“Moi, Laminaire” d’Aimé Césaire : édition critique

M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, dont on a présenté récemment ici-même l’édition critique de Ferrements (1), se sont également attaqués à l’interprétation de Moi, Laminaire, le dernier recueil du poète martiniquais. Le résultat de leur travail est édité non plus chez Orizons mais – en raison d’une stratégie éditoriale singulière – chez L’Harmattan, la maison mère d’Orizons, et dans une présentation différente (2), privant ainsi tous les césairophiles et bibliophiles qui voudront se procurer les deux ouvrages du plaisir de ranger côte-à-côte dans leur bibliothèque deux vrais jumeaux. 

Aimé Césaire

C’est dans Moi, Laminaire, on le sait, que se trouvent repris les poèmes destinés originellement à accompagner une série d’eaux-fortes de Wifredo Lam et publiés d’abord à part sous le titre Annonciation (3). Bien que l’Harmattan ait eu la bonne idée d’intercaler des copies des eaux-fortes dans les commentaires de ces poèmes, on ne saurait trop encourager les amateurs à se reporter à la très belle reproduction de l’édition originale d’Annonciation, poèmes et gravures, présentée par Daniel Maximin (4). Cela étant, en dépit de leur qualité médiocre, les copies de l’Harmattan permettront déjà d’apprécier combien les mots du poète sont fidèles aux images du peintre. Les commentaires – ici de René Hénane dont les lecteurs de Mondesfrancophones ont déjà eu maintes occasions d’apprécier le talent en tant qu’herméneute césairien (5) – ajoutent de nombreuses précisions et de précieux éclaircissements. Sans compter que Césaire avait lui-même commenté l’œuvre de Lam, avant de l’illustrer de ses poèmes. On peut citer ces quelques mots repris dans l’édition critique de l’Harmattan :

« Par les soins de Lam, les formes saugrenues, toutes faites, rugueuses, inspirées, qui barraient la route, sautent aux grands soleils des dynamites… Par les soins de Lam, l’esprit premier, je veux dire le sentiment, le rêve, l’hérédité, se projette et s’hallucine… » (6).

Trouverait-on meilleure définition de la poésie de Césaire lui-même ? Il n’est pas nécessaire de chercher plus loin pour comprendre l’étroite parenté entre les deux créateurs, le plasticien et le poète.

Le dossier d’une cinquantaine de pages consacré à Césaire et Lam n’est pas qu’une édition savante des poèmes de la suite Annonciation. Il renferme à peu près tout ce qui concerne leurs relations et même au-delà puisqu’on y découvre, par exemple, des textes concernant le seul Lam, publiés originellement (en français) dans la revue Tropiques (7). Ce dossier contient également des poèmes de Césaire dédiés à Lam et publiés antérieurement à Moi, laminaire. On découvrira ainsi trois versions successives du poème « À l’Afrique ». Leur confrontation est riche d’enseignement quant à l’évolution du moi intérieur du poète, comme à la manière dont il entendait se présenter à l’extérieur. Qu’on en juge. Dans la première version (Poésie 1946), le poète n’hésitait pas à provoquer grossièrement  les croyants : « j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’Éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut ». Cette invective disparaît dès la deuxième version, celle de Soleil cou coupé K, alors que Césaire est pourtant toujours communiste en 1948.

La première version abondait également en notations directement sexuelles :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux orteils de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche où boivent les rossignols de feu
attente
le sexe de ma compagne est l’alibi du pain que n’arrivent pas à grignoter les écureuils du tremblement de terre… »

La deuxième version est nettement plus retenue :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux oreilles de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche… »

Enfin dans la dernière version, celle de La Poésie (complète – 1996), toute allusion à une compagne aura disparu. Il ne subsistera plus, dans le dernier vers, inchangé d’une version à l’autre, qu’une allusion aux « formes émues de la femme » (8).

Comme pour Ferrements, cette édition critique de Moi, Laminaire a surtout le mérite d’éclairer le sens de nombre d’expression employées par Césaire, dont le lecteur ordinaire ne peut faire plus que d’apprécier la musique, les assonances, la beauté formelle. Les trois auteurs font d’ailleurs preuve de prudence, certaines de leurs explications sont présentées comme des hypothèses et certaines formulations sont carrément laissées dans l’ombre. Il reste que la somme des éclaircissements apportés par nos interprètes témoigne d’une impressionnante érudition.

