Avignon 2018 (16) Jean-Michel d’Hoop – Hakim Bah – OFF

L’Herbe de l’oubli : Tchernobyl

Dans ou devant une carcasse de maison des personnages passent et repassent, de drôles de personnages avec des cous trop longs, des têtes trop grosses quand ce n’est pas l’ensemble qui est énorme chez eux. Il y a encore sur le plateau une sorte de chat monstrueux et même un cheval mort. Et j’oubliais le petit garçon à l’allure très étrange qui bouge comme un pantin. Ces êtres-là ne sont pas plus de vrais humains que de vrais animaux mais ils pourraient l’être puisque nous sommes à Tchernobyl (Tchernobyl : l’absinthe en ukrainien, soit l’herbe de l’oubli), pas dans la centrale, bien sûr, mais à côté, dans la zone d’exclusion (la « réserve radiologique naturelle » – sic) ou juste autour. Des membres de la compagnie Point Zéro sont allés enquêter sur place. Ils ont rapporté des images, des témoignages à partir desquels J.-M. d’Hoop (auteur et M.E.S.) a bâti un spectacle remarquable, instructif, émouvant, drôle parfois et éminemment poétique grâce aux marionnettes (de Ségolène Denis) dont la compagnie s’est fait une spécialité. Une seule marionnette à fils, celle du petit garçon, les autres sont des êtres hybrides, une grand-mère par exemple sera faite d’une comédienne dont un bras figurant le cou a la main dans la tête de la marionnette, tandis que l’autre bras est enfilé dans sa robe. Il faut deux comédiens, l’un portant l’autre, pour faire les géants, avec à nouveau un bras (celui du comédien qui est porté) en guise de cou. Dans ce cas, contrairement à la grand-mère, les corps des comédiens sont entièrement dissimulés derrière d’amples habits.

Peu importe la technique, à vrai dire, pour le spectateur : c’est le résultat qui compte et il est ici saisissant. La lumière y est pour quelque chose ainsi que les témoignages, bien sûr, relayés par les acteurs, en particulier ceux des habitants de la région qui ne peuvent (pour des raisons économiques) ou ne veulent renoncer à leurs habitudes, au lopin où ils cultivent de quoi se nourrir contre toute prudence.

Nous avons vu naguère une pièce intitulée Tchernobyl[i] de Stéphanie Loïk, une pièce presque abstraite, jouant sur la mécanique des acteurs. L’Herbe de l’oubli est un objet théâtral complètement différent, qui conjugue documentaire et spectacle en jouant sur la diversité des outils qui sont mobilisés.

Compagnie « Point Zéro »

Convulsions

Ce texte signé Hakim Bah et m.e.s. par Frédéric Fisbach a reçu le prix RFI 2016, est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques ARTCENA et a bénéficié d’une bourse Beaumarchais-SACD. A ces titres, il est révélateur du type de théâtre qui plaît à tous ces jurys. S’il y a des auteurs ou aspirants-auteurs parmi nos lecteurs, nous leur souhaitons donc de lire le texte en question ou, mieux, d’assister à une représentation, à Limoges (au Festival des Francophonies où une pièce précédente du même auteur, Le Cadavre dans l’œil, a été présentée en 2013) ou ailleurs car, plus que bien d’autres textes de théâtre, plus littéraires, ce dernier est fait avant tout pour la scène.

On ignore si Hakim Bah prévoyait que les comédiens échangent leurs rôles ou si c’est le choix du M.E.S., le fait est que cela crée un effet de distance sans affaiblir le texte. On sait par contre que l’introduction à l’oral de didascalies normalement superfétatoires (« Atrée dit », « Thyeste dit ») est bien une intention (un peu trop systématique) de l’auteur.

« Atrée, Thyeste » : les lecteurs qui 1) fréquentent le IN et 2) étaient présents au début du festival cette année s’en mordront les doigts si, après la prestation de Thomas Joly dans la cour d’honneur du Palais des papes, ils ne sont pas allés faire un tour du côté de chez Bah, histoire de comparer. Une erreur que nous avons, pour notre part, failli commettre, n’ayant repéré Convulsions qu’in extremis. C’est en effet un hasard assez extraordinaire que la concomitance de ces deux pièces la même année en Avignon, IN et OFF : le Thyeste de Sénèque écrit au temps de Jésus-Christ et la pièce ultra-contemporaine de Bah. On ne sera pas surpris si, théâtre pour théâtre, nous préférons Bah à Sénèque. Malgré les énormes moyens dont disposait Joly, il ne pouvait faire du texte de Sénèque et de ses « récitatifs » interminables une pièce susceptible de retenir longtemps l’intérêt. Tandis que Fisbach (qui fut d’ailleurs « artiste associé » au IN en 2007, avec les honneurs, lui aussi, … de la cour d’honneur) disposait d’un texte qui, pour notre bonheur, « part dans tous les sens », même si la rivalité d’Atrée et de Thyeste et le festin qui s’ensuivit sont globalement respectés. La présence intermittente d’un narrateur qui ne se prive pas d’encourager les divers personnages ajoute un piment supplémentaire.

