« Soul Kitchen », ballet carcéral

Comme Olivier Py qui, cette année, a fait travailler des prisonniers de la maison d’arrêt d’Avignon sur Shakespeare, Angelin Preljocaj a entraîné à la danse des détenues de la prison des Baumettes à Marseille. Nous avons pu assister à la restitution de ce travail au « Pavillon noir » de la compagnie Preljocaj à Aix-en-Provence. Elles étaient cinq, quatre jeunes femmes et l’autre un peu moins, vêtues d’un pantalon collant et d’un t-shirt, avec aux pieds des chaussures plates, installées derrière des tables de cuisine en alu, sous chacune desquelles un four allumé. Pendant la première partie qui dure aussi longtemps que nécessaire pour préparer « en live » une pâte, puis la façonner en petits biscuits et les mettre dans les fours, on attend que la danse démarre. Ce prologue trouve sa justification en rapport avec le titre de la pièce puisque les gâteaux sortiront du four et seront distribués in fine aux spectateurs (délicieux celui que nous avons goûté).

Les interprètes de Soul Kitchen n’ont commencé à travailler qu’à partir du mois de mars et ce à raison de deux séances hebdomadaires de 2 h 30. Quand on sait le nombre d’années de travail acharné nécessaire pour former les danseurs professionnels, on mesure tout de suite qu’il faut s’attendre à une chorégraphie rudimentaire avec beaucoup d’approximations dans la tenue comme dans les gestes. Ce n’est pas une critique, c’est une évidence. Qui ne voit, en effet, que l’objectif de Preljocaj ne peut pas être ici de produire un spectacle parfait comme il en a l’habitude avec sa compagnie ? Sa démarche est autant expérimentale (jusqu’où est-il possible de conduire en si peu des temps des danseuses novices, même si on les imagine ultra-motivées ?) que sociale. Doublement sociale puisqu’elle s’adresse non seulement aux danseuses elles-mêmes – invitées à se dépasser physiquement tout en découvrant un autre univers – mais encore au public qui est amené, lui aussi – ne serait-ce que fugitivement, le fossé entre la salle et le plateau ne sera pas franchi – à admettre que les personnes emprisonnées par la loi ne sont pas nécessairement différentes de lui, aucun signe apparent ne les distinguant des personnes « ordinaires ».

Et puis, il y a la chance avec laquelle il faut aussi compter. L’une des cinq – qui n’était pourtant pas, renseignement pris, plus formée que les autres – se révèle capable de se mouvoir comme une danseuse. Sans doute ne réussirait-elle pas des figures compliquées mais elle fait ce qu’on lui demande avec l’assurance, la grâce nécessaires, ses gestes sont décomposés, on la sent à l’aise, maîtresse de ses mouvements, elle a un physique de danseuse, alors on concentre son attention sur elle et la pièce devient plus que méritante, agréable. Ce n’est certes pas correct et la présence de cette jeune femme nous rappelle cruellement combien les humains peuvent être inégaux entre eux. Mais la danse, avec ses « étoiles » n’est-elle pas un art qui de toute façon oblige à établir des hiérarchies ?

Soul Kitchen. Chorégraphie Angelin Preljocaj. Assistants Céline Galli, Guillaume Siard. Musique 790, Rossini, Wagner, The Doors. Pour une raison que l’on suppose liées aux règles de l’administration pénitentiaire les interprètes ne sont pas nommées. Au Pavillon noir, Aix-en-Provence, les 20 et 21 juin 2019.

 

 

 

Par Selim Lander, , publié le 22/06/2019 | Comments (0)
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« Kalakuta Republik » : superbe !

Surprenante, étonnante plutôt, au sens premier du tonnerre qui tonne, cette pièce de Serge Aimé Coulibaly d’origine burkinabé, inspirée par le grand musicien nigérian Fela Kuti, qui a déjà beaucoup tourné (par exemple dans le In d’Avignon en 2017) et s’est couverte d’éloge, est un beau cadeau de Nouvel An de Tropiques Atrium-Scène Nationale aux Martiniquais. Ils sont sept, ou plutôt six, trois danseurs et trois danseuses, cinq Noirs et une Blanche, avec en sus le chorégraphe originaire du Burkina Faso, souvent présent sur le plateau, trois couples donc que l’on verra tous les trois en action dans un tableau final particulièrement frappant, lorsqu’ils quitteront le plateau et disparaîtront en haut des gradins, chaque danseur portant sa partenaire.

Photo Christophe Raynaud de Lage

Après un prologue un peu trop long, sans doute, l’entrée en scène de Coulibaly bouleverse l’ordre quelque peu mécanique qui s’est instauré. Le chorégraphe qui fait mine de partager les rôles – comme si chacun ne savait pas déjà parfaitement ce qu’il doit faire – fournit une sorte de contrepoint aux déplacements des danseurs. A partir de là, la pièce se déroule sans un temps mort, sans un instant de répit pour le spectateur en raison d’une chorégraphie que l’on pourrait dire « déconstruite », les danseurs jouant le plus souvent en solo dans un désordre organisé, les parties à deux, quatre ou six étant l’exception. Le décor évoque ces bars africains où l’on va pour boire, danser, éventuellement lever des filles vénales (côté masculin), trouver un client pas trop fauché (côté féminin). Pour ceux qui ont pu y assister, l’ambiance est proche de la pièce de théâtre Tram 93 adaptée du roman de Fiston Mwanza Mujila qui se déroule également dans un bistrot-boite de nuit.

