Aimé Césaire : Une poésie de l’énigme ?

L’image poétique césairienne, avec sa puissance métaphorique et son opacité, est au centre de nos attentions car nous pensons que depuis Arthur Rimbaud aucune voix ne s’est élevée dans le champ poétique français, d’une telle souveraine beauté, d’une telle force et d’une telle fulgurance. La poésie d’Aimé Césaire est difficile et dit-on, hermétique. Trop souvent, l’analyse de l’image bute sur l’opacité du vers césairien.

Mais le mystère que recèlent les mots n’est souvent que la marque de notre propre ignorance. L’« hermétisme » qui est la marque de la poésie d’Aimé Césaire ne résiste pas à décodage approfondi ; et la connaissance des faits qui ont allumé l’imagination du poète se révèle après une recherche aussi attentive que patiente.

Nous proposons une définition de la célèbre image Soleil cou coupé, du mot verrition et de deux poèmes extraits du recueil Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises

1 – SOLEIL COU COUPÉ

Titre d’un recueil de poèmes d’Aimé Césaire, titre repris du poème d’Apollinaire Zone, extrait d’Alcools :

« Adieu Adieu
Soleil cou coupé »

Notons que Apollinaire avait initialement écrit « Adieu Adieu Soleil levant cou tranché » comme cela apparaît dans un poème publié dans les Soirées de Paris, en décembre 1912 (Pléiade p.1042) L’intention poétique paraît évidente : il s’agit bien d’une image de décapitation de l’astre solaire, image qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Apollinaire et où la lune rejoint le soleil pour se faire trancher le cou (Alcools, “ J’observe le repos du dimanche ”, Pléiade p.133). La décapitation pullule en poésie apollinarienne. Nous la retrouvons dans deux autres poèmes d’Alcools :

Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes 
(Le brasier)

et :
Il vit décapité sa tête est le soleil
Et la lune son cou tranché (Les fiançailles)

Le lyrisme visionnaire, délirant et transgressif d’Apollinaire annonçait la poésie et la peinture surréalistes.

L’image de la décapitation apparaît aussi chez Aimé Césaire : rappelons-nous son poème Défaire et refaire le soleil, extrait de Soleil cou coupé :

« demeure faite d’on ne sait à quel saint se vouer
demeure faite d’éclats de sabre
demeure faite de cous tranchés »

Mais s’est-on avisé que “cou coupé” pouvait avoir un autre sens ?

Le cou coupé est un oiseau, de l’espèce gros-bec, une sorte de bouvreuil tropical, oiseau originaire du Sénégal ; c’est l’amadine fasciée ou amadina fasciata.

Pourquoi ce nom cou coupé ? car son plumage gris tacheté de blanc est marqué par une collerette de plumes rouges, collerette hémi-circulaire, ce qui lui donne l’aspect d’un oiseau égorgé.

Ajoutons que cet oiseau était très à la mode dans les milieux mondains, du temps d’Apollinaire, au début de ce siècle. L’écrivain Ludovic Halévy raconte dans ses Carnets, en 1908 (Alcools fut publié en 1913) : « Je suis venu tout exprès à Paris, pour ramener avec moi une charmante cou coupé, dans une petite cage »

Il est surprenant que l’oiseau cou coupé n’ait jamais été retenu par les commentateurs aussi bien d’Apollinaire que d’Aimé Césaire pour éclairer, en fonction de cette nouvelle acception du mot, le sens du titre Soleil cou coupé. Ce nom se trouve dans tous les dictionnaires et le cou coupé est décrit dans tous les traités d’ornithologie. Et il n’est pas exclu que le poète Aimé Césaire soit tombé et séduit par l’image de cet oiseau au sein des nombreuses encyclopédies qui composent son bureau.

Cela autorise une nouvelle vision de l’image césairienne : Soleil cou coupé – soleil oiseau – oiseau de feu – phénix – ce qui débouche sur le paradigme poétique de la destruction, de la mort et de la renaissance.

Amadine fasciée

2 – VERRITION

« c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

C’est sur cette image énigmatique que s’achève le Cahier d’un retour au pays natal.

Je ne ferai pas l’historique connu de tous, de cette étrange verrition qui, depuis plus d’un demi-siècle, défie tous les commentaires.

Deux sens ont prévalu : du latin vertere, tourner, verrition désignerait un mouvement tournant, tourbillonnaire. Du latin verrere, balayer, verrition désignerait un mouvement de balayage, d’élimination.

André Claverie m’a fait part d’un entretien qu’il eut avec le poète, celui-ci lui indiquant que la verrition était “un mouvement tournant, mouvement ample, comme celui de l’esclave tournant la meule, l’esclave qui tourne dans la calebasse de son île”, en accompagnant ce propos d’un vaste mouvement circulaire d’embrassement. Témoignage précieux.

La définition qui m’a paru la plus pertinente a été celle de Jean-Claude Bajeux qui, dans son étude Antilia retrouvée, fait dériver verrition d’un vieux mot français qualifiant la transparence, la translucidité. J’ai adhéré à cette interprétation ayant retrouvé le vieux mot verri attesté par le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXème au XVème siècle de Godefroy (1895) : verri signifie ce qui est luisant comme du verre, diaphane. J’en ai déduit que verrition était la qualité de ce qui est verri, c’est-à-dire diaphane, translucide.

Mon hypothèse s’est avérée inexacte. En effet, verrition n’a rien à voir avec la transparence, la diaphanéité.

En fait, le mot verrition n’est pas d’Aimé Césaire.

Ce mot a été créé en 1825, par Anthelme Brillat-Savarin, dans son unique œuvre La Physiologie du goût.[1] Voici ce qu’écrit Brillat-Savarin , p.56-57 :

« La langue de l’homme, par la délicatesse de sa contexture, annonce assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée. J’y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux animaux et que je nomme mouvements de spication, de rotation et de verrition (du latin verro, je balaie) Le premier a lieu quand la langue sort en forme d’épi d’entre les lèvres qui la compriment ; le second, quand la langue se meut circulairement dans l’espace compris entre l’intérieur des joues et le palais ; le troisième (la verrition) quand la langue, se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent rester dans le canal semi-circulaire formé par les lèvres et les gencives »

Ceci fut écrit en 1825.

Ainsi la verrition définit le mouvement de la langue qui balaie les particules alimentaires nichées dans l’espace buccal entre les lèvres et les gencives.

Cette définition est pertinente avec la phrase terminale du Cahier : « La langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

Aimé Césaire a lu Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût. Je pense en avoir deux preuves. D’une part, je suis allé rôder dans les rayonnages de la bibliothèque de l’École normale supérieure, cherchant les traces césairiennes et y ai retrouvé, entre autres, une vénérable édition de la Physiologie du Goût.

D’autre part, récemment, au cours d’un sympathique déjeuner chez Françoise Thésée, à Châtillon-sous-Bagneux, en compagnie de Lou Laurin Lam, Éliane Favier se souvient d’Aimé Césaire évoquant avec son ami Auguste Thésée, la figure de Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût.

Le physiologiste que je suis ressent une certaine satisfaction en constatant que le mot le plus énigmatique du lexique césairien relève de la physiologie – une fois de plus !

Mais un peu désenchanté aussi car le mot perd son mystère. La verrition est un mouvement,somme toute, assez trivial. Nous pratiquons tous la verrition après avoir croqué des cacahuètes ou à la fin d’un repas. Et cela, nous l’ignorions.

Alors ? Une part de rêve s’envole ? Pas du tout ! car nous connaissons tous la gloire poétique dont la poésie césairienne revêt les termes les plus communs et cette “ langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ” continuera encore longtemps à bercer notre imaginaire.

 

3 L’IMAGE ÉNIGMATIQUE “MONSTRUEUSE” 

AUTOUR DES POÈMES DÉMONS ET LE COUP DE COUTEAU DU SOLEIL DANS LE DOS DES VILLES SURPRISES

Notre essai de mise en lumière et de décryptage textuel de l’image poétique césairienne se poursuit, modestement, à petits pas,

« à petits pas de pluie de chenilles
à petits pas de gorgée de lait…»

Nous savons que l’image énigmatique n’est jamais gratuite, jamais arbitraire, dans la poésie d’Aimé Césaire et souvent notre impuissance devant le mystère de l’image n’est que le reflet de notre ignorance des sources.

Nous pensons aussi que la complexité du poème appelle l’humilité et la clarté du commentaire.

Ainsi le mot “monstre” qui apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre, notamment dans la lettre d’Aimé Césaire à Lilyan Kesteloot :

« En nommant les choses, c’est un monde enchanté, un monde de monstres que je fais surgir sur la grisaille mal différenciée du monde ; un monde de puissances que je somme, que j’invoque et que je convoque »

Monstres” est aussi le titre d’un poème de Moi, laminaire…

« le monstre… le sortant de ma poitrine j’en ferai un collier de fleurs voraces
et je danse Monstre je dansedans la résine des mots et paré d’exuvies
nu »

“monstre”apparaît encore dans le poème Tutélaire que le poète dédia à la mémoire de sa mère :

« dressée à les frapper au front et les faire reculer,
je ne vois que toi contre les monstres, jaillie »

Sans refaire le parcours étymologique complet ni son champ sémantique, retenons que le mot monstre désigne entre autres, les images fantastiques qui se forment dans l’imagination. Du latin monere qui signifie avertir, se souvenir (racine que l’on retrouve dans monument), monstre a une connotation divine car les Anciens regardaient les monstres comme des avertissements des Dieux.

Le monstre apparaît alors comme le produit d’une imagination débridée, libérée du carcan de la logique et de la raison, comme une échappée dans le domaine du mythe, dans le domaine des dieux. Et Césaire nous le dit : un monde enchanté… un monde de puissance que j’invoque et que je convoque

Nous trouvons le monstre césairien dans deux poèmes, entre autres, de Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises.

Démons :

Je frappai ses jambes et ses bras. Ils devinrent des pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes souples et vertes qui leur faisaient une gaine discernable mais très bien étudiée. D’une idée-à-peur de mon  cerveau lui naquit son bec, d’un poisson férocement armé. Et l’animal fut devant moi oiseau. Son pas régulier comme une horloge arpentait despotiquement le sable rouge comme mesureur d’un champ sacré né de la larme perfide d’un fleuve. Sa tête ? je la vis très vite de verre translucide à travers lequel l’œil tournait un agencement de rouages très fins de poulies de bielles qui de temps en temps avec le jeu très impressionnant des pistons injectaient le temps de chrome et de mercure

Déjà la bête était sur moi invulnérable

Au-dessus des seins et sur tout le ventre au-dessous du cou et sur tout le dos ce que l’on prenait à première vue pour des plumes étaient de lamelles de fer peint qui lorsque l’animal ouvrait et refermait les ailes pour se secouer de la pluie et du sang faisaient une perspective que rien ne pouvait compromettre de relents et de bruits de cuillers heurtées par les mains blanches d’un séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain

Aimé Césaire nous décrit une rencontre avec une bête monstrueuse, chimérique, faite de chair et de métal. La description imagée parle clairement à nos sens, aucune métaphore énigmatique n’interrompt le cours de la narration fantastique : un animal féroce aux pattes griffues, couvertes de plumes et pleines de mécanique, dont les ailes sont recouvertes de lamelles de fer…

C’est un avion !

Aimé Césaire fait un rêve éveillé. Il transfigure une situation réelle, vécue à l’état d’éveil, en image onirique.

Comme il le dit clairement « d’une idée-à-peur de mon cerveau lui naquit son bec » C’est donc bien une image angoissante qui germe dans son imagination : c’est un monstre.

En fait, le poète prend simplement l’avion sur un aéroport africain.

Pourquoi l’Afrique ? Parce qu’est évoqué le sable rouge, la latérite africaine.

Suivons le poète dans le déroulement kaléidoscopique des images de ce film imaginaire.

Cela commence par un coup de baguette magique :

« je frappai ses jambes et ses bras…»

La bête apparaît miraculeusement inquiétante avec ses “pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes…” C’est le train d’atterrissage de l’avion que le poète dans sa vision illusoire, perçoit comme des pattes de fer. La comparaison est évidente, voire banale. Les roues du train d’atterrissage sont recouvertes de plumes rouges et vertes. Certes ! Paradoxale logique de l’onirisme ! Les roues ne peuvent qu’être couvertes de plumes puisque l’avion est rêvé comme un oiseau. Eût-il été un poisson ou un félin, que ses pattes seraient recouvertes d’écailles ou de poils.

« d’une idée-à-peur de mon cerveau lui jaillit son bec, d’u poisson férocement armé » Les angoisses de l’enfant martiniquais surgissent des profondeurs de son imaginaire. C’est le “pouesson armé” des contes antillais, le poisson féroce qui tue “coulibri”.

Le rêveur englué dans les volutes de son imaginaire voit le monstre s’avancer. Il ne discerne pas sa forme : oiseau, poisson ? C’est un oiseau !

Le rêveur est au contact de la bête. Elle a une tête de verre translucide. C’est le cockpit avec ses hublots de verre, le cockpit plein de rouages mécaniques…

L’avion est animalisé. C’est une bête avec un ventre et des seins. Étrange cet oiseau possédant des seins ! En fait, on s’en doute, il s’agit des deux moteurs proéminents comme des seins de femme. Le ventre et le dos de l’animal, l’animal-avion, l’animavion, sont recouverts de lamelles métalliques que le poète prend encore pour des plumes.

L’imagination s’enfièvre, elle s’emballe ! Les immenses ailes battent. Logique de l’irrationnel ! Si cela avait été un poisson, le poète aurait vu palpiter les ouïes et battre les nageoires.

Voilà maintenant le rêveur dans le ventre de l’oiseau-avion. Que ressent-il confusément ? « une perspective », celle du couloir central. Il ressent des odeurs (« relents »), il entend des bruits de cliquetis des cuillers, des verres, des bouteilles, s’entrechoquant dans les secousses du chariot (« séisme »), le chariot de l’hôtesse aux « aux mains blanches »

« Séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain »

Étrange image ! En fait, l’œil attentif du poète a tout simplement remarqué que, dans les corbeilles (pas très propres, sordides, de sordes, la saleté ), des fruits trop mûrs, blets, abîmés par un « été trop malsain », étaient servis aux voyageurs.