La partition est partagée entre six comédiens, trois garçons et trois filles (ou dames ?) suivant une règle du jeu assez cruelle puisqu’elle nous oblige à comparer la manière dont chacune ou chacun interprète le même personnage que sa ou son camarade. Disons qu’elles et ils apportent des qualités différentes et qu’elles et ils ne réussissent pas toutes et tous aussi bien dans les divers personnages dont elles et ils sont chargés. C’est particulièrement le cas pour Lory Hardel excellente en fonctionnaire du service américain des migrations (dans la pièce Atrée a décidé de devenir résident américain !) et qui semble empêchée en Erope, épouse d’Atrée. Idem pour Nelson-Rafaell Madel (que les spectateurs martiniquais connaissent bien) toujours très bon sauf dans la scène du repentir d’Atrée dont on ne sait s’il la joue réaliste ou parodique (il est vrai que les intentions du texte sont loin d’être claires sur ce point).

Compagnie « L’Ensemble Atopique ».

 

[i] http://www.madinin-art.net/tchernobyl-forever-un-oratorio-mecanique/

Avignon 2018 (14) Phia Ménard – Julie Otsuka/Richard Brunel – IN

Saison sèche

Incontestablement l’un des événements du festival, très longuement applaudi, Saison sèche passe en force et ne peut pas laisser indifférent. Phia Ménard est une femme qui fut jadis un homme. Militante, elle n’a de cesse dans ses pièces chorégraphiées de dénoncer l’oppression de la femme par l’homme. Il s’agit donc de danse, une danse très contemporaine destinée à produire sur le spectateur des chocs à répétition. Le premier tableau montre des femmes vêtues d’une courte combinaison blanche dans un espace lui-même tout blanc pourvu d’un plafond qui monte et descend jusqu’à presque écraser les sept danseuses, comme pour mieux illustrer la domination de la société patriarcale. Vient ensuite le tableau de la danse rituelle inspirée de la secte des Haukas, au Ghana, filmée par Jean Rouch (Maîtres fous) : entièrement nues, peinturlurées de couleurs vives, les danseuses semblent effectivement se livrer à un rituel magique. Au tableau suivant, elles ont revêtu des habits masculins correspondant à des positions sociales différentes, du loubard au clergyman en passant par l’ouvrier, le pompier, le bourgeois, le sportif… Ces hommes commencent par se chamailler avant de se mettre en rang d’ognons et entament une « marche militaire » chorégraphiée comme en voit assez fréquemment dans les pièces contemporaines, celle-ci en l’occurrence particulièrement réussie. Arrive le dernier tableau, particulièrement spectaculaire qui fait le décor se déliter sous nos yeux, d’abord sans intervention humaine (les danseuses ayant momentanément disparu) : « le carton alvéolé épais et résistant, lorsqu’il est sec, devient mou dès qu’il est humidifié, et laisse apparaître des liquides visqueux noirs » (P. Ménard). Lorsque les danseuses reviennent, nues de nouveau, elles s’emploient à détruire ce qui reste de la « prison des hommes ».

Tout cela est bien fait, frappant même, on n’en disconviendra pas. Mais pourquoi faut-il que les tableaux s’étirent autant et finissent par lasser, la chorégraphie de chacun se révélant passablement répétitive. Quant à la métaphore de la prison où les femmes se trouvent enfermées par le patriarcat, elle a le mérite d’être parfaitement lisible dans le spectacle. A ceci près que l’apparition des hommes (les femmes déguisées en hommes) brouille complètement la thèse que P. Ménard souhaite défendre, dans la mesure où lesdits hommes enrégimentés et marchant en cadence semblent tout autant aliénés que les femmes, bien plus à vrai dire puisque celles-ci sont capables de faire tomber les murs de leur prison contrairement à leurs tortionnaires qui restent docilement encasernés. Quoi qu’il en soit, pour les images très fortes que l’on gardera du spectacle, ce dernier restera en effet un événement du festival.

« Je vous l’affirme : le patriarcat est une association de malfaiteurs, des enfants feignant de ne pas entendre, une usurpation, un crime contre l’humanité » – Thia Ménard.

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka est américaine – ce que son nom ne laisse pas deviner – et d’origine japonaise – ce qui se conçoit plus facilement. Elle s’est intéressée aux Japonaises (dites picture brides) qui ont été attirées aux-Etats-Unis, au début du XXe siècle, pour épouser des Japonais installés auparavant. Attirées par des lettres souvent rédigées par d’autres que leurs signataires et qui faisaient miroiter un paradis illusoire, si bien que la découverte de la réalité fut pour la plupart de ces femmes la déception qu’on imagine. Mais elles s’habituèrent, travaillant dur dans les champs, au début, puis s’installant mieux, avec le niveau de vie qui augmentait pour tout le monde. Des enfants naquirent qui était, eux, non seulement nés américains mais américains de culture, en décalage avec leurs parents. Puis survint l’attaque sauvage des kamikazes nippons sur Pearl Harbour, en décembre 1941, suivie par l’entrée de l’Amérique dans la deuxième guerre mondiale. Les Japonais installés aux Etats-Unis furent alors suspectés d’intelligence avec l’ennemi et parqués dans des camps.

