nouveau », libre, revanchard et combattif. Il ne répond plus aux vices qu’il avait par erreur adoptés. Ce procédé liminal se trouve présent aussi chez Caliban, au moment où il renonce à l’essence même de sa vieille nature, en n’acceptant plus le nom dont Prospero l’a affublé :

CALIBAN : […] j’ai décidé que je ne serai plus Caliban.

PROSPERO : Qu’est-ce que c’est que cette foutaise ? Je ne comprends pas !

[…]

CALIBAN : C’est le sobriquet dont ta haine m’a affublé et dont chaque rappel m’insulte.

PROSPERO : Diable ! On devient susceptible ! Alors propose… Il faut bien que je t’appelle ! Ce sera comment ? Cannibale t’irait bien, mais je suis sûr que tu n’en voudras pas ! Voyons, Hannibal ! Ça te va ! Pourquoi pas ! Ils aiment tous les noms historiques !

CALIBAN : Appelle-moi X. Ça vaudra mieux. Comme qui dirait l’homme sans nom. Plus exactement, l’homme dont on a volé le nom. Tu parles d’histoire. Eh bien ça, c’est de l’histoire, et fameuse ! Chaque fois que tu m’appelleras, ça me rappellera le fait fondamental, que tu m’as tout volé et jusqu’à mon identité ! Uhuru ![16]

La lutte de José Dolores, devenu chef charismatique contre l’entité coloniale, qu’elle soit portugaise ou anglaise, a eu raison de lui. Par sa pendaison, José délivre son message de révolte et prêche une théologie de la libération aux soldats :

Ce n’est pas vrai que le feu [Queimada] finit par tout détruire, il y a toujours quelque chose qui survit, une fourmi, une brindille. Alors comment pourra gagner l’envahisseur blanc au final, s’il restera toujours l’un d’entre nous ? Et après d’autres viendront, d’autres qui comprendront, et même vous, vous comprendrez. À la fin, l’envahisseur finira pour devenir fou, comme le buffle sauvage qui ne trouve pas la sortie, il courra pour la dernière fois sur l’île entière, jusqu’à ce qu’il finisse dans le brasier qu’il a lui-même allumé, et le meuglement de la bête moribonde sera pour vous le premier chant de liberté, un chant qui ira loin, très loin et traversera les mers. (01:33:15)

 La fatalité lente d’Ariel ou le crime expéditif de Caliban ?

Les soldats noirs de Queimada n’ont pas encore de conscience de classe et se contentent de leur uniforme et d’un statut social avantageux quitte à trahir leurs propres frères. L’opposition chronique entre la figure d’Ariel ―l’être fataliste, résigné et souvent calculateur de petites besognes―et celle de Caliban ―revanchard et qui possède une conscience et un sens de l’honneur à l’instar du noir qui, émule de José Dolores, poignarde William Walker― trouve un écho dans Une tempête par l’échange suivant entre ces deux figures de la colonisation réduits en esclavage, le mulâtre Ariel et le noir Caliban[17] :

ARIEL : Pauvre Caliban, tu vas à ta perte. Tu sais bien que tu n’es pas le plus fort, que tu ne seras jamais le plus fort. À quoi te sert de lutter ? […] N’empêche que j’ai obtenu un premier résultat, il m’a promis ma liberté. À terme, sans doute, mais c’est la première fois qu’il me l’a promise.

[…]

CALIBAN : À quoi crois-tu donc ? À la lâcheté ? À la démission ? À la génuflexion ? C’est ça ! On te frappe sur la joue droite, tu tends la joue gauche. On te botte la fesse gauche, tu tends la fesse droite ; comme ça pas de jaloux. Eh bien, très peu pour Caliban ![18]

Le couple archétypal de Walker/Dolores se prêtent aisément à la mise en perspective littéraire, comme nous venons de le voir. Du reste, il convient de s’intéresser aux déterminations historiques qui ont pu influencé le sujet du film Queimada.

 LES COULISSES HISTORIQUES DE QUEIMADA

En s’inspirant de faits historiques (1854-1857) survenus au Nicaragua, c’est-à-dire d’un conflit opposant une coalisation anticoloniale mésoaméricaine dirigée par José Dolores Estrada Vado contre les troupes flibustières ­­­­– au service des États-Unis et de l’Angleterre – menées par l’Anglais William Walker, Gillo Pontecorvo réussit avec Queimada à illustrer avec brio ce que peut représenter les tentatives hégémoniques et les méthodes employées par les agents coloniaux afin d’infiltrer le gouvernement de territoires étrangers et d’en renverser l’ordre établi. Empreinte de la dialectique anticolonialiste et marxiste du cinéma militant des années 60, la trame du film de Pontecorvo est en phase avec les événements troublants de cette décade. De plus, un certain nombre d’événements historiques ont forgé la nature si particulière de cette décennie. Les assassinats politiques (Patrice Lumumba, John F. Kennedy, Malcolm X, Ernesto Guevara, Martin Luther King, etc.), les idéologies (Hippie, Concile Vatican II, Maoïsme, Mai 68, etc.) et le contexte de décolonisation (partout dans le monde) ont offert un matériau important aux réflexions intellectuelles. Tout comme Césaire, fervent héraut de la négritude en littérature, Pontecorvo sut aussi prendre part, avec le cinéma, aux combats de réalisateurs engagés, comme le démontrent d’autres de ses films tels que Kapò (1960) ou La Bataille d’Alger (1966).

Avec Queimada, on est proche de la démonstration filmique de ce que signifie la déconstruction du colonialisme. En effet, plusieurs étapes sont franchies chez José Dolores. De simple esclave des Portugais, il devient le pion des Anglais avant de prendre conscience d’avoir été manipulé par les uns et les autres, et de se rebeller en combattant les oppresseurs en vue de s’émanciper de la servitude. Sa capture et sa pendaison sont hautement symboliques, car elles ouvrent la voie à la dissidence et aux rendements de compte des opprimés envers leurs oppresseurs.

Il y a dans Queimada, les constats sociologiques de Frantz Fanon, faisant du sacrifice de José Dolores, le moteur de la vengeance future du colonisé qui trouve son seul salut dans la violence et l’assassinat de son bourreau. Le coup de couteau reçu par Walker illustre les prodromes d’une violence à venir :

Cette impulsion à prendre la place du colon entretient un tonus musculaire de tous les instants. […]. Le travail du colonisé est d’imaginer toutes les combinaisons éventuelles pour anéantir le colon. […]. Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon[19].

Mais alors, comment se déprendre de son Pygmalion de Prospero ou de Walker quand on a été façonné par lui à l’instar de Caliban ou de José Dolores ? Comme l’a pu constater Fanon, le colonisé est « un persécuté toujours prêt à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui de chasseur »[20]. En d’autres termes, l’émancipation coloniale n’est pas une mince affaire, comme a pu l’identifier Stanislas Spero Adotevi, qui reprochait au courant de la négritude de n’être qu’un simple néologisme, sans réelles propositions socio-économiques visant à faire sortir les pays d’Afrique de leur marasme :

À Paris et en dehors d’une organisation politique, cela n’avait pas de sens. En outre et surtout, ils n’avaient pas (ou très peu) de contacts avec ceux qui par la proximité (ou la promiscuité) des causes, pouvaient donner sinon un contenu du moins une forme à leurs revendications. […]. La négritude, depuis, a ses premiers ouvrages scientifiques. De nombreux articles s’ingénient à analyser son programme. Il y a des commentaires. Et même la Sorbonne s’est mise à l’heure de la négrologie en créant des chaires de sociologie africaine […]. Tout ce monde, entre l’orgie verbale et le plaidoyer pour soi, use de mille biais pour défendre la négritude contre sa faiblesse interne et l’effritement dont elle se sent menacée. […] La négritude telle qu’on la brade repose sur des notions à la fois confuses et inexistantes dans la mesure où elle affirme de manière abstraite une fraternité abstraite des nègres. Ensuite parce que la thèse fixiste qui la sous-tend est non seulement anti-scientifique mais procède de la fantaisie[21].

À la lumière des observations d’Adotevi, il est légitime de penser, encore aujourd’hui que le combat émancipatoire du panafricanisme, de l’historicisme dans les champs d’études africanistes, tardent à porter leurs fruits, demeurant probablement un combat d’arrière-garde. Nourri essentiellement par une philosophie occidentaliste, une cause semblable subit les affres d’une bipolarité dans sa structure, comme si pour bâtir une philosophie viable, il fallait au colonisé se passer définitivement de Prospero[22]. Caliban sans Prospero ?

Face à la modernité et au progressisme dominants de nos sociétés, il semblerait que la lutte soit devenue chimérique. En effet, la blanchitude colonialiste (l’accès à certains privilèges en raison de la couleur de peau) tend à s’estomper, du moins en occident. Cette construction idéologique a été dépassée par un projet plus vaste : l’éthos capitaliste. Même si les tensions intercommunautaires sont aujourd’hui dans nos sociétés toujours palpables, à cause de la mise en concurrence extrême, le phénotype n’est plus vraiment un frein pour s’imposer socialement ni même pour gagner beaucoup d’argent. Autrement dit, noirs, Asiatiques et autres peuvent tous participer au projet de civilisation de l’occident et accéder par là à la blanchitude contre services rendus et bienveillance envers l’économie mondialisée[23].

Cependant, à l’époque du film, les mouvements « Black Power » d’émancipation fleurissent, et de nombreuses protestations ont lieu dans les métropoles des États-Unis. En effet, une période de crispation se fait ressentir, les tensions raciales augmentent. La philosophie de « décoloniser les esprits » prend de l’ampleur et le lumpenprolétariat issu de la communauté noire réclame de meilleures conditions économico-sociales, trop longtemps niées[24].