Les quelques accessoires ont une part importante : un sofa fatigué, des chaises en plastique, une boite sur roulette qui sert de podium. Les sièges se mettront d’ailleurs à voler dans tous les sens, dans une séquence où l’on peut reconnaître comme un hommage à Pina Bausch. Les deux écrans contribuent à dérouter encore plus un spectateur déjà troublé par le fait que plusieurs actions se déroulent en même temps sur le plateau, lorsque les images font défiler une autre histoire que celle(s) racontée(s) par les danseurs (ville en ruine, cohorte de réfugiés). Idem pour les expressions énigmatiques qui se substituent parfois aux images (« La décadence peut être une fin », etc.).

Coulibaly sature en quelque sorte l’esprit du spectateur tout comme il sature l’espace du plateau avec sa chorégraphie que nous avons dite, faute de mieux, « déconstruite ». Elle mélange les genres : danse de boite de nuit ou d’Afrique, danse moderne ou classique. L’introduction d’une danseuse classique dans ce ballet contemporain est un des atouts de cette pièce, même si Marion Alzieu a tendance à faire de l’ombre à ses camarades, la danse classique possédant un pouvoir de fascination décidément incomparable.

Compagnie Faso Danse Théâtre avec Serge Aimé Coulibaly, Adonis Nebié, Marion Alzieu, Sayouba Sigué, Ahmed Soura, Ida Faho, Antonia Naouele. Musique : Yvan Talbot – Vidéo : Eve Martin.

En tournée à Fort-de-France le 12 janvier 2019.

Voir aussi l’article de Roland Sabra dans Madinin’art : http://www.madinin-art.net/kalakuta-republik-tout-ce-qui-brille-comme-fela-kuti-nest-pas-dor/

« Spectral Evidence » et « La Stravaganza », deux pièces américaines de Preljocaj

Deux commandes du New York City Ballet (datant respectivement de 2013 et 1997) au maître aixois, remontées pour notre plus grand plaisir avec des danseurs de sa compagnie. La première pièce est inspirée de l’histoire des sorcières de Salem, condamnées sur la foi d’une « preuve spectrale ». Les robes blanches des quatre danseuses sont marquées dans le dos d’une tache de sang  en témoignage de leur supplice, tandis que les quatre danseurs sont revêtus du costume noir à col ecclésiastique des inquisiteurs. Le dispositif scénique est aussi simple qu’efficace : une longue table qui se divise en quatre plans inclinés, lesquels à la fin, retournés et redressés, deviendront les brasiers où brûlent les sorcières. Il faut tout de suite souligner la qualité particulièrement remarquable de l’éclairage constamment centré sur les seuls danseurs, qui laisse tout le reste du plateau dans la pénombre. Et même si la musique de John Cage n’est pas une surprise dans la danse contemporaine, elle apparaît ici en parfaite adéquation avec le propos, en particulier le morceau où elle se résume à une série de souffles. Mais s’il fallait résumer d’un mot cette pièce, c’est le mot élégance qui viendrait en premier, bien avant celui de tragédie ou de drame. C’est en tout cas celui qui s’impose au spectateur abordant ce ballet avec un œil neuf, sans avoir consulté la notice explicative distribuée à l’entrée : sans doute la meilleure méthode pour apprécier une œuvre, ce qui n’empêche pas, a posteriori, de relire la pièce à la lumière des explications fournies. On découvre alors, en effet, une certaine brutalité dans les corps à corps des danseurs et des danseuses, pas nécessairement perceptible au premier regard. On s’explique également pourquoi le seul pas de deux de la pièce tombe parfois dans la trivialité.

Changement total d’atmosphère avec La Stravaganza. Au début, six des huit danseurs de la pièce précédente entament une danse joyeuse aux accents du concerto n° 8 de Vivaldi. Les filles sont vêtues d’une robe blanche vaporeuse, les garçons également en blanc. Ils sont tous comme des elfes s’ébattant joyeusement et sans contrainte. L’impression est renforcée lorsqu’apparaissent les six autres danseurs, vêtus à la mode du XVIIe siècle, tels des nobliaux de province. Toute la pièce joue sur ce contraste. À cause en particulier des costumes, mais encore parce que son objectif évident est d’amuser, elle évoque irrésistiblement un divertissement donné à la Cour en présence du roi, au Grand Siècle. On a noté comme particulièrement drolatiques la sortie de l’un des « nobles » qui enchaîne les révérences ou les couples formés par ces mêmes « nobles » s’exerçant pesamment à danser sur un fond sonore de coups de canon.

Si le chorégraphe n’a pas cherché dans ces deux pièces à impressionner par des actions acrobatiques, on est séduit comme à l’accoutumé par la maîtrise des danseurs, la synchronisation parfaite. Spectral Evidence et La Stravaganza furent présentées naguère au public aixois dans le cadre plus resserré du Pavillon noir. Le passage à la scène bien plus vaste du GTP leur donne une autre ampleur sans rien leur ôter de leur séduction.

Ballet Preljocaj, Spectral Evidence et La Stravaganza, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, du 19 au 21 octobre 2017.

Danse : « Negra / Anger » – sous le signe de Nina Simone et de Césaire

Suite heureuse de l’année de la Colombie en France, une pièce proposée par Alvaro Restrepo qui dirige El Collegio del Cuerpo à Carthagène des Indes. Particularité de Negra / Anger : elle mêle à onze danseurs de la compagnie vingt et un collégiens et lycéens aixois. Mais on ne parlerait pas de cette pièce si elle n’avait que ce seul mérite à faire valoir. Il faut tout de suite souligner la performance réalisée par les jeunes amateurs[i] qui n’ont eu que très peu de temps pour s’entraîner avec les professionnels. Evidemment, les contributions des uns et des autres sont très inégales, les amateurs étant cantonnés à un rôle de figurant, ce qui n’enlève rien à leur mérite car un figurant, dans un ballet, ne reste pas inactif, il doit respecter la chorégraphie, bouger, danser en mesure et même, en l’occurrence, donner de la voix quand et comme cela lui est demandé. Il faut ajouter que la présence de ces vingt-et-un danseurs supplémentaires apporte une ampleur difficilement atteignable autrement et que leur nombre sert ainsi l’économie d’une pièce qui veut mettre en évidence la colère des noirs[ii] face aux mauvais traitements dont ils furent et sont encore les victimes.