J. Otsuka raconte donc cette histoire dans un livre (The Buddha in the Attic, 2011) traduit en 22 langues (Certaines n’avaient jamais vu la mer en français) et plusieurs fois récompensé (prix Femina étranger 2012 en France). Elle fait parler les femmes qu’elle a interrogées comme une unique voix qui raconte des expériences multiples, sans dialogue donc, dans un texte prenant dont nous donnons un échantillon ici (extrait du chap. 2, « La première nuit ») :

« … Ils nous ont prises avec gourmandise, voracité, comme s’ils attendaient ce moment-là depuis des siècles. Ils nous ont prises alors que nous souffrions toujours des nausées de la traversée, et que le sol tanguait encore sous nos pieds. Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister […] Ils nous ont prises en nous priant d’excuser leurs mains calleuses, et nous avons tout de suite compris qu’ils étaient fermiers et non banquiers. Ils nous ont prises tranquillement […] Ils nous ont prises avec frénésie sur des draps aux taches jaunies. Avec aisance et sans histoire, car certaines d’entre nous avaient fait cela bien des fois… »

C’est donc avec un texte pareil que Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence (CDN Drôme-Ardèche) a décidé de bâtir une pièce. On sait ce que nous pensons des adaptations littéraires au théâtre : entreprise risquée ! De fait, Certaines n’avaient jamais vu la mer ne dépasse jamais le stade d’une illustration, loin d’avoir l’impact du livre. Ainsi la scène correspondant au passage que l’on vient de citer ne parvient-elle à rendre compte de manière satisfaisante ni de la violence ni de la tendresse contenues dans le texte. On reste constamment en-deçà, contemplant un beau livre d’images là où l’on devrait être bouleversé. Les huit comédiennes et trois comédiens jouent d’ailleurs un ton en-dessous, comme s’ils ne se sentaient pas concernés par un drame qui semble plutôt les amuser. Ils disparaissent dans la dernière scène interprétée par Natalie Dessay chargée d’évoquer les réactions des Américains blancs face à la disparition des Japonais regroupés dans des camps. Elle raconte, chante un peu (le moins qu’on attendait de sa part). Et la pièce s’achève sans scandale, n’ayant à vrai dire ni plu ni déplu.

 

Avignon 2018 (11) Anne Voutey – Vincent Roca – OFF

Sur la route (la mort de Sandra Bland)

Une jeune afro-américaine est morte victime des violences policières. De ce fait divers réel Anne Voutey – dont la m.e.s. du Gardien (de Pinter), avait obtenu le prix du meilleur comédien aux Ptits Molières en 2015 – a tiré une pièce émouvante interprétée par trois comédiennes (en alternance, ce qui explique qu’elles soient cinq sur l’affiche). La comparaison avec La Reprise de Milo Rau présentée dans le IN cette année s’impose en raison de la proximité des thèmes. Dans La Reprise Ihsane Jarfi est battu à mort par de « pauvres types » parce qu’il est homosexuel et « arabe », dans Sur la route la victime d’un policier (on la retrouvera pendue dans sa cellule trois jours après son arrestation) est jeune et noire. A cela près, on a affaire à la même bêtise raciste chez les assassins. Or on ne peut imaginer des traitements plus différents de ces faits divers similaires que ceux imaginés par les deux auteurs-metteurs en scène. Là où Rau tourne autour du personnage d’Ihsane, en s’intéressant aux parents, aux meurtriers, etc., A. Voutey reste centrée sur Sandra Bland. Les deux partis se défendent même si le second apparaît évidemment bien plus limité. Mais l’on gagne en profondeur ce que l’on perd en espace. Et le portrait choral de la jeune femme noire bénéficie de la séduction des trois jeunes comédiennes, noires également, qui l’interprètent. La m.e.s. ne cherche pas les fioritures : les comédiennes, le plus souvent en position frontale, se renvoient la balle, c.à.d. le texte ; pour seuls accessoires trois pneus évoquent l’automobile au volant de laquelle se trouvait la victime lorsqu’elle a été arrêtée pour défaut de clignotant.

Le portrait brossé par A. Voutey semble fidèle au personnage de Sandra Bland tel qu’il a été décrit au moment de son décès (e.g. in Libération du 23 juillet 2015) : une jeune femme militante des droits civiques et particulièrement impliquée dans le mouvement Black lives matter. Peu de temps avant son arrestation par le policier Brian Encina, elle avait tweeté un texte dont on ne peut s’empêcher de penser qu’il était prémonitoire, même si la justice a conclu à un suicide : « On ne peut pas s’empêcher d’être furieux quand on voit une situation où, clairement, la vie des Noirs ne compte pas. Vous pouvez être là, vous rendre à la police, et quand même être tué ». L’enregistrement de son arrestation, bien que peut-être trafiqué, montre en tout cas qu’elle s’était passablement énervée, au lieu de faire profil bas devant la police comme les Noirs l’apprennent très vite, aux Etats-Unis…

Le texte d’A. Voutey fait ressortir différentes facettes de son personnage et la distribution du rôle entre trois comédiennes fonctionne. C’est S. Bland qui s’exprime de bout en bout à la première personne, aussi est-on surpris parfois par des mots (comme « intranquilité ») ou des expressions qui semblent quelque peu incongrus dans un récit de ce genre. Quoi qu’il en soit, autant pour son sujet que pour la façon dont il est interprété, Sur la route mérite le détour.