Avec Queimada, le sujet cinématographique de Pontecorvo veut, en toile de fond, rendre hommage à ces mouvements, en phase avec la dynamique d’avancées sociales, dans les colonies d’Afrique d’abord, mais surtout dans la communauté afro-américaine qui n’obtient que tardivement ses droits civiques, avec un épilogue quasi symbolique marqué par les assassinats de Malcolm X et de Martin Luther King.

CONCLUSION

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. […]. Candide qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque[25].

On ne peut reprocher à Gillo Pontecorvo la pleutrerie des réalisateurs qui ont pu voir dans la guerre, dans l’affrontement, la représentation du paroxysme des passions humaines, et aussi, l’occasion de produire avec ce thème des sujets cinégéniques. Avec le triptyque La Bataille d’Alger (1966), Queimada (1969) et Opération Ogre(1979), le cinéaste italien s’attela, au contraire, à prendre le contre-pied de l’idéologie capitaliste dominante puisque ses films en sont épurés. Son souci premier étant celui de dénoncer à l’écran, les mécanismes d’ingérence, d’oppression voire de terrorisme en exaltant la résistance. C’est sans doute pour cette raison que la critique de cinéma américaine Pauline Kael, dans une recension du New Yorker de 1973, affubla Pontecorvo du nom de poète marxiste, car cette dernière trouvait l’esthétisme du réalisateur italien suffisamment dangereux et capable d’éveiller un sentiment de révolution y compris chez les bourgeois.

Pour ma part, j’ai voulu, avec Queimada, mettre en lumière ces mêmes intentions sous-jacentes à la trame cinématographique. Dans un premier temps, il a été question de repérer les motifs d’ingénierie de guerre, de maïeutique machiavélique qu’utilise le personnage central du film, c’est-à-dire l’Anglais William Walker, pour parvenir à ses fins colonialistes. Au regard d’un certain nombre d’auteurs qui ont écrit sur la guerre, j’ai pu expliciter les différents stratagèmes employés par Walker dans sa mainmise sur l’île de Queimada, et le cynisme froid qui anima ses plans. Dans un second temps, mon attention s’est arrêtée sur les motifs littéraires véhiculés par les personnages de Walker et de Dolores, dont les échanges verbaux et les rapports de domination ne sont pas sans rappeler la réalité des personnages de Prospero et Caliban de la pièce de théâtre Une tempête de l’écrivain antillais Aimé Césaire. Ainsi, en établissant ces analogies, j’ai mis en évidence l’enchevêtrement symbolique qu’il existe entre les deux œuvres. En dernier lieu, j’ai voulu resituer le contexte historique dans lequel émergea Queimada, et comprendre comment certains événements historiques, revendications et mouvements d’émancipation des années 1960, ont pu servir de caisse de résonance, de relai au film.

En définitive, Gillo Pontecorvo réalise avec Queimada, un film qui clame justice sociale. S’entourant de scénaristes comme Franco Solinas ou Giorgio Arlonio, tous deux impliqués dans ses films, et majoritairement dans d’autres aux trames de guerre, Pontecorvo et son Queimada captive encore aujourd’hui, tant les faits soulevés demeurent actuels et tant le rapport entre victime et victimaire assume une esthétique sans pareil.

À l’époque, ils n’étaient guère nombreux les cinéastes italiens à avoir traité le thème de la décolonisation africaine et ses luttes émancipatoires avec tant d’ardeur. Seuls, Africa Addio (1966) de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi et l’adaptation de Valentino Orsini de Les damnés de la terre de Frantz Fanon en 1969, se distinguèrent dans ce champ. Fourrier des problématiques d’hier et d’aujourd’hui, résolument, Queimada compte parmi ces quelques films visionnaires sur le passif historique de l’Occident envers l’Afrique.

 Ouvrages cités

 Brzezinski, Zbigniew, Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Bayard Éditions, Paris, 1997.

De Szafraniec Bystrzonowski, Louis, Résumé des principes de la guerre d’après l’ouvrage posthume du Général de Clausewitz, Librairie militaire Dumaine, Paris, 1846.

Echevería, Bolívar, Modernidad y blanquitud, Ediciones Era, México. D. F., 2010.

Fanon, Frantz, Les damnés de la terre, François Maspero, Paris, 1970.

Fernández Retamar, Roberto, CalibanApuntes sobre la cultura en nuestra América, Editorial Diógenes, México, 1972.

Licops, Dominique et Paul Breslin, « Des tempêtes à tout casser ? Enseigner Césaire et Shakespeare au XXIesiècle », Communautés de lecture pour une approche dialogique des œuvres classiques et contemporaines, éd. Oana Panaïté, Cambridge Scholars Publishing, 2016, pp. 8-34.

Machiavel, L’art de la guerre [1521], trad. Toussaint Guiraudet Flammarion, Paris, 1991, Les classiques des sciences sociales, site de l’UQAC, mise à jour le 04/06/2014 [En ligne] http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/art_de_la_guerre_livre/art_de_la_guerre.pdf

Paget Henry, Caliban’s Reason: Introducing Afro-Caribbean Philosophy, Routledge, New York, 2000.

Spero Adotevi, Stanislas, Négritude et négrologues, 10/18, Union générale d’éditions, Paris, 1972.

Sun Tzu, L’Art de la guerre, les treize articles (trad. Pierre Amiot, 1772), mise à jour le 28/02/2005 [En ligne] https://www.ebooksgratuits.com/pdf/sun_tzu_art_de_la_guerre_.pdf

Verney, Kevern, Black Civil Rights in America, Introduction to History, Routledge, London and New York, 2000.

Voltaire, Candide ou l’Optimisme, traduit de l’allemand de Monsieur le Docteur Ralph, Genève, 1760.

 

 


 

[1]Image collectée sur : http://www.imdb.com/title/tt0064866/mediaviewer/rm3396670464

[2] Martine Estrade, « La métaphore de l’île en psychanalyse », conférence pour le cefri-jung, 7/04/2011, [En ligne] http://www.martine-estrade-literarygarden.com/psychanalyse-art/psychanalyse-art-metaphore-ile.php

[3] Sun Tzu, L’Art de la guerre, les treize articles (trad. Pierre Amiot, 1772), article I : De l’évaluation, p. 6, mise à jour le 28/02/2005 [En ligne] https://www.ebooksgratuits.com/pdf/sun_tzu_art_de_la_guerre_.pdf

[4] Ibidem, article III : Des propositions de la victoire et de la défaite, p. 19.

[5] Ibidem, article IV : De la mesure dans la disposition des moyens, p. 21.

[6] Louis de Szafraniec Bystrzonowski, Résumé des principes de la guerre d’après l’ouvrage posthume du Général de Clausewitz, Librairie militaire Dumaine, Paris, 1846, chap I : Du caractère de la guerre, p. 15.

[7] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, Bayard Éditions, Paris, 1997, p. 34.

[8] Machiavel, L’art de la guerre [1521], trad. Toussaint Guiraudet Flammarion, Paris, 1991, livre VI, p. 147. Les classiques des sciences sociales, site de l’UQAC, mise à jour le 04/06/2014 [En ligne] http://classiques.uqac.ca/classiques/machiavel_nicolas/art_de_la_guerre_livre/art_de_la_guerre.pdf

[9] Machiavel, op. cit., livre VI, p. 141.

[10] Louis de Szafraniec Bystrzonowski, op. cit., chap. VIII : D’un plan de guerre, p. 171.

[11]Ibidem, chap I : Du caractère de la guerre, pp. 10-11.

[12] Caliban est à l’origine l’anagramme de « canibal » créé par Shakespeare pour désigner le monstre de sa pièce de théâtre La tempête. « Caníbal » proviendrait de la déformation du nom des habitants des Caraïbes rencontrés par Christophe Colomb lors de son voyage en Amérique. De là serait née cette taxonomie corrompue, pour opposer deux types d’Amérindiens des grandes Antilles : les Arawak, sauvages et mangeurs d’hommes, aux Tainos, placides et civilisés. Très vite, cette distinction fit grandir en littérature deux images antithétiques, celle de l’anthropophage et celle du « bon sauvage ». Outre les nombreux topoï relatifs à figure de Caliban dans les récits de voyage, des réécritures du texte shakespearien ont eu lieu, manifestant tour à tour une volonté de conférer à Caliban différentes portées symboliques. On le retrouve, par exemple chez Ernest Renan dans son Caliban, suite de La tempête (1878), où il est mis pour tous les communards de Paris, représentant les instincts et l’ignorance du bas peuple. Le spectre de Caliban apparait aussi en référence aux appétits « calibanesques » du yankee nord-américain, chez Paul Groussac dans La Razón (1898) et par antonomase chez José Enrique Rodó dans son Ariel(1900) pour désigner la civilisation étasunienne, matérielle, contre celle d’Ariel, tenant de la civilisation idéaliste. D’autres fois, Caliban est utilisé opportunément comme archétype des masses opprimés victimes de la bourgeoisie, c’est le cas chez Aníbal Ponce avec Humanismo burgués y humanismo proletario (1935) ; comme un individu incapable de s’émanciper, subissant « le complexe de Prospero » chez Octave Manonni avec Psychologie de la colonisation (1950) ; ou même encore comme une figure identitaire durant la révolution cubaine de Fidel Castro chez Edward Brathwaite avec Islands (1969). Cf. Roberto Fernández Retamar, CalibanApuntes sobre la cultura en nuestra América, Editorial Diógenes, México, 1972, pp. 12-30.

[13]Aimé Césaire, Une tempête, Éditions du Seuil, Paris, 1969, Acte III, sc. 2, pp. 63-64.

[14] Ibidem, Acte I, sc. 2, p. 27.

[15] Ibidem, pp. 26-27.

[16] Ibidem, Acte I, sc. 2, pp. 27-28.

