Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Avignon 2018 (8) Guillaume Corbeil – Dorine Hollier – OFF

Nous voir nous : le choc !

Faire une pièce de théâtre de la mode des selfies ? On ne sait trop a priori ce qu’il faut en penser ; le titre n’est pas tellement engageant ; on demande à voir. Eh bien, on aurait tort de ne pas y aller (voir). Cette production d’une compagnie du Nord de la France est pour nous en effet jusqu’ici le choc du festival. Il faut dire que ce texte d’un jeune auteur québécois a été plusieurs fois primé et que ce n’est pas pour rien. Guillaume Corbeil est un pur produit de l’Ecole nationale de théâtre du Canada, à Montréal, avec un département « écriture » dont nous n’avons pas l’équivalent en France. Nous voir nous est construit comme un oratorio avec les comédiens qui se coupent constamment la parole, ce qui permet de passer sans encombre une phase d’exposition qui pourrait, sans cela, lasser. Chemin faisant, les personnages (cinq jeunes adultes, trois femmes et deux hommes, joués par cinq comédiens), très semblables au départ, se différencient les uns des autres, des histoires individuelles se dessinent jusqu’au dénouement. Entre le début et la fin, l’atmosphère de la pièce se sera complètement transformée. Au début, les cinq personnages (dont nous ignorerons les noms jusqu’à la fin) qui se détachent sur un fond blanc se contentent de clamer à tous les vents les groupes de musique dont ils sont fans ; ils enchaînent sur tout ce qu’ils ont lu, tout ce qu’ils ont vu au cinéma. Vient ensuite la longue litanie des « amis Facebook ». Suivant la même logique du début, chacun rivalise pour énumérer ses connaissances, lesquelles doivent être, autant que possible, prestigieuses aux yeux des autres. Visuellement, cette nouvelle étape se traduit par la projection sur un écran des selfies avec les amis, chaque personnage ne manquant pas de se glorifier de pouvoir en afficher des centaines. Puis, insensiblement, on passe à l’évocation d’une soirée où quatre des cinq personnages s’étaient retrouvés, évidemment l’occasion de nouvelles selfies. Chaque photo entraîne immédiatement l’énumération des personnes qui y sont représentées par l’un ou l’autre des comédiens, toujours sur un rythme très rapide, dans l’esprit de concurrence propre à Facebook. Lorsqu’une liaison sentimentale s’esquisse entre deux personnages, c’est le moment où la pièce bascule du frivole vers le tragique, du monde virtuel où l’on dessine une image flatteuse de soi à la dure vérité du monde réel. On jugera peut-être que G. Corbeil exagère à ce moment-là dans la noirceur, que dans la réalité tous les jeunes n’ont pas une destinée aussi dramatique. Le fait est que « ça marche » : les personnages nous sont devenus suffisamment familiers pour que nous soyons prêts à les suivre jusqu’au bout. Que dire de plus sinon que la mise en scène d’Antoine Lemaire virevoltante et l’enthousiasme des comédiens, de même que la vidéo ici absolument indispensable, sont exactement ce qui convient pour faire de cette pièce un moment inoubliable.

Compagnie « thec ».

Fratelli

Dorine Hollier qui est également d’origine québécoise s’est formée à la Royal Academy of Dramatic Arts (Londres). Elle est comédienne et auteure. Ses deux fratelli sont des ex-vedettes du Théâtre San Carlo de Naples. L’un (Jean-Paul Faré), ancien ténor a perdu l’usage de ses jambes ; il est désormais cloué sur une chaise roulante. L’autre (Henri Courseaux) fut danseur. Exilés à Paris (à la suite de quelles vicissitudes ?), ils habitent un appartement misérable, vivant d’une très maigre pension et des passes improbables (vu son grand âge) du frère danseur et homosexuel. Au début, on se demande si l’on supportera le spectacle de leur cabotinage, mais D. Hollier sait où elle veut nous conduire. Sa pièce superbement construite ménage les surprises qu’il faut pour rendre les deux pantins du début de plus en plus humain. Nous apprenons ce qui opposait les deux frères et le drame qui les a malgré eux rapprochés. La langue est très « virile » (c’est le moins qu’on puisse dire) et les italianismes ne parviennent pas à les radoucir. Elle est à la mesure des deux personnages « énormes », confrontés sans y être aucunement préparés (nul dieu, nulle philosophie chez eux) à l’imminence de leur fin. Rarement aura-t-on vu au théâtre une peinture aussi crue de la grande vieillesse, de son naufrage. Les deux monstres sacrés sur le plateau – qui ont l’âge et le physique de leur rôle – n’ont pas de mal à faire passer les outrances du texte, lesquelles sont sans doute nécessaires pour rendre acceptable la cruauté d’une situation à laquelle nous serons tous confrontés d’une manière ou d’une autre.

M.E.S. Stéphane Cottin.

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