Zarts Prod.

Ma parole !

Ce n’est pas notre habitude de courir les seuls en scène lors du festival. Il y a tellement de choix, autant se diriger vers ce qui fait pour nous vraiment théâtre, c’est-à-dire des textes à plusieurs personnages entre lesquels des conflits apparaissent, des intrigues se nouent… Mais les contraintes horaires du programme étant ce qu’elles sont, on se retrouve parfois devant une pièce avec un seul personnage (même s’il est à plusieurs voix comme Sur la route) ou devant un seul comédien. En l’occurrence, Vincent Roca, qui perpétue la grande tradition des « chansonniers », n’est pas n’importe qui. Les auditeurs de France Inter, en particulier, ont appris depuis longtemps à goûter ses bons mots.

Le spectacle qu’il présente en Avignon depuis l’année dernière est fait de bric et de broc, ce qui n’enlève rien à ses mérites : au contraire, la variété est tout ce qu’on souhaite dans un tel cas. Si Roca commence son discours par sa naissance, il a le bon goût de ne pas le clore sur son décès (d’autant qu’il apparaît, sur le plateau, plus vivant que jamais), même s’il a un couplet sur les vieux parqués dans des « chenils » (ou serait-ce que le mot ne vient pas vraiment de la contraction de « chenu » et de « sénile » ?) et un autre sur le suicide justement défini comme « une fin en soi ». Et encore ceci à propos du même : « Si une tentative de suicide réussit, on peut parler décès concluant ». Et quand elle échoue, il ne faut surtout pas désespérer : « Regardez le pendu qui se rate. Pris de remords, il se repend » ! On l’aura compris – si l’on ne le savait déjà – Roca est un orfèvre qui cisèle ses calembours et autres calembredaines comme nul autre (même si on a pu le comparer à Devos). Aucun sujet ne lui fait peur, lui qui « se prélasse avec des prélats, va dans des hammams avec des imams et des rabbins turcs […] écoute la musique pope, s’éclate dans les bals mosquée, les pince-messes… ». Son numéro ? récital ? actuel comporte aussi – et entre autres choses – deux passages remarquables sur le conjugaison. Du passé simple : « Bach vous le fréquentâtes / Sous la couette nous nous plûmes, etc. ». A, plus savant, l’imparfait du subjonctif : « Eussiez-vous imaginé un jour que les marguerites durassent ?, etc. ». Si après ces quelques exemples vous ne vous précipitez pas en foule compacte pour écouter monsieur Roca…

 

 

 

Avignon 2018 (9) Feydeau – Vian – OFF

Feu la mère le père de Madame de Monsieur

Aller voir un Feydeau de nos jours, n’est-ce pas trop ringard ? Les lecteurs de cette chronique se demandent peut-être ce qui nous a pris. En fait, confessons-le, l’acte ne fut pas prémédité. Souvent, en Avignon, lorsqu’on veut meubler le temps entre deux pièces que l’on a dûment programmées, on se retrouve à voir une pièce simplement parce qu’elle est jouée dans le quartier où l’on se trouve à l’heure qui convient. Et, curieusement, très souvent ces pièces à peine choisies se révèlent très bonnes, voire meilleures que celles qu’on ne voulait pas rater. Ce fut le cas, lors de ce festival, pour Zorba et, encore plus fort, pour Nous voir nous. Cette fois-ci, ce fut donc un Feydeau. Avouons que nous sommes entré dans la salle presque à reculons, sans avoir d’ailleurs percé le pourquoi de ce titre bizarre, avec « la mère » et « Madame » surchargées d’un « père » et d’un « Monsieur ». Féminisme quand tu nous tiens ! Les mots rayés sont ceux du titre originel choisi par Feydeau. Un certain Lucien revient du bal des Quat’ Z’arts fort tard dans la nuit ; il réveille sa femme et s’ensuit une scène de ménage inévitable ponctuée par les interventions maladroites d’un valet plus qu’à moitié endormi. Coup de théâtre : toujours pendant la même nuit mais plus tard quelqu’un sonne ; c’est la bonne de la mère de Madame qui vient annoncer son décès. Réjouissance sous cape du mari désargenté qui attend impatiemment l’héritage de sa femme. On n’en dira pas davantage : évidemment, ce coup de théâtre ne sera pas le dernier. Ce que l’on dira, par contre, c’est que le titre modifié correspond à une inversion des rôles dans la version jouée en Avignon. Ce n’est pas le mari qui est allé s’encanailler tout seul au bal des Quat’ Z’arts mais son épouse. Son costume inénarrable de Roi Soleil n’est pas celui de Louis XIV mais de Louise XIV ! Tout à l’avenant. Et ça marche ! Le spectateur naïf que nous fûmes a avalé sans broncher la substitution et accepté l’idée que « Madame » puisse aller s’amuser sans « monsieur » jusqu’à point d’heure. Sans doute parce que c’est une pratique pas si inhabituelle au jour d’aujourd’hui.

