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Le deuxième tome du « Glossaire » des termes césairiens par René Hénane

Qui n’a expérimenté le plaisir de se plonger au hasard dans un dictionnaire ? Pas une page sans quelque découverte étonnante ! Alors, s’il y a un cadeau à faire aux amateurs de mots rares pour le prochain Noël, il n’est pas besoin de chercher plus loin que le Glossaire d’Hénane, un cadeau que tous les amoureux de la poésie de Césaire jugeront par ailleurs indispensable de se faire à eux-mêmes. Comme le prince des poètes franco-antillais nourrissait lui-même son ésotérisme dans des dictionnaires, à la recherche de termes rares (et abscons), il n’est que trop facile de se laisser emporter par la puissance incontestable de son lyrisme sans en percevoir tout le sens. Cela ne saurait satisfaire pourtant les vrais amoureux du verbe césairien. Ces derniers peuvent certes se lancer eux-mêmes, armés d’anciens dictionnaires et de quelques encyclopédies, dans la recherche du sens caché de tel ou tel vers, mais tout le monde n’ayant pas la vocation ni le temps de devenir un philologue averti, il est plutôt recommandé de se reporter aux divers ouvrages d’Hénane.

René Hénane qui a côtoyé Aimé Césaire pendant qu’il était en poste en Martinique comme médecin militaire à la tête du service de santé Antilles-Guyane, s’est pris de passion pour la poésie du maître tant et si bien que, le temps de la retraite venu, il s’est consacré à la rude tâche de la déchiffrer. S’en est suivie une douzaine de livres parmi lesquels Aimé Césaire, une poétique couronné par l’Académie française[i] et un Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire dont voici donc le deuxième tome.

Cette nouvelle moisson ne décevra pas les lecteurs du premier tome. Le spectre, cette fois, s’est élargi à l’ensemble de l’œuvre, y compris les écrits politiques et les articles de la revue Tropiques publiée à Fort-de-France pendant la 2ème guerre mondiale, revue dans laquelle on pouvait lire par exemple la mention pour le moins mystérieuse des « champs que nous voulons éternellement catalauniques » ! Rien à voir avec la Catalogne ou je ne sais quel catalogue : il s’agit en réalité, nous apprend Hénane, du territoire des Gaulois catalaun qui fut le théâtre de la défaite d’Attila en 451…  Si Wikipedia aurait pu nous éclairer à cet égard, il n’en est pas de même de l’expression latine caput mortuum utilisée dans un discours à l’Assemblée Nationale non au sens premier de tête de mort ou au sens actuel d’une variante de violet mais bien au sens en usage – jadis ! – chez les parlementaires d’une question demeurée sans solution. De même, Wikipedia ne saurait nous expliquer la signification du mot « cippe » dans le Cahier d’un retour au pays natal : comme l’indique le contexte, il ne s’agit pas d’une stèle de pierre mais d’un vieil instrument de torture ; idem pour le « chevalet » ou le « frontal », autres instruments de torture.

Le tome II se clôt sur un lexique des métaphores créées par Césaire. Si certaines sont faciles à déchiffrer, comme « l’alcool de tes seins » (le lait), d’autres réclament davantage de réflexion, à l’instar du « tronc brûlé vif des simarubas » : celui qui ignore que simaruba est le nom d‘un arbre au tronc rougi – appelé gommier aux Antilles – ne percevra pas que Césaire ne pense pas ici à un arbre en train de brûler mais d’un arbre bien vivant, au milieu d’une forêt. Quant à la « langue bifide que ma pureté révère », il ne s’agit nullement de la langue d’un féroce serpent mais du bilinguisme (créole + français) des Antillais… Autre énigme, les « arbres à hauts talons » dans lesquels Hénane ne voit aucune image surréaliste mais la description fidèle des ficus dont les racines aériennes s’enfoncent dans la terre comme le talon pointu d’une chaussure de femme. Etc…

René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, tome I, 2004, 144 p., 16 €, tome II, 2020, 94 p., 16 €.

[i] René Hénane : Ma conscience et son rythme de chair… Aimé Césaire, une poétique. Voir notre compte-rendu dans Esprit, octobre 2018.