Comme dans Ferrements encore, les textes introductifs, de plumes différentes, n’ont pas été harmonisés ce qui entraîne quelques répétitions superflues. Par exemple cette citation dans laquelle Césaire lui-même explique l’écart entre sa première œuvre poétique – le Cahier du retour au pays natal – et Moi, Laminaire, une sorte de bilan en forme de chant du cygne :

« La différence qu’il y a entre les deux recueils, c’est qu’au début il y a le lyrisme, il y a le grand coup d’aile, il y a Icare qui se met des ailes et qui part. Et puis avec l’autre, je ne dis pas que c’est l’homme foudroyé, mais enfin l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan… Évidemment une vie d’homme, ce n’est pas ombre et lumière ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… » (9).

Ce texte éclaire évidemment toute la tonalité de Moi, laminaire, seul recueil au demeurant où l’on voit apparaître la personne du poète dans le titre. Encore ce « Moi » n’est il pas vraiment égotiste. La lecture des poèmes confirme le contenu de la citation précédente : le poète y parle autant de la condition humaine en général que de l’homme lui-même.

Il reste que certains poèmes introduisent nettement la distinction. Par exemple celui intitulé « Sans instance ce sang » où le politicien Césaire s’en prend à son peuple trop pusillanime : « Elles [les « reines », c’est-à-dire les cannes à sucre !] s’étonnent à bon droit que le feu central [le volcan = le peuple] consente à se laisser confiner pour combien de temps encore dans la bonne conscience des châteaux de termitières [les habitations des maîtres békés ?] qu’il s’est édifié un peu partout ».

Le titre du poème n’est que la reprise de l’expression qui conclut le dernier vers du poème (vers ternaire sublime avec sa série d’allitérations en « s ») : « ces saisons insaisissables ce ciel sans cil et sans instance ce sang ». Son sens est utilement éclairé dans l’édition critique : « instance » vient du latin « stare », se tenir debout, d’où le sens ancien d’« effort ». « Sans instance ce sang » signifie alors que le sang antillais est incapable d’effort. Une affirmation très exagérée mais qui traduit bien ici l’amertume du poète.

Post scriptum : Nous signalions, à la fin de notre présentation de l’édition de Ferrements, l’apparition de la collection « Entre les lignes – Littérature sud » des éditions Honoré Champion. Quatre nouveaux titres viennent enrichir la collection : Une Saison au Congo d’Aimé Césaire (présenté par D. Traoré Klognimban), L’Isolé Soleil de Daniel Maximin (C. François), L’Opium et le bâton de Mouloud Mammeri (H. Sanson) et enfin Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma (S. K. Gbanou). 

(1)   Michel Herland, « Lire Césaire ? Oui mais comment ? », http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

(2)   M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, Introduction à Moi Laminaire… d’Aimé Césaire – Édition critique, Paris, L’Harmattan, 2013, 275 p., 29 €.

(3)   Cf. Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création ».

(4)   Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €.

(5)   Comme dans leur édition de Ferrements, il est cependant toujours difficile de distinguer les contributions de chacun des trois auteurs.

(6)   Aimé Césaire, « Lam et les Antilles », XXème siècle, juillet 1979. Cité dans l’Introduction à Moi Laminaire… p. 234 et p. 246.

(7)   Revue fondée par Césaire après son retour en Martinique, en 1939, et qui connut quatorze numéros entre 1941 et 1945. Profitons de l’occasion pour signaler la belle réédition en un volume chez Jean-Michel Place (1978), toujours sur le marché.

(8)   Des coquilles viennent malencontreusement perturber la lecture. Par exemple, dans ce dernier vers (« mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié »), commun aux trois versions et qui est reproduit trois fois, on lit une fois « amis » au lieu de « mais » (p. 264) et une fois « émus » au lieu d’ « émues » (p. 265). 

(9)   La citation est cependant répétée avec des variantes dans le texte – « récits » (p. 27), « recueils » (p. 50) ; «  l’homme prodigue » (p. 27), « l’homme foudroyé » (p. 50) – et dans le titre de l’entretien avec D. Maximin (Présence Africaine, n° 126, 1983) d’où est extraite la citaiton : « La parole essentielle » (p. 27) ; « La poésie : parole essentielle » (p. 50).

 

 

 

« Liturgie et Poésie charnelle » : une introduction à la poétique césairienne

« Je dis que nous avons cloché un branle nouveau
au monde en heurtant trois mots d’or. »
Aimé Césaire, Et les Chiens se taisaient

 André Lucrèce dont on a présenté naguère l’étude sur Frantz Fanon et les Antilles (1) a voulu célébrer à sa façon le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire en consacrant à sa poésie un livre bref (2) mais qui peut constituer, justement pour cette raison, une introduction commode à l’œuvre du maître de Fort-de-France pour tous ceux qui voudraient la découvrir – ce qui ne signifie pas que ceux qui ont l’habitude d’arpenter les arcanes césairiens ne trouveront pas dans ce petit livre de quoi nourrir leur dévotion.