Notons un autre détail : la présence insistante des couleurs rouge et vert. Les plumes sont vertes, le sable est rouge, le chrome et le mercure (le mercurochrome), les lamelles de fer couleur sang… Le rouge et le vert sont les couleurs emblématiques dominantes de quasiment tous les états africains, couleurs que l’on retrouve sur les étendards et sur les avions.

Démons. Pourquoi ce titre ? Aimé Césaire a toujours le souci du mot juste dont le sens est attesté par l’étymologie et l’histoire. Le sens originel du mot démon (daimon, en grec) désigne une force intérieure qui gouverne les consciences et donne une couleur propre aux affects, aux pulsions profondes de l’âme.

Comme le Démon de Maxwell des physiciens, comme le Démon de Socrate, comme le Démon de Baudelaire, le Démon de Césaire est cette voix intérieure directrice, cette énergie qui transporte l’être hors de l’espace rationnel et l’emporte vers les limbes de l’illusion et du rêve.

 

Autre poème “ monstrueux ” : Le coup de couteau du soleil dans le dos de villes surprises

Nous avons fait par ailleurs la lecture détaillée de ce poème au titre étrange et meurtrier[2]. La symbolique en est d’une grande richesse. Nous indiquons seulement les images-clés majeures qui permettent le décryptage du poème.

Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises         

 Et je vis un premier animal
il avait un corps de crocodile, des pattes d’équidé une tête de chien mais lorsque je regardai de plus près à la place des bubons c’étaient des cicatrices laissées en des temps différents par les orages sur un corps longtemps soumis à d’obscures épreuves
sa tête je l’ai dit était de chiens pelés que l’on voit rôder autour des volcans dans les villes que les hommes n’ont pas osé rebâtir et que hantent éternellement les âmes des trépassés
 et je vis un second animal
il était couché sous un bois de dragonnier des deux côtés de son museau de chevrotain comme des moustaches se détachaient deux rostres enflammés aux pulpes
et je vis un troisième animal qui était un ver de terre mais un vouloir étrange animait la bête d’une longue étroitesse et il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux qu’on ne lui aurait jamais cru la force de porter et qui se poussaient entre eux la vie très vite comme un mot de passe très obscène il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux…
alors ma parole se déploya dans une clairière de paupières sommaires, velours sur lequel les étoiles les plus filantes allaitent leurs ânesses
le bariolage sauta livré par les veines d’une géante nocturne
ô la maison bâtie  sur roc la femme glaçon du lit la catastrophe perdue comme une aiguille dans une botte de foin une pluie d’onyx tomba et des sceaux brisés sur un monticule dont aucun prêtre d’aucune religion n’a jamais cité le nom et d’une étoile sur la croupe d’une planète
sur la gauche délaissant les étoiles disposer le vever de leurs nombres les nuages ancrer dans nulle mer leurs récifs le cœur noir blotti dans le cœur de l’orage
nous fondîmes sur demain avec dans nos poches le coup de couteau très violent du soleil dans le dos des villes surprises.

Authentique récit “monstrueux” rempli de scènes fantasmagoriques avec des monstres hybrides, des chimères : un crocodile à patte de cheval et tête de chien maudit, une chèvre dont la tête s’arme de deux rostres, un ver immense, interminable, qui déroule ses anneaux sans fin.

Ce bestiaire monstrueux est-il hallucinatoire ? Non ! En fait, c’est la nuit, le poète regarde le ciel et voit les constellations dont les formes s’organisent selon un bestiaire céleste.

Le Crocodile est un saurien représenté par la Constellation du Lézard (Lacerta) Le Cheval, l’équidé, figure dans la Constellation de Pégase. Le Chien existe dans le ciel avec les constellations du Grand Chien et du Petit Chien. Le monstre au museau de chevrotain est la réplique de la constellation du Capricorne.

Quant à l’immense ver qui déroule ses anneaux, c’est la constellation du serpent. Il n’est pas jusqu’au bois de dragonnier qui n’évoque la constellation du Dragon.

Quels sont les mots-clefs évocateurs de la voûte astrale : d’abord d’authentiques termes d’astronomie : étoiles filantes, géantes nocturnes, planète. Ensuite des métaphores : la femme glaçon est la métaphore elliptique de l’Étoile polaire.

« les étoiles filantes allaitent leurs ânesses…» métaphore de la blancheur lactée : c’est la Voie Lactée, la Galaxie.

Pourquoi l’image des ânesses ? Rappelons-nous le lait d’ânesse si prisé de la femme de Néron, la belle Poppée qui devait son teint d’albâtre justement aux bains de lait d’ânesse.

Le poème s’achève sur une image d’une violence inouïe. La nuit déchirée, poignardée, s’éteint avec tout son cortège de constellations zoomorphes.

Le jour nuveau, “demain”, éclate sur un coup de couteau d’un soleil meurtrier et se répand comme un jet de sang “dans le dos des villes surprises”. Il est vrai que sous les Tropiques la nuit profonde est brutalement déchirée, éblouie, par l’éclat du jour. La ville s’éveille comme un dormeur secoué par le sursaut d’une nuit de cauchemar.

Le poète se résigne difficilement. Le charme de la nuit avec son ballet nocturne des constellations, est brutalement détruit par l’irruption du jour assassinant le rêve.

Cette image assassine du jour ou de la nuit apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre d’Aimé Césaire. Ainsi, le poème Au-delà (Les armes miraculeuses), la nuit assassine le jour :

« et des bandes réconciliées se donnèrent richesse dans la main d’une femme assassinant le jour »

Ainsi, ces deux poèmes Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises masquent dans l’énigme des images, un récit factuel, narratif, un récit vécu, un voyage en avion, une rêverie sidérale. Il ne s’agit pas d’un récit hallucinatoire car l’hallucination est une perception sans objet. Or, là, nous avons un objet. Il s’agit en fait, d’une illusion, c’est-à-dire de la perception métamorphosée d’un objet en un autre. Nous sommes en présence d’un “dérèglement de tous les sens” au sens rimbaldien qui transfigure le réel en “monstres”, en figures fantasmagoriques parées de toutes les magies et de tous les mystères de l’imaginaire poétique.

Par la métamorphose l’homme, brisant l’enveloppe charnelle, s’efforce d’accéder aux privilèges des Dieux. Il aspire à la divinité – souvenons-nous de l’étymologie : monstre, monere, l’avertissement des Dieux.

Et Aimé Césaire nous rappelle lui-même cet élan vers la déité lorsque citant Hölderlin, le poète fou, il nous dit : « Le poète est attentif à la trace des dieux enfuis »

 

[1] Brillat-Savarin – Physiologie du goût. Champs Flammarion 1982.

[2] Les Jardins d’Aimé Césaire. à paraître 2003

Par René Hénane, , publié le 18/07/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire | Format:

René Hénane, Grand Prix de l’Académie française

L’ouvrage Ma conscience et son rythme de chair… Aimé Césaire, une poétique de notre ami René Hénane, auteur de nombreux articles d’exégèse césairienne dans Mondesfrancophones, vient d’être couronné d’un Grand Prix de l’Académie française au titre de l’année 2019.

Ci-dessous la présentation par l’éditeur.

Cet ouvrage s’inscrit dans la suite des études que René Hénane a consacrées à l’écriture césairienne. Ainsi sont abordées et approfondies des notions précédemment évoquées. L’auteur s’appuie sur la parole, les propos, les écrits du poète et les témoignages des proches. Il prête attention à l’écriture, disséquée, pour reprendre le mot d’Aimé Césaire, en ses structures de base et d’organisation, notamment son hermétisme.

Ont été analysés la musicalité du vers césairien et le rythme qui l’anime ainsi que l’éclat souterrain du classicisme et du symbolisme, éclat révélé par la fréquence inattendue de la formule alexandrine. René Hénane évoque la complexité ambivalente des relations d’Aimé Césaire avec le surréalisme. Il est attentif à la relation de Césaire avec la science ― d’autant plus que la poésie césairienne est entièrement tramée par le mot scientifique qui imprègne tous ses arcanes.

Aimé Césaire se retrouve sur les sentes où chemine un autre grand poète contemporain comme Victor Ségalen. Il s’agit de Lorand Gaspar. René Hénane analyse l’identité des visions et les analogies doctrinales des poétiques césairienne et gasparienne.

 René Hénane est Médecin Général Inspecteur, professeur agrégé du Val-de-Grâce. Sa fonction de directeur du service de santé des Armées aux Antilles-Guyane (Fort-de-France) favorisa sa rencontre avec Aimé Césaire. Il a publié, en 2012, chez Orizons, une édition critique de Ferrements dans l’ouvrage d’Aimé Césaire, Du fond d’un pays de silence… à laquelle ont participé Lilyan Kesteloot† et M. Souley Ba.

Editions Orizons, Paris, 2018, 496 p.

Voir également la recension de cet ouvrage par Michel Herland dans Esprit, octobre 2018.

Par MF , , publié le 09/07/2019 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Événements | Format: ,

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (III)

Où allez-vous ma femme marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
Les citations césairiennes sont en italiques

TROISIÈME PARTIE : LE SEXE, LE COSMOS, LA RELIGION (Les phallophanies)

Maître de la Sancta Sanctorum, Crucifixion de saint Pierre. Rome

Le premier rêve que vit le poète est la métamorphose cosmique. L’homme participe aux grands cycles de la nature en se réincarnant dans les figures animales, certes ! mais aussi des matières végétale et minérale. Cette mutation se réalise par l’intercession de la poésie :
À la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques… Autour du poème qui va se faire, le tourbillon précieux : le moi, le soi, le monde… Tout à droit à la vie. Tout est appelé. Tout attend…
C’est ici l’occasion de rappeler que cet inconscient à quoi fait appel toute vraie poésie est le réceptacle des parentés qui, originelles, nous unissent à la nature. En nous l’homme de tous les temps. En nous, tous les hommes. En nous l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est univers
[1]

Ce texte fondamental d’Aimé Césaire constitue la profession de foi de sa participation au monde par la voie d’une glorieuse métamorphose. L’appel au mythe ou à la religion apparaîtra ainsi dans l’expression de la sexualité, comme elle s’exprime transfigurée en images métaphoriques. L’imagerie sexuelle s’avance masquée dans le décor de la métamorphose. Elle s’exprime en images sublimées, le sexe évoquant non pas la sexualité ou le désir mais plutôt une germination charnelle dilatée à la dimension cosmique ; en effet, le sexe dont on perçoit l’exubérance mythique s’exprime par la voie de symboles telluriques et cosmiques, l’eau la terre, le ciel…
Le poète, dans un lyrisme prophétique invoque les forces cosmiques régénératrices et interpelle sa terre devenue un sexe offert aux forces cosmiques : … et toi, terre tendue terre saoule… je retrouverai le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage … Le ton est extatique avec une terre ivre de sexe, offerte saoule et délirante à la fécondation mythique qui lui ouvrira les voies de la régénération.
L’imagerie césairienne dont on perçoit l’exubérance mythique est riche en symboles ou métaphores par lesquels le sexe apparaît de façon évidente ou sous-jacente, masquée avec divers éléments telluriques et cosmiques. Un passage du Cahier… (Bordas 1947) offre de façon saisissante l’exemple de la sexualisation des divers éléments, la terre, la mer et le ciel :
… terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme
terre grand délire de la  mentule de Dieu
terre sauvage…
il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi… et dorée d’un soleil…
la terre où tout est libre et fraternel, ma terre… je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde

Toujours dans le Cahier…, une nature sexuée, toute la nature, le paisible morne, l’élégant palmier, la mer si douce au corps :
… Au bout du petit matin… le gras téton des mornes avec l’accidentel palmier comme son germe durci… la jouissance saccadée des torrents… la grand’lèche hystérique de la mer…

Noter le réalisme de l’image des torrents surpris en copulation !  La terre métamorphosée en sexe ivre et gigantesque, matrice et mentule, puise sa force, à la fois dans la puissance solaire et dans le pouvoir végétal spermatique :
La mer apparaît sous forme d’une matrice d’où émerge la terre avec une touffe de cécropie dans la bouche. La cécropie est une plante médicinale appelée en Martinique, bois-trompette, active sous forme de décoction de feuilles en injections vaginales dans le traitement des pertes blanches (leucorrhée).
gorgée de ton lait  jiculi…Le jiculi, encore appelé peyotl  est une plante du type cactus dont le suc  lactescent produit une drogue hallucinogène, la mescaline. Pourquoi Aimé Césaire fait-il appel à cette étrange image du lait jiculi ? Nous proposons une interprétation fondée sur l’analogie consonantique entre jiculi et jaculari, mot latin qui signifie lancer, éjecter, d’où dérivent jaculatoire et éjaculation. Jiculi ferait appel à ce mot pour désigner le sperme. Par ailleurs, une convergence existe entre le lait et le sperme. En symbolique « le lait désigne le sperme : la théorie antique de la procréation croyait que celle-ci résultait de l’union du sperme blanc, au flux menstruel rouge. Ainsi, lait jiculi signifierait sperme, sens cohérent avec le contexte poétique environnant sexuellement chargé.
Dans ces champs sémantiques associés à l’eau s’entrecroisent la mer, les poissons, la rivière, la Lune : associés à la Terre, voici les fleurs, l’arbre, les racines, les mornes, les montagnes ; associés au feu apparaissent le soleil, le volcan, le sang. La nature tout entière semble engagée dans un vaste ballet sexuel d’où l’érotisme serait banni, mais où le génital éclate avec crudité en images éruptives, orageuses, vénéneuses : fornications de serpents venimeux, copulation aquatique, menstrues de cendres, vagins rongés par les souris , cavaliers du sperme et du tonnerre… , matrice calcinée, sexe violé,, sexe à serpent, sexe à venin, sexe putain, spermatozoïdes sombres, éjaculations éruptives,, vagins, testicules percés, sexe couteau, spermatozoïdes du viol, sexe brûlé…

Cette énumération, loin d’être exhaustive, laisse apparaître la connotation tragique du sexe en poésie césairienne. Nous sommes loin du sexe hilare et triomphant de René Depestre, du sexe élégiaque et voluptueux de Senghor :
« Je chante pour toutes les femmes que j’ai franchies avec les mille rames de mon innocence
Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil dans la nuit
Toutes les femmes Qui ont donné leurs rives heureuses à mes flots
…Miel éclatant du coït / pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme… » (René Depestre, Élégie païenne)
« Je pleurerai dans les ténèbres au creux maternel de la terre
Je dormirai dans le silence de tes larmes
Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche » (Léopold Sédar Senghor, Tu as gardé longtemps…)
Autre image significative de la métamorphose cosmique : l’image de la femme dans le poème Dit d’errance (Corps perdu) :
Corps féminin île retournée
corps féminin bien nolisé
corps féminin écume né…
Le corps de la femme est extrait de la sphère humaine pour être transporté dans la sphère marine, … écume né… De plus ce corps féminin est sous l’emprise d’un transport sexuel. En effet, le mot nolisé possède plusieurs sens : dérivé du latin naulum, nolisé désigne le transport commercial, frais de transport. Il possède aussi un autre sens, le transport amoureux, sens choisi par Aimé Césaire. Ainsi, … corps féminin bien nolisé… doit être compris comme un corps féminin emporté par le transport amoureux.