[17] Il faut brièvement rappeler que les Caliban et Ariel d’Aimé Césaire aient été inspirés respectivement de Malcolm X, partisan du suprématisme noir et de la vindicte, et de Martin Luther King, défenseur de la non-violence et de la réconciliation. Ces deux figures majeures de la lutte antiségrégationniste afro-américaine aux États-Unis sont assassinées, l’une en 1965 et l’autre en 1968 (Dominique Licops et Paul Breslin, « Des tempêtes à tout casser ? Enseigner Césaire et Shakespeare au XXIe siècle », Communautés de lecture pour une approche dialogique des œuvres classiques et contemporaines, éd. Oana Panaïté, Cambridge Scholars Publishing, 2016, pp. 19-20).

[18] Aimé Césaire, op. cit., Acte, Acte II, sc. 1, pp. 36-37.

[19] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, François Maspero, Paris, 1970, pp. 19, 50-51.

[20] Ibidem, p. 19.

[21] Stanislas Spero Adotevi, Négritude et négrologues, 10/18, Union générale d’éditions, Paris, 1972, pp. 19, 37, 42, 45.

[22] Paget Henry, Caliban’s Reason: Introducing Afro-Caribbean Philosophy, Routledge, New York, 2000, p. 251.

[23] Bolívar Echevería, Modernidad y blanquitud, Ediciones Era, México. D. F., 2010, pp. 10, 57, 65.

[24] Bien que le Civil Rights Acts de 1866 existât, les droits liés au vote ne furent acquis qu’en 1964 par la communauté afro-américaine. Entre 1880 et 1921, plus de 23,5 millions de migrants originaires d’Europe arrivèrent aux États-Unis, ceux-ci étaient préférés aux noirs en termes de main d’œuvre. Entre 1900 et 1909, 750 Afro-américains sont lynchés. En 1919, durant le « Red Summer », quelques centaines d’idéologues noirs communistes sont liquidés à New York et à Chicago. Dans les années 60, le chômage afro-américain est surreprésenté, ce qui alimente les tensions intercommunautaires. En 1966, le parti de défense des Black Panther voit le jour. Entre 1964 et 1972, on enregistre dans les ghettos afro-américains, suite à des émeutes, 250 morts, 10 000 blessés et 60 000 arrestations. La plupart des affrontements impliquent les forces de police locales. Des tensions analogues rejaillissent dans les années 80-90 (Kevern Verney, Black Civil Rights in America, Introduction to History, Routledge, London and New York, 2000, pp. 2-5, 11-12, 61, 74, 115).

[25] Voltaire, Candide ou l’Optimisme, traduit de l’allemand de Monsieur le Docteur Ralph, Genève, 1760, pp. 16-17.

 

Danse : « Negra / Anger » – sous le signe de Nina Simone et de Césaire

Suite heureuse de l’année de la Colombie en France, une pièce proposée par Alvaro Restrepo qui dirige El Collegio del Cuerpo à Carthagène des Indes. Particularité de Negra / Anger : elle mêle à onze danseurs de la compagnie vingt et un collégiens et lycéens aixois. Mais on ne parlerait pas de cette pièce si elle n’avait que ce seul mérite à faire valoir. Il faut tout de suite souligner la performance réalisée par les jeunes amateurs[i] qui n’ont eu que très peu de temps pour s’entraîner avec les professionnels. Evidemment, les contributions des uns et des autres sont très inégales, les amateurs étant cantonnés à un rôle de figurant, ce qui n’enlève rien à leur mérite car un figurant, dans un ballet, ne reste pas inactif, il doit respecter la chorégraphie, bouger, danser en mesure et même, en l’occurrence, donner de la voix quand et comme cela lui est demandé. Il faut ajouter que la présence de ces vingt-et-un danseurs supplémentaires apporte une ampleur difficilement atteignable autrement et que leur nombre sert ainsi l’économie d’une pièce qui veut mettre en évidence la colère des noirs[ii] face aux mauvais traitements dont ils furent et sont encore les victimes.

Mais enfin tout cela ne serait rien encore si la chorégraphie ne faisait preuve d’une inventivité rafraîchissante. Le premier tableau donne le ton et fait immédiatement ressortir l’intérêt d’avoir une troupe nombreuse sur le plateau.  Tous les danseurs vêtus de noir et portant un masque de tulle noir sur le visage sont assis en rang serré, dos au public. Tandis que la musique joue un morceau de piano, un premier danseur se lève et se met à jouer le morceau en posant rapidement la main sur la tête des autres danseurs, comme fait un pianiste avec les touches de son instrument. Les danseurs ainsi désignés s’affaissent comme la touche enfoncée par le doigt du pianiste puis l’un d’eux se lève à son tour et prend le relais du premier, etc. Toute cette séquence est parfaitement réglée : la danse n’est pas portée par la musique comme habituellement, elle donne l’illusion du contraire, comme si elle contribuait à créer la musique.

La musique est de bout en bout celle de Nina Simone qui est célébrée dans cette pièce comme militante de l’antiracisme, au même titre que Césaire dont un extrait du Cahier du retour au pays natal est lu pendant le spectacle. Si, lors de la représentation à laquelle nous avons assistée, la diffusion de certains morceaux a souffert au point de rendre l’écoute pénible (son brouillé et trop fort), Nina Simone n’en est pas moins une chanteuse de blues irrésistible qu’on a pu apprécier pleinement dans son tube Tomorrow is my turn.

Le prologue est suivi d’une séquence au cours de laquelle les danseurs professionnels du Collegio del Cuerpo (qui mêle Blancs et Noirs) dansent tour à tour d’une manière particulièrement expressive l’oppression qui pèse sur les victimes du racisme. C’est à ce moment qu’ils se débarrassent du voile noir qui couvrait leur visage. La suite enchaîne sans faute plusieurs tableaux, avec ou sans les jeunes amateurs, et le final à la manière de ces rondes africaines où les danseurs sortent du cercle à tour de rôle pour montrer leurs prouesses, électrise le public.

Au Pavillon Noir, Aix-en-Provence, du 13 au 15 octobre 2017.

[i] Même si les lycéens sont en première « option danse ».

[ii] Comme on l’aura remarqué, l’espagnol negra est l’anagramme de l’anglais anger.

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Césaire vu d’ailleurs

Deux ouvrages passionnants, signés respectivement par Ernstpeter Ruhe, professeur émérite de littérature romane à l’université de Würzburg, et Lilian Pestre de Almeida, qui enseigna la littérature francophone à l’université fédérale brésilienne Fluminense, entre autres, sont parus l’année dernière chez un éditeur allemand mais en français. Même s’ils abordent la question de la réception de Césaire respectivement dans le monde germanophone et dans le monde lusophone, ces ouvrages développent bien d’autres problématiques. On y trouvera une foule de détails, souvent inédits ou dispersés dans des articles de revues ou des actes de colloques, susceptibles d’intéresser tous les amateurs de l’œuvre de Césaire, de son œuvre littéraire s’entend. Chacun de ces ouvrages tourne autour d’une personnalité-clé qui fut en contact étroit avec le poète : l’Allemand Janheinz Jahn et l’Angolais Mario de Andrade.

Aimé Césaire dans les pays germanophones

Césaire une_oeuvre_mobile E RuheErnstpeter Ruhe, Une œuvre mobile – Aimé Césaire dans les pays germanophones (1950-2015), Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 293 p.

C’est un touche-à-tout, polyglotte, Janheinz Jahn, qui fut de loin le principal introducteur en Allemagne de Césaire, après avoir découvert sa poésie, en 1951, à l’occasion d’une conférence de Senghor à l’Institut français de Francfort. Dès 1954 paraît Schwarzer Orpheus, une anthologie de la poésie moderne « africaine » qui recoupe en partie celle de Senghor (1948)[i]. Suivront plusieurs recueils bilingues de poèmes de Césaire et l’édition du Cahier (Zurück ins Land der Geburt, 1962). C’est encore grâce aux efforts de Janheinz Jahn qu’une version théâtrale (différente de celle de Césaire) de Et les chiens se taisaient fut donnée en allemand, d’abord à la radio puis au théâtre. Par contre si Jahn a également traduit en allemand La tragédie du roi Christophe, c’est à Salzbourg mais en français que la pièce fut créée, dans la mise en scène de Jean-Marie Serreau.

Traduire la poésie est toujours difficile. Certains le disent impossible. Que dire alors quand il s’agit de Césaire, le roi des mots mystérieux et des formules ésotériques ? À l’occasion de son travail de traducteur, Jahn a interrogé le poète sur les énigmes qu’il rencontrait. Il reste des traces écrites et même orales de leurs échanges. Césaire, on le sait, ne tenait pas à se faire l’interprète de ses œuvres : face à son traducteur, pour éviter des contresens flagrants, il a dû déroger à cette règle. Ces échanges constituent la part la plus fascinante de l’ouvrage d’E. Ruhe : ils fournissent des éclairages originaux sur la signification de certaines formules qui pouvaient paraître impénétrables, amènent parfois à corriger les interprétations proposées dans les éditions critiques des poèmes césairiens. Si tel n’est pas le cas pour la formule du Cahier – « ma reine des squasmes des chloasmes » – dont l’explication fournie à Jahn était déjà reproduite dans l’édition critique des œuvres littéraires publiée sous la direction d’A. J. Arnold[ii], les archives de Jahn exhumées par E. Ruhe révèlent bien d’autres trésors.

C’est en particulier le cas des quelques enregistrements sonores de ses entretiens avec Césaire réalisés par le traducteur en 1963. Que  faut-il penser, par exemple, de cette formule tirée du poème « L’Afrique » (in Soleil cou coupé) : « il y au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal, etc. » ? Réponse du poète : « L’homme et la nature sont séparés dans cette vision poétique. Le sang, donc l’homme, et le paysage de nouveau se réconcilient dans ma salle de bal, etc. ». Ou bien – autre exemple – comment comprendre « cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte en sève à la surface me donner une couleur ou commodément attendre et surprendre l’imbécilité des coups de larrons, etc. » (in « Tatouage des regards ») ? Réponse : « Le sang qui circule dans mes veines est noir comme l’encre, il remonte à la surface pour me donner une couleur qui est extrêmement commode pour attendre et surprendre la sottise des coups [en fait des regards] que l’on me porte. Puisque c’est une peau noire qui ne rougit pas, qui ne blanchit pas, on ne peut pas savoir ce que je pense ».