A ceci près (Lucien devient Lucienne, Yvonne devient Yvon), le texte de Feydeau est respecté et … c’est du Feydeau, pas très subtil, très drôle néanmoins pourvu qu’il soit bien interprété, ce qui est le cas ici. Avec une mention spéciale pour Agnès Chamak qui joue Madame. Mais les trois autres sont très bon aussi. Quant au décor plutôt misérabiliste et réduit au minimum sur le plateau exigu du Théâtre des Brunes, il est à l’unisson de ce spectacle déjanté. On a noté en particulier la chambre du valet réduite à un escabeau sur lequel se juche le dit-valet quand on lui accorde un instant de repos.

M.E.S. Odile Huleux. Production Deux Brunes.

L’Ecume des jours

Il y a une erreur à ne pas faire par le spectateur de théâtre : revoir une pièce qui l’a auparavant transporté dans une nouvelle version. Même si celle-ci est parfaitement honnête, il sera déçu, inévitablement. Telle est la mésaventure qui nous est arrivée avec cette nouvelle adaptation du roman le plus célèbre de Boris Vian. Celle-ci est pourtant l’œuvre de Paul Emond, auteur talentueux dont une adaptation précédente, celle de Madame Bovary, tourne régulièrement. Mais nous étions restés sur une Ecume des jours d’une sobriété exemplaire, toute en émotion, avec néanmoins le fameux pianocktail dont une traduction rudimentaire était présente sur le plateau. Dans la nouvelle production m.e.s. par Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps, il y a de la musique, un micro, une guitare électrique, des chansons, ce qui crée une ambiance éclectique, pas vraiment en phase avec celle d’un roman qui subsume la fantaisie, la drôlerie et l’inventivité verbale sous une poésie empreinte de mélancolie. Même si le jazz est au centre de l’écriture de L’Ecume des jours, c’est sous une forme purement littéraire… Reste heureusement l’essentiel à savoir un texte prodigieux servi par trois jeunes comédiens sensibles (une fille qui joue Chloé et deux garçons, l’un qui interprète Colin, l’autre qui se charge des rôles de Chick l’ami de Colin, de Nicolas son serviteur et d’Alise, l’amie de Chick, le Christ). Tout cela fait un spectacle plaisant où l’on retrouve les sentiments poignants du livre chaque fois que les comédiens reviennent au texte.

Production Théâtre de la Huchette et Atelier Théâtre Actuel.

 

Avignon 2018 (8) Guillaume Corbeil – Dorine Hollier – OFF

Nous voir nous : le choc !

Faire une pièce de théâtre de la mode des selfies ? On ne sait trop a priori ce qu’il faut en penser ; le titre n’est pas tellement engageant ; on demande à voir. Eh bien, on aurait tort de ne pas y aller (voir). Cette production d’une compagnie du Nord de la France est pour nous en effet jusqu’ici le choc du festival. Il faut dire que ce texte d’un jeune auteur québécois a été plusieurs fois primé et que ce n’est pas pour rien. Guillaume Corbeil est un pur produit de l’Ecole nationale de théâtre du Canada, à Montréal, avec un département « écriture » dont nous n’avons pas l’équivalent en France. Nous voir nous est construit comme un oratorio avec les comédiens qui se coupent constamment la parole, ce qui permet de passer sans encombre une phase d’exposition qui pourrait, sans cela, lasser. Chemin faisant, les personnages (cinq jeunes adultes, trois femmes et deux hommes, joués par cinq comédiens), très semblables au départ, se différencient les uns des autres, des histoires individuelles se dessinent jusqu’au dénouement. Entre le début et la fin, l’atmosphère de la pièce se sera complètement transformée. Au début, les cinq personnages (dont nous ignorerons les noms jusqu’à la fin) qui se détachent sur un fond blanc se contentent de clamer à tous les vents les groupes de musique dont ils sont fans ; ils enchaînent sur tout ce qu’ils ont lu, tout ce qu’ils ont vu au cinéma. Vient ensuite la longue litanie des « amis Facebook ». Suivant la même logique du début, chacun rivalise pour énumérer ses connaissances, lesquelles doivent être, autant que possible, prestigieuses aux yeux des autres. Visuellement, cette nouvelle étape se traduit par la projection sur un écran des selfies avec les amis, chaque personnage ne manquant pas de se glorifier de pouvoir en afficher des centaines. Puis, insensiblement, on passe à l’évocation d’une soirée où quatre des cinq personnages s’étaient retrouvés, évidemment l’occasion de nouvelles selfies. Chaque photo entraîne immédiatement l’énumération des personnes qui y sont représentées par l’un ou l’autre des comédiens, toujours sur un rythme très rapide, dans l’esprit de concurrence propre à Facebook. Lorsqu’une liaison sentimentale s’esquisse entre deux personnages, c’est le moment où la pièce bascule du frivole vers le tragique, du monde virtuel où l’on dessine une image flatteuse de soi à la dure vérité du monde réel. On jugera peut-être que G. Corbeil exagère à ce moment-là dans la noirceur, que dans la réalité tous les jeunes n’ont pas une destinée aussi dramatique. Le fait est que « ça marche » : les personnages nous sont devenus suffisamment familiers pour que nous soyons prêts à les suivre jusqu’au bout. Que dire de plus sinon que la mise en scène d’Antoine Lemaire virevoltante et l’enthousiasme des comédiens, de même que la vidéo ici absolument indispensable, sont exactement ce qui convient pour faire de cette pièce un moment inoubliable.