Wifredo Lam – La Jungle (1942-1943)

 Le livre se divise en quelques chapitres qu’on pourrait résumer chacun par un mot. « Bestiaire », pour le premier, puisqu’il nous fait rentrer dans l’œuvre du maître par le biais de quelques-uns des animaux qui peuplent ses poèmes : lucioles, abeilles, serpent, boa, nématodes, oiseau feu, « oiseaux zemis », jusqu’aux humbles chenilles, vers et autres filaires. Le deuxième chapitre pourrait s’intituler « Érotique ». C’est en effet de la chair et du plaisir qu’il y est question. Bien qu’il ne s’y refuse pas absolument, Césaire utilise peu les mots à connotation directement sexuelle, mais il ne se prive pas d’évoquer l’amour dans sa dimension la plus charnelle.

« l’amour perce les narines du soleil, l’amour d’une dent bleue
happe la mer blanche »
(Le grand midi).

 Ou bien :

« ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même »
(Nostalgique).

 Lucrèce souligne à jute titre l’importance de l’eau, de la chevelure (ou de la crinière) aussi, dans l’érotique césairienne :

« crinière paquet de lianes espoir fort des naufragés
dors doucement au tronc méticuleux de mon étreinte
ma femme
ma citadelle »
(Chevelure).

 On nommerait volontiers « Mythologique » le chapitre suivant» puisque Lucrèce y montre comment Césaire, dans ses poèmes, « élabore une mythologie qui confère une épaisseur et une dignité au pays natal ». Lucrèce cite  fort à propos ce qu’écrivait Benjamin Perret dans sa préface à l’édition espagnole du Cahier du retour au pays natal : « Sa poésie a le mouvement souverain des grands arbres et l’accent obsessionnel des tambours du vaudou ». Cette rythmique lancinante n’est nulle part aussi prégnante que dans Batouque, poème dans lequel le mot du titre – dont on peut discuter la signification mais qui évoque immédiatement le son du tam-tam – revient comme un leitmotiv :

« batouque du fleuve grossi de larmes de crocodiles et de fouets à la dérive
batouque de l’arbre aux serpents des danseurs de la prairie (…)
batouque de la femme aux bras de mer aux cheveux de source marine… »
(Batouque).

 Quant au dernier chapitre, on le placerait volontiers sous le signe de Dyonisos, tant il évoque, à propos du peintre Wifredo Lam et des eaux-fortes de la suite Annonciation (3), une sensualité traversée par la liberté la plus débridée : liberté de création qui se traduit par des formes totémiques qui se heurtent, se piquent : hermaphrodites à la stéatopygie exagérée, aux seins pointus, aux corps décharnés, portant un œuf ou un couteau ; têtes-masques de cheval, becs acérés, trompes ou serpents-phallus  On sait que Césaire a écrit quelques-uns de ses derniers poèmes pour accompagner ces eaux-fortes. On pourrait s’étonner que, parlant plus spécifiquement de ces gravures de Lam pour illustrer l’imaginaire commun des deux artistes , Lucrèce ne cite aucun des poèmes conjoints de Césaire. Nous préférons pour notre part y voir un acquiescement implicite à ce que nous écrivions ici-même à propos de cette collaboration : « l’inspiration poétique ne fonctionne pas sur commande : elle vient du plus profond du poète et ne saurait se calquer sur celle d’un autre » (4).

 Le livre de Lucrèce est sous-titré « Liturgie et Poésie charnelle ». De la « liturgie » chez Césaire ? Sans doute, si l’on entend par là un panthéisme qui accueille les divinités de l’Afrique et du vaudou. Quant à la « poésie charnelle » elle est effectivement partout présente, à condition de prendre le mot « charnel » au sens le plus large, qui englobe tout ce qui est chair, tout ce qui est vivant.

 Mais il faut encore parler de la forme de ce livre, introduction poétique à la poésie de Césaire. Contrairement à tant d’ouvrages savants consacrés au poète, qui abondent en explications précieuses mais dont le style académique peut rebuter parfois , celui de Lucrèce séduit d’abord par une écriture en empathie – si l’on peut dire – avec celle du maître. Des préciosités superflues (« mêlement », « épinalerie »), un créolisme qui apparaît ici incongru (« en quelque part »), sans compter quelques formules d’une surprenante lourdeur qui ont dû échapper à la relecture (5), ne suffisent pas à faire obstacle à une lecture aussi agréable qu’instructive. Et l’on retiendra pour finir cette triade qui caractérise, selon Lucrèce, la poésie césairienne : la voyance, la volonté d’exploration du langage, l’énergie critique.  