Mais enfin tout cela ne serait rien encore si la chorégraphie ne faisait preuve d’une inventivité rafraîchissante. Le premier tableau donne le ton et fait immédiatement ressortir l’intérêt d’avoir une troupe nombreuse sur le plateau.  Tous les danseurs vêtus de noir et portant un masque de tulle noir sur le visage sont assis en rang serré, dos au public. Tandis que la musique joue un morceau de piano, un premier danseur se lève et se met à jouer le morceau en posant rapidement la main sur la tête des autres danseurs, comme fait un pianiste avec les touches de son instrument. Les danseurs ainsi désignés s’affaissent comme la touche enfoncée par le doigt du pianiste puis l’un d’eux se lève à son tour et prend le relais du premier, etc. Toute cette séquence est parfaitement réglée : la danse n’est pas portée par la musique comme habituellement, elle donne l’illusion du contraire, comme si elle contribuait à créer la musique.

La musique est de bout en bout celle de Nina Simone qui est célébrée dans cette pièce comme militante de l’antiracisme, au même titre que Césaire dont un extrait du Cahier du retour au pays natal est lu pendant le spectacle. Si, lors de la représentation à laquelle nous avons assistée, la diffusion de certains morceaux a souffert au point de rendre l’écoute pénible (son brouillé et trop fort), Nina Simone n’en est pas moins une chanteuse de blues irrésistible qu’on a pu apprécier pleinement dans son tube Tomorrow is my turn.

Le prologue est suivi d’une séquence au cours de laquelle les danseurs professionnels du Collegio del Cuerpo (qui mêle Blancs et Noirs) dansent tour à tour d’une manière particulièrement expressive l’oppression qui pèse sur les victimes du racisme. C’est à ce moment qu’ils se débarrassent du voile noir qui couvrait leur visage. La suite enchaîne sans faute plusieurs tableaux, avec ou sans les jeunes amateurs, et le final à la manière de ces rondes africaines où les danseurs sortent du cercle à tour de rôle pour montrer leurs prouesses, électrise le public.

Au Pavillon Noir, Aix-en-Provence, du 13 au 15 octobre 2017.

[i] Même si les lycéens sont en première « option danse ».

[ii] Comme on l’aura remarqué, l’espagnol negra est l’anagramme de l’anglais anger.

Ouverture de la saison 2017-2018 au Pavillon Noir

Le Ballet Preljocaj a son port d’attache à Aix-en-Provence dans le Pavillon Noir, bâtiment emblématique signé par Rudy Riciotti, l’architecte du MUCEM à Marseille. Ce lieu voué aux répétitions contient également une salle de spectacle dédiée aux petites formes. Pour l’ouverture de la saison, Angelin Preljocaj a choisi parmi ses chorégraphies une pièce ancienne pour deux danseurs et une création pour quatre danseuses et deux danseurs.

Un Trait d’union

Au début de la pièce, un danseur se bat avec un fauteuil ou plutôt il s’en sert comme d’un partenaire sur lequel on peut grimper, sauter mais qui peut aussi se retourner et vous écraser. Cependant la pièce ne commence vraiment qu’avec l’entrée du second danseur, puisque son propos est l’altérité : si l’autre est différent de nous, il ne l’est pas au point où nous n’aurions rien en commun. Pendant toute la pièce les deux danseurs vont se chercher, se heurter, s’esquiver. Complicité, défi, guerre ou paix : gestes et sentiments s’enchaînent sans se ressembler.

Fallait-il prendre deux danseurs du même sexe pour illustrer le propos du chorégraphe, inspiré du mythe de Platon, dans le Banquet, suivant lequel les premiers humains étaient des êtres parfaits, complets, que les dieux ont séparés en deux moitiés, chacune depuis cherchant son manquant ? Pas obligatoirement mais c’est incontestablement plus fort ainsi, tout en étant plus proche des mœurs des Athéniens qui cherchaient l’âme sœur dans un garçon.

Ajoutons pour finir que la musique de Bach (largo du concerto pour piano n° 5) qui domine dans cette pièce lui ajoute la profondeur, la densité propre au maître de Leipzig.

Still Life

Les deux mêmes danseurs reviennent après l’entracte, accompagnés de quatre danseuses pour une pièce qui ne parle plus seulement de la séparation mais de la mort, à la manière des Vanités de la peinture classique. Pour que le propos soit plus explicite, les danseurs utilisent les objets présents traditionnellement dans ces peintures (crane, sablier, couronne, mappemonde, etc.). S’ils aident à la compréhension de la pièce, il nous a semblé que ces accessoires nuisaient à la fluidité de la danse et que les moments où ils sont introduits dans la chorégraphie ne sont pas les meilleurs. On n’en dira pas autant des cubes alignés en fond de scène qui, d’abord utilisés comme sièges puis retournés, deviennent des masques couvrant toute la tête, parfois les épaules des danseurs, ce qui donne lieu à une danse d’aveugles d’un effet saisissant.

Preljocaj exige la perfection de ses danseurs dans les passages de virtuosité comme dans ceux où les corps reprennent des forces. La danseuse étoile Emilie Lalande (La Juliette du Roméo et Juliette de Preljocaj) a particulièrement impressionné dans cette nouvelle création du maître.