Compagnie « thec ».

Fratelli

Dorine Hollier qui est également d’origine québécoise s’est formée à la Royal Academy of Dramatic Arts (Londres). Elle est comédienne et auteure. Ses deux fratelli sont des ex-vedettes du Théâtre San Carlo de Naples. L’un (Jean-Paul Faré), ancien ténor a perdu l’usage de ses jambes ; il est désormais cloué sur une chaise roulante. L’autre (Henri Courseaux) fut danseur. Exilés à Paris (à la suite de quelles vicissitudes ?), ils habitent un appartement misérable, vivant d’une très maigre pension et des passes improbables (vu son grand âge) du frère danseur et homosexuel. Au début, on se demande si l’on supportera le spectacle de leur cabotinage, mais D. Hollier sait où elle veut nous conduire. Sa pièce superbement construite ménage les surprises qu’il faut pour rendre les deux pantins du début de plus en plus humain. Nous apprenons ce qui opposait les deux frères et le drame qui les a malgré eux rapprochés. La langue est très « virile » (c’est le moins qu’on puisse dire) et les italianismes ne parviennent pas à les radoucir. Elle est à la mesure des deux personnages « énormes », confrontés sans y être aucunement préparés (nul dieu, nulle philosophie chez eux) à l’imminence de leur fin. Rarement aura-t-on vu au théâtre une peinture aussi crue de la grande vieillesse, de son naufrage. Les deux monstres sacrés sur le plateau – qui ont l’âge et le physique de leur rôle – n’ont pas de mal à faire passer les outrances du texte, lesquelles sont sans doute nécessaires pour rendre acceptable la cruauté d’une situation à laquelle nous serons tous confrontés d’une manière ou d’une autre.

M.E.S. Stéphane Cottin.

Avignon 2018 (5) Molière et Laurent Gaudé – OFF

L’Ecole des femmes : Molière retrouve les tréteaux

Décidément Molière a tout pour se sentir à l’aise en Avignon. Après Les Fâcheux dont nous rendions compte dans notre précédent billet, nous découvrons cette M.E.S. de L’Ecole des femmes dans le style de la commedia dell’arte. Certes, Molière ne reconnaîtrait pas exactement son texte ou plutôt il serait surpris par quelques ajouts (une conteuse, des intermèdes chantés) et suppressions (comme le personnage du notaire) car les alexandrins fameux sont bien là et donc le drame du vieil Arnolphe désespérément amoureux de la jeune Agnès. Ecoutons-le :

 

Chose étrange ! d’aimer, et que pour ces traîtresses
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses

J’étais aigri, fâché, désespéré contre elle,
Et cependant jamais je ne la vis si belle

Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse,
Et cependant je l’aime, après ce lâche tour,
Jusqu’à ne me pouvoir passer de cet amour.

 

On sait que Molière ne fut pas heureux dans ses amours avec Madeleine puis Armande Béjart ; aussi L’Ecole des femmes n’est-elle pas qu’une comédie, une satire des vieux barbons qui jettent leur dévolu sur un tendron et tentent de se justifier derrière une morale déjà inaudible au XVIIe siècle.

 

Votre sexe n’est là que pour la dépendance
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne :
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.

Le génie de Molière est d’avoir su rendre son Arnolphe plus émouvant que ridicule. Il faut rendre grâce à Alain Bertrand qui incarne Arnolphe de rendre si adroitement la complexité du personnage. Comédien vieillissant, directeur de sa compagnie, on ignore s’il est ou non amoureux de son Agnès mais il a déjà suffisamment de points communs avec Molière pour que cela soit souligné. A la différence de ce dernier, il s’est adjoint pour la M.E.S. de cette pièce Carlo Boso, un vieux compagnon de route, ancien du Piccolo Teatro, spécialiste de la commedia dell’arte. Le résultat est à la hauteur de leurs conjoints efforts. Les pantomimes des deux valets sont du grand art (ou plutôt arte !).

Ajoutons pour finir que cette Ecole des femmes est jouée en Avignon, à défaut de vrais tréteaux, sur une estrade en plein-air, dans le lieu dit la Cour du Barouf, ce qui renforce la proximité avec Molière et son « Illustre Théâtre ». Installé dans cette cour, on mesure une fois de plus, mais encore davantage, la distance incommensurable entre les vedettes du IN qui s’efforcent par tous les moyens (adaptations de textes non théâtraux, comédiens escamotés derrière le décor, vidéo, sono ronflante) de s’éloigner le plus possible du théâtre et les entreprises bien plus modestes du OFF qui pourtant semblent pouvoir plus facilement atteindre la réussite.

Compagnie Alain Bertrand, M.E.S. Carlo Boso.

