Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

« Depuis l’Afrique » – un numéro d’Esprit

A-t-on noté le sous-titre d’Esprit, « Comprendre le monde qui vient » ? Une ambition quelque peu démesurée, sans doute, mais nul ne contestera que cette revue demeure l’un des rares lieux où chercher de quoi nourrir sa compréhension du présent, à défaut du futur. Si Esprit, créée par Emmanuel Mounier en 1932, s’est affranchie du christianisme de son fondateur, l’orientation personnaliste ou plus généralement humaniste demeure avec un souci constant d’objectivité…, tout en sachant que cette dernière demeurera parfois impossible.

Le dernier numéro, particulièrement substantiel, comprend deux dossiers : l’un consacré à l’Afrique, l’autre au travail social. Parmi les articles hors dossier, on remarque en particulier celui de Bruno Latour, lequel propose d’élargir le concept de biopolitique en complétant la « biopolitique un » – celle de Foucault qui concerne en particulier les interventions de l’Etat en matière de santé – par une « ‘biopolitique deux’  qui inclurait les conditions beaucoup plus larges qui permettent aux humains d’exister » (respirer, etc.), la difficulté étant que l’Etat ne saurait prétendre dans ce cas représenter une volonté générale qui n’existe pas !

On sait combien la question noire a été réactivée récemment par les « décoloniaux ». Dans l’article qui ouvre le dossier sur l’Afrique, le professeur Bidima (Un. Tulane) ne mâche pas ses mots : « Le ‘postcolonial’, comme article de marché, se vend et s’est vendu. Dans la machine universitaire outre-Atlantique, il offre un alibi, brouille parfois les cartes entre la critique et le ressentiment et sert souvent à dédouaner la faillite d’un système social inégalitaire ». Ce qui vaut pour l’Amérique du Nord vaut également en Afrique autant que chez nous où l’élite de la diaspora africaine – formée à une french theory quelque peu déformée par son passage aux Etats-Unis – tout aussi « ignorante parfois des langues et traditions africaines, a deux glaives redoutables (la colonisation et l’esclavage) qui effraient (qui oserait s’opposer à la critique de ces deux réalités ?). A partir de là, cette ‘élite de représentation’, comme le disait Glissant des Antillais, s’invente des combats contre ’le système’, oubliant que ‘les distances que l’on prend par rapport aux rouages du système représentent un luxe qui n’est possible que comme produit du système lui-même’ » (p. 66-67[i]).

Bidima appelle ses pairs à « la surveillance intellectuelle de soi », formule empruntée à Gaston Bachelard. Alors seulement, ils pourront contribuer à débarrasser les populations d’Afrique de leurs mythes et de leurs peurs pour que enfin elles « s’instituent ».

Ce n’est pas à Philippe B. Kabongo-Mbaya (sociologue et pasteur) que l’on fera le reproche d’ignorer ses traditions. Son article sur les rites de réconciliation des Luba (RDC) montre comment on peut exorciser la violence par un sacrifice sanguinaire mais unique afin d’atteindre un idéal de paix dont témoigne, par exemple, ce chant des Baluba du Kasaï : « Nous appartenons aux cités libres de Kazadi, où les hommes circulent sans armes à la main » (p. 76). Quel sacrifice symbolique serait à même de désamorcer la haine et les saccages[ii] chez certains « racisés » autoproclamés d’aujourd’hui, comme les réactions tout aussi violentes qui sont à craindre de la part des populations mises en accusation ?