Par Selim Lander, , publié le 29/09/2017 | Comments (0)
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Avignon 2017 (16) « Bestie di scena », « L’Age libre », « Gros Chagrins, etc. »

Bestie di scena d’Emma Dante (IN)

Emma Dante est déjà venue en Avignon en 2014 avec Sorelle Macaluso. Elle disait alors : « Pour moi le théâtre consiste pour l’artiste à mettre en scène sa propre réflexion sur le présent – sa propre vision du monde contemporain et du monde dans lequel il vit. Un théâtre social signifie révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler ».

Pourtant, à la sortie de Sorelle Macaluso, nous nous disions « enthousiasmé, euphorisé par le dynamisme du spectacle, l’inventivité de la mise en scène, le bonheur des interprètes… mais pas vraiment  touché par le message social » [i]. La pièce qu’elle présente cette année, Bestie di scena, est d’une autre veine. Elle illustre plutôt une définition proposée par Romeo Castellucci selon qui le théâtre « sert à soulever un voile qui s’est posé sur le monde, le temps de l’entrevoir ».

Le monde dont il s’agit, c’est évidemment celui des humains pris dans leurs peurs, leurs inhibitions et simultanément leurs besoins de se colleter aux autres, que ce soit pour le meilleur et pour le pire. La nouvelle pièce de Dante est inclassable comme celle de Papaioannou dont elle est en quelque sorte l’envers. Chez le chorégraphe grec tout n’est qu’ordre et beauté, même la mort, omniprésente, est esthétisée ; chez la dramaturge sicilienne si ordre il y a, c’est un embrigadement qui ne tarde pas à dégénérer en désordre. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans ce que tout cela révèle des sentiments qui nous agitent en profondeur et l’usage de la nudité, ici, est dévoilement au propre comme au figuré.

La manière dont les quatorze interprètent se déshabillent, timidement, avec des réflexes de pudeur, avant d’accepter, difficilement, la nudité bestiale (d’où sans doute le titre) qui leur est imposée par Dante, dit tout en effet d’une condition humaine dans laquelle la plupart des spectateurs reconnaîtront leur honte de n’être pas les vénus et les adonis qu’ils voudraient. Car les interprètes de Dante, aux antipodes des éphèbes de Papaioannou, n’ont que des corps ordinaires.

On ne racontera pas la pièce, entièrement muette et sans musique, sauf un moment de liesse sur le vieux tube Only you. Quelques séquences au hasard : une petite poupée articulée jetée sur la scène (à l’instar des autres accessoires) qui marche toute seule, immédiatement imitée par une danseuse sur le même rythme saccadé ; une autre danseuse entraînée par tous les autres qui font tourner chacun un minuscule moulin à musique ; la séance lustrale suivie d’impressionnantes glissades sur le plateau mouillé ; la seule séquence clairement animale avec une imitation classique mais impressionnante du singe ; le final où l’ensemble des membres de la troupe alignée sur le devant de la scène salue le public dans une nudité alors clairement assumée, contestataire, ayant refusé les vêtements lancés pour eux sur la scène.

Simple hasard ou faut-il y chercher un sens ? Le fait est que deux pièces sans parole, The Great Tamer et Bestie di scena, nous ont davantage touché que les pièces de théâtre présentées par ailleurs dans le IN (y compris Ibsen Huis qui nous a séduit sans vraiment nous émouvoir) !

 

 

L’Age libre librement inspiré des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes (OFF)

Quatre jeunes comédiennes de la compagnie « Avant l’aube » et Maya Ernest à la M.E.S. ont concocté des variations sur la condition féminine insérant quelques rares assertions trouvées dans le livre de Barthes. Autant dire que les spectateurs alléchés par la référence au maître, sur l’affiche du spectacle, ne s’y retrouveront pas. Gageons qu’ils ne seront pas déçus pour autant car L’Age libre est suffisamment variée pour satisfaire tout le monde, depuis les récits émouvants jusqu’au faux numéro de music-hall, en passant par les hésitations d’une femme délaissée face à la conduite qu’elle doit adopter, une balade amoureuse accompagnée au violoncelle tenu comme une guitare, etc.

Elles sont quatre, dont en effet une qui joue aussi du violoncelle, complices malgré les différences de tempérament. Cela étant, la structure de la pièce est telle que les récits individuels dominent par rapport aux scènes à deux, les mouvements d’ensemble comme sur la photo étant l’exception.

 

 

Gros Chagrins, La Peur des coups, Les Boulingrin, L’Affaire Champignon de Courteline (OFF)

En mettant en scène quatre pièces brèves de Courteline, Mikaël Fasulo nous offre une occasion de redécouvrir un auteur bien oublié et de juger dans quelle mesure il tient encore la route. Un sujet domine : l’adultère qui occupe trois des pièces. Dans Gros Chagrins une femme mariée raconte que son mari la trompe ; dans La Peur des coups le mari trompé ou sur le point de l’être invente toute sorte de raisons pour ne pas affronter l’amant militaire de sa femme ; dans L’Affaire Champignon c’est une affaire d’adultère qui est portée devant le tribunal par le mari cocufié. Seule fait exception Les Boulingrin où l’on voit un couple apparemment désuni mais en fait entièrement complice martyriser un aspirant pique-assiette.