 

Médée Kali avec Emilie Faucheux

Quelle drôle d’idée de faire de Médée, fille selon la légende d’Aiétès, roi de Colchide, un être hybride mêlé à Kali la déesse maléfique du panthéon hindou pourvue de deux paires de bras ! En tout état de cause, fallait-il vraiment raconter une nouvelle fois la légende de cette femme trahie par Jason et qui, animée par un désir de vengeance plus fort que l’instinct maternel, immolera leurs enfants ? Telle est la question que l’on pouvait légitimement se poser en écoutant pour la deuxième fois ce texte passablement répétitif qui n’est pas, selon nous, du meilleur Gaudé.

Emilie Faucheux a adopté le parti opposé de Karine Pedurand, la première interprète[i], laquelle avait revêtu une robe longue immaculée qui pouvait à volonté lui conférer l’allure hiératique de l’héroïne tragique ou, s’épanouissant en corolle lorsqu’elle se mettait à tournoyer, multipliée par un jeu de miroir, la transformer en femme séductrice et sensuelle. L’interprétation minimaliste d’Emilie Faucheux est mise au service du texte, rien que du texte. Assise de bout en bout sur une chaise, en position frontale, jambes écartées, sobrement vêtue d’un bustier à demi transparent et d’une jupe sur des collants noirs, avec des chaussons de danseuse, elle impose sa présence au public, elle le contraint à se pénétrer d’un texte qu’elle vit intensément. Sa diction, parfaite, est souvent ralentie, chaque mot souligné, au risque parfois d’en faire trop. Seule fantaisie : les mains et le haut du visage peints en rouge, le rouge du sang que Médée a versé.

Un parti que l’on peut qualifier d’héroïque tant il se concentre sur l’essentiel, faisant foin de toute fioriture. La présence d’un contrebassiste, à l’arrière-plan, fournit un accompagnement musical si discret qu’on en vient à oublier sa présence. Si la comédienne est visiblement habitée par son texte, faut-il demeurer aussi sobre pour le communiquer à un public ? Elle espère visiblement de ce dernier qu’il se montre aussi héroïque qu’elle mais est-ce un comportement à attendre de la part de festivaliers déjà fatigués par une longue journée (le spectacle commence à 22 heures) ?

Compagnie « Ume Théâtre ».

[i] Vue en Martinique. Cf. www.madinin-art.net/le-festival-des-petites-formes-un-bilan/

 

Avignon 2018 (4) Molière, Lars Noren, Michèle Césaire – OFF

Vraiment drôles ces Fâcheux

Les farces de Molières n’ont pas toutes passé les siècles sans dommage ; leur naïveté parfois déconcerte. On n’en dira pas autant de celle-ci qui a d’abord le mérite d’être écrite en vers. Et l’on sait combien Molière, quand il s’y mettait, savait tourner l’alexandrin (au point qu’on l’a soupçonné –  sans la moindre preuve – de n’être que le prête-nom d’un Corneille…). Quoi qu’il en soit, on se régale à écouter cette langue classique.

L’argument des Fâcheux, certes, est simplissime : Eraste a un rendez-vous galant avec Orphise dans une allée d’un jardin public ; las, de vrais ou faux amis ne cessent d’apparaître qui veulent absolument l’entretenir ou obtenir quelque chose de lui et dont il ne sait, à son grand dam, se débarrasser avant qu’ils aient débité leur histoire in extenso. Toutes ces « anecdotes » (détail secondaire mais plaisant… ici seulement pour celui qui la raconte !) s’enchaînent sur un rythme effréné. A peine Eraste a-t-il pu entrapercevoir sa belle qu’il est saisi par un ou plusieurs de ces fâcheux.

Evidemment, ici plus que jamais, le texte ne suffirait pas sans le talent des comédiens, et ceux-ci n’en manquent pas et ne manquent pas d’en rajouter dans la farce. Mais l’émotion pointe parfois, en particulier lors de la mort du cerf interprété (le cerf) par un comédien qui avait campé auparavant un cheval très convaincant. Non que les autres, dans un genre moins animalier ne se montrent pas à la hauteur. Et l’on admire surtout comment les deux qui endossent successivement les personnages des fâcheux savent chaque fois se mouler dans des rôles différents.

Comme décor les mécanismes grossis d’une horloge ancienne, pour illustrer l’impatience d’Eraste.

Par les Toulousains de la « cieA ». M.E.S. Pierrot Corpel.

Automne et hiver glaçants de Lars Noren

Les amoureux du théâtre et les habitués d’Avignon en particulier connaissent Lars Noren (Suédois né en 1944) : il est rare en effet qu’il n’y ait pas une ou deux pièces de lui au programme du OFF. Ils ne seront pas déçus avec cet Automne et hiver où l’on retrouve au mieux de sa forme le spécialiste des drames familiaux, celui qui sait illustrer mieux que quiconque la formule si fameuse et, hélas, souvent si vraie d’André Gide : « Famille, je vous hais ! ».