LE SEXE ET L’EAU IMPURE

Le sexe césairien est un drame, l’expression d’une souffrance qui dépasse l’homme, englobant la nature dans un vaste tourbillon génital de sperme et de menstrues.
Le mot menstrues nous montre comment le poète génitalise la nature, y compris la femme et l’homme. L’écoulement sanguin périodique féminin, les règles, est clairement désigné dans deux poèmes de Soleil cou coupé : Désastre tangible et Transmutation. Le poète évite le mot « règles » pour employer le termes médical, menstrues, termes dont la laideur dysphonique a une forte charge négative. Désastre tangible met en scène un volcan (La Montagne Pelée) dont le sommet-cratère est toujours sous le bâillon des nuages – l’excrétion de cendres volcaniques, sèches, stériles, est désignée par l’image : menstrue de cendres remords de mandragore.
Quel serait le sens de cette étrange association de mots ?  Le poète emploie le mot menstrue selon une symbolique inhabituelle. Par effet d’inversion sémantique, la menstrue, fluide biologique féminin, est transformée en poussière sèche qui étouffe la mandragore, cette plante remède de sorcière qui, dit-on, constituait un remède contre la stérilité ; en effet, elle poussait au pied des gibets, nourrie par le sperme des suppliciés. Ainsi, la menstrue volcanique est maléfique car étouffant la plante génésique, elle détruisait toute espérance de régénération. Ainsi apparaît avec cette image, l’emploi dysphorique que fait le poète du terme génital, les menstrues.  Transmutation (Soleil cou coupé), hymne dédié à la magie de la main, présente dès l’ouverture, avec l’évocation des menstrues, une image particulièrement dégradante de l’eau féminine impure :
les cataractes ont suspendu aux fenêtres le linge que les femmes hygiéniques tachent de leurs menstrues…
On note dès l’abord, une hypallage, cette construction syntaxique inversée : c’est le linge qui est hygiénique et non la femme. Là encore, les règles féminines ont une valeur dévalorisante de souillure destructrice, saccage du temps. Le temps en effet, est lié à la périodicité du flux menstruel, symbole de l’écoulement du temps. L’hypotypose dévalorisante qu’impose le poète à ce passage du texte, ajoute la dégradation du temps à la flétrissure physique. Le mot cataracte évoque la chute d’eau, le flot qui tombe. Ainsi, la cohérence symbolique dans le sens négatif de la chute, semble signer un dessein net de la pensée poétique stigmatisant le sexe d’une couleur péjorative.

Et que penser de cet extrait du Cahier…, véritable bestiaire du sexe où les têtards, les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier (note : les loups, les souris, les sangliers sont des poissons), se mêlent en une étrange saturnale avec la chair, le sexe, les ovaires, les orifices sauvages du corps, fête païenne scandée par le cycle de la Lune et du Soleil ?
Et ces têtards en mi éclos de mon ascendance prodigieuse !…
… vienne le colibri
vienne l’épervier
vienne le bris de l’horizon
vienne le cynocéphale
vienne le lotus porteur du monde
vienne le dauphin une insurrection perlière brisant la coquille de la mer
vienne le plongeon des îles
… viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil  il y a les souris  qui à les ouïr d’agitent dans le vagin de ma voisine
il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles…
Les têtards ouvrent le bal… l’œuf de la régénérescence éclot et livre les têtards que la métamorphose mènera vite à une maturité glorieuse, cet étrange orgueil [qui] soudain m’illumine. Nous baignons dans la symbolique lunaire féminine. La grenouille et son têtard issus de la terre sont porteurs du mythe de la fécondité et de mutations régénératrices marquées du sceau tellurique.
Dans cet extrait du Cahier… la sexualité apparaît cristallisée autour de deux thèmes : l’eau et la cavité, le creux. La thématique de l’eau est marquée par les symboles aquatiques : le lotus, le dauphin, le coquillage, la perle, les îles, l’eau génitale où baignent ovaires et poissons. Ce bain purificateur porte des lotus fleurs sacrées, des coquillages perliers, toutes espèces dont la germination est anéantie en eau trouble mais épanouie en eau lustrale purificatrice.
Noter l’image du coquillage perlier lourde de sens sexuel : la coquille et la perle, en imagerie sexuelle représentent la vulve et son clitoris. Même l’image du dauphin est porteuse d’une valeur sexuelle : delphis est le nom grec du dauphin, mammifère aquatique carnivore, mais aussi delphus, nom grec de l’utérus : un utérus didelphe est un utérus bifide, à deux cavités. Dans l’imaginaire poétique, le delphe représente aussi bien le dauphin, créature ichtyomorphe, que la matrice génitale. La connotation sexuelle de la coquille est bien établie, inspirant maints poèmes, contes et légendes. Mircea  Éliade a consacré des pages inspirées au mythe sexuel de la coquille et de la perle :
« Les huîtres, les coquilles marines, l’escargot, la perle, sont solidaires aussi bien de cosmologies aquatiques que du symbolisme sexuel. Tous participent, en effet, aux puissances sacrées concentrées dans les Eaux, dans la Lune, dans la Femme ; ils sont, en outre… des emblèmes de ces forces : ressemblance entre la coquille marine et les organes génitaux de la femme, relations unissant les huîtres, les eaux et la lune, enfin symbolisme gynécologique et embryologique de la perle, formée dans l’huître ». (2)
Cette image aquatique et perlière et coquillère contribue au symbolisme sexuel de la fécondité et de la régénérescence. La langue créole relève bien la connotation sexuelle de la coquille puisque faire l’amour se dit « coquer ». Par ailleurs notons que les mots huître et « huîtres saignantes », en créole, désignent respectivement le sperme et le sperme mélangé aux menstrues.
L’image de la fécondité de l’eau est reprise dans l’image : … viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes … image claire de la fécondation lorsque les frétillantes petites têtes, les spermatozoïdes, atteignent l’ovaire.

Le poète Aimé Césaire fait preuve d’une profonde culture scientifique ; au moment (1939) où fut écrit le Cahier… nos connaissances sur la biologie de l’hérédité étaient sommaires : le rôle que pouvaient jouer les spermatozoïdes dans le support de l’hérédité étaient quasi inconnu ; quant au support des potentialités futures d’un individu, elles étaient totalement ignorées car l’hélice de l’A.D.N, support de l’hérédité, ne fut découverte que plusieurs années plus tard.

Plusieurs images sexuelles qui structurent ce texte du Cahier… se réfèrent à la thématique du creux, de la cavité. Elles évoquent, en effet des creux, des cavités sexuelles siège d’une agitation grouillante, pullulant d’une faune inhabituelle dans cet habitat, c’est le moins qu’on puisse dire !  L’image du creux, de la cavité, est un archétype universel féminin. Habituellement elle évoque la cavité protectrice, le nid, le refuge, l’intimité. Par un effet d’inversion d’image et de signification, les cavités évoquées dans cet extrait du Cahier… sont menaçantes, habitées par des animaux grouillants, mordants : loups, souris, sangliers, coccinelles. Le sexe féminin devient une zone de grouillante dévoration. Mais cet univers menaçant n’est que la première épreuve vite effacée par un univers de félicité et de « deuxième naissance » avec, après le regard du désordre, l’heureuse apparition de l’hirondelle, de la menthe et du genêt…  dans l’espérance d’une lumière astrale.

Dans le Cahier… la béance des orifices sauvages où viennent paître les poissons-loups crée une brèche dans l’intimité du corps. La perte de substance se prolonge dans l’image de la souris-poisson rongeant le vagin, image génitale malsaine que l’on retrouve dans certaines légendes où le sexe de la femme est un « vagin denté » Ainsi, l’on ne peut qu’être frappé par cette succession d’images dévorantes, carnassières, poisson-loup, souris de mer, poisson sanglier, grouillant dans la cavité humide vaginale. Ce ballet ichtyomorphe autour du poisson dévorant se trouve en cohérence avec le sexe en fermentation sur les berges à pollen… – le pollen, graine fécondante.  Le chaos sexuel est clairement identifié :
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles… vision métaphorique d’une transformation évolutive après fécondation, avec agitation ce qui est cohérent avec l’agitation vermiculaire des spermatozoïdes autour des ovaires de l’eau… l’agitation des souris dans le vagin de ma voisine… La mer figure comme un ventre habité par les ovaires animalisés, les orifices sauvages, le vagin, au sein duquel s’agite le sexe mâle… L’acte sexuel prend une dimension cosmique, … l’heure où à l’auberge écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil… Cette copulation cosmique entre une lune masculine et un soleil féminin se fait lors de l’éclipse, c’est-à-dire la conjonction astrale lune-soleil. Dans beaucoup de mythologies, l’éclipse est considérée comme la destruction par dévoration, d’un astre par l’autre. Au lieu de l’acte d’amour, nous assistons au meurtre rituel. Le chaos grouillant disparaît laissant place au verbe élégiaque d’une incantation recueillie.
Avec l’hirondelle de menthe et de genêt s’ouvre une ère élégiaque de glorieuse gestation. Elle prend le visage lumineux de l’espérance renaissante et d’une prière à l’astre de toutes les fécondations, le soleil :
et toi astre de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai…

LA RELIGIOSITÉ DU SEXE : Les phallophanies

                                                                 … tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Hommage à Paris)
Le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens …
(Georges Bataille)

L’apparition du sexe en poésie césairienne se fait le plus souvent sous une forme symbolique, forme masquée qui ajoute au mystère de l’image et lui donne une dimension magique. L’érotisme, contrairement à la pornographie, ne dévoile pas l’organe ou l’acte sexuel.  Son objectif est d’allumer le désir et s’il est absent de la poésie césairienne cela marque bien le fait que cette poésie n’a pas vocation à éveiller la tension sexuelle. Elle signifie que les mots crus du sexe, tels phallus, rut, coït, seins, sperme, vagin, fornication, sperme, menstrues, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée… ont pour vocation d’être avant tout le support d’images éveillantes.
Cette démarche apparaît crûment dans un grand nombre de poèmes. Le sexe est paré d’une évidente religiosité, sacralisant l’anatomie sexuelle, jusqu’à lui donner une sainte dimension. En effet, l’humain est doté d’une capacité qui permet l’expression d’une sorte de piété cosmique par la simple exhibition de ses organes sexuels. Un exemple en est donné par l’image de l’arche, à l’ouverture du poème Les armes miraculeuses
Les armes miraculeuses
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s’appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
de la beauté eucharistique et qui flambe de ton sexe au nom duquel
je saluais le barrage de mes lèvres violentes
La strophe s’ouvre sur une imagerie de pure symbolique sexuelle. L’arche évoquée ne semble pas avoir de rapport avec le vaisseau de Noé, mais plutôt avec l’arche, coquillage bivalve dont les lèvres sont armées de dents. La connotation sexuelle du coquillage est bien connue : dans toutes les mythologies, la coquille représente le sexe féminin. Le contexte semble s’accorder avec l’hypothèse du coquillage, comme le montre le tableau du peintre Odilon Redon, La naissance de Vénus, avec une superbe arche-coquillage entre les lèvres dentées de laquelle s’étire lascivement une femme nue, l’ensemble ressemblant étonnamment à une vulve ouverte, berceau de Vénus.
la plus belle arche et qui est un jet de sang…
allusion au sang menstruel « eau néfaste par excellence… le sang menstruel lié aux épiphanies de la mort lunaire… symbole parfait de l’eau noire… »
La plus belle arche qui est un cerne lilas… le mot cerne a la même étymologie que le mot cercle, archétype de la mythologie universelle avec une double symbolique : l’éternel recommencement et l’enceinte close, intime, féminoïde dans l’imaginaire mythique. Cette arche qui s’appelle la nuit cernée de lilas apparaît comme une image sexuelle évoquant le sexe féminin sombre et ténébreux, soutenu par la couleur lilas, un mauve violet pastel.
Ainsi dans cet exemple, s’articulent plusieurs images qui relèvent à la fois de la religion et de la sexualité, entrelacées. La fin de la strophe met en scène le personnage christique dans une scène à la beauté eucharistique, où apparaissent trois symboles mythiques : la croix, le feu, le sexe.
La religiosité des images de cet extrait de poème, sublime beauté anarchiste, relève de la pure sexualité, dénuée d’érotisme, et s’achève sur un baiser génital. L’image sexuelle, culte du vagin ou du phallus, n’est pas morte avec le christianisme : elle a été simplement recyclée et sacralisée de manière subtile.