Les traits sont gros et le parti retenu par le M.E.S. de traiter tout cela en farce est judicieux. De même que l’idée de déplacer l’action dans les coulisses d’un cirque. Un grand portail en fond de scène est censé donner sur le chapiteau abritant le public du cirque. Il s’ouvre pour laisser revenir les artistes après leur numéro, laissant entendre à ce moment-là la musique du cirque, les applaudissements des spectateurs. Dans la première pièce, les deux comédiennes sont collées l’une à l’autre par un unique costume comme deux sœurs siamoises. Leur jeu est parfaitement réglé (la main gauche de l’une tapotant le visage de celle qui fait la moitié droite etc.) et l’on se régale de les voir, d’autant plus que le texte est enlevé et le jeu à l’unisson. Dans La Peur des coups, la comédienne et le comédien qui jouent le mari et la femme se changent de costume entre deux numéros. Dans Les Boulingrin, le pique-assiette est vêtu d’un faux costume de bourgeois, en fait un habit de clown fait pour être démonté. Dans L’Affaire Champignon le cocufieur est un clown blanc, etc.

Cela étant, il n’est pas certain que malgré l’inventivité de la M.E.S et le talent des comédiens, le pari de monter Courteline aujourd’hui soit entièrement gagné. Les arguments sont en effet bien démodés. Un procès en divorce peut sans nul doute faire l’objet d’un texte comique de nos jours encore, mais traité comme dans L’Affaire Champignon cela ne marche plus du tout. Sans doute eût-il fallu choisir une autre pièce que celle-là qui plombe malencontreusement la fin du spectacle.

 

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/billet-davignon-2014-4-emma-dante-et-olivier-py/

« Je te haime » au Pavillon Noir : on aime

Vive la jeunesse quand l’envie d’exister très fort se conjugue avec la liberté de l’imagination et un travail acharné pour aboutir à une œuvre puissante et amusante. C’est le cas de cette pièce de deux jeunes danseurs chorégraphes, deux produits du conservatoire supérieur de danse de Madrid, l’une, Candelaria Antelo, venue de Buenos Aires et l’autre, Arthur Bernard Bazin, de Paris.

je-te-haime

On ne sait quel qualificatif choisir pour caractériser leur pièce : inventive, drôle, athlétique, rigoureuse ? Tout cela à la foi en réalité. Que faut-il le plus admirer en effet chez ces deux artistes entre leur capacité à nous tenir en haleine de bout en bout, leur humour constant, la force physique qu’ils déploient dans leurs figures et la perfection de l’exécution ? Il est rare de voir tant de qualités réunies dans une chorégraphie complètement hors norme, chaplinesque où l’on voit deux amoureux qui ne cessent de se taper dessus, de s’empoigner dans des figures qui sont autant d’éclats de passion, de colère, de frustration.

Cela commence sur un air de blues par une danse serré collé dans la confusion des blondes chevelures de l’une et de l’autre. Il a revêtu un costume beige trop grand pour lui. Elle porte petite robe et boléro noirs. Il l’emporte, la laisse tomber, un cri. Accident prévu ou imprévu ? On se le demande un instant, bref car le pas de deux ne tarde pas à tourner au vinaigre…

Les deux danseurs s’attrapent, s’accrochent, se cognent, se lâchent, se rattrapent, s’enroulent l’un dans l’autre, ou sous l’autre, se grimpent dessus et tout cela sur un rythme si rapide qu’on ne peut qu’admirer – en plus – la forme physique exceptionnelle des deux danseurs et le réglage parfait de ce ballet hors norme. La musique se tait, remplacée par des onomatopées, des cris inarticulés, des murmures. Cela se termine par une scène de déshabillage, incomplet car une jambe du pantalon du danseur restera accrochée à sa cheville jusqu’à la fin.

Que dire de plus à propos de cette pièce puissamment originale, qui captive du début à la fin, sinon que son seul défaut est de s’achever trop tôt. Mais elle puise tellement dans les réserves physiques des danseurs qu’il ne paraît pas concevable qu’elle puisse se prolonger davantage.

 

En première partie, Katia Médici présentait à nouveau son solo évoquant la fin de la vie de la comtesse de Castiglione, sans changement notable par rapport à l’année dernière[i].

 

Je te Haime de et avec Candelaria Antelo et Arthur Bernard Bazin ; La Castiglione, chute d’une comtesse de et avec Katia Medici – Pavillon Noir, Aix-en-Provence, les 13, 14 et 15 octobre 2016.

 

 

[i] Sur cette pièce, voir notre article, in fine : http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/prestations-mitigees-danciens-danseurs-de-preljocaj/

« Frontières de l’invisible » : le retour de Syhem Belkhodja au Pavillon Noir

Salvador Dali

Salvador Dali

On se souvient peut-être de Turbulences, le ballet pour quatre danseurs et deux danseuses de la chorégraphe tunisienne Syhem Belkhodja présenté déjà chez Preljocaj à Aix-en-Provence à l’automne 2012 et dont Michel Herland avait rendu compte ici-même[i]. S. Belkhodja est de retour en cet automne 2016 avec une troupe de douze danseurs, moitié filles-moitié garçons[ii].

Frontières de l’invisible : dans ce titre équivoque, c’est le mot « frontières » qu’il faut retenir puisque les migrations contemporaines constituent le sujet du ballet. Au début, une dizaine de barrières métalliques constituent un passage emprunté par les migrants. Vêtus simplement, chaussés de baskets, ils avancent, péniblement. On remarque une femme enceinte. Parfois l’un d’eux se fait arrêter et rudoyer par un policier. Puis quelqu’un se met à courir, bientôt suivi par les autres. Le ballet peut vraiment commencer. Ou du moins le devrait-il, car S. Belkhodja semble moins intéressée par la danse que par le message qu’elle entend faire passer. Ce en quoi elle réussit, les tableaux qu’elle présente successivement étant autant d’illustrations de situations hélas trop réelles. On pense, ce n’est qu’un exemple, à la représentation du viol de l’une des filles, déjà enceinte, par les garçons. Ces derniers sont accrochés aux barrières par les mains et par les pieds, leurs ventres touchant presque à terre et la fille couchée passe sous chacun d’eux en roulant sur le côté. Plus tard, on assistera à son accouchement et l’on entendra son cri d’horreur quand elle découvrira son bébé mort-né.