La contribution suivante, sous forme d’un entretien avec Thierry Vircoulon de l’IFRI, met à bas les discours optimistes sur « l’Afrique émergente » (Africa Rising), dont Th. Vircoulon fait un simple slogan destiné à attirer les investisseurs étrangers, alors que persistent « les comportements prédateurs de nombreux gouvernements et les problèmes sociaux et économiques structurels [qui] continuent à faire de l’Afrique une zone de risque élevé » (p. 80). L’Afrique demeure un continent exportateur de matières premières (avec simplement une clientèle internationale plus diversifiée) où l’autoritarisme se porte toujours très bien, y compris lorsqu’il s’agit de contrôler les réseaux sociaux (les deux réussites souvent soulignées – Ethiopie et Rwanda – ne devant pas cacher le reste de la forêt). A cela s’ajoutent l’influence délétère de certaines Eglises néo-évangéliques, « nouvel opium du peuple [qui] participent au système de servitude volontaire » (p. 85) et la pénétration des réseaux criminels (avec l’augmentation corrélative de la consommation de drogue). Quant à la préservation de la faune et plus généralement de la nature, elle est plus souvent « perçue comme une nouvelle ruse des pays riches pour contraindre le développement des pays pauvres et maintenir leur domination » (p. 86).

L’auteur ne donne pas de chiffres pour évaluer la réalité de l’Afrique émergente. On doit à cet égard considérer le PIB par habitant calculé aux parités de pouvoir d’achat[iii], l’indicateur le plus pertinent. Entre 1990 et 2019, il est passé de 2828 $ à 3781 $ dans les pays de l’Afrique sub-saharienne, tandis qu’il s’élevait de 9661 $ à 16950 $ dans le monde[iv]. Même si la mesure est loin d’être parfaite, les ordres de grandeur sont valables. A cet égard, la faible croissance du « Continent » (l’indicateur est multiplié par 1,33 entre 1990 et 2019) ne traduit aucun rattrapage (ce même indicateur étant multiplié par 1,7 au niveau mondial).

François Giovalucchi, Conseiller économique, se focalise sur les relations France-Afrique. Pour la France, l’Afrique est « le dernier endroit où elle peut se rêver en grande puissance » (p. 90). Il est tentant alors pour les Africains de rendre ce pays responsable de tous leurs maux. On met toujours en avant l’intérêt économique de la France pour expliquer sa politique africaine, mais si cela fut peut-être vrai à une époque[v], ça ne l’est certainement plus à l’heure où les exportations françaises vers l’Afrique sont désormais inférieures à celles vers le République Tchèque. En réalité, seule une poignée d’entreprises continue à faire de l’argent en Afrique. Trop souvent impliquée dans le soutien de régimes impopulaires – même s’il est désormais « mesuré et hésitant » (p. 95) – la France n’a « pas de grande vision à partager avec l’Afrique » (p.94). La Francophonie se dilue dans l’adhésion de nouveaux pays en réalité non francophones, tandis que le réseau culturel français est devenu la variable d’ajustement du MAE[vi] « dont la priorité est de maintenir les emplois de vrais diplomates » (p. 93). Enfin la force Barkhane est perçue, faute de résultats, comme une force d’occupation au mieux inutile, au pire complice des violences dans la zone sahélienne. La conclusion de l’article dit tout : « La France est assez interventionniste et forte pour être mise en cause au nom de la souveraineté, mais elle est en même temps assez faible et isolée pour servir de bouc émissaire » (p. 97).

Souleymane Bachir Diagne (Un. Columbia) s’interroge en philosophe sur « l’art africain » et la restitution des œuvres à des musées africains. Il reprend à son compte la définition senghorienne d’un art fonctionnel et collectif plutôt qu’esthétique et personnel. Surtout, il défend la thèse selon laquelle la signification cosmogonique des œuvres n’a pas disparu avec la colonisation, en particulier arabo-musulmane. « L’islam en Afrique n’est ni le résultat d’une conquête ni celui d’un contrainte imposée » (p. 108), une affirmation pourtant difficilement compatible avec les guerres de résistance à la pénétration arabe comme avec l’ampleur de la traite orientale[vii]. Une réalité incontestable qui n’empêche pas nécessairement la résilience culturelle : « la cosmologie de la force vitale n’a pas simplement survécu à l’islamisation. Elle s’est intégrée à l’islam » à en croire l’auteur (p. 109).