(1) Michel Herland, « Fanon, mauvaise conscience des Antilles »,  http://mondesfr.wpengine.com/espaces/caraibes/fanon-mauvaise-conscience-des-antilles/

(2) André Lucrèce, Aimé Césaire – Liturgie et Poésie charnelle, Paris, L’Harmattan, 2013, 98 p., 12 €.

(3) Éd. Grafica Uno, Milan, 1982. Les poèmes et les gravures sont reproduits in Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €. En préambule D. Maximin propose un dialogue imaginaire entre le Cahier de Césaire et la Jungle de Lam, fait pour l’essentiel d’extraits empruntés à toute l’œuvre poétique de Césaire.

(4) Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(5) E. g. : « une intentionnalité nutritive ainsi symbolisée », « pour vivre cela, il convient que la langue du poète nous délivre de l’aile close du dieu qui s’est refermée et maintient la langue en immobilité ».

 

 

 

Lire Césaire ? Oui mais comment ?

Une édition critique de Ferrements par Lilyan Kesteloot, René Hénane et M. Souley Ba (1).

Pour nous qui tenons Césaire, à égalité avec Perse – ce qui doit signifier quelque chose quant à l’influence des tropiques, ou de l’insularité, ou de la situation paradoxales des Antilles françaises (ces fausses colonies) sur le lyrisme – comme le plus grand poète de langue française du XXe siècle, la réponse positive à la première question ne fait évidemment aucun doute. La deuxième est plus difficile. Elle sera sans doute différente suivant le Césaire que l’on considère : celui du Cahier (1939) n’est pas du tout le même que celui des Armes miraculeuses (1946). Qu’on en juge à partir de deux extraits (vraiment) pris au hasard :

1. « Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant
nos révoltes ignobles, pâmoison d’yeux doux d’avoir lampé la liberté féroce » (p. 91)

2. « Je n’ai point assassiné mon ange. C’est sûr.
à l’heure des faillites frauduleuses, nourri d’enfants occultes
et de rêves de terre il y a notre oiseau clarinette,
liciole crépue au front agile des éléphants
et les amazones du roi de Dahomey de leur pelle restaurent
le paysage déchu des gratte-ciels de verre déteint,
de voies privées, de dieux pluvieux, voirie et hoirie de roses brouillées
– des mains du soleil cru des nuits lactées. » (p. 13)

On conviendra que si le premier extrait, tiré du Cahier, est plutôt facile à comprendre, le second présente de réelles difficultés. Face à des poèmes comme ceux des Armes miraculeuses, deux attitudes sont alors possibles. On peut se laisser emporter par la musique des mots, comme on écouterait une chanson dans une langue étrangère qu’on ne maîtrise qu’imparfaitement. Et ça marche incontestablement : nous sommes entraînés par le lyrisme du maître, nous ne comprenons pas ses images mais nous sentons bien qu’elles sont magnifiques. Comme nous pouvons admirer un tableau abstrait tout en ignorant ce que le peintre a voulu représenter. A la longue, néanmoins, il peut devenir frustrant de lire des poèmes écrits dans notre langue maternelle sans savoir précisément ce qu’ils veulent dire.

Alors, à moins d’être déjà soi-même un spécialiste de l’exégèse césairienne, il n’y a pas d’autre recours que des ouvrages comme celui qui vient de paraître, dont les auteurs déchiffrent à notre usage les poèmes de Ferrements (1960).

L’ouvrage présenté par les éditions Orizons ne se limite cependant pas à ces interprétations. Il est fait d’un assemblage que l’on est tenté de qualifier d’hétéroclite, avec en particulier deux préfaces non signées – on ne sait donc pas à qui les attribuer – intitulées respectivement « Contexte historique et littéraire » et « Dossier génétique », sans qu’on voie bien ce qui les distingue puisqu’elles reprennent parfois les mêmes citations : « Aujourd’hui [à l’époque de Ferrements] je suis peut-être un peu moins optimiste, un peu plus amer.. » (p. 13 et 29) – « J’ai vécu. Et puis, au commencement [à l’époque du Cahier], il fallait tout briser, créer de toutes pièces une littérature antillaise. Ce qui supposait une violence de cannibale » (p. 15 et 29) – « Je veux une poésie concrète, très antillaise, martiniquaise… » (p. 24 et 30-31) – « Je sais qu’on me trouve souvent obscur, voire maniéré, soucieux d’exotisme. C’est absurde. Je suis Antillais » (p. 24 et 31).