belkhodja

Les barrières changent plusieurs fois de position ; elles se dressent comme des lampadaires autour de la fille en travail ; à un autre moment, elles deviennent un accessoire avec lequel danser. Fallait-il alors désigner pour cette tâche la seule des filles portant des chaussures à talons ? La barrière pesant son poids, on se doute que la danseuse a bien du mal à maintenir son équilibre. D’une manière générale, ces barrières se révèlent sources de tracas : lors de la première, une autre danseuse a renversé la barrière sur laquelle elle prenait un appui, laquelle est venue choir à un mètre du rang des officiels, une autre encore a échoué à relever seule celle qui lui revenait, …

Le ballet est divisé en deux parties. Après les tableaux empreints de brutalité racontant la migration, la troupe revient tout de blanc vêtue et les pieds nus. On ne sait pas très bien où l’on se trouve. Au paradis ? Ce pourrait être le cas sauf la présence d’une aveugle, une danseuse les yeux bandés, qui se fait malmener. Puis vient une scène « folklorique » qui est sans doute le moment le plus plaisant du spectacle, avec les garçons les filles assis par terre formant deux ronds séparés. Ils chantent a capella, chacun dans son camp, se défient, avant de se rejoindre et de se mettre finalement à danser ensemble.

Il y a incontestablement des bonnes choses dans ce ballet et beaucoup de bonnes intentions. Par contre les membres de la troupe n’ont pas paru à l’aise, le soir de la première, dans une chorégraphie pourtant bien peu exigeante à leur égard. Une seule danseuse est sortie du lot dans plusieurs morceaux de danse orientale auxquels ne manquaient ni la grâce ni un érotisme de bon aloi.

Pour conclure, on ne peut que se montrer indulgent à l’égard d’un spectacle présenté par des artistes en résidence et visiblement pas encore abouti. Il n’est d’ailleurs pas programmé dans la salle en gradins du Pavillon Noir mais dans un vaste studio où les spectateurs sont alignés le long des quatre murs.

Frontières de l’invisible, une chorégraphie de Syhem Belkhodja, Pavillon Noir, Aix-en-Provence, 6, 7 et 8 octobre 2016.

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/maghrebs/la-tunisie-daujourdhui-de-demain-et-dhier-se-donne-en-spectacle/

[ii] L’une des danseuses manquait à l’appel le soir de la première.

Rentrée aixoise : Preljocaj, Durringer

Danse : La Fresque d’Angelin Preljocaj

preljocaj-la-fresque-1Aix-en-Provence peut remercier les édiles qui ont attiré Angelin Preljocaj dans la ville et ont construit pour lui un port d’attache, le Pavillon Noir, où ses pièces sont mises au point avant d’être créées, comme c’est le cas pour La Fresque, au Grand Théâtre où il fait salle pleine à chaque représentation, non par esprit de clocher de la part des Aixois mais parce que le directeur du Ballet Preljocaj s’affirme d’année en année comme un des quelques très grands chorégraphes de ce temps. Après Retour à Berratham, l’année dernière, une pièce dans laquelle la trame narrative était donnée directement par des récitants, Preljocaj revient dans La Fresque à la forme plus traditionnelle de l’histoire sans parole. L’argument est néanmoins tiré d’un conte chinois (La Peinture murale) et la Chine est présente par quelques détails comme le choix d’une asiatique (Yurié Tsugawa) comme première danseuse ou la coiffure en chignon de son soupirant.

Ce conte se prête particulièrement bien à une traduction chorégraphique puisqu’il s’agit d’un homme envouté par le personnage d’un tableau. Extrait :

« … Les murs latéraux étaient décorés d’admirables peintures dont les personnages semblaient vivre ; sur la cloison à l’est, notamment, on voyait une déesse qui répandait des fleurs. Ses cheveux pendaient en touffes (T’iao) comme ceux d’un enfant ; sur ses traits s’épanouissait un sourire naissant, sa bouche pareille à une cerise semblait sur le point de parler ; dans ses yeux le regard paraissait seulement un instant immobilisé comme la vague qui va retomber.

Chu, l’œil fixé sur ce tableau, ne se rendait pas compte du charme surnaturel qui l’envahissait, sa pensée était absente ; il sentait pourtant que son corps flottait comme voituré par un nuage insubstantiel et qu’il s’élevait insensiblement ; bientôt il dépassait le mur, autour de lui il découvrait des enfilades de salles dans un paysage qui n’avait plus rien de terrestre … Il sentit une main invisible qui paraissait le guider en le tirant par le pan de sa robe ; tournant alors la tête il aperçut dans le lointain la jeune fille aux cheveux tombants qui lui souriait et s’éloignait doucement ; il la suivit … »[i]

preljocaj-la-fresqueLe ballet est fidèle au conte, à l’instar des scènes où la déesse aux cheveux dénoués se fait coiffer « comme une femme » par ses consœurs ou celle qui montre « un seigneur tout cuirassé d’or » se lancer à la recherche du « misérable mortel » qui a eu l’audace de pénétrer dans le royaume des dieux. La Fresque commence par l’arrivée de Chu et d’un ami (habillés dans une vague tenue militaire ou d’explorateur) au monastère où ils sont reçus par trois moines vêtus de longues robes noires. Puis c’est la découverte de la peinture avec les cinq déesses pour l’instant figées dans l’immobilité. Chu ne tarde pas à entrer dans le tableau et le ballet se poursuit comme dans le conte.

