Créations Pratiques Poétiques

« Le Destructeur » d’Aurel Pantea (2012) – extraits traduits du roumain par Sonia Elvireanu

Aurel Pantea

Pour Katia

Les gens dans la rue, comme tu les sens,

comme une pâte,
secrétés par une impulsion sans niveau, éloignés et terriblement inhumains,
avec des voix sortant d’un état
déplorable de l’imagination, ils sont la fin, le jour mort, la réalité sans appels,
faite de choses de dehors,

tu les trouves parmi les morts, tu les regardes avec de vieilles envies, ils apparaissent
dans le flux ophidien des sens, dans les contorsions, les apparitions embuées,
comme les sens longtemps non-exercés,

il vient un moment où tu as honte de ton propre corps, quand tu ne supportes plus
la lumière sur ta peau, quand de tes bras glisse
une bête qui abandonne,

le monde en nous, si on pouvait le soulever avec nos veines,
si on pouvait, dans l’impudeur, ressentir des clapotis et des tons
en résorption,
on regarderait avec notre peau,

on revient à la matière pure, sans lèvres,
avec de la terre et des propositions dans la bouche,

on devient un avec le mot de passe noir,
au début d’un jour qui ne peut plus naître,
après des transactions défigurantes les visages produisent
une lumière illicite, comme le milieu du jour des morts, là,
une terre ondulée comme l’émotion
nous dit notre vrai nom

***

Biographies éjaculées,
des voix sorties d’une bouche effondrée, je reste dans mon propre âge
comme dans une corde, mes veines et mes propositions sont des cordes,
un soleil coule dans les fins des langages.

Les instincts fument, des chœurs de femmes,
la mort passe et s’oublie.
Regarder au cœur du mal, là il n’y a pas de cœur, seule une sérénité sulfureuse,
elle mange mon poème

***

Un vieil homme s’installe en moi, il occupe peu à peu tous les coins,
pour l’instant on vit ensemble, on a les mêmes vices, on aime les mêmes femmes,
mais il grandit des choses auxquelles je renonce, à certains moments,
quand le langage même a une ombre, j’entends des souffles fatigués
et alors je dis :

Mon Dieu me digère, mon Dieu a faim,
mon Dieu se drogue, mon Dieu insulte, il ne fait pas de raisonnements,
c’est un type direct, il te crache au visage, souffre, ses langages immédiats sont le mépris, l’amour, la vengeance,
il ne fait pas de politique, il la supporte et la défie, mon Dieu reste avec tous
les putains,
il reste avec les poissons et il les aime tous, et il dit que tous ressusciteront, et tous
auront un peu moins peur quand ils mourront, mon Dieu fait tous les jours
des exercices de mort et de ressuscitation sur ma peau, et je l’aime follement,
encore faut-il aimer, n’est-ce pas,
de mon Dieu la plupart parle avec supériorité, c’est un
Dieu plus difficilement à supporter, parce que, parfois, il pue,
et en plus, il a beaucoup de morts sur Sa grande conscience, et tous ne sont pas réconciliés,
mon Dieu me ressemble, il peut être laid et agressif, il est vraiment violent
et vicieux, en parlant de lui je le fais comme moi, ce serait un péché, mais
c’est ainsi que je le sens plus près, il naît dans mes faiblesses, d’habitude,
le rien y habite ou quelque chose si désintéressée de signification,
que ça ressemble à rien, mais il aime mon rien,
ça m’a toujours ébahi, il sait que mon rien
est la semence du destructeur qui veut me connaître muet

***

À Cis et au berger Ioan Moldovan

Le grain de la conscience de la mort tombe profondément en nous,
toi et moi, nous sommes très loin et nous regardons
les champs de blé et les moissonneurs,
dans la grande mort la débauche augmente
la fleur prédatrice

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Poèmes extraits de : Le destructeur, Limes, 2012.

Aurel Pantea est poète, prosateur, essayiste, critique, rédacteur en chef revue Discobolul, maître de conférences.

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