Ces apparitions du sexe, à la fois nu et masqué, relève des phallophanies décrites par Alexandre Leupin. En effet, cet auteur montre le fait que l’art chrétien n’est pas spécialement pudique. Le corps du Christ, dénudé sur la croix ou à sa descente de croix, porte ses organes sexuels masqués par un pagne. Mais, étrangement, le phallus apparaît, énorme, sous la forme des muscles de la ceinture abdominale. À l’évidence, le phallus est bien là, majestueusement dilaté, comme le montrent les images, en fin de texte.
Ainsi, l’art chrétien n’a pas rejeté la représentation phallique mais l’expose sous une forme recyclée de l’anatomie du corps humain :
« … sous l’imaginaire pénien (sous le pagne de décence), se constitue un hypogramme ou un hypomorphe qui échappe à la représentation, tout en s’évoquant dans et par elle. Dès le Xe siècle, la phanie de la Chose christique va devenir le leitmotiv presque invisible de la Crucifixion… » [4].
La sacralisation du sexe en poésie césairienne se trouve vidée de sa composante génitale crue pour apparaître sous une forme imagée, dépassant le corps charnel pour prendre une dimension sacrée, cosmique, solaire :
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil…
(Cahier d’un retour au pays natal )La terre est comparée à une forêt vierge et folle, expression qui semble être une réminiscence de la parole évangélique des dix vierges dont cinq étaient sensées et cinq étaient folles (cf. Évangile selon Saint Matthieu). La forêt vierge a une connotation de symbolique sexuelle. Cette image est essentiellement phallophanique avec la représentation d’une terre tendue, ivre, dont le grand sexe se dresse comme une offrande vers le soleil. Cette tension orphique de la terre vers l’astre solaire prend des dimensions mystiques.

Autre exemple de sacralisation du sexe, image matricielle féminine comme refuge ténébreux, matrice noire, se trouve dans le poème Défaire et refaire le soleil (Soleil cou coupé) :
mes gestes simples de la liberté de mes spermatozoïdes demeure matrice noire tendue de courtine rouge le seul reposoir que je bénisse d’où je peux regarder le monde éclater au choix de mon silence…
La poésie de cet extrait relève d’un saisissant contraste où les concepts de liberté et de religiosité figurent aux côtés de la sexualité crue d’une matrice et de spermatozoïdes, authentique exemple de phallophanie.

Le sexe n’est pas qualifié de façon génitale, sèche, abrupte mais toujours enveloppé du voile d’un adjectif qui l’embellit, le dilate aux dimensions du cosmos, comme l’académique vagin de la terre… (la pluie, Soleil cou coupé) … terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme… (Cahier…)
… j’attends le baptême du sperme. J’attends le coup d’aile du grand albatros séminal qui doit faire de moi un homme nouveau… (Aux écluses du vide Soleil cou coupé)
Un bouquet d’énigmes phallophaniques : Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) – (extraits, édition Gallimard 1946)
… Nous mourons d’une mort blanche…
… merveilleuse mort de rien. Une écluse alimentée aux sources les plus secrète de l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive
… la foire des sensitives en tablier d’ange…
voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumulte de cavalcade !… pluie et or des balles de l’orgasme …
Ce poème parmi les plus ardus, nous donnera de nombreux exemples de phrases, de formules et de mots énigmatiques porteurs d’un sens parfaitement défini dans la sphère sexuelle. Il nous donne plusieurs exemples de phallophanies, c’est-à-dire d’images sexuelles masquées dans des scènes animales, végétales, terrestres, cosmiques ou même des scènes de supplice et de mort.
Texte empreint d’une profonde déréliction avec la symbolique de la mort blanche. Cette formule désigne l’orgasme ou « petite mort », état second extatique où la conscience se dissout.  Merveilleuse mort de rien…  Cette mort de rien évoque une mort sans objet, fabuleuse, une chute dans un doux néant. Ne serait-ce pas la douce mort orgasmique, l’anti-mort, cet état second extatique où la conscience se dissout ?
l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive…  qui n’a pas vu un arbre du voyageur, palmier tropical, ne peut saisir le sens de cette image. En effet, cet arbre est un réceptacle d’eau de pluie qui épanouit ses palmes comme le paon épanouit son plumage caudal, selon un éventail éployé. L’arbre du voyageur, symbole du renouveau de la vie associé à l’eau.
… la foire des sensitives en tablier d’ange… La métaphore se développe, ce palmier humide évoque la forme évasée d’une croupe de gazelle, notamment la gazelle du Cap. Ce bel animal présente la particularité d’avoir sur le dos une bourse cutanée, fermée par deux lèvres qui restent closes au repos. Les lèvres de la bourse dorsale dont l’intérieur est tapissé de pelage blanc s’écartent, à la course et le pelage blanc fait une grande tache blanche et soyeuse du plus bel effet – analogie sexuelle entre les lèvres de cette bourse dorsale et les lèvres vulvaires du sexe féminin. L’évocation sexuelle, la phallophanie, tient dans le mot tablier d’ange qui désigne l’image des lèvres vulvaires dilatées observées notamment chez la femme hottentote. En Europe, le tablier d’ange désigne le sac de toile suspendu sous le ventre du bélier pour l’empêcher de saillir les brebis.
Ces images complexes peuvent être comprises comme un espoir de régénérescence, d’espérance de vie portée par la femme dont l’eau, l’intimité humide et le palmier, sont les signes. Nous retrouvons, dans le poème Les armes miraculeuses ces signes de fécondation aquatique, de sexe et de gestation pour fêter la naissance de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses)

Par ailleurs, la connotation érotique se poursuit avec le fruit de la sensitive qui présente une morphologie rappelant le sexe féminin : fruit formé de deux valves glabres couvert sur ses bords de soies rouges et piquantes (Grand Dictionnaire universel Larousse) – images convergentes de sexualité entre la sensitive et le sexe féminin.
Dépoétisons de nouveau le texte selon l’ordre logique supposé des propositions : Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle onirique hautement symbolique que ce château des rosées, image surdéterminée par la symbolique de la protection féminine ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. La rosée humide symbole de la régénération est liée à la fécondation : « la rosée prépare les voies de la fécondation » [5]. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château :
au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… (Lynch, Soleil cou coupé)
Ainsi, le château des rosées, image onirique césairienne, est surdéterminé par une symbolique de protection féminine. L’image de la rosée accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité
sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate… tumulte de cavalcade…
La symbolique florale revient avec la gloire des trompettes libres. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura (datura stramonium), grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout de sa tige. La tige du datura à fleurs rouges ou roses est teintée de veinures rouges (d’où l’image écorce écarlate).
L’image de la fleur-trompette a des connotations multiples : elle rappelle le jaillissement des sens, l’ivresse, l’hallucination extatique de l’orgasme, la petite mort, la merveilleuse mort de rien. En outre, la trompette, ou trompe, est le salpinx, terme anatomique qui désigne la trompe de Fallope, conduit qui, chez la femme, relie l’ovaire à l’utérus, trompe au sein de laquelle l’ovule pondu chemine jusqu’à l’accueillante muqueuse utérine.
Ainsi l’image du datura et de la fleur-trompette est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, échappe au malheur, à l’ambiance mortifère des eucalyptus géants et de la drosera irrespirable, en jaillissant dans une gloire de trompettes, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Notons l’emploi étrange de mots courants ayant une connotation sexuelle dans leur sens étymologique ou imagé comme tumultes de cavalcade.
Aimé Césaire, brillant latiniste, connaît l’étymologie de ces mots : tumulte vient du latin tumere (qui a donné tumeur) désignant ce qui est gonflé, dilaté, par exemple un sexe tumescent. Par ailleurs, le mot cavalcade, possède le sens imagé de comportement sexuel débridé (attesté par les dictionnaires), comportement du cavaleur qui part en cavale.

Les figures de conclusion nous amènent à considérer le fait qu’au cœur de sa poésie, Aimé Césaire a souvent privilégié l’imagerie et l’accent chrétiens. En effet, il est frappant d’observer la place éminente que tient le langage poétique, religieux, dans son écriture, souvent aux dépens de toute autre expression et ceci, préférentiellement, dans les écrits de jeunesse. En guise de conclusion, mettons en parallèle deux exemples entre autres, de l’écriture biblique et son écho césairien :

… Ô filles de Jérusalem, je suis noire et je suis belle… Ne vous étonnez pas que je sois brune, c’est le soleil qui m’a brûlée… [6, Cantique des Cantiques]
Ne faites pas attention à ma peau noire. C’est le soleil qui m’a brûlé… (Cahier…)
… ceins tes reins comme un homme fort… [7, Job]
Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (Cahier…)

 

Références bibliographiques

1 – Aimé Césaire, « Poésie et connaissance », in : Tropiques 12 (1945) rééd. par Jacqueline Leiner, Paris, Jean-Michel Place, 1978, pp. 157-169,

2 – Mircea Eliade, Images et symboles, Gallimard, 1952, p.164.

3- Aimé Césaire, Poésie et connaissance, Tropiques, n°12, Jean Michel Place, 1945, pp.157-170.

4 – Alexandre Leupin, Phallophanies, La chair et le sacré, Éditions du Regard, 2000, p.81.

5 – J.Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Bouquins Laffont, 1982, p.825.

6 – Cantiques des Cantiques, I, 4-5, La Grande Bible de Tours, Jean de Bonnot, 1975, p.730.

7 – Job, XXXVIII, 3, idem. p.727.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 30/03/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Critiques | Format: ,

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (II)

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses
(Les citations césairiennes sont en italiques)

DEUXIÈME PARTIE: LE SEXE MÉTAPHORIQUE

Phal 2 – Crucifixion, fin XI° s. Mosaïque, San Marco, Venise

Contrairement à la démarche précédente du sexe cru et dru, éclatant dans la clarté du mot, la génitalité s’avance masquée dans l’image métaphorique et le double sens. Ainsi, il faut savoir que le sexe féminin peut se voiler sous les noms anodins de l’araignée, du chat, la chatte, du chaton… l’érection masculine se cache sous les formules :  il est midi, la gaule, la tringle, la trique, pavoiser …  Le sperme se cache sous les mots troupeau de perles, purée, semoule, divine liqueur. Faire l’amour se dit avec la belle formule, faire la belladone… etc.  Le sexe devient porteur d’une image dont on doit trouver le code pour en déceler le sens.

La censure sexuelle d’Aimé Césaire : La métamorphose
Un fait nous paraît majeur qui gouvernera le verbe poétique césairien : la métamorphose. En effet, elle infuse au verbe la puissance de l’image métaphorique. Le poète veut s’exprimer en échappant à la crudité du génital, il censure et métaphorise le mot. Se sentant fragile et vulnérable, il se fond dans le monde afin de communier dans la célébration des puissances qui l’environnent. Mais l’homme ne sait pas être minéral, végétal, céleste et cette ignorance est ressentie comme une incomplétude qui va à l’encontre de son ardent désir de dépassement et de transfiguration. D’où son désir de métamorphose, désir de s’évader en rêve dans les espaces imaginaires du mythe ou de la religion.

*Le poème Batouque (Les armes miraculeuses) nous offre un autre exemple typique de la dilatation cosmique du sexe appelant le soleil, le jour et la nuit:
Batouque : … quand le monde sera nu et roux
comme une matrice calcinée par les  grands soleil de l’amour…
… ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule
le grand nègre du matin…
La métamorphose matricielle en un soleil assassin : Image quasi obsédante qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Aimé Césaire : l’assassinat de la nuit par le jour (ou vice-versa). Une véritable dramaturgie est construite sur ce thème meurtrier.
grand nègre du matin ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule… Le poème Batouque nous offre cette étrange image, d’une grande violence sexuelle : ce grand nègre matinal et violeur n’est que la vision métaphorique du soleil qui, se levant brutalement, attente à la virginité de la nuit, cédant la place au jour.
Comment s’expliquent ces visions cosmiques ? Les Tropiques, en effet, ne connaissent ni aurore ni crépuscule du soir, et il est bien connu que, sous ces latitudes, le jour se lève aussi brusquement que la nuit tombe. La brutalité de la nuit tropicale qui congédie le jour a toujours frappé l’imagination d’Aimé Césaire. Il aime ce moment indicible où le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, sont en communion, où les visages, les paysages, dépouillés du contraste brutal, se parent de mystère. Aimé Césaire dit clairement son aversion pour le brutal et violent contraste de la nuit ; Le soleilgrand nègre du matin, giclée assassine.
Le jour avec cette voyelle longue, lourde, cette chose qui vous tombe dessus : cela, la nuit ! – … la nuit tombait à picles nuits… ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas… – (Pour Ina, Ferrements) – … les nuits… même si elles ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas…  (Nuits, moi laminaire ) 

* Conquête de l’aube (Les armes miraculeuses)
… voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres)
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcade.
Le poème présente un tableau sexuel d’un réalisme cru masqué par la trame métaphorique. Ces vers  expriment sous une forme métaphorique un rêve où la sexualité explose en une gerbe d’images oniriques entrelacées. Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle hautement symbolique que ce château des rosées ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. Il existe un isomorphisme entre la caverne obscure et humide et le site intra-utérin. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château : Exemple : … au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé).
Ainsi, forêt, caverne, l’arbre et le roc, sont mis en scène pour décrire le sexe féminin métamorphosé : vagin-caverne dont l’entrée est sous la forêt-pilosité pubienne en forme de triangle. Cette image sexuelle sylvestre et triangulaire, se retrouve quasiment à l’identique dans l’Amour fou d’André Breton citant Alfred Jarry : « … évocation très semblable à la mienne : “dans la forêt triangulaire, après le crépuscule”… » [1]
Le château des rosées, image du vagin, [2] peut devenir une auberge sous le toit de laquelle se consomme un acte d’amour cosmique : … à l’heure où à l’aube écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil (Cahier)
– Ou encore, cette prison-sexe d’où le poète jette son imprécation :
… ma demeure à votre barbe… liberté de mes spermatozoïdes
… demeure matrice noire tendue de courtine rouge
(Défaire et refaire le soleil, Soleil cou coupé)
L’image matrice noire tendue de courtine rouge est fortement évocatrice du sexe féminin avec sa toison pubienne noire et la fente vulvaire. Quant à l’image de la rosée, elle accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité » La rosée « prépare les voies de la fécondation… ». [3]
… sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne, comme par exemple, à l’identique, dans un autre poème : … la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Cette image d’eau néfaste ténébreuse, impure, issue du triangle orchidal, que fuit le poète, s’oppose en contrepoint liquidien au château des rosées, la rosée, cette eau pure, lustrale, bienfaisante et féconde.
où j’adore…
… jaillir dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices
d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcades !
Tableau où les images déferlent en apothéose florale et sexuelle – le poète jaillit avec volupté (j’adore… jaillir…) de son rêve, le château des rosées, image dont nous avons noté la connotation féminine et régénératrice. Ce jaillissement se fait dans la splendeur de trompettes, de flammes, d’ivresse, voire d’hallucination.
La métamorphose florale revient avec la gloire des trompettes libres à l’écorce écarlate. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura [4], grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout. Ainsi l’image du datura, la fleur-trompette, est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), se laisse emporter en une cavalcade, en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Autres métamorphoses où le sexe prend une dimension cosmique :
ici Soleil et Lune
font les deux roues dentées
d’un Temps à nous moudre féroce
… (Comptine, Ferrements)
Le sexe masqué est le support d’images obscures, de métaphores énigmatiques liées au sang, au volcan, à la terre, au cosmos.