Les archives de Jahn éclairent par ailleurs la génétique de certains poèmes. Les tapuscrits annotés par Césaire font apparaître des corrections et parfois des coupes radicales dont E. Ruhe explore la signification.

Ajoutons pour finir que cet ouvrage présente des documents jamais publiés en France, comme la notice de présentation du Roi Christophe rédigée par Césaire à l’occasion de la création à Salzbourg, ou son discours de réception à l’Académie de Bavière, discours dans lequel il est fait spécifiquement référence à Arnold Toynbee, plus précisément à sa distinction entre « zélotisme » et « hérodisme », pour expliquer autrement qu’en faisant appel à Hegel comment la recherche du particulier peut mener à l’universel.

Lusophonie, intertextualité

cesaire_hors_frontieresLilian Pestre de Almeida, Césaire hors frontières – poétique, intertextualité et littérature comparée, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 402 p.

Comme celui d’E. Ruhe le livre de L. de Almeida présente un inédit précieux, à savoir le troisième jeu d’épreuves de l’édition du Cahier chez Présence Africaine, conservé par Mario Pinto de Andrade, secrétaire d’Alioune Diop à la maison d’édition à l’époque de  la publication du Cahier (1956). L. de Almeida donne toute les corrections manuelles apportées sur les épreuves par le poète et reproduit trois pages en fac-similé. En comparant avec le Cahier finalement édité, il apparaît que ces corrections furent à peu près les dernières, même si d’ultimes modifications sont encore intervenues.

Cette présentation des épreuves est précédée par une étude diachronique du Cahier dans les versions successives qui nous sont connues : le tapuscrit de 1939 conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), la première version publiée dans Volontés, le tapuscrit de 1943 identique à la version bilingue chez Brentano’s (1947), la version publiée chez Bordas, également en 1947 mais notablement augmentée par rapport à Brentano’s, la version dite définitive de 1956.

Suit une assez longue section (72 pages) intitulée « Chronologie parallèle », allant de 1913 à 2013 qui présente non seulement les parcours parallèles de Césaire et M. de Andrade (tous deux poètes et hommes politiques) et les relations qui s’établirent entre eux, mais également, d’une manière beaucoup plus vaste, une chronique intellectuelle et politique de l’époque. Ainsi à l’entrée 1961 figurent – entre autres – l’assassinat de Lumumba, l’élection de Joao Goulart comme président du Brésil, la publication par Césaire de Cadastre et de Toussaint Louverture, celles des Nocturnes de Senghor, des Damnés de la terre de Fanon, de Sang Rivé de Glissant, de Balle d’or de Guy Tirolien, enfin de l’anthologie bilingue français-italien de M. de Andrade et Léonard Sainville, Lettura negra. 1961 fut encore l’année où Jean XXIII convoqua le concile Vatican II, celle où Césaire et Senghor furent élus membres correspondants de l’Académie de Bavière et celle où mourut Fanon.

Suivent des exemples d’intertextualité dont on retiendra les deux premiers. Le premier concerne un poème de M. de Andrade, « Chanson à Sabalu », repris partiellement par Césaire dans Une saison au Congo (« Notre fils cadet / Ils l’ont envoyé à Sao Tomé / Parce qu’il n’avait pas de papiers », etc.). Le second souligne une proximité pour le moins troublante entre deux vers d’un poème de W. H. Auden (« As I walked out in the evening ») et un ajout du Cahier dans la version Brentano’s. « Beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de hottentot » peut sembler, en effet, une réminiscence de deux vers d’Auden : « And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead ». Mais Césaire, de retour en Martinique en 1939, a-t-il pu avoir connaissance avant 1943 (date du tapuscrit Brentano’s) de ce poème publié à New York en 1940 ?

La partie suivante évoque le voyage de Césaire au Brésil, en 1963, à l’occasion d’un colloque afro-latino-américain. Il est revenu sur ce voyage vingt ans plus tard dans un entretien avec L. de Almeida. Il esquisse une comparaison frappante entre les Africains (« une foule détendue, heureuse, décontractée et étonnamment silencieuse, d’une extraordinaire dignité ») et les Martiniquais (« agités, excités, ils parlent fort. Le Martiniquais est traumatisé par l’esclavage »). C’est là aussi où Césaire explique l’origine africaine du mot « béké » qui signifierait « blanc » en langue ibo.

L. de Almeida se propose également de compléter, de rectifier parfois, quelques entrées des lexiques ou glossaires des termes césairiens. On retiendra en particulier son explication de deux vers de « Batouque » : « Endormi troupeau de cavales sous la touffe de bambous / saigne, saigne troupeau de carambas ». Elle souligne que « cavales » et « carambas » sont (aussi) des noms de plantes (respectivement prêles et sauges), si bien que le passage en question doit être compris selon elle comme décrivant un sous-bois avec ses taches de couleurs.

Un chapitre apporte des éclairages intéressants sur deux poèmes : « Marais nocturne » et « De forlonge » et le livre se clôt sur des annexes parmi lesquelles un entretien entre Césaire et M. de Andrade à propos du roi Christophe dans lequel Césaire déclare : « s’il avait été républicain, il aurait échoué. Pourquoi toutes les républiques africaines ont fait des partis uniques ? La conception africaine du pouvoir est autour du chef ». Une autre annexe soulève brièvement quelques-uns des problèmes posés par la traduction de la poésie de Césaire (L. de Almeida a elle-même traduit le Cahier en portugais… du Brésil).

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Il serait dommage que, sous prétexte qu’ils sont publiés en Allemagne, les deux ouvrages dont on vient de rendre compte ne parviennent pas à toucher le public francophone auquel ils sont pourtant à l’évidence destinés en priorité. Cet article aura atteint son objectif s’il parvient à convaincre les césairophiles que la lumière qui éclaire le grand poète peut aussi venir « d’ailleurs ».

 

 

[i] Préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre d’« Orphée noir ».

[ii] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition critique coordonnée par Albert James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. (cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/).

Deux nouveaux volumes des « Écrits politiques » de Césaire

« Un écrivain écrit dans l’absolu ;
un politique travaille dans le relatif »
Césaire (ÉcPol 3, p. 321.)

Césaire 2Aimé Césaire, Écrits politiques, II-1935-1956 et III-1957-1971, édités par Édouard de Lépine, Paris, Jean-Michel Place, 2016, 2 vol., 427 et 343 p. (ci-après ÉcPol 2 et 3).

Après la publication en 2013 des Discours à l’Assemblée nationale par les soins de René Hénane, premier volume des Écrits politiques de Césaire[i], voici les deux suivants (sur quatre annoncés) toujours chez Jean-Michel Place et toujours avec le soutien de la Fondation Clément mais cette fois à la diligence d’Édouard de Lépine. Le premier débute avec deux articles parus dans L’Étudiant noir (1935) et va jusqu’à la rupture avec le PCF (1956) ; le second court jusqu’en 1971, année où Césaire fut élu pour la septième fois consécutive maire de Fort-de-France, l’année également de la Convention du Morne-Rouge (Martinique) qui réunit pour la première fois tous les partis autonomistes des quatre départements d’outre-mer[ii].

Il serait vain de vouloir résumer le contenu des quelques huit cent pages de ces deux nouveaux volumes. En attendant les deux tomes à suivre, avant la fin de l’année, ils constituent déjà, avec celui consacré aux Discours, une « mine » pour tous les curieux, désireux de  comprendre le parcours politique du grand homme de la Martinique, ses méandres et sa ligne directrice qui n’a finalement pas varié et qui a d’ailleurs trouvé une sorte de justification historique non seulement dans l’adhésion sans faille du peuple martiniquais à sa personne (maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 – député de la Martinique de 1945 à 1993) mais encore dans les faits avec l’autonomie croissante Martinique à l’intérieur de la République française. Une fois achevé, l’ensemble des cinq volumes constituera le complément indispensable de la Biobibliographie d’Aimé Césaire de Thomas A. Hale et Kora Véron[iii], en donnant in extenso un grand nombre des textes qui n’y sont que partiellement cités ou y sont simplement évoqués, sans se substituer néanmoins à elle puisque c’est là où l’on trouvera un appareil critique essentiel pour les chercheurs.

On se souvient sans doute qu’un très volumineux ouvrage (1800 pages sur papier bible) a rassemblé récemment la poésie et le théâtre de Césaire plus quelques « essais ou discours »[iv]. Les Écrits politiques donnent quelques poèmes supplémentaires par rapport à cette édition, laquelle ne reprend que les pièces conservées par Césaire dans les recueils qu’il a publiés. Ainsi en est-il du poème intitulé « Maurice Thorez parle » publié seulement dans Justice, l’organe des communistes martiniquais, en 1950 : « Ô voix où se noue au bec du serpentaire le fuseau du serpent, etc. » (ÉcPol 2, p. 206). Inversement, c’est dans le gros ouvrage publié en 2013 qu’on trouvera l’article à teneur incontestablement politique intitulé « Le message de Péguy », publié en 1939 dans L’Action socialiste.

Les deux volumes examinés ici contiennent au moins trois types de textes : ceux qui font partie du travail quotidien d’un député consciencieux interpelant le gouvernement, autant de fois que nécessaire, sur les difficultés rencontrées dans son île et qui avance des solutions ; ceux d’une portée beaucoup plus générale, comme les interventions aux congrès des intellectuels et artistes noirs ; ceux enfin où, en réponse à ses interlocuteurs, Césaire réfléchit sur son action et sur son œuvre.