Ces préfaces sont néanmoins utiles en ce qu’elles situent bien le moment de Ferrements (1945-1960), qui est en particulier celui de la rupture avec le Parti communiste (1956), une période de crises, donc, tant publiques que privées.

Le livre contient également le texte de l’intervention de Césaire à l’Assemblée nationale française, le 29 septembre 1982, concernant l’adaptation de la loi de décentralisation du 2 mars 1982 aux départements d’outre-mer. Ce texte est donné en trois versions (p. 272 à 324) : le fac-similé du manuscrit, sa version imprimée plus celle du Journal Officiel, entre lesquelles la bibliographie générale de l’ouvrage s’est malencontreusement perdue (p. 279 à 281). Les motifs qui ont poussé à inclure ce discours dans une édition critique de poèmes rédigés plusieurs dizaines d’années auparavant demeurent mystérieux.

Mais enfin tout ceci n’est pas l’essentiel : les personnes qui feront l’acquisition de ce livre le feront pour les commentaires qui suivent chacun des poèmes du recueil de 1960. C’est donc là-dessus qu’il faut le juger. Comme pour les préfaces, on ne peut pas savoir auquel des trois auteurs on doit tel ou tel commentaire ; tout au plus est-il parfois mentionné, à propos d’un poème particulier, qu’il a fait l’objet d’une analyse antérieure de la part d’un auteur ou/et d’un autre (par exemple p. 79). Quoi qu’il en soit, ces commentaires s’avèrent instructifs, les poèmes de Ferrements étant moins simples qu’ils peuvent le paraître parfois. Pour ne prendre que deux exemples, il n’est pas inutile de comprendre ce que peut être la « grue solaire » (p. 62), en quoi elle se distingue de l’« aigle insoutenable » (p. 68). Ou que le « chien des nuits » n’est sans doute que la traduction poétique du « chien fer » antillais, cet animal paradoxal, à la peau grise presque dépourvue de poils, dont l’inquiétante beauté provoque une trouble répulsion (p. 86).

On est souvent porté à s’interroger sur les interprétations proposées, qui reposent pour une grande part sur l’intuition des commentateurs. Est-ce que « l’impureté insidieuse du vent » qui conclut le poème Grand sang sans merci fait vraiment référence à la mythologie des Indiens d’Amérique du Nord (p. 82) ? Voilà qu’il est bien difficile de trancher mais l’hypothèse est en tout cas intéressante.

Inutile d’aller plus loin. On aura compris que la poésie de Césaire mérite en effet d’être éclairée et que l’entreprise de nos trois auteurs est non seulement légitime mais presque toujours pertinente. Et s’il arrive qu’elle nous laisse sur notre faim – tous les mystères ne sont pas élucidés – elle nous aide incontestablement à dépasser la musique des poèmes de Césaire, à soulever partiellement le voile de son hermétisme (2).

(1)   Aimé Césaire : Du fond du pays du silence…, Édition critique de Ferrements par Lilyan Kesteloot, René Hénane et M. Souley Ba, Paris, Orizons, 2012

(2)   Sur un tout autre registre mais avec une visée voisine, signalons la nouvelle collection « Entres les lignes – Littératures Sud » chez Honoré Champion. Des ouvrages brefs, au format (et au prix) de poche, à destination des élèves et des étudiants, qui se proposent de leur faciliter la lecture d’une œuvre d’un grand auteur du « Sud ». Quatre titres déjà publiés : Une tempête, de Césaire, par Huguette Bellemare-Emmanuel ; Peau noire, masques blancs, de Fanon, par Christiane Chaulet Achour ; Le Soleil des indépendances, de Kourouma, par Jean Ouédrago et Saidou Alcény Barry ; Presque-Songes, de Rabearivelo, par Charles-Édouard Saint-Guilhem. Si l’œuvre elle-même n’est pas reproduite, de nombreux extraits illustrent les explications. Celles-ci sont de plusieurs ordres : l’auteur, le contexte, la structure de l’œuvre, le titre et le paratexte, les principaux thèmes, le style… Ces ouvrages sans prétention d’originalité mais bien documentés et sérieusement construits, nous ont paru parfaitement adaptés au public visé.

Par Michel Herland, , publié le 15/02/2013 | Comments (0)
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