*Cahier d’un retour au pays natal
… et ces têtards en moi éclos de mon ascendance prodigieuse…
vienne le lotus porteur du monde
vienne de dauphins une insurrection perlière brisant la coquille de la mer…
viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui  pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se   rencontrent ma lune et son soleil
il y a les souris qui à les ouïr s’agitent dans le vagin de ma voisine
… il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation sur les berges à pollen…
Dans ce verset le sexe est largement représenté avec les référents d’une vie grouillante, symbolisant la fécondité, la reproduction, la perpétuation de l’espèce, une vaste copulation qui s’étend jusqu’au cosmos, avec l’alliance de la lune et du soleil.
– le lotus, porteur du monde, formule d’une parfaite exactitude qui révèle l’érudition du poète. En effet, la fleur de lotus est révérée dans les mythologies indienne, japonaise et chinoise comme l’archétype du symbole sexuel, à l’origine de la vie… « à la vulve archétypale gage de la perpétuation des naissances et des renaissances… symbole de l’apparition de la vie sur l’immensité neutre des eaux primordiales » [5] . Le tableau contextuel est dominé par deux figures, l’eau et le sexe qui se rejoignent en un large opérateur d’images, la gestation féconde. En effet, le tableau présenté est un véritable bestiaire du sexe où les têtards ouvrent le bal :
Et ces têtards  [6] en moi éclos de mon ascendance prodigieuse
suivis par les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier qui, tous s’entremêlent en une étrange saturnale avec le sexe, la chair, les ovaires, le vagin, les orifices sauvages du corps, fête païenne rythmée par le cycle de la Lune et du Soleil.
L’ensemble paraît incongru mais l’examen attentif et le décodage révèlent qu’il n’en est rien et l’ensemble présenté est, au contraire, d’une rigoureuse cohésion obéissant à la règle de l’unité d’espèce, de temps ou d’action – en l’occurrence, il s’agit ici du milieu aquatique.
Étrange tableau, en effet, avec des espèces animales aussi éloignées que le dauphin, le loup, le sanglier, la souris… En fait, parfaite cohérence de l’ensemble qui évoque un milieu marin dans lequel s’agitent des animaux aquatiques car le plongeon est un oiseau aquatique comme le loup, la souris et le sanglier sont des poissons parfaitement identifiés. Même les petites têtes qui s’agitent dans les ovaires de l’eau, c’est-à-dire les spermatozoïdes, sont des animalcules qui ne survivent qu’en milieu liquide.
… les ovaires de l’eau, le sperme où le futur (les spermatozoïdes, porteurs de l’espèce) agite se petites têtes…
…les souris qui s’agitent dans le vagin… le poisson en fermentation sur les berges à pollen,
authentiques images sexuelles évoquant la copulation, images liées à la mythologie Dogon (Aimé Césaire a lu les grands africanistes, Griaule, Delafosse) où le poisson, notamment le silure, est assimilé au fœtus [7] L’image du dauphin, elle-même est sexuellement significative, reliée étymologiquement à l’utérus : en grec, delphis, le dauphin et delphus, l’utérus.
Ainsi, cette première partie présente le monde des origines, la mer, berceau de la vie où tous les règnes se rejoignent, l’animal (colibri, cynocéphale, dauphin…), végétal (lotus, herbe, zinnia, corianthe), minéral (coquille, orgue de verre). Ce monde est créé par le verbe du poète:
… et toi veuille de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai
Phrase que nous tenons pour l’une des plus belles métaphores filées de l’œuvre césairienne. Ce verset superbe en sa forme, est un appel au rejet des puissances maléfiques qui brisèrent ceux qu’on inocula d’abâtardissement, un appel à la mort des peurs ancestrales… et à la venue d’espérances libératrices du corps et de la mémoire. Le poète s’adresse aux puissances cosmiques en une pathétique prière aux astres pour tirer hors du corps de l’homme les forces maléfiques représentées par le lémurien et de purifier ainsi la lignée humaine portée par le ventre tremblant de la femme – toutes images d’une superbe cosmicité qui annoncent la naissance prodigieuse de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses).

*Lynch I (Soleil cou coupé)
Poème énigmatique, en prose, au texte dense, d’un unique bloc, sans aération, d’un redoutable hermétisme, Lynch [8] fourmille de références sexuelles et pathologiques. Le sexe apparaît à deux reprises avec le réalisme génital du phallus et du coït, parmi les extraits suivants, les plus significatifs :
… Je te conspue printemps d’afficher ton œil borgne et ton haleine mauvaise. Ton stupre tes baisers infâmes… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection c’est la pampa c’est le ballet de la reine… c’est le coït inoubliable. Ô lynch sel de mercure et d’antimoine !… le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits le lynch est une entrée en matière… des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… Le lynch est une belle chevelure que l’effroi rejette sur mon visage le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire… mon ouïe assassinée…
Notre interprétation relève de l’hypothèse suivante : Lynch I serait le poème de l’acte sexuel morbide et pathologique. En effet, l’approche de ce texte en prose par le thème du sexe vénérien semble en permettre une lecture cohérente. L’ouverture même du poème nous met en face d’images dégénérées de strangulation violente, de stigmates faciaux dépréciatifs : œil borgne et haleine mauvaise, de la débauche concupiscente du stupre et baisers infâmes.
… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection 
: hors du contexte vénérien, ce passage paraît incompréhensible. Il s’agirait, en fait de l’acmé sexuel, de l’éblouissement de l’orgasme : la strangulation de l’ongle carminé est le spasme de la femme qui, tétanisée par l’éclair orgasmique, serre le cou de son partenaire et lui imprime dans la peau la trace de ses ongles.
La griffure, la morsure amoureuse, ne sont pas des vains mots ; rappelons-nous la belle Édith Col-de-Cygne qui, au soir de la bataille de Hastings, reconnut le corps de son amant, le roi Harold, à la trace d’une morsure qu’elle lui fit lors de leurs ébats amoureux. L’association morbide ongle-strangulation apparaît déjà dans le Cahierdes raclements d’ongles cherchant des gorges… et dans le poème Scalp (Soleil cou coupé) : … c’est vrai que j’ai laissé mes ongles en pleine chair de cyclone…
C’est la pampa, c’est le ballet de la reine… : Cris de triomphe ! C’est la grande chevauchée, c’est le cavalier sur sa cavale ! C’est le moment sublime, orgiaque ! le ballet de la reine était le moment très attendu, le sommet des spectacles royaux, l’apogée du plaisir ! … c’est le coït inoubliable … formule qui se passe d’explication ! / Ô lynch, sel de mercure et d’antimoine… étrange apparition de formules chimiques – en fait le mercure et l’antimoine étaient les médicaments contre la syphilis notamment, et autres maladies infectieuses et parasitaires. Rappelons-nous de la liqueur de van Swieten, à base de mercure, chantée par Baudelaire !
Par ailleurs, le mercure est déjà apparu dans la poésie césairienne avec l’image sexuelle crue du … sexe d’aubergine signalé de mercure (Batouque)
…le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits… l’isomorphisme entre l’orchidée (du grec orchis, le testicule) et le sexe est évident. L’orchidée trop belle est stérile, elle ne porte pas de fruit, atteinte par la maladie syphilitique
…le lynch est une entrée en matière… : l’image est claire d’une pénétration
…des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… L’image sexuelle prend une dimension tellurique et mythologique. Chez les grecs et les Romains, les Galles étaient les prêtres eunuques du culte de Cybèle voués à l’adoration du berger Attis (ou Atys), amant de Cybèle qui s’émascula dans un accès de folie. Les galles s’émasculaient rituellement par dévotion pour Atys et participaient à des cérémonies orgiastiques, le « jour du sang » avec des rites sacrificiels symbolisant la mort et la résurrection. L’image du galle, prêtre eunuque, reparaît dans un autre poème, … lance à l’horizon une furie de galles
brandissant leur sexe sanglant
… (Pirate, Moi, laminaire…) :
…le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge…Ce vers semble être la première évocation métaphorique du sexe féminin, directe, sans ambiguïté, au sein du poème Lynch I. Le temple, comme la maison, la hutte, a une résonance sexuelle [14] car il renvoie au refuge matriciel. Cette métaphore résonne comme un sexe arborescent ligoté dans la forêt pubienne, une matrice dont les sources de vie sont taries par le mal vénérien délétère. Nous pouvons relever aussi le terme « sanglé » et sa similitude consonantique avec le mot « sang ». La toison sexuelle est toujours représentée avec une connotation sanglante, ajoutant une note tragique au tableau de ruine sexuelle qui qualifie le poème Lynch I.
… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire…

Le branle : une étrange résonance permet une lecture fondée sur la syphilis, maladie vénérienne par excellence, mal déjà évoqué avec le traitement mercuriel. Issu du vieux mot français, “brandeler”, branle désigne un symptôme pathologique, une oscillation de la tête d’avant en arrière observable chez les patients syphilitiques qui présentent une incoordination avec perte de maîtrise des gestes moteurs. La tête branle car le patient est incapable de maîtriser la coordination des muscles de son cou. (9) … mon ouïe assassinée… formule qui semble relever de la pathologie de l’oreille.
Le poème Lynch I paraît particulièrement opaque, poème imprégné d’un pessimisme douloureux, d’un rejet absolu du sexe, méditation onirique, tantôt lyrique, tantôt rageuse, anathème virulent et prière résignée sur le sexe vénérien. L’amour n’y trouve aucune place. Bachelard évoquant le sang dit « le sang n’est jamais heureux… ». Paraphrasant ce mot nous pouvons dire aussi qu’au sein de la poésie césairienne, le sexe n’est jamais heureux.

* Débris :
C’est la mer ma chère caryophylle et vierge moussant vers l’hermaphrodite
Rien de ces excellentes feuilles de femme et de renoncule où s’accomplissent des spermatozoïdes d’oiseau parfait…
Intense contexte sexuel : L’expression feuilles de femmes possède un sens précis parfaitement cohérent avec l’érotisme qui émaille le texte. En effet, une vieille expression populaire lie feuilles des arbres à la femme : « voir les feuilles à l’envers » désigne les ébats amoureux dans la nature, sur l’herbe, sous un arbre. La femme ainsi couchée sur le dos voit les feuilles de l’arbre. Certains disent même qu’elle peut les compter ! Le poème tout entier est marqué par une connotation sexuelle et dans le passage cité nous relevons les termes génitaux : vierge, hermaphrodite, renoncule et spermatozoïdes.
Notons encore la clarté de l’évocation sexuelle dans deux poèmes, moi qui Krakatoa (Corps perdu) et Défaire et refaire le soleil, (Soleil cou coupé).

*  Corps perdu :
moi qui Krakatoatomber dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte… de serpents de choses caverneuses…  Le mot semoule, en argot, désigne le sperme – terre bien ouverte, image métaphorique de la femme qui s’offre, ouverte.
de serpents de choses caverneuses… : Il existe une corrélation entre la caverne « obscure et humide » et le « monde intra-utérin », isomorphisme qui relie la cavité du ventre, de l’utérus et la grotte ou la caverne. Le serpent est un symbole phallique par sa forme – symbolisme ophidien de l’étreinte, de la fécondité, « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer » [10].

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1- André Breton, « L’amour fou », Œuvres complètes, tome 2, La Pléiade Gallimard, 1992, p.676.)

2 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles Robert Laffont 1982, p.825

3 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, José Corti, 1947, p.326.

4 – La fleur de datura apparaît fréquemment dans l’œuvre ; … se tatoue les cuisses d’une pluie de daturas (Et les chiens se taisaient), … colibri dans la tubulure du datura… (La tragédie du roi Christophe, acte II, scène 7), etc. Cette plante très toxique, produit un alcaloïde dont les effets antispasmodiques sont identiques à ceux de l’atropine, alcaloïde de la belladone. La stramoine, à la saveur âcre et nauséeuse, possède des propriétés narcotiques et aussi hallucinatoires. Autrefois, les sorciers l’employaient au cours de cérémonies rituelles pour provoquer la transe et l’hallucination, chez l’homme, d’où son nom d’herbe du sorcier, d’huile du diable. En Inde, une confrérie de voleurs, les “Endormeurs”, offrait aux voyageurs naïfs du tabac mélangé de datura afin de les dépouiller pendant leur sommeil ébrieux.

5 – Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, op. cit. , p.581.

6 – têtard : ce mot possède plusieurs sens dont deux sont retenus : Le premier, le plus courant, est le batracien à l’état larvaire dont la forme avec sa queue rappelle le spermatozoïde. Le têtard est aussi un terme des eaux et forêts qui désigne un arbre dont on a coupé le tronc, à quelques mètres du sol pour lui faire produire des branches utiles pour le chauffage et autres usages (Littré) – Dans le vers, têtards en moi éclos, le sens le plus pertinent est spermatozoïde terme en cohérence avec le contexte sexuel.

7 – commentaire détaillé in : René Hénane, Aimé Césaire   Le chant blessé – Biologie et poétique, éditions J.-M. Place, 1999, pp.159-167.