Césaire 3Des premiers on a déjà eu un aperçu conséquent avec le volume des Discours à l’Assemblée nationale. Ils sont complétés ici par des « interventions » à l’Assemblée nationale (d’un format plus modeste que les discours), des lettres au gouverneur puis au préfet de la Martinique, des articles dans Justice puis, après la rupture avec le PCF, dans son journal, Le Progressiste, sans oublier quelques discours mémorables prononcés devant les Martiniquais. En dehors des difficultés ponctuelles relevées par Césaire, le thème principal qui court à travers tous ces textes est celui de l’assimilation ou plutôt de l’assimilation pour quoi faire ? « Ce qui nous intéresse nous, s’exclame-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale le 28 janvier 1948, c’est l’assimilation réelle, celle des niveaux de vie, celle du pouvoir d’achat des masses » (ÉcPol 2, p. 145). L’année suivante, dans Justice, il envoie un « solennel avertissement au gouvernement » : « Si on nous refuse tous les avantages sociaux [de la France métropolitaine], obligation sera faite au peuple martiniquais de donner une autre direction à ses aspirations » (p. 198). En réalité, au fur et à mesure qu’il obtient satisfaction sur le plan de la parité avec la Métropole[v], on le voit s’éloigner du modèle de la départementalisation (dont il fut l’un des artisans en 1946) pour prôner une autonomie plus ou moins accentuée. En 1956, il livrera le fond de sa pensée en des termes sans équivoque : « Je considère cette loi [de départementalisation] comme une loi de circonstance […] et que cette loi ne correspond plus aux conditions actuelles » (p. 414). À partir de ce moment-là, il prônera non l’indépendance, puisqu’il n’y a pas « un seul martiniquais pour y penser sérieusement » (ÉcPol 3, p. 148) mais le « fédéralisme » (p. 23, 59, 134) ou « l’autogestion » (p. 148).

La question de l’assimilation déborde les textes s’inscrivant dans l’immédiateté de la pratique politique. La doctrine de Césaire est au fond, en la matière, la même que celle de cette autre père de la négritude qu’est Senghor. Ce dernier la rappelle dans son intervention à la suite de l’allocution de Césaire au premier congrès des intellectuels et artistes noirs (septembre 1956) : « Il ne faut pas être assimilé ; il faut assimiler » (ÉcPol 2, p. 376 – id. ÉcPol 3, p. 329), ce qui signifie à la fois ouverture à la culture occidentale et fidélité à ses propres racines. Parmi les autres thèmes abordés dans ces textes de portée plus générale, deux sont particulièrement présents : l’esclavage et la colonisation. Les commémorations de l’abolition comme des grandes figures antiesclavagistes – l’Américain John Brown et l’Abbé Grégoire (ÉcPol 2, p 187 et 235) ; le Guadeloupéen Delgrès et Toussaint Louverture (ÉcPol 3, p. 85 et 116) et naturellement Schœlcher (ÉcPol 2, p. 85, 120, 153, 260 et ÉcPol 3, p. 55) – sont autant d’occasions de rappeler les horreurs de l’esclavage comme les mérites de ceux qui surent les dénoncer. Quant à la colonisation (et la décolonisation), elles sont présentes dans les deux versions successives du discours sur le colonialisme (ÉcPol 2, p. 165 et 303), dans un article de la Nouvelle Critique (p. 281), dans la préface au livre de Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées (p. 336), dans les allocutions au premier et deuxième congrès des intellectuels et artistes noirs (ÉcPol 2, p. 357 et ÉcPol 3, p. 95), dans l’article de Présence africaine sur la pensée politique de Sékou Touré (ÉcPol 3, p. 120), dans le discours sur l’art africain au premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar (p. 217).

Césaire commente le Monument du 22 mai 1948 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Césaire commente le Monument du 22 mai 1848 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Les textes de la troisième catégorie se présentent comme des entretiens de Césaire avec des journalistes ou des spécialistes de son œuvre, voire une vieille connaissance avec laquelle il avait eu l’occasion de ferrailler comme Depestre (en 1955, cf. ÉcPol 2, p. 330). En 1968, les deux amis se sont retrouvés au Congrès culturel de La Havane. S’ensuivit une intéressante conversation sur les origines de la négritude et ses valeurs « universalisantes » (ÉcPol 3, p. 248)[vi]. En 1961, interrogé pour le magazine Afrique sur son style poétique, Césaire confesse son hermétisme, tout en notant qu’il est moins prononcé dans ses derniers recueils. Surtout, il insiste sur « l’importance du rythme, […] donnée essentielle de l’homme noir ». La question d’écrire en créole « ne s’est même pas posée ». Il n’est d’ailleurs pas une langue, mais « un langage caricatural [portant] les stigmates mêmes de la condition antillaise ». Lors du même entretien, il se montre pessimiste à propos de la décolonisation du « monde noir, parce que nous n’avons plus à nous dresser contre un ennemi commun aisément discernable, mais à lutter en nous-mêmes, contre nous-mêmes. Il s’agit d’un combat spirituel qui ne fait que commencer » (p. 157, 160). En 1969, dans le Magazine littéraire, l’écrivain précise son rapport au créole qui « fait un peu patois » mais « deviendra une vraie langue », ajoutant qu’il a voulu « imprimer une marque antillaise sur le français » en lui donnant « la couleur du créole » (p. 291).

Au début 1971, le Nouvel Observateur publie un long entretien avec Césaire. A la question « pourquoi le gouvernement français a-t-il intérêt à maintenir la Martinique et la Guadeloupe sous cette domination que vous dites tyrannique ? », Césaire répond : « À la vérité, je ne sais pas […] Je ne crois pas que ces territoires aient un intérêt bien grand par eux-mêmes […] Un certain nombre de lobbies terriblement conservateurs et colonialistes font pression sur le gouvernement » (p. 300). En octobre de la même année, de passage à Trinidad, Césaire évoque la « victoire » de son peuple comme inéluctable à terme : son île sera « un pays dirigé par des Martiniquais », « démocratique » et pratiquant « une certaine forme de socialisme » (p. 314). Lilyan Kesteloot, auteure de plusieurs ouvrages sur Césaire, fut la dernière à s’entretenir avec lui cette année-là ; elle l’interroge sur la contradiction éventuelle entre sa poésie et ses discours (anticolonialistes) et sa politique (anti-indépendantiste) : selon Césaire, contrairement à l’écrivain qui « écrit dans l’absolu, un politique travaille dans le relatif […] En politique, un petit pas vaut mieux qu’un grand bond solitaire ». Quant à sa conception de la négritude, il précise qu’elle « n’est pas biologique [mais] culturelle et historique » (p. 321 sq.).

Cette rapide moisson dans les deux ouvrages qui viennent de paraître des Écrits politiques de Césaire ne rend compte, on s’en doute, que très partiellement des richesses qu’ils contiennent. Gageons que nombreux seront les lecteurs, les bibliothèques qui voudront se les procurer… en attendant impatiemment les deux suivants.

 

[i] Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/

[ii] Convention où Césaire, martiniquais et chef d’un parti autonomiste, curieusement ne parut pas.

[iii] Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré champion, 2013, 2 vol., 891 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

[iv] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours – Édition critique coordonnée par James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/

[v] Ou, ce qui n’est pas du tout la même chose, d’un traitement égal des Antillais et des Métropolitains en poste aux Antilles.

[vi] Une (rare) coquille à signaler ici : « Nous étions frappés par des manques [et non des marques] de la civilisation européenne », etc. (p. 255).

Un tombeau d’Aimé Césaire

        Je veux peupler la nuit d’adieux méticuleux
(Et les chiens se taisaient)

Aimé Césaire : Poésie, Théâtre, Essais et Discours
Édition critique coordonnée par Albert James Arnold
CNRS Éditions et Présence Africaine Éditions, coll. « Planète libre » Paris, 2013, 1805 p.

Aimé Césaire CNRSUn monument, un temple, un tombeau à la gloire de Césaire : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit quand on découvre cet ouvrage de papier de plus de 1800 pages grand format. On n’aurait même pas rêvé de voir rassemblés toute la poésie et tout le théâtre de Césaire dans un seul volume, tous les articles de l’Etudiant noir et de Tropiques plus quelques autres, les grands discours sur la négritude et autre ! Sans parler des textes désormais historiques consacrés au grand homme par des éminences intellectuelles (Breton, Sartre, Leiris, Glissant…), et sans oublier enfin les articles de présentation, de commentaires et plus généralement tout l’appareil qui accompagne une édition savante, préparée en l’occurrence par une douzaine de collaborateurs (mais aucun Martiniquais) sous les auspices de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) et avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Il ne s’agit cependant pas d’œuvres complètes. Cette édition est présentée dans l’introduction comme celle de « l’œuvre littéraire d’Aimé Césaire » (p. 28). Elle est pourtant bien davantage que cela, même s’il y manque, à quelques exceptions près, tous les écrits proprement politiques de Césaire. Quand on se souvient que ce dernier fut député de la Martinique pendant presque cinquante ans, maire de Fort-de-France pendant plus longtemps encore, et chef de parti, on devine qu’il y a là une masse de documents essentiels pour l’histoire de la Martinique.  Leur publication est en cours aux éditions Jean-Michel Place ; un premier volume des Discours à l’Assemblée nationale est déjà paru, préparé par René Hénane (1). Manque également dans la somme examinée ici – sans qu’on sache pourquoi – l’essai sur Toussaint Louverture (2).