Quid de la restitution des œuvres ? « Objets mutants » par excellence, selon S. B. Diagne, leur exil en Occident n’aura pas été vain puisqu’elles ont contribué à façonner notre modernité. L’auteur paraît favorable leur retour, même si, curieusement, il n’affirme pas clairement sa position, concluant sur la nécessité d’inaugurer en Afrique une vision muséale restant largement à définir.

Pour conclure d’une manière plus générale, ce dossier d’Esprit est à lire par tous ceux, curieux de l’Afrique, qui acceptent les regards lucides même dérangeants.

 

Esprit, « Depuis l’Afrique », n° 466, juillet-août 2020, 372 p., 22€.

 

[i] La citation en italiques : Theodor W. Adorno, Minima Moralia – Réflexions sur la vie mutilée (1951).

[ii] Cf. Michel Herland : https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/schoelcher-fracasse/

[iii] Un dollar aux Etats-Unis n’achète pas la même quantité de biens qu’un dollar au Mozambique.

[iv] PIB par habitant PPA constant de 2011. Source : Banque Mondiale.

[v] Pour une critique de cette thèse, cf. Jacques Marseille, Empire colonial français et capitalisme français : Histoire d’un divorce (1984, rééd. 2004)

[vi] Ministère des Affaires étrangères.

[vii] 17 millions de personnes contre 11 millions pour la traite occidentale suivant Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières – Essai d’histoire (2004).

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9 Responses to “« Depuis l’Afrique » – un numéro d’Esprit”

  1. jbrasseul dit :

    Et si on veut remonter dans des temps plus anciens, comme dit le poète (Booz endormi) :
    https://www.amazon.fr/Histoire-%C3%A9conomique-lAfrique-tropicale-origines/dp/2200602642

  2. jbrasseul dit :

    Il faut chercher. Mais la croissance économique en Afrique, celle du Revenu total, a été plus forte que dans les pays développés depuis les années 1990. Et elle a dépassé la croissance démographique, indiquant une amélioration des niveaux de vie, bien sûr inégalement partagée. Mais c’est mieux que la stagnation et le recul des années 1960 à 1980. Les politiques économiques de cette première période – dirigisme, socialisme, nationalisations, étatisme, planification autoritaire – ont enfoncé l’Afrique (cf. Guinée, Madagascar, Ethiopie, Zimbabwe, Bénin, Congo Brazza, Tanzanie, etc.). Alors que le retournement des politiques économiques dans les années 1990, plus favorables au marché et à l’entreprise, ont été à l’origine de ce retour à une croissance forte.
    Marx avait bien compris le rôle du capitalisme, qui est de réaliser l’accumulation du capital. Les marxistes de la fin du XXe siècle, et notamment ceux de la décolonisation en Afrique après 1960, de même que les marxistes et tiers-mondistes européens, ne l’avaient pas compris. Ils ont voulu mettre la charrue avant les bœufs et ont précipité les catastrophes économiques africaines (Sékou Touré, Mengistu, Nyerere, N’Krumah, and so on).

  3. michel dit :

    Les chiffres de gfmag ne concernent pas la croissance du revenu par tête mais du revenu global et ce pour une seule décennie. Ils ne sont donc pas comparables avec les données de la Banque mondiale fournies dans l’article.

  4. jbrasseul dit :

    “A cet égard, la faible croissance du « Continent » (l’indicateur est multiplié par 1,33 entre 1990 et 2019) ne traduit aucun rattrapage (ce même indicateur étant multiplié par 1,7 au niveau mondial).”

    Mauvaise analyse. Il y a bien rattrapage, car le rattrapage s’entend vis-à-vis des pays développés. Or le niveau mondial inclut les pays asiatiques à développement rapide.
    Ce qu’il faudrait comparer c’est cet indicateur de la croissance avec celui des pays riches seulement. La croissance économique a été plus forte en Afrique que chez ceux-ci.