8 — analyse in : René Hénane, Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique, Édition J.M.Place, 1999, pp.141-154.

9 – Alfred de Musset, atteint d’insuffisance aortique, présentait ce symptôme du branle, encore appelé signe du Musset, nettement visible et amplifié par l’oscillation de la plume qui ornait son chapeau. Le poète en fit un quatrain. Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? / Qu’ai-je donc en moi qui s’agite / Dont je me sens épouvanté ? / Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

10 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Corti, 1948, p.282.

 

 

 

 

 

 

 

Conversations paysagères

à René HENANE, L’ARCHEOLOGUE DES POETES

Depuis longtemps disparue
on la croyait morte.

Sur le sentier des caravanes
dans les sables de la mémoire
quelqu’un l’a retrouvée
l’a réchauffée de son regard.

Au silence de la petite boite de santal
Il a donné un mot-chrysalide
pour sortir de la nuit de l’alphabet.

L’oreille collée aux   chuchotements des pierres
il est seul à percevoir
la respiration des chants d’autrefois.

Si l’âme du voyage
est revenue vers  la petite boite à légendes
c’est que l’Archéologue des poètes
creuse nos racines souterraines.

Libère nos forces les plus profondes
la présence de l’Etre.

 

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CONVERSATIONS PAYSAGERES

Ce jour-là
croyant prendre possession des lieux
naïvement
j’écrivais mon nom sur la porte d’entrée
C’est alors qu’un ouragan a balayé mes bagages
jusqu’au bout de la rue, tout a disparu
je restai là, hébétée
devant cette maison que j’avais crue mienne.

Suis-je encore
sans être ici ?
hors de soi-même
hors les murs
hors le toit des pensées.

A défaut de maison
à défaut d’un lieu sécurisant
j’habite le vent sur la lande.

Les conversations paysagères
nourrissent mes jours et mes nuits.

La lande sauvage est ma maison
j’habite des forêts imaginaires.

Le chant des arbres
déplace les limites de ce monde.

 

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Au promeneur qui demande son chemin
la main du peintre
ne donne  rien d’autre qu’un paysage
où le temps de s’égarer
nous apprend « le métier de vivre ».

Le travail du paysage
chaque jour ouvre des portes invisibles
suivant une ligne incertaine
celle qui nous désoriente.

 

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Arrivé  à  la clairière
le départ des chemins  est en étoile
si les ailes des nuages te portent
ce n’est pas seulement l’amour du vent
qui soulève tes pas
mais la soif d’explorer.

Ce n’est pas seulement l’amour qui te lie aux chemins
mais le désir de métamorphoses.

 

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Dans la nuit du poète
je viens m’asseoir sur une branche
et rêve avec lui.

Autour de nous, le paysage muet de l’hiver
c’est l’été qui brûle au-dedans de nous.

L’étoffe du rêve
accroche à l’arbre
un chant  d’oiseau
qui ouvre  une porte au milieu de la nuit
comme le soleil
au milieu de l’hiver.

 

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Echoué à la frontière
un tremblement silencieux
le désir de parler soudain
vouloir déposer le tumulte
sur le fleuve qui nous traverse.

Quelque part
on ne sait vers quel pays
nos désirs jetés aux vents
ont joué le tout pour le tout
pour jeter un nouveau pont.

Aurais-je la force assez longtemps
pour voir le vide  devant mes pas ?

Ici, les mots
dorment encore
le temps d’un voyage
le temps d’un songe.

 

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LE MOT PERDU

Rumeurs
et bruissements des foules
ils arrivent de partout
les mots en trop
qui se multiplient entre nous
des mots qui font du bruit
pour remplir un vide
jamais comblé

Quelque part
…   comment dire ce qui se perd ….
quelque chose ne parle plus

De tous les mots
je n’en retiens qu’un
celui que tu oublies.

 

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LE MOT ABSENT

Dans les rues
pavées de mosaïques
j’apprends à marcher sur tes empreintes
pour trouver le mot absent.

Place du rêve
le carrefour des lumières
nous donnent
quelques  bonheurs à partager
parfois j’interroge un nuage
pour connaître le sens de l’avenir
il m’oriente entre les colonnes de l’attente
plus tard
pour traverser les cases noires du malheur
je saute plusieurs mots
dont j’ai perdu le souvenir
d’une rue à l’autre, souvent je me perds
les yeux remplis de brume
chaque jour, j’avance
chacune de tes empreintes
me donne le mot suivant.

 

******

 

SI LOIN

Quand tu t’éloignes si loin
ce que tu ne quittes jamais
c’est la page où tu me reçois en toi
rivage où je viendrai seule et légère
le soir vivre dans tes pensées.

Sauras-tu m’entendre ? je suis ce chant désincarné, ce mouvement de l’âme
qui fera couler la sueur de ton rêve
et les larmes de ma mémoire à ta recherche.

Quand  tu t’éloigneras encore si loin
il restera toujours un coin de ciel en toi  où je saurai t’attendre
dans les légendes qui habillent mon silence
un jour, rejoindre l’espace de tes voyages immobiles
tes mains referment le livre du soir
avec la page où je continue à vivre
en toi.

  

******

 

AVEC OU SANS LES MOTS

Visible ou invisible
avec ou sans les mots
petite flamme ne cesse
d’être allumée

Tant de vibrations voyagent
de l’un à l’autre
viennent encore irriguer
le cœur de ma solitude.

Se parler sans les mots
c’est encore se parler.

Comme les arbres se parlent
se racontent  mille chants de feuillages
avec  la simple joie des nuages 

 

                        ******

Par Marie Faivre, , publié le 24/03/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: ,

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (I)

 

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
(Les citations césairiennes sont en italiques)

PREMIÈRE PARTIE : POÉSIE ET GÉNITALITÉ

Le sexe : l’enfant oublié du poème césairien…

Piétà, 1350-1400. Icône

Les études, analyses, commentaires sur l’œuvre d’Aimé Césaire atteignent une exceptionnelle dimension, lui affectant ainsi la marque de l’universel. Il est donc étonnant de constater la restriction qui affecte la sexualité. Il est vrai que la prodigieuse richesse de la poésie d’Aimé Césaire, le poids de l’Histoire et du concept de négritude, les multiples facettes de son art, ont occulté cette part intime, ce grand Désir masqué qui s’épand dans toute l’œuvre poétique.
En fait, au sein de la poétique césairienne, la sexualité, la génitalité ont fait l’objet de nombreuses analyses limitées à des thèmes précis, dans la symbolique de l’œuvre, sans que l’image du sexe ait été intégrée comme élément structurant avec ses multiples aspects. De plus, l’image du sexe n’apparaît jamais de façon brutale, mais plutôt noyée dans une brume métaphorique. Elle fait toujours partie d’un tableau, jamais triomphante, dépouillée de tout érotisme comme les phallophanies christiques décrites par Alexandre Leupin qui seront évoquées au cours de cette étude.
Avant d’explorer les images de génitalité et de sexe en poésie césairienne, il paraît opportun de définir au préalable le sens des mots afin de tenter d’éclairer la problématique sexuelle.

Le mot sexe a une double définition. Il caractérise le statut de l’être, mâle et femelle, masculin, ou féminin. Considéré dans son acception biologique, anatomique, le sexe est le support nominal des organes masculins et féminins, verge, vagin, testicules, sperme etc…, supports de la reproduction. Évoquant un individu mâle ou femelle le poète dit femme, homme, hermaphrodite, androgyne… Le sein est un cas particulier car, organe sexuel dit secondaire fortement impliqué dans l’érotisme, il définit spécifiquement le sein féminin.
Le génital, la génitalité, conformément à la définition littérale, caractérisent tous les concepts, termes, symboles d’ordre biologique, relatifs à la reproduction sexuée de l’homme et des animaux. La génitalité recouvre toutes les images crûment anatomiques et physiologiques de la sexualité : coït, sodomie, vagin, testicules, sperme…
La gestation est un symbole majeur dans l’imagerie poétique césairienne. Elle recouvre la conception, la genèse, la construction de l’être, l’accouchement aussi bien de l’homme que du monde. Ce mot présente souvent une dimension cosmique : les mythes du volcan, la renaissance, la régénération de la race, la matrice originelle, le verbe « parturiant ».
La sensualité, notion qui a fait les beaux jours de la poésie, se rapporte au plaisir des sens, de tous les sens. Une dérive syntaxique donne à la sensualité une coloration sexuelle ; il s’agit d’un abus de langage mais il est vrai que des relations psychophysiologiques existent organiquement entre les organes des sens, la sensorialité, et l’émotion sexuelle : l’odorat a une connotation sexuelle évidente : fonction majeure dans l’attirance sexuelle chez les animaux avec les phéromones, où le sens de l’odorat demeure développé, ce sens s’est sublimé, chez l’homme, à la suite de la corticalisation cérébrale. Le rôle sexuel de l’odorat ne persiste chez l’homme que sous la forme de certains comportements amoureux, l’attirance par le parfum et l’acte sexuel, par exemple. Le toucher, la vue, le goût, sont générateurs d’émotions sexuelles, mais la sensualité peut fort bien être a-érotique, stimulée avec force par une musique, un mets délicieux, un bon vin, une liqueur, le velouté d’un tissu, un beau paysage … même certaines douleurs sont voluptueuses, le dolorisme et le masochisme en apportent la preuve.
L’érotisme est directement isotopique de l’amour et du sexe. Il caractérise tous les stimuli sensoriels, affectifs, et psychiques, incitatifs et générateurs de désir et plaisir sexuels. Son effet s’étend à l’ensemble des stimulations qui éveille le désir amoureux, l’émotion, la sensation physique et mentale. Générateur d’émotion, l’érotisme est d’abord une représentation sensuelle, physique et mentale qui ne met pas en jeu l’acte sexuel, anatomique, proprement dit. Étant une projection mentale, fantasmatique, il relève de l’imaginaire… il reste dépendant de l’esthétique, de l’art, de la culture, des religions et de l’histoire.

Une première remarque s’impose : La sexualité imprègne l’œuvre poétique césairienne sous de multiples facettes mais sexualité dénuée de toute trace érotique et essentiellement gouvernée par l’image. Ainsi le remarque Michel Hausser qui évoque cette sensualité « d’où est évacué tout érotisme… participation sensuelle… dont [chez Césaire] sang témoigne mieux que sperme » [1] Remarque qui nous paraît exacte tant le sexe et la génitalité sont bien là, avec le mot cru porteur d’une symbolique sous la forme masquée de métaphores énigmatiques.

Notons également l’absence totale de stimuli sensoriels érotiques en poésie d’Aimé Césaire – aucune dénudation ni de description de la nudité du corps humain chez la femme comme chez l’homme, aucune description charnelle susceptible d’enflammer le désir amoureux…  Le poète Aimé Césaire est pudique dans son expression sexuelle, plus pudique que celle de son ami Léopold Sédar Senghor et encore plus éloignée de celle de René Depestre avec sa vision érotique hilare, païenne, au sexe exultant et joyeux :

« Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil
Toutes les femmes qui ont donné des rives heureuses à mes flots…
Miel éclatant du coït, pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme » (Élégie païenne)

Les mots créoles de la sexualité ne sont jamais mentionnés, totalement absents de l’écriture. La seule exception apparaît dans La Tragédie du roi Christophe où un personnage se laisse grainer. Quand on sait que les graines en créole, désignent les testicules, le sort de ce malheureux paraît peu enviable.
Pourtant les mots du sexe, fort originaux et imagés, pullulent en langue créole comme le montrent ce bref glossaire :  : le baiser, le bécot, l’embrassade – la bombe : la fornication – bonda : les fesses, le derrière – cal,  fer, lolo, mèche, piment rouge : le sexe masculin, la verge, le vit – coquer, faire l’amour, copuler – halle aux bondas, la maison de tolérance, le bordel –  huître : liqueur vaginale –  languette, le clitoris –  patate, le vagin – patate lombrage, le vagin velu –  papalame, bruit du cunnilingus, la langue léchant le vagin –  quiouquiou, le vagin – tchou : le cul – faire une trompette : sucer le clitoris… etc.