L’ITEM privilégie la lecture et donc l’édition « génétique » des textes. C’est un peu sa raison d’être : possédant les manuscrits de nombreuses œuvres, il est le mieux à même de montrer les étapes de leur fabrication. Il n’en va pas de même, néanmoins, pour Césaire, dont on n’a conservé qu’assez peu de manuscrits, au demeurant dispersés. C’est pourquoi la présente édition s’appuie principalement sur les publications successives des œuvres. On dispose ainsi de quatre éditions du Cahier du retour au pays natal, depuis celle de la revue Volontés (1939) jusqu’à l’édition dite définitive chez Présence Africaine (1956), en passant par les deux éditions différentes de 1947 (mais mises au point pendant la guerre), celles de Brentano’s (bilingue) et de Bordas. C’est après la rencontre avec Breton, en 1941, que Césaire s’est converti au surréalisme. Il a publié en 1942, dans Tropiques, sous le titre « En guise de manifeste littéraire », une série de stances surréalistes qu’il a reprises, étendues, dans les éditions de 1947 (avec des modifications entre les deux éditions). Écriture automatique, métaphores filées, hermétisme s’introduisent à ce moment-là dans le Cahier. Au contraire, l’édition chez Présence Africaine gommera les passages les plus abscons et ajoutera  des versets destinés à conférer au poème une signification politique plus en accord avec l’état d’esprit et la situation de l’auteur à cette époque.

Le Cahier n’est pas la seule œuvre de Césaire à avoir connu des modifications profondes. C’est également le cas de son théâtre. La première version de Et les chiens se taisaient n’est pas la tragédie lyrique publiée en 1946 à la suite des Armes miraculeuses. La découverte récente d’un manuscrit datant probablement de 1943 montre qu’il était plus sûrement destinée au théâtre, comme le sera la dernière version, de 1956, dont les modifications par rapport à 1943 correspondent en outre, comme pour le Cahier, au désir de rendre le discours plus conforme au message anticolonialiste de Césaire à cette époque (3).  La Tragédie du roi Christophe, publiée d’abord en 1963, a connu des changements très importants dans la version de 1970, après avoir été portée à la scène par Jean-Marie Serreau. Les variantes des éditions successives d’Une Saison au Congo (1966, 1973, 1976), s’expliquent avant tout par le souci de coller à l’histoire du Congo postérieures à la première édition. Quant à la pièce Une Tempête (1968-1969), on peut dire qu’elle résulte d’emblée de la collaboration entre le dramaturge et son metteur en scène favori, Jean-Marie Serreau.

Tout cela est sans doute (plus ou moins) connu des admirateurs de Césaire, mais la somme qui lui est consacrée par les éditions du CNRS et Présence Africaine contient tant d’autres richesses qu’on ne sait lesquelles choisir. Une définition par le poète de sa poésie peut-être ? « Comme un ulcère, comme une panique, images de catastrophes et de liberté, de chute et de délivrance, dévorant sans fin le monde » (in Tropiques, 1943, n° 8-9). À comparer avec ce résumé de la poésie césairienne par Michel Leiris: « lyrisme débridé, folie luxuriante et forme volontiers sibylline » (1966, p. 1717). Ou encore, dans un article de 1956, cette trouvaille, « le complexe de Gwynplaine », pour caractériser le malaise antillais (« dans la conscience antillaise retentit encore et durablement un choc premier, celui de la traite » – p. 1491). Ou enfin – puisque nul n’est parfait – dans un discours prononcé devant des professeurs de français américains réunis en congrès à la Martinique, cette définition : « le monde noir dont la philosophie se fonde sur une volonté essentielle d’intégration, de réconciliation, d’harmonie, c’est-à-dire de juste insertion de l’homme dans la société et dans le cosmos par la vertu opérationnelle de la justice d’une part, et de la religion, d’autre part » (1979, p. 1576). Que penseraient de cette vision idéale les Africains victimes des guerres civiles ou de politiciens prévaricateurs ???

Les aspects strictement politiques du parcours de Césaire ne sont pas l’objet propre de ce recueil, on l’a dit. Mais comment dissocier la politique du reste ? La politique n’est-elle pas partout ? Un témoignage de Maryse Condé pose crûment le mystère du parcours d’Aimé Césaire en politique : « Il ne voyait aucune contradiction entre ses idées sur la Négritude et ce vote de 1946 faisant de la Guadeloupe et de la Martinique des départements d’outre-mer qui lui a été si souvent reproché. Il ne comprenait pas ce qu’on appelait ses contradictions. Pour lui, la loi d’assimilation était simplement un moyen de pallier à [sic] la misère du peuple des Antilles » (p. 1687).

Il y a beaucoup à apprendre et beaucoup à réfléchir, on le voit, dans cet ouvrage en forme de tombeau, qui restera pour longtemps une référence incontournable de toutes les études césairiennes.

Michel Herland.

(1)   Cf. notre recension http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/. Rappelons par ailleurs que tous les textes publiés d’Aimé Césaire (y compris les entretiens avec des journalistes) sont recensés dans Les Écrits d’Aimé Césaire – biobibliographie commentée, de Kora Véron et Thomas A. Hale. Cf. http://mondesfr.wpengine.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

(2)   Sous-titré La Révolution française et le problème colonial (1960 et 1962).

(3)   Le Discours sur le colonialisme connaîtra lui aussi trois états correspondant aux publications successives de 1948, 1950 et 1956.

Les Jardins d’Aimé Césaire : une initiation

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire » (A. Césaire)

On l’a dit et redit : Césaire fut un immense poète. On ne voit pas qui, au mitan du XXe siècle, pourrait l’égaler, en dehors peut-être de Perse. Si tant est qu’ait un sens la comparaison entre le Martiniquais sorti du peuple, nègre entre les nègres, dont les poèmes sont autant de coups de poing, et le Guadeloupéen issu d’une famille de planteurs blancs, qui cisèle ses oracles dans une langue hiératique et majestueuse.

René Hénane avec Aimé Césaire

René Hénane avec Aimé Césaire

Pour en rester à Césaire, il y a un mystère dans son succès. Car si ses vers, sa verve inépuisable nous saisissent et nous emportent, une part de la fascination qu’il exerce tient à l’ésotérisme de son langage. Nous sommes devant ses poèmes comme devant une belle femme inaccessible. Elle n’est pas moins belle pour autant, sinon davantage, et il en va peut-être de même pour la poésie hermétique de Césaire. Avec cette différence, néanmoins que, contrairement à la dame, les poèmes ne peuvent pas nous échapper : les énigmes imprimées sur le papier ne nous fuiront pas ; rien ne nous empêche de tenter de les percer. Mais si la poésie de Césaire est forte d’emblée par les sensations qu’elle provoque, la compréhension est un stade supérieur qui réclame des efforts. Heureusement, des passeurs sont là pour nous aider à interpréter le sens caché derrière les formules mystérieuses, mallarméennes, du poète.      

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent bien René Hénane et nous avons rendu compte à plusieurs reprises de ses travaux, à commencer par les éditions savantes de Ferrements et des Armes miraculeuses qu’il a réalisées en collaboration avec M. Souley Ba et Lilyan Kesteloot, et qui contiennent nombre d’éclaircissements utiles (1). René Hénane est également l’auteur, en solo, d’autres ouvrages, parmi lesquels un Glossaire que tout lecteur de Césaire devrait avoir en permanence sous la main : y sont recensés et expliqués tous les termes rares exhumés par le poète ou qu’il prend dans une tournure ou dans un sens inhabituels (2).

Profitant de l’agitation faite autour de Césaire en 2013, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les éditions l’Harmattan ont opportunément réédité le premier livre de René Hénane consacré au poète (3). Réédition opportune, en effet, car ces Jardins constituent la meilleure introduction possible à une lecture compréhensive de la poésie césairienne. Comme Hénane l’explique lui-même, une lecture intelligente et non plus simplement sensible des poèmes de Césaire s’effectue en deux étapes, avec des allers-retours entre les deux : le décryptage mot à mot d’une part et la compréhension du sens métaphorique d’autre part. Cela passe par « l’examen étymologique, historique, linguistique, structurel, symbolique de chaque terme ou expression » (p. 13). « Rien ne doit être négligé… : conjoncture politique, climat social, éléments historiques, biographiques, influences et rencontres littéraires, artistiques, chocs affectifs… » (p. 29). Il faut du courage, on le voit, et même de l’acharnement pour se lancer dans une telle enquête, le poète ayant livré fort peu de clefs. N’avouait-il pas d’ailleurs : « Tous mes secrets sont dans mes poèmes » (p. 21) ?

Mais Hénane s’y entend pour élucider les énigmes. Grâce à lui, nos yeux s’ouvrent, l’ombre s’éclaircit. De fait, à chaque page, il lève le voile sur quelque terme obscur, décrypte des images qu’on croyait inaptes à toute interprétation rationnelle. Un exemple suffira : deux vers tirés du poème « Rabordaille » (4) qui appartient au recueil Moi, laminaire.

En ce temps-là la terre était insermentée
(On était loin de la prétintaille quinteuse qu’on lui connaît depuis)…
(p. 226).

 « Insermentée » ? Dépourvue de tout serment d’allégeance, explique Hénane, donc rebelle à toute servitude, une terre libre, d’avant la colonisation s’il est question de Cuba, comme c’est probable puisque le poème fait partie de la suite Annonciation accompagnant des aquatintes du peintre et ami (cubain) de Césaire Wifredo Lam (5).

La « prétintaille » ? Le mot est parfois employé au sens de falbalas, d’ornement inutile. Hénane exhume un autre sens : les figures d’un jeu de carte espagnol appelé « Hombre » (homme). La prétintaille désignerait alors les hommes.

Pourquoi « quinteuse » ? À en croire Hénane, il ne s’agirait nullement de toux ou de musique mais plutôt de Charles Quint. La « prétintaille quinteuse » serait donc l’armée de Charles Quint à la conquête de Cuba, et ses descendants.