Cette fois, nous assistons au dîner hebdomadaire d’une famille composée des deux parents, Henrik, médecin et Margareta, bibliothécaire, et de leurs deux filles déjà dans la quarantaine, Ewa, mariée qui a réussi professionnellement mais souffre de ne pouvoir avoir d’enfant et Ann, l’aînée, ex enfant surdouée, mère célibataire, qui enchaîne les petits boulots et se trouve toujours à court d’argent. C’est elle, Ann, qui mène un jeu où chacun semble condamné à reproduire éternellement le même comportement, à répéter les mêmes mots.

Le décor moderniste, entièrement blanc, longue table prolongée par une banquette posées sur un plancher de la même couleur installe tout de suite l’ambiance. Quand nous entrons dans le théâtre les quatre convives sont à table, ingurgitant une sorte de bouillon. Ils s’interrompent chaque fois que surgit une musique synthétique avec des bruits de machine. Sur cette table plusieurs bouteilles ou carafons de boissons alcooliques dont le père commence déjà à faire un usage immodéré. Les autres pourront le suivre, plus tard et plus modérément. Ann est alors de dos. Il suffira qu’elle se lève et se tourne vers nous pour que la tempête se déchaîne jusqu’à devenir un ouragan servi par une mise en scène qui ne se refuse aucun excès. Des excès qu’il serait malséant de révéler ici.

Bien qu’Ann soit donc le personnage principal, le père et la mère ont aussi leur partie. Seule Ewa reste le plus souvent en retrait. Les diatribes d’Ann auxquelles les autres tentent vainement de donner la réplique sont entrecoupées par des monologues qui permettent d’en apprendre davantage sur celui qui parle et sur les autres, plus précisément d’en apprendre davantage sur celui qu’il croit être et sur la manière dont il perçoit les autres. Psychologie, psychologie !

Exemple : Margareta à propos d’Ann – « Elle a arrêté l’école à douze ans – donné son congé… parce que les enfants avec de l’imagination ne peuvent supporter l’école, disait-elle […] Et maintenant, maintenant elle a l’estomac de revenir après vingt ans et de nous rendre responsables ! … De quoi ? … Si je peux poser la question ? Qu’avons-nous fait ? »

Que dire de plus sans en dire trop sinon que nous n’avions jamais vu jusqu’ici Ralf Norens poussé à un tel paroxysme. Les comédiens sont parfaits. Que les deux qui jouent les parents n’aient pas l’âge du rôle ne s’avère aucunement gênant en l’occurrence.

M.E.S. collective du « Collectif Citron – Artistes associés ».

Cyclone de Michèle Césaire

Un homme, une femme, un couple. Eternelle énigme : pourquoi ces deux-là se sont-ils mis ensemble, qu’est-ce qui les fait tenir en dépit de tout, des agacements réciproques et, surtout, de la lassitude qui finit toujours (toujours ?) par s’installer ? Et comment le nouveau locataire de l’appartement du dessus va-t-il perturber leur jeu trop bien rodé ? Tel est l’argument de cette pièce, banal certes, mais au théâtre comme dans la vie les situations ne se répètent-elles pas, toujours les mêmes ? Alors ce qui compte c’est comment c’est raconté.

Michèle Césaire, comme son nom l’indique assez, est antillaise. Elle a introduit une sœur dans sa pièce : la femme, Clara, vient également des Antilles. Quant aux deux autres, le compagnon, Horace, est clairement un « métro » – ils vivent d’ailleurs à Paris – et l’identité du troisième, Antoine, importe peu. Ici, Clara et Antoine sont interprétés par deux comédiens guyanais.

Grâce principalement à Horace, bourru et cynique, adepte d’un humour caustique, qui ne manque pourtant pas de cœur, mais également à ses deux autres personnages, Michèle Césaire a réussi son pari. La situation qui réunit un intello déclassé (Horace), une comédienne frustrée (Clara) et un apprenti peintre (Antoine) est parfaitement crédible et nous nous intéressons à ces trois-là qui sont contraints d’affronter la dure condition humaine sans y être suffisamment préparés, … comme nous tous.

La M.E.S. de William Mesguich est sobre mais efficace. Il utilise au mieux le petit espace du plateau du Théâtre des remparts, le fond de scène, derrière un rideau transparent, occupé par un porte-manteau chargé des vêtements de Clara qui apparaîtra, à la fin, dans une robe de cérémonie pour réciter un monologue de Phèdre, le rôle qu’elle a toujours venu tenir sans pouvoir jamais l’obtenir (la faute à sa couleur, pense-t-elle).

On est reconnaissant à Odile Pedro-Leal (interprète de Clara) qui a voulu que cette œuvre émouvante soit montée à nouveau. Le bon sang d’Aimé Césaire ne saurait mentir : incontestablement, sa fille Michèle sait construire une pièce de théâtre ; Cyclone le démontre suffisamment. Il faut seulement regretter qu’elle soit jouée dans un lieu à l’écart des itinéraires obligés, bien qu’intra muros, et qu’elle reste ainsi ignorée de la plupart des festivaliers. Ce billet ne sera pas inutile s’il peut en convaincre certains de pousser jusqu’à la porte Saint-Lazare.

Production du « Grand théâtre Itinérant de Guyane (Grand T.I.G.) »