Aimé Césaire s’est abondamment livré à l’auto-censure en supprimant des termes crûment vulgaires, excrémentiels ou sexuels, qui figuraient dans la version initiale de ses écrits. Un exemple est donné avec le poème La tornade (Soleil cou coupé), étonnant exemple d’humour, de dérision sexuelle et grinçante. L’édition originale de 1948 donnait une image grotesque du sénateur, image supprimée dans les versions ultérieures :

… le temps que
le sénateur s’aperçut que la tornade était
assise
dans son assiette sur ses grosses fesses de betterave
et les rondelles de saucisson de ses cuisses
vicieusement croisées… Devant ce spectacle, en une hilarante tempête,
… la tornade de s’esclaffer de rire
dans le sexe d’une putain…

Notons aussi dans le Cahier d’un retour au pays natal (édition Bordas 1947, p.86), l’apparition d’Onan, personnage biblique, second fils de Juda qui est resté dans l’histoire comme symbole de la masturbation et autres pratiques sexuelles dépravées :
je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde… . Ce passage fut supprimé dans les éditions ultérieures.
Le style poétique césairien rejette toute mention argotique, vulgaire, injurieuse, des parties génitales de l’homme ou de la femme. Au détour d’une ligne, à peine rencontre-t-on une allusion au manque de courage viril stigmatisé par couille molle (Tragédie du roi Christophe, acte I, scène 1).
L’écriture césairienne ne laisse aucune place à l’excrémentiel. La merde est mentionnée épisodiquement mais seulement sous forme d’injure ou d’exclamation. Le mot anus, persona non grata, semble totalement absent, quant à l’urine, elle n’apparaît furtivement qu’une seule fois, au début du Cahier…  sous l’animalité subitement grave, d’une paysanne urinant debout, les jambes écartées, roides
Autre allusion voilée, parmi beaucoup d’autres, à l’acte sexuel : …  bêchez ferme (La tragédie du roi Christophe),  lance un personnage à une assemblée masculine qui se partage la faveur des femmes – allusion sexuelle claire à la femme pénétrée par l’homme comme la terre féminine est pénétrée par le fer et l’outil.
Autres vulgarismes : … dans le cœur de la terre la putasserie des étoiles (La forêt vierge, Les armes miraculeuses) … tam-tams de salut qui vous foutez de toutes les armées du salut… (Ex-voto pour un naufrage, Soleil cou coupé) – … maîtres des trois chemins tu as en face de toi un homme qui a beaucoup marché… marché sur le ventre marché sur le cul… (Depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer, Soleil cou coupé) – … et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut…  (À l’Afrique)

La richesse de l’imaginaire poétique césairien permet d’assigner au sexe deux champs symboliques majeurs : Le sexe clairement et anatomiquement désigné, porteur de sens et le sexe voilé dans la métaphore et le symbole mythique.
Cet aspect bipolaire de la sexualité rappelle les attaches rimbaldiennes de la poésie d’Aimé Césaire. En effet, Arthur Rimbaud, « n’ayant pas aimé de femmes – quoique plein de sang ! », [2] nous montre une sexualité qui éclate soit avec des mots crus, Sonnet du trou du cul (Album zutique) – soit avec des formes énigmatiques, comme dans Bonne pensée du matin (Dernier vers, 1872). En effet, dans ce poème paraît le mot « âme » (« les Amants dont l’âme est une couronne…), avec un double sens – Il désigne couramment la partie évidée d’un cylindre, mais chez les Amants le sens est différent, âme désigne en fait le sexe mâle, la verge, organe célébré dans le poème. De la même façon, le poème Aube (Illuminations), est une rêverie sexuelle – le poète fait l’amour avec l’aube « j’ai embrassé l’aube d’été … je levai un à un les voiles… j’ai senti son immense corps… »  et s’achève sur la formule : « Au réveil il était midi », formule obstinément interprétée comme la sortie du sommeil, à l’heure de midi, alors qu’il s’agit d’une formule argotique. En effet, « il est midi » désigne l’érection. [3]
Ainsi apparaît sous deux formes, le sexe en poésie césairienne : le mot cru assigné à une image et la métaphore énigmatique porteuse d’un sexe voilé ; ce qui déterminera le plan de notre analyse : une première partie consacrée aux mots, au vocabulaire sexuel et une seconde partie dévolue à l’analyse imaginaire et mythique du sexe.

I -LE SEXE NU, CRU, DRU : la génitalité.

Il faut noter le fait que la sexualité et sa formulation crue n’apparaît que dans les œuvres de jeunesse, le Cahier…, Et les chiens se taisaient, Les armes miraculeuses, Soleil cou coupé, Corps perdu. Elles sont rares dans l’œuvre théâtrale et Ferrements, pour quasiment disparaître dans Moi, laminaire… Le sexe est anatomiquement et clairement désigné ; il est porteur de sens. Le sexe lui-même apparaîtra sous de multiples formes clairement identifiables  (énumération non exhaustive) – quelques exemples:
sexe, mentule, matrice, vagin,  phimosis, sexe à crocus, sexe à serpents, sexe sabre, sexe à venin, sexe aubergine, sexe de putain, testicule, sexe sanglant, mâle, femelle, sexe couteau, sexe violet, phallique, sexe rougeéjaculation prémonitoire jaillissement urinaire… (Déshérence, Soleil cou coupé)  –  … jaillir le jaune neuf d’un sperme me jetant… pour mesurer mon rut… (Scalp, Soleil cou coupé) … terre grand sexe levé vers le soleil :  terre  grande matrice… ses bariolures de sperme (Cahier…)

Les références sexuelles et génitales les plus couramment rencontrées sont les suivantes :
*Cahier d’un retour au pays natal : sodomie, cordon ombilical, accoucheur cyclone, sexe levé, mentule, membrane vitelline, grandes eaux, mamelles gésine, ovaires, lémurien du sperme, ensemencement.
*Les armes miraculeuses 
: sodomie, désir, phimosis, sexe à crocus, à serpents, sexe sabre, sexe à venin étroit, sexe aubergine, gestantes, fornications, copulations, faces utérines, seins, pontes, orgasme, hermaphrodite, œstre, rut, matrice, pubis, cuisses…
*Et les chiens se taisaient 
: sexe violet, phallique, baiser, étreinte virile, filles grosses, sein, sexe, croupe, viol, spermatozoïdes, sadisme, sexe brûlé, sexe rouge, cuisse, enceinte, stérilité, virginité, tâtait les bourses, matrice phallus, rut…
*Soleil cou coupé – Corps perdu : fœtus, rut, coït, seins, fesses, cuisse, sexe de putain, circoncis, germes, copulations, baptême du sperme, séminal, enceint,  érection, vélé, phallus, vagin, fornication, sperme, ménopause, menstrues, rire vagin, coït long, viol, sperme, rut, matrice, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée, testicules, couvée…
*Ferrements : rut, mamelles, femmes frigides, sein, fécondée…
*Noria – Comme un malentendu de salut : baisers, accouchant,  forceps, rut… tétons flasques.
*Moi, laminaire… 
: allaite, sexe sanglant, mâle, femelle, sperme cétacé, frai, sexe couteau, verbe parturiant, sexe…  Exemples de génitalité crue :
aimables serpents pince contre pince font une aimable fornication…  (Dévoreur, Soleil cou coupé) … pluie qui si gentiment lavez l’académique vagin de la terre… (La pluie, Soleil cou coupé) … de ta langue de ton souffle de ton rut… (Salut à la Guinée, Ferrements), « … terre grand sexe, grande matrice sperme mentule… (Cahier… Édition Bordas).

Le sexe n’est pas avilissant ; il qualifie des états affectifs : expression amoureuse de la fécondité, de la régénération, sentiment de puissance – mais aussi expression du sarcasme et de l’imprécation.
Cet aspect du sexe apparaît avec clarté dans le poème Bateke-Mythologie (Les armes miraculeuses), véritable chant d’un corps triomphant, images positives non masquées, d’élan vital, d’énergie mâle, de puissance sexuelle, de sexe cosmique. Le poème MythologieBateke (Les armes miraculeuses) nous apparaît comme l’exemple même de la sensualité du poème césairien, crûment centrée autour du sexe féminin. Nous en donnons une analyse détaillée :
Batéké
d
e ton corps farineux où pompe l’huile acajou des rouages précieux de tes
yeux à marées
de ton sexe à crocus
de ton corps de ton sexe à serpents nocturnes de fleuves et de cases
de ton sexe de sabre de général
de l’horlogerie astronomique de ton sexe à venin
de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
à larges coups d’épée de sisal de tes bras fauves
à grands coups fauves de tes bras libres de pétrir l’amour à ton gré batéké
de tes bras de recel et de don qui frappent de clairvoyance les espaces aveugles baignés d’oiseaux
je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou
né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté…

Dès la première image éclate en pleine lumière un corps de femme, avec une sensualité  paradoxalement égarée dans une mécanique quincaillière avec des pompes, des huiles et des rouages – mystification sémantique que va dénoncer l’analyse étymologique des mots.
de ton corps farineux… Il ne faut pas voir là un corps roulé dans la farine mais un appel à la fécondité et à la résurrection car farine vient de far, nom latin du blé, céréale mythique « semence d’immortalité, promesse de résurrection… le blé symbolise le don de la vie… la nourriture essentielle et primordiale » [4]. La farine est le symbole de la fécondité nourricière de la terre ; nous trouvons le même sens de l’invocation du Rebelle qui, de sa terre, appelle le baptême :
baptisez-moi. (Il s’incline, face contre terre, les bras écartés)
Terre farineuse, lait de ma mère.
.. (Et les chiens se taisaient, acte II, p.62)
Ce corps fécond, riche de la semence immortelle, c’est le corps magnifique de la Femme-Afrique. Magnifique, en effet, car le mot pompe ne pompe pas comme une pompe à eau mais désigne la magnificence – un mariage en grande pompe est un mariage magnifique, fastueux. Derrière le mystère des mots, règne un climat de volupté sereine : beauté sensuelle de l’image, magnificence d’un corps à la carnation chaude, pureté marine des yeux. / Ce tableau de “luxe, calme et volupté” bascule soudain dans l’horreur d’un sexe dévorant, du poison, du serpent ténébreux :
de ton sexe à crocus… le mot sexe soudain éclate. Sa verdeur fait qu’il sera banni des éditions suivantes. C’est un sexe à crocus… crocus fleur jaune d’or ou violette. Les deux couleurs ont une connotation sexuelle.
Pourquoi le sexe jaune, comme crocus ? Image mystérieuse dont il faut peut-être rechercher la source dans le tréfonds de l’imaginaire. Le jaune, en effet, est la couleur féminine par excellence, dans les représentations mythiques et cela de tous temps :
« François Champollion l’avait noté : les Égyptiens peignaient toujours les représentations féminines en jaune et celles des personnages masculins en rouge… L’imaginaire dessine deux axes sur lesquels il se déploie : soleil-père rouge d’une part, lune-mère jaune, d’autre part… On a reconnu l’aptitude de cette couleur à représenter la vie, l’amour, la nourriture et donc la mère dans sa double dimension terrestre et cosmique. » [5]
Sur le même registre coloré, le violet crocus est sexuellement significatif. À l’extrémité du spectre visible, le violet est mélange de rouge et de bleu, le sang de la chair, du corps et le ciel de l’esprit et du divin « Le violet contient du rouge dans son bleu » [6], c’est-à-dire le rouge de la terre par le bleu du ciel, du charnel par le spirituel :
sexe crocus… image de la femme africaine dont le corps est déifié sous la forme d’une chair qui allie dans sa beauté la volupté terrestre et l’éclat céleste.
sexe à serpents nocturnes…  Mais la beauté de cette Femme-Afrique porte aussi en elle des séductions ténébreuses : ce sexe, cette intimité sont menaçants, dangereux. Ils transsudent le venin, portent la morsure, les ombres de la mort, en une constellation d’images sexuelles mortifères : le serpent, le couteau castrateur.
Le sexe à serpents nocturnes rappelle le symbolisme sexuel du serpent, bête de l’ombre, qui étreint et s’infiltre dans l’intimité du corps « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer et du verbe glisser » [7] Le serpent porte en lui les valeurs opposées du jour et de la nuit, du bien et du mal, dialectique de la vie et de la mort – C’est une bouche d’ombre qui retourne toujours à l’invisible : Contraste absolu entre les images germinales de fécondation, de blé renaissant et celles de poison, de l’ophidien au sexe ténébreux et mordant – dialectique de la lumière et de l’ombre.  L’aspect phallique de l’ophidien évoque les pulsions libidinales. Comme le souligne Carl Gustav Jung qui voit « le serpent… phallus en érection … ayant indiscutablement une signification sexuelle… symbole de fécondité » [8]
L’image ophidienne de la femme apparaît en termes lestes dans la littérature confidentielle antillaise avec les amours de Jules et Ferdine : « … mon cal entrant jusqu’aux graines dans sa patate, ne laissait pas vide le plus petit espace. Quand elle déchargeait, des crispations de nerfs la saisissaient, elle entrelaçait ses jambes autour de mon cou et mouvait sous moi avec les replis lestes d’une couleuvre  [9]

En termes plus étouffés, Charles Baudelaire est sensible à la grâce serpentine de la femme :
« À te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton » (Le serpent qui danse, Les Fleurs du mal)T

Telle est probablement l’intention poétique qui s’exprime par l’ambiguïté sexuelle. L’Afrique est un continent au sein duquel bouillonnent à la fois, les germes de la fécondité rayonnante et les germes mortifères de la misère et de la déchéance. Cette opposition apparaît structurelle, dans les vers suivants :
 de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
sexe de sabre 
: accumulation de sexe armé, sexe sabre, épée de sisal…
Symboliquement ces mots expriment l’objet tranchant, pointu…  la déchirure des chairs, la décapitation. Le sexe est, là encore affublé du concept de meurtrissure, de blessure et par voie de conséquence, surgit l’image emblématique du sang. Ainsi apparaît une consubstantialité entre le sexe, le sang et la chair déchirée par des armes pénétrantes, armes phalliques.
Pouvons-nous voir dans ces images de meurtrissure sexuelle, la résurgence d’une mythologie africaine dans l’imaginaire du poète ?

Jacqueline Leiner nous explique :
« …toutes ces images et tant d’autres… expriment et reflètent globalement une civilisation. Ainsi les “seins de fer de lance” correspondent à un moment de la “danse de l’épée” (danse laga) marquant la fin des rites de l’excision chez les jeunes filles Dan ; elles s’y déplacent en tenant des épées – symboles de leur virginité – dans le prolongement du sein. »  [10)]
L’interprétation de Jacqueline Leiner est confirmée par les sources mythologiques de l’imaginaire. Le rôle purificateur que joue l’objet tranchant – la lame, le glaive, l’épée, le couteau – apparaît dans les mythes fluvio-agraires africains :
« … rites de coupure… dans lesquels le glaive minimisé en couteau joue encore un rôle discret que nous retrouverons dans les premières techniques de purification… glaive purificateur… c’est dans un contexte symbolique semblable que nous paraissent devoir être interprétés les rites d’excision et de circoncision. Chez les Bambara, par exemple, toute l’opération a pour but de faire passer l’enfant du domaine impur de Mousso-Koroui au bienfaisant pouvoir de Faro… » [11]

La symbolique sexuelle imprègne la structure du poème Batéké-Mythologie: à l’épée sur le sein, image de virginité, répond l’image sexuelle du pilon et du mortier et le mot épée renverrait ainsi à une référence mythique africaine, un rite initiatique de la jeune fille, vision que l’on retrouve dans le poèmeÀ New York” (Éthiopiques) de Léopold  Sédar Senghor.
Ce passage nous fait saisir toute la complexité de l’imaginaire poétique césairien et les ressorts profonds de son inspiration créatrice. Un simple mot, épée, et voilà toute une imagerie dynamique gestuelle et sexuelle de la féminité, toute une culture africaine qui s’épand sur scène, voilà des rites initiatiques, des cérémonies religieuses, toute une mythologie de la racine qui hante la conscience du poète et remonte des profondeurs pour s’épanouir en images nostalgiques.