Ces exemples prouvent qu’on est souvent dans l’hypothèse plutôt que dans une vérité incontestable et que rien n’interdit à chacun de pencher vers d’autres interprétations (6). Le lecteur de ces Jardins d’Aimé Césaire reconnaîtra néanmoins que celles de Hénane sont le plus souvent convaincantes. En tout état de cause, elles proposent un sens précis là où la lecture naïve laissait seulement une impression, aussi forte fût-elle.   

 

(1) M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot : Du fond d’un pays de silence – Édition critique de Ferrements, Paris, Orizons, 2012, 329 p. Cf. Lire Césaire ? Oui mais comment ?, Mondesfrancophones.com, 15 février 2013. http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/. Des mêmes : Introduction à Moi, laminaire d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2012, 275 p. Cf. Moi laminaire d’Aimé Césaire : édition critique, Mondesfrancophones.com, 1er juin 2013. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2) René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p.

(3) René Hénane : Les Jardins d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2003, rééd. 2013, 264 p.

(4) Un terme qui appelle également sa traduction : petit tambour cylindrique à deux peaux ; le rythme rapide joué sur cet instrument (p. 227).

(5) Poèmes reproduits avec les aquatintes in Daniel Maximin : Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, Paris, HC Éditions, 2011, 95 p. Cf. Michel Herland : Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création, Mondesfrancophones.com, 8 novembre 2012. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(6) C’est d’ailleurs le cas de l’auteur de la notice consacrée à « Rabordaille » dans l’Édition critique de Ferrements (voir p. 238 de l’ouvrage en question).

 

 

Par Michel Herland, , publié le 23/12/2013 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Livres | Format:

Les Écrits politiques de Césaire

René Hénane, dont on connaît les brillantes interprétations de la poésie de Césaire et de ses secrets (1), propose, en cette année du centenaire, une édition des Discours à l’Assemblée nationale du député de Fort-de-France (2). Ce volume constitue le premier d’une série consacrée aux Écrits politiques de Césaire, publiée chez Jean-Michel Place. Les césairophiles et césairologues gardent dans leur cœur une place particulière à cet éditeur auquel ils sont déjà redevables de deux instruments de travail extraordinairement précieux : le Glossaire césairien du même René Hénane (3) et la réédition en un volume des numéros de la revue Tropiques (4).

Césaire1Les interventions de Césaire à l’Assemblée nationale concernent presque exclusivement la situation des départements d’outre-mer, avec de nombreux exemples puisés dans son île. Césaire prenait donc très au sérieux son rôle de représentant du peuple… martiniquais.  Théoriquement, pourtant, un député à l’Assemblée nationale se devrait de représenter le peuple… français et non pas ses seuls électeurs. Mais le comportement du député Césaire ne fait que traduire le sentiment des Français d’outre-mer qui se considèrent, selon une formule célèbre, non « des citoyens à part entière mais des citoyens entièrement à part ». Et il est vrai qu’ils ne manquent pas de bonne raison pour cela. Les discours de Césaire apparaissent répétitifs, car il ne pouvait que constater, d’année en année, l’indigence de la politique de la France outre-mer, son manque d’ambition pour l’avenir et – ce qui était encore plus mal perçu – sa mesquinerie pour le présent.

La grande affaire, en effet, fut celle des droits sociaux. Comme Césaire l’a expliqué à maintes reprises, en demandant, en 1946, que leurs territoires deviennent départements français, les Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et Réunionnais attendaient d’abord de bénéficier des mêmes droits que les Métropolitains en matière de sécurité sociale, d’assurance chômage et de salaire. S’il y avait sans nul doute, chez la plupart d’entre eux, un réel attachement à la France, celui-ci pesait bien moins lourd, dans leur volonté d’assimilation, que  le désir d’obtenir des avantages matériels. Or il est de fait que l’attitude du gouvernement français fut longtemps de retarder le plus possible l’alignement des dispositifs de l’État providence sur la Métropole.

Evidemment, les réticences du gouvernement s’expliquaient par une double crainte : celle de voir se creuser sans cesse le déficit des comptes sociaux dans des régions connaissant à la fois une forte croissance démographique et un chômage élevé, tout en augmentant le coût du travail, ce qui ne pouvait évidemment pas favoriser l’emploi.

Il y avait donc un risque réel d’enfoncer ces territoires dans l’assistanat. Pour exorciser ce démon, le mot d’ordre fut pendant longtemps de moderniser l’économie. Césaire, pour sa part, s’est prononcé à plusieurs reprises en faveur d’un programme d’industrialisation et de la réforme agraire. Il a par ailleurs dénoncé « les blandices (5) de l’assistance à vie et les délices de la société de consommation sans production » (29 septembre 1982) – mais il l’a fait tardivement et il ressort de ses discours qu’il s’est consacré en premier lieu, devant la représentation nationale, à demander l’extension des droits sociaux outre-mer, comme si l’une (ladite extension) n’entraînait pas les autres (blandices et délices).

Cela n’a pas empêché Césaire de mener d’autres combats. En se référant tout d’abord à la Corse, il s’est engagé, à compter de 1965, dans un plaidoyer en faveur de « l’autonomie », « pour en finir avec le régime pseudo-départemental » jugé trop décevant. Il s’est gardé toutefois de pousser cette exigence trop loin, prenant soin de se démarquer de toute velléité d’indépendance et insistant au contraire sur la « fidélité à ce qu’il est convenu d’appeler l’ensemble français » (20 octobre 1966). Césaire connaissait parfaitement les aspirations de son peuple et savait pertinemment que ce dernier refuserait les risques de l’émancipation.

La création des régions monodépartementales outre-mer fut une autre occasion pour Césaire de faire entendre sa voix. Dénonçant leur « absurdité » (29 septembre 1982), il mit, faute de mieux, tout son poids dans la balance pour qu’il n’y eût qu’une seule assemblée, commune au département et à la région, afin d’éviter les conflits qui ne sauraient manquer de naître de « ce chevauchement, ou cet enchevêtrement » des compétences (27 juillet 1981). Il ne fut pas suivi, comme l’on sait, mais eut sur ce point un triomphe posthume, quoique partiel puisque le principe de la collectivité unique a été adopté en 2010 par les seuls Martiniquais et Guyanais et qu’il peine à se mettre en place. Quant à l’autonomie, elle s’instaure peu à peu, même si personne ne croit plus qu’elle suffira à sortir de l’ornière les territoires devenus un peu plus maîtres de leur destin.

Césaire fut moins clairvoyant en matière d’émigration. Une île « sous-développée » – il insiste à plusieurs reprises là-dessus – qui connaît une forte croissance démographique et un chômage élevé doit-elle vraiment refuser un tel exutoire ? La réponse est évidemment non. Pourtant Césaire s’opposa avec véhémence à ce qu’il désignait comme une « abdication » (14 juin 1962). L’expression « génocide par substitution » a bien été prononcée par lui devant l’Assemblée nationale, mais à propos de la Guyane, le 13 novembre 1975.

Dans sa préface, René Hénane, qui est avant tout un spécialiste de la langue césairienne, insiste surtout sur la qualité littéraire des discours. Le fait est que ce recueil, dont l’objet pourrait paraître austère, se lit non seulement avec intérêt mais encore avec le plaisir qui tient à l’éloquence très particulière de Césaire, lequel se plaît à agrémenter les considérations les plus factuelles d’un humour enrichi par l’érudition d’un familier des classiques. De quoi en remontrer aux politiciens d’aujourd’hui !

Michel Herland.

(1)   Voir nos précédents comptes-rendus : http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2)   Aimé Césaire : Écrits politiques – Discours à l’Assemblée nationale – 1945-1983, édition présentée et établie par René Hénane, Paris, Jean-Michel Place, 2013, 269 p. On regrette l’absence, dans ce beau livre, de tout index ; par ailleurs les discours sont reproduits sans explication de leur contexte politique et économique. Il ne s’agit donc pas d’une édition scientifique. 

(3)   René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p. Chez le même éditeur, le premier ouvrage de René Hénane : Le Chant blessé – Biologie et poétique (1999, 318 p.) avec des chapitres consacrés au sang, au sexe, à l’abjection, au cerveau délirant, etc. dans la poésie de Césaire.

(4)   Tropiques – 1941-1945, collection complète précédée d’un « Entretien avec Aimé Césaire » par Jacqueline Leiner et de « Pour une lecture critique de Tropiques » par René Ménil, Paris, Jean-Michel Place, 1978, reliure pleine toile, pagination non consécutive.

(5)   « Blandices » : caresses, charmes trompeurs.

Un irremplaçable instrument de travail : Les Écrits d’Aimé Césaire

900 pages pour recenser et décrire chronologiquement les écrits de Césaire, qu’ils relèvent de la littérature ou de la politique, tel est le monument à la gloire du grand homme martiniquais édifié par deux auteurs, Kora Véron et Thomas A. Hale, et offert désormais à tous les Césairologues, Césairophiles et Césairolâtres par les soins des éditions parisiennes Honoré Champion (1). Ce travail, véritable mémorial d’Aimé Césaire, complète, amplifie l’œuvre pionnière de Th. Hale parue en 1978 (2).

Les auteurs des Écrits d’Aimé Césaire se sont inspirés, pour la conception de leur ouvrage, des Écrits de Sartre publiés en 1970 par M. Comtat et M. Rybalka. Le programme consiste à récolter tout ce qui, de la part de l’écrivain étudié, a laissé une trace sur le papier et de publier dans l’ordre chronologique les références bibliographiques complètes de chaque écrit, en les agrémentant des commentaires indispensables, avec, éventuellement, quelques extraits jugés particulièrement pertinents.  Concernant les commentaires, les auteurs ont pu dans plusieurs cas recueillir ceux de Césaire lui-même, ce qui constitue évidemment un « bonus » particulièrement précieux. C’est surtout par le choix des citations que s’introduit la subjectivité des auteurs. Le risque pour le lecteur serait en effet de considérer qu’elles constituent la quintessence du texte original, de se dispenser d’aller lire le reste, et de manquer ce qui l’intéresse le plus.