Ils sont cinq danseurs et cinq danseuses qui enchaînent sans temps mort toutes les configurations possibles, ou presque, soit à un, deux, trois, cinq ou dix. Il y a plusieurs moments forts, ceux que l’on a déjà évoqués ou encore deux morceaux à dix assez énigmatiques – parce qu’on ne voit pas à quoi ils correspondent dans le conte – un travail aux rubans et surtout celui dans lequel neuf danseurs masqués et vêtus de sortes de hardes (les costumes sont d’Azzedine Alaïa) se livrent sur la déesse à on ne sait quel rituel magique. Le premier pas de deux impressionne également avec quelques figures spectaculaires. La représentation à laquelle nous avons assisté n’était que la troisième ; cela explique suffisamment pourquoi, même si les danseurs de Preljocaj sont triés sur le volet et subissent un entraînement rigoureux, subsistaient encore quelques défauts de synchronisation dans les mouvements d’ensemble.

La musique de Nicolas Godin, ni particulièrement originale ni particulièrement « asiatique », se prête néanmoins parfaitement au propos de Preljocaj. Mais il faut surtout souligner le remarquable travail de la vidéaste Constance Guisset. Elle projette sur des écrans, transparents ou non, des figures informes, fantasmagoriques (comètes, méduses ? plus vraisemblablement le « nuage insubstantiel » qui « voiture » le corps flottant de Chu) qui ne cessent de se métamorphoser, si belles et fascinantes qu’on se prend parfois à leur accorder plus d’attention qu’aux danseurs !

Grand Théâtre de Provence, 20 au 24 septembre 2016

 

Théâtre : Acting de Xavier Durringer

acting-1Impossible de se tromper : gageons que dans sa nouvelle création aixoise au théâtre du Jeu de Paume[ii], Acting sera un des grands succès du théâtre privé en cette saison 2015-2016. Niels Arestrup et Kad Merad au mieux de leur forme jouent avec leur camarade Patrick Bosso (dans un rôle muet) une pièce emballante de Xavier Duringer (également à la mise en scène). Les trois comédiens qui interprètent trois prisonniers partageant la même cellule sont constamment sur le plateau pendant deux heures d’horloge, y compris dans les brèves interruptions censées figurer les nuits. Autant dire que l’exercice est éprouvant, et sans doute encore plus pour Niels Arestrup (67 ans) auquel échoit le plus de texte. Il faut cependant ajouter que, jouant ici un comédien-metteur en scène qui s’efforce de transformer son camarade de cellule en acteur, il est dans un rôle qui lui va comme un gant, lui qui a créé et dirigé à paris le Théâtre-École du Passage.

Quant à Xavier Durringer, né en 1963, auteur d’une vingtaine de pièces, plus des films et des téléfilms, il sait de quoi il parle quand il écrit une pièce sur le théâtre et l’apprentissage du métier de comédien puisqu’il est lui-même passé par une école d’acteurs, Acting Internationals, à laquelle Acting doit sans nul doute bien plus que son titre. Les exercices pour mettre l’élève en condition, avec tout ce qu’ils peuvent avoir de ridicule vus de l’extérieur, sortent tout droit en effet des cours de théâtre. Et le personnage joué par Niels Arestrup révèle en outre une connaissance intime du milieu du spectacle où sont légion les metteurs en scène imbus d’eux-mêmes (vulgarité de bon aloi) et les comédiens ratés (campant près de leur téléphone dans l’attente du rôle qui leur apporterait enfin la gloire). Ce personnage qui paraît plus proche de la réalité que de la caricature est le pivot de la pièce : professeur de théâtre, il mène assez logiquement le jeu, son partenaire apprenti comédien étant cantonné dans le rôle de l’élève un peu benêt et plutôt cossard. Brutal et humain à la fois, il exerce sur ses deux co-détenus une autorité (presque) sans faille.

actingN’hésitons pas à souligner la performance de Niels Arestrup qui joue avec une suprême aisance un personnage complexe oscillant entre l’intellectualisme hautain et la résignation désespérée. Quant à Kad Merad, il se sort sans encombre du rôle plus monocolore de l’idiot de service. Il serait injuste de ne pas saluer également la performance de Patrick Bosso qui parvient à retenir l’attention du spectateur sans dire un seul mot (sauf en une occasion qu’on ne saurait dévoiler sans trop raconter l’histoire qui se joue sur le plateau). Il faut enfin mentionner Edouard Montoute pour ses brèves apparitions en agent de l’administration pénitentiaire et parce qu’il est un membre de la compagnie La Lézarde créée par X. Durringer dès la fin des années 80.

L’intérêt principal de la pièce, au-delà de l’argument joliment mené[iii], au-delà de sa capacité à susciter l’émotion comme le rire, réside dans ce qu’elle nous fait entrevoir du métier de comédien. On retiendra en particulier le « truc » grâce auquel « Gepetto » (l’apprenti joué par K. Merad) est amené à se débarrasser de ses inhibitions et de son trac et à « sortir » enfin correctement le monologue d’Hamlet.

Théâtre du Jeu de Paume, 16 au 24 septembre 2016 – À suivre aux Bouffes Parisiens, novembre-décembre 2016 et janvier 2017.

[i] In Contes chinois, traduits par Jules Halphen, Librairie ancienne Champion, Paris, 1923.

[ii] Après celle de Florent Chauvet, en 2013 à Nice, avec Frédéric Rubio, Jérémy Lemaire et Jean Mathieu Van der Haegen

[iii] Même si l’on peut déplorer une baisse de régime à la fin, après que « Robert » (le metteur en scène) ait expliqué ce qui l’avait conduit en prison.