Le poème s’achève sur une profération sexuelle. L’accent porte en avant (sens étymologique de proférer), comme un grand prêtre, une offrande.
Je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou / né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté … [12] / Qu’était le grand mapou ? Cet arbre a réellement existé en Martinique. C’était un grand fromager dont on admirait l’impressionnante ramure, à l’entrée du bourg de Grand-Rivière, comme nous l’apprend Simonne Henry-Valmore (13) Hélas ! Ce grand mapou a disparu, foudroyé par un orage. Le mapou (ceiba pentendra L.) est un arbre mythique des Antilles, arbre mythifié aussi dans la culture vaudou où « les âmes des grands mapous errent la nuit sur les routes et leur forme monstrueuse terrorise » [14]

Quelle est la nature de cette profération, de cette offrande ? Avançons prudemment dans le maquis des métaphores filées, en fondu enchaîné :
Le poème Mythologie-Bateke s’achève sur un tableau à plans en surimpression : Image végétale d’un arbre qui s’efface devant l’apparition sensuelle de seins de femme à laquelle succède l’image de la naissance du grand mapou – image obstétricale parturiante. Les thèmes de l’arbre, de la femme féconde, des seins nourriciers, de la naissance, de la liberté, se succèdent en plans successifs, vaporisés l’un en l’autre, jusqu’à l’image ultime, ce fruit fragile de la liberté qui se balance comme un fruit mûr au sexe de la Mère-Afrique.
Le recueil Soleil cou coupé est riche en évocations érotiques et sexuelles, parfois audacieusement putrides et scatologiques, réparties dans le cours de l’œuvre :
La pluie : … Pluie qui laves l’académique vagin de la terre d’une injection perverse… Société secrète : …Du lagon monte une odeur de sang et une armée de mouches qui colportent aux femmes la fraude des bijoux de l’innocence… c’est une fille violée qui n’ose plus rentrer à la maison… Demeure I : … je t’emmerde geôlier… Attentat aux mœurs : Nuit dure nuit gaule sans étoile [15] La tornade : … grosses fesses de betteraves et les rondelles de saucisson de ses cuisses vicieusement croisées…, s’esclaffer de rire dans le sexe d’une putain…Défaire et refaire le soleil : … la liberté de mes spermatozoïdes… Ex voto pour un naufrage : … nos montagnes sont des cavales en rut saisie en pleine convulsion de mauvais sang… À l’Afrique : … le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre… les cuisses de ma compagne jouent les arbres… et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas… Aux écluses du vide : … j’attends le baptême du sperme… le coup d’aile du grand albatros séminal…c’est l’érection au fulminate…je suis enceint avec mon désespoir… je suis enceint avec ma faim…Europe nom considérable de l’étron… Déshérence : … une éjaculation prémonitoire un jaillissement urinaire… végétations vaginales lancées en l’air par le coup de rein du rut… pissotière… testicules percés d’une aiguille… je porte la main à ma queue … D’une métamorphose : … les pestilences touffues qui montent de tes cuisses plus vierges que les forêts… Cheval : … descend jusqu’au fond de la merde de mon sang…
Citons encore ces  exemples d’images excrémentielles et argotiques, images  extraites du poème Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) [16)] :  … et merde comme aucune la mer sans sape…
merde entre veille et sommeil de sensitive…
… c’est la mer… qui fait bruire ses noix…
les noix :  terme argotique désignant les testicules.
pluie et or des balles de l’orgasmeballes : locution qui désigne les boules de geisha, le jouet sexuel, dont les vibrations, une fois introduites dans le vagin ou l’anus, provoquent une jouissance orgasmique.

 

Références bibliographiques

1 – Michel Hausser, Pour une poétique de la négritude, tome1, Éditions Silex, 1988, p.259]

2 – (Arthur Rimbaud, Les déserts de l’amour, signé Albert Mérat PV-A.R., écrit en 1872, le poète avait 18 ans)

3 – Le rêve, chez l’homme comme chez la femme, se caractérise par diverses modifications physiologiques dont l’apparition d’une érection de la verge et du clitoris. Par ailleurs, la formule estudiantine « il est midi à ma braguette » est significative de l’érection.

4 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, « Blé », Robert Laffont, 1982, pp.128-129].

5 – Georges Romey, Dictionnaire de la symbolique, tome 1, Albin Michel, 1995, p.81).

6 – Carl-Gustav Jung, L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964 pp.156-156),

7 -Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos José Corti, 1948, p.282).

8 – Carl-Gustav Jung, op.cit. p.146)

9 – Effe Géhache, Une nuit d’orgie à Saint-Pierre, les Lucioles-Arléa, 1992, p.42)

10 – Jacqueline Leiner Aimé Césaire, le terreau primordial, Études littéraires françaises, Gunter Narr,, 1993, p.76.

11 – Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1992, pp.191-192).

12 – Cette image trouve un écho chez Saint-John Perse qui, dans une poème érotique Récitation à l’étage d’une reine, écrit : … et nul fruit à ce ventre infécond scellé du haut nombril ne veut pendre… cité in : Colette Camelin, Joelle Garde-Tamine, La « rhétorique profonde » de Saint-John Perse, Honoré Champion, 202, p.142.

13 – Dieux en exil, NRF Gallimard, 1988, p137.)

14 – Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, NRF Gallimard, 1998, p.137)

15 – gaule : terme archaïque désignant le sexe mâle en érection sans étoile  –  gauler : argotique, s’accoupler, copuler.)…

 16 – Analyse in : René Hénane, Les armes miraculeuses, d’Aimé Césaire. Une lecture critique, L’Harmattan, 2008, pp.84-115)

 

 

 

 

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 20/03/2019 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire | Format: ,

Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale

” … les esprits amoureux de la rhétorique profonde” (Charles Baudelaire)

Conférence de René Hénane à l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (12 avril 2010)

Extraits de discours repris du Journal officiel)[1]

(La séance s’ouvre avec la voix du député Aimé Césaire, à l’Assemblée nationale)  

Il m’eût paru inconvenant de précéder la voix d’Aimé Césaire.
Le poète nous a quittés. Nous sommes en communion avec sa mémoire.
Il est désormais « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Je suis sensible à votre invitation et honoré d’avoir à évoquer, devant votre illustre audience, l’une des plus belles voix de notre temps.
se défendre du social par la création d’une zone d’incandescence… conquérir par la révolte la part franche où se susciter soi-même, intégral[2]
Je cite Aimé Césaire qui met d’emblée sa parole incandescente au service de l’engagement politique et il est difficile, voire impossible, de trouver dans le champ littéraire, un homme dont la conscience soit aussi puissamment ancrée dans l’Histoire et qui, dans l’accomplissement de son destin et celui de son peuple, mêle avec autant de rageuse conviction, l’éclat du verbe et l’ardeur de l’action.
Jamais, autant que dans ses discours officiels, l’expression « magie du verbe » – expression si souvent galvaudée, jusqu’à l’assèchement – n’a revêtu une telle présence dans l’action, jamais l’élan poétique n’a autant fait corps avec l’élan politique.
L’adage de Cicéron Nascuntur poetae, fiunt oratores – l’on naît poète et l’on devient orateur – s’applique au talent oratoire d’Aimé Césaire, talent qui brûle au feu du génie poétique.
Selon le biologiste la fonction crée l’organe ; avec Aimé Césaire, « la fonction crée le verbe, offensif, argumenté, engagé »[3]
Notons, en passant cette coïncidence, Césaire, comme Démosthène, était affligé d’un bégaiement, dont il s’est débarrassé par la suite.
Le style césairien possède un ton unique – outre le timbre haut perché et un léger zézaiement – qui donne une vibration singulière et reconnaissable à son verbe, vibration qui crée le mot-force et supprime toute frontière entre poésie, théâtre, discours politique.
Les discours d’Aimé Césaire à la tribune de l’Assemblée nationale s’inscrivent tous dans une stratégie d’opposition et sont tous bâtis sur le « socle du ressentiment » et du désenchantement, sentiments négatifs qui ont suscité un intense bouillonnement de fureur qui a culminé aux alentours des années 1950, années où les interventions d’Aimé Césaire furent très nombreuses (15 discours majeurs) et qui a donné naissance à l’impétueux pamphlet, le Discours sur le colonialisme.

Le Lyrisme du ressentiment apparaît déjà dans le Cahier du retour au pays natal (1939) et se poursuit dans l’oratorio dramatique Et les chiens se taisaient (1943) : Écoutons le cri du Rebelle :

Bien sûr qu’il va mourir le Rebelle. Oh, il n’y aura pas de drapeau même noir, pas de coup de canon, pas de cérémonial. Ce sera très simple quelque chose qui de l’ordre évident ne déplacera rien, mais qui fait que les coraux au fond de la mer, les oiseaux au fond du ciel, les étoiles au fond des yeux des femmes tressailliront le temps d’une larme ou d’un battement de paupière.
Architecte aux yeux bleus
je te défie
Je veux être celui qui refuse l’inacceptable
prends garde à toi architecte, car
si meurt le Rebelle ce ne sera pas sans avoir fait clair pour tous
que tu es le bâtisseur d’un monde de pestilence
…Architecte prends garde à toi

Tel est le ton des discours césairiens, à l’Assemblée nationale.
À l’immense espoir suscité par la loi de départementalisation du 19 mars 1946 dans les « vieilles colonies », la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion, succéda une longue période d’abattement et d’agitation politique dont les derniers feux ne sont pas encore éteints à ce jour, pénible période liée à la vaste déception et au sentiment de duperie éveillés par les résistances de la métropole à la mise en place et l’application pleines et entières, de toutes les mesures d’égalité devant la loi. C’est le règne de la mesurette, gouttelette qui essaie d’étouffer l’incendie qui couve :

– 26 avril 63 : L’histoire antillaise de ces dernières années, c’est l’histoire du culte du palliatif mineur quand ce n’est pas tout bêtement l’histoire du trompe- l’œil puéril.
Et Aimé Césaire poursuit, au cours d’un entretien : … Autrement dit, il a fallu arracher cette départementalisation et cette « assimilation » morceau par morceau.
Chaque application de la loi a été un combat presque humiliant.
La France était extrêmement réticente.
Et j’ai eu l’impression que nous avons fait un marché de dupes. J’ai pris acte de la départementalisation et, un beau jour, j’ai dit « Merde ! ». C’est tout. Tout le monde a compris.[4]

Il est vrai que les gouvernements successifs de la 4ème République ont manifesté une résistance systématique à mettre en œuvre les dispositions constitutionnelles liées au statut départemental des vieilles colonies. Certaines mesures, certains décrets étaient des violations flagrantes de la Constitution de 1946. Le suffrage universel ne fut mis en place qu’en 1956, soit dix ans après la promulgation de la loi.  Sachons aussi que les dernières mesures d’égalité sociale devant la loi ne furent mises en place qu’en 1996[5], soit cinquante ans après sa promulgation.
On comprend alors que ce texte explosif, Le Discours sur le colonialisme, soit le produit du ferment amer de la désillusion et du ressentiment dont les salves polémiques éclatent au visage d’un monde politique abasourdi.

Les discours d’Aimé Césaire ont profondément marqué l’art oratoire, à la tribune de l’Assemblée nationale, discours attendus, discours écoutés, ponctués par le rire des uns et la grimace des autres, les applaudissements, les remous que soulevait le souffle de l’éloquence, sous la pourpre et les ors de la République, devant les députés confondus par la virtuosité de ce Bossuet des Tropiques, Bossuet mâtiné de Jaurès. / Grand classicisme du discours césairien avec ses trois parties : l’exorde, la narration et la péroraison.

L’EXORDE : Discours de type démonstratif maniant aussi bien la louange que le blâme, l’émotion, les bons sentiments.
Exorde au style noble : (le plus redoutable) Le discours capte l’attention de l’auditoire : c’est la captatio benevolantiae des rhéteurs.
Les termes en sont bienveillants, attentifs, le discours ruisselle d’euphémismes, de bienséance et de litote – Vous noterez, dans les exemples suivants, l’abondance de référents positifs, gratifiants, valorisants, avalanche de compliments précédant le déferlement de la vague critique et le claquement des mots du discrédit et du stigmate.

– 30 juin 60 : M. le ministre, j’ai pris connaissance avec un vif intérêt du projet de loi programme… Il répondait à une nécessité…. Il était impatiemment attendu… Je vous félicite donc d’avoir lutté avec énergie… d’avoir œuvré pour qu’il vienne en discussion, comme promis(Le temps est au grand beau)
Je vous félicite aussi et vous remercie d’avoir fait un effort substantiel en faveur de ces territoires trop souvent ignorés…
Cette part faite à des compliments qui, venant de moi, n’ont rien de rituel, je ne vous cacherai pas mes réserves
(le temps se couvre !!!) et me permettrai de vous présenter quelques suggestions.
Pour aller à l’essentiel

je marquerai que  si je suis d’accord avec votre exposé des motifs, je suis beaucoup moins enthousiaste
(noter la prétérition ! on ne dit pas ce que l’on veut justement dire !) sur les articles de loi –
(La litote… en vérité, je suis très fâché !!! le temps se gâte !!!)
en bref je trouve que vous avez laissé passer l’occasion. Une politique, vous le savez mieux que moi, M. le ministre, ce ne sont pas seulement des déclarations d’intention ni même une énonciation de fins à atteindre, c’est aussi et, au moins autant, l’appropriation des moyens aux fins recherchées.
Or là réside la lacune
(en fait, cette loi ne vaut rien, elle est lacunaire !!!)
Pour mieux me faire comprendre, j’emploierai le langage de la scolastique et je dirai de votre projet que, si tout s’y trouve en puissance rien ne s’y trouve en acte, ce qui pour une loi est la définition même de l’imperfection (l’orage éclate enfin – la loi est stigmatisée)
Notons la fréquence de l’exorde ex abrupto, entrée brutale dans le vif du sujet : d’emblée le ton est donné.

– 10 juin 53 : « Mmes, Mrs, il est une fâcheuse tradition qui veut que les présidents du conseil désignés soient d’une singulière discrétion sur les problèmes de l’Union française »

– 15.10.65 : « M. le ministre, je saisis l’occasion du vote de ce