Pour donner une idée de la richesse du contenu de ces Écrits d’Aimé Césaire, le survol de quelques pages suffira, les dernières du premier volume, par exemple, qui couvrent les années 1964-1969, une période riche en événements politiques mais qui est aussi celle de la création théâtrale de Césaire. La Tragédie du roi Christophe est créée par J.-M. Serreau au théâtre de l’Odéon en 1965, Une saison au Congo par Rudi Barnet à Bruxelles en 1967. Enfin Une Tempête est créée, à nouveau par J.-M. Serreau, en 1969. Dans un entretien avec Khalid Chraibi, en 1965, Césaire donne la raison pour laquelle il a délaissé la poésie au profit du théâtre : « le théâtre, c’est la mise à portée du peuple de la poésie » (p. 378). La même année, dans un entretien avec Claude Stevens, il marque une évolution entre sa première tentative théâtrale, Les Chiens se taisaient (1945) et le nouveau cours inauguré avec le Roi Christophe : « Ma pièce [Les chiens] était un oratorio lyrique. Pour moi le théâtre est un art total, composé de danses, de chants de poésie. En cela je me rattache à une tradition tout à fait africaine ; fidèle non à la lettre mais à l’esprit de la culture… Mais à présent le monde est arrivé à un autre stade. Le théâtre correspond à cette nouvelle ère qui est celle des responsabilités » (p. 380).

En janvier 1968, Césaire participa à un congrès d’intellectuel à Cuba. Au cours d’un entretien avec René Depestre, il a apporté des précisions intéressantes sur ses sources poétiques (Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Claudel), sur ce que signifie, pour lui, le Cahier (« un livre où je tâche de prendre possession de moi-même. En un sens, il est plus vrai que ma biographie »), sur sa langue propre (« un français antillais, c’est-à-dire un français nègre qui, tout en étant du français porte la marque ‘nègre’ »), sur le surréalisme enfin qui lui a permis de « dynamiter le français » (p. 416). L’année suivante, évoquant dans le Magazine littéraire, l’impossibilité d’écrire en créole, il dira avoir « voulu donner au français la couleur du créole » (p. 423) (3).

En 1969, c’est dans les Nouvelles littéraires qu’il se démarque de Senghor à propos de leurs conceptions de la négritude. Selon Senghor, elle serait une métaphysique, un essentialisme, « comme s’il y avait une substance nègre, une âme nègre », tandis que pour Césaire « il y a seulement une culture africaine qui a survécu à travers les avatars de l’histoire » (p. 421-422).

Au point de vue politique, l’événement le plus marquant de la période pour la Martinique est sans doute la visite du général de Gaulle, en mars 1964. Accueillant le président de la République, Césaire évoque l’attachement de la Martinique à la France, tout en demandant une refonte des institutions, afin que la population martiniquaise, cette « collectivité d’hommes pauvres mais fiers [n’ait plus] le sentiment qu’elle assiste, impuissante, au déroulement de sa propre histoire,… le sentiment d’être frustrée de son avenir ». De Gaulle, refusera d’entendre un tel discours: « Entre l’Europe et l’Amérique, dira-t-il, il n’y a que des poussières, et on ne construit pas des États sur des poussières » (p. 369). Réponse du berger à la bergère : en juillet 1967, en visite officielle au Canada le général de Gaulle avait lancé la formule fameuse, « Vive le Québec libre » ; le mois suivant, dans son discours de clôture au troisième congrès du Parti progressiste martiniquais, Césaire ne ratera pas l’occasion de rendre au Général la monnaie de sa pièce : « ce pouvoir politique que les Canadiens français veulent conquérir pour vaincre les effets du colonialisme anglais,… nous, Martiniquais, devons le conquérir à la Martinique » (p. 404).

On sait que de Gaulle a quitté le pouvoir en 1969 après l’échec d’un référendum sur la régionalisation. A cette occasion, Césaire s’était prononcé pour une seule région Antilles-Guyane, « un ensemble suffisamment homogène, mais aussi suffisamment vaste et de composantes suffisamment complémentaires, tant du point de vue démographique que du point de vue des ressources » (p. 420). Lorsque les régions seront finalement créées par la gauche, cette dernière, pourtant, ne saura pas empêcher, dans les DOM, cette « vaine duplication des départements » condamnée à l’avance par Césaire (p. 419).

En avril 1966, Césaire est présent à Dakar au premier Festival mondial des arts nègres. Dans son allocution, il lance aux hommes politiques africains un appel qui peut surprendre : faites-nous une bonne politique, leur dit-il en substance,  et l’art africain sera sauvé (p. 401). La relation ainsi établie entre art et politique est pourtant  loin d’être évidente, les artistes les plus créatifs étant bien souvent dans une attitude d’opposition envers toutes les autorités. Déclaration tout aussi surprenante lors du congrès international d’intellectuels déjà mentionné : interrogé par la revue Casa de la Americas, Césaire déclare que la révolution cubaine s’inscrit « dans la ligne des préoccupations du surréalisme » (?) (p. 415).. 

Il y a peu à redire à propos de ces Ecrits de Césaire qui apportent une masse impressionnante d’informations.  On regrettera néanmoins que certains rapprochements ne soient pas faits. Pour n’en citer qu’un : p. 51-52 est présenté l’article « Vues sur Mallarmé » publié dans le numéro 5 de Tropiques (1942). Césaire y propose une étymologie fantaisiste du mot « nixe » employé par Mallarmé dans un sonnet qui contient par ailleurs le vers peut-être le plus célèbre du poète (« Aboli bibelot d’inanité sonore »). N’eût-il pas été opportun de mentionner que Césaire utilisera lui-même peu après le mot « nixe » dans son poème « La parole aux ouricous » (Soleil cou coupé) (4) ?

Le principal reproche que l’on puisse faire à ces Ecrits de Césaire concerne les index, au nombre de deux. L’Index général (49 p.) rassemble principalement des noms propres, ainsi que d’autres termes ou expressions suivant une logique difficile à percevoir. On y chercherait vainement, en tout cas, le mot « nixe ». Le second index est celui des textes d’Aimé Césaire. Il est subdivisé en plusieurs rubriques entre lesquels la distinction paraît souvent arbitraire : Audiovisuel ; Articles, essais, communiqués, déclarations écrites ; Discours, déclarations, conférences, conférences de presse ; Entretiens ; Interventions parlementaires ; Lettres, lettres ouvertes, télégrammes, tracts ; Théâtre ; Poésie ; Préfaces, traductions. En outre, le choix de l’ordre alphabétique du premier mot du titre rend l’usage de cet index très malcommode. Comment savoir ce que recouvrent des intitulés comme « Martiniquais, Martiniquaises » ou « Mise au point » (deux exemples pris au hasard dans la deuxième colonne de la page 879) ? Ou encore comment retrouver la déclaration de Césaire aux termes de laquelle il n’aurait « jamais été communiste » ? Si l’on se souvient qu’elle était faite au Nouvel Observateur, on peut la retrouver d’après l’index général où le Nouvel Observateur est dûment répertorié avec huit incidences. Par contre, si l’on se souvient plutôt qu’il s’agissait d’un entretien accordé au journaliste Gilles Anquetil, on n’arrivera à rien parce que si Gilles Anquetil figure bien dans l’index général, la page à laquelle il renvoie est erronée (651 au lieu de 705) (5).

Or cet entretien accordé au Nouvel Observateur, à l’occasion de la publication de la Poésie d’Aimé Césaire au Seuil, en 1994, présente un intérêt particulier, en dehors même de la déclaration sur le communisme. Le poète y revient sur sa trajectoire, depuis le départ de l’île natale, vécu comme une fuite (« Je m’y emmerdais profondément. J’ai donc foutu le camp avec joie. Imaginez Rimbaud à Charleville !) jusqu’à la décision de ne pas se représenter à la députation (« Je suis contre toute forme d’aristocratie, y compris celle de l’âge, quand elle a pour nom gérontocratie » – au moment de cette décision, en 1993, Césaire avait tout de même déjà atteint ses quatre-vingts ans !).

Des perles comme celle-ci, les Ecrits de Césaire en contiennent bien d’autres, ce qui rend leur lecture souvent distrayante. Ainsi, et pour conclure, en dépit de ses quelques imperfections, on ne saurait trop recommander ce travail magistral à quiconque désire acquérir une connaissance précise, quasiment exhaustive, du littérateur et de l’homme public. Quant au Césaire intime, sa biographie reste à écrire…  

Michel Herland, juillet 2013.

 (1)   Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, 2 vol., pagination consécutive de 1 à 891.

(2)   Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1978.

(3)   Voir encore, dans un entretien accordé à Jeune Afrique en 1998 : « Lorsque j’écris en français, je puise dans l’africain ». Avec cette citation d’Heidegger : « Le poète est celui qui indique la trace des dieux enfuis » (p. 732).

(4)   Nous devons cette information à René Hénane, auteur du Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004.

(5)   Les Anquetil n’ont pas de chance avec cet index. Seul Gilles Anquetil est référencé avec une indication erronée (651-654). En réalité, comme on peut le constater aux bonnes pages des Ecrits de Césaire  (705-707), le numéro du Nouvel Observateur en question contient à la fois un entretien avec Gilles Anquetil et un article du père de ce dernier, Jacques Anquetil, qui a séjourné plusieurs années aux Antilles avec la mission d’impulser l’artisanat d’art (article intitulé « Le Nègre fondamental et ses fils rebelles »). Précisons néanmoins que nous n’avons pas repéré d’autre erreur matérielle de ce type.

Par Michel Herland, , publié le 08/07/2013 | Comments (2)
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