Trois danseurs de Preljocaj présentent leurs recherches

Sous l’intitulé général « Affluents », trois danseurs et une danseuse qui font partie du ballet d’Angelin Preljocaj ont présenté leurs créations lors d’une soirée, au Pavillon Noir, qui clôturait les manifestations organisées pour célébrer le trentième anniversaire de la compagnie. Disons d’emblée qu’on a été séduit par l’inventivité des jeunes danseurs chorégraphes (ils ont tous moins de trente ans). Seule la tentative de Caroline Jaubert, qui tentait de mixer théâtre et danse, est apparue ratée, faute d’un contenu suffisamment substantiel.

Absentia de Liam Warren

Absentia (Photo J-Cl Carbonne)

Absentia (Photo J-Cl Carbonne)

La première pièce est peut-être celle qui a fait le plus impression. Il convient d’imaginer quelque chose qui tient de la performance et du butô (ou butho), plutôt que de la danse occidentale. Au début, on aperçoit seulement des bouts du corps d’un danseur (formidable Marco Herlov Host) balayés par un rayon de lumière, « les empreintes d’un corps dans l’espace » comme l’écrit le chorégraphe canadien. Après un noir, on découvre le danseur en position fœtale couché dans un couloir de lumière. Il se déplacera sur le rythme du butô, accroupi ou debout. De temps à autre, le noir se fait avec des « arrêts sur image » à différents endroits du plateau. A quoi s’ajoutent quelques effets stroboscopiques. Le tout convoque de l’essentiel, du primordial, une vérité cachée sur la vie, le corps vivant. Une musique qui semble sortie d’une usine souterraine, à moins qu’elle ne soit destinée à évoquer une pompe respiratoire ajoute à l’impression d’enfermement et d’oppression provoquée par cette pièce dont on ne sort pas tout-à-fait indemne.

Tres-2B de Baptiste Coissieu

Tres-2B (photo Didier Philispart)

Tres-2B (photo Didier Philispart)

L’impression d’oppression est encore plus présente dans la pièce suivante de Baptiste Coissieu qui l’interprète avec son camarade Sergio Diaz. Le titre, énigmatique, n’est pas moins évocateur du contenu de la pièce, dès que l’on sait que Tres-2B est le nom d’une exo-planète (située précisément à 695 années-lumière de nous dans la constellation du Dragon) et que les conditions y sont particulièrement dures (en tout cas pour des terriens), puisque baignant dans la pénombre et dotée d’une masse et une température très élevées. Suivant la prière d’insérer, les deux danseurs seraient des habitants de cette planète qui débarquent sur terre. Cette interprétation n’est pas immédiatement évidente pour les spectateurs mais peu importe, car la pièce – bien que totalement différente de la précédente – est elle aussi forte de bout en bout. Personnellement, nous verrions plutôt dans les deux personnages se démenant sur le plateau des humains d’un futur de science fiction sombre et totalitaire : deux êtres à demi décérébrés enfermés dans une salle obscure et vide dont ils essaieront de s’échapper après en avoir découvert les limites, le fond de scène en l’occurrence, agrémenté d’une armoire électrique et d’une porte (fermée). Vêtus d’une culotte et d’un masque de catcheurs, baignant dans un univers musical électro-pop, leurs mouvements mécaniques, saccadés, entravés, parfois hachés par les éclats d’une lumière stroboscopique, sont ceux de prisonniers dont l’intelligence se serait perdue. On sent bien qu’ils aspirent à une certaine libération, morale autant que physique, en particulier lorsqu’ils auront ôté leur masque, mais celle-ci ne pourra qu’échouer. Ils sont au demeurant plus drôles qu’effrayants et provoquent une empathie certaine. On souffrirait avec eux si l’humour qui surnage malgré tout constamment ne nous en dissuadait.

Bro de Nicolas Zemmour

Bro (photo Didier Philispart)

Bro (photo Didier Philispart)

Changement complet d’ambiance avec la pièce de Nicolas Zemmour consacrée au thème de la fraternité. Ici l’humour règne en maître, ce qui n’empêche pas l’émotion. Quand on aura ajouté que Nicolas Zemmour, qui interprète lui-même sa pièce en solo, démontre ici de réelles qualités de danseurs, en se lançant par exemple dans un « manège » endiablé, on comprendra qu’il a clôturé la soirée aussi bien qu’elle avait commencé, quoique dans un tout autre genre. Il entame pourtant son show, de manière plutôt déroutante, par un « à la manière » des stand-up comiques, en bonimentant sur la différence entre un « fils » (premier né) et un « frère » (puiné – il faut être deux, en effet, pour faire des frères !) La musique, heureusement, ne tarde pas à arriver, et avec elle le danseur, lequel renonce dès lors à son boniment et cède la place, par intermittence, à une voix off qui porte un message empreint de poésie et de nostalgie. Le danseur porte cravate et costume. La veste, une fois ôtée et fixée sur la tête, lui fait comme l’un de ces masques anti-mouches qui, dans leur variante la plus développée, couvrent aussi bien les yeux que les oreilles et les naseaux des chevaux. Que N. Zemmour relève alors la tête avec un tant soit peu de violence et la veste de masque devient crinière. Le danseur ainsi affublé joue sur cette ressemblance, cheval fou  qui s’agite en tout sens. Jamais à court d’imagination, les deux chaises qui figuraient au début chacun des deux frères peuvent tout aussi bien lui servir d’échasses, à moins que, assis sur l’une d’elle, ou jouant avec elle, il n’entreprenne de mimer le désespoir aux accents d’une musique tzigane…

Déjà publiés :
« Spectral Evidence et La Stavaganza, deux pièces de Preljocaj pour le NYC Ballet »
« Preljocaj fait sa fête »
« Prestations mitigées d’anciens danseurs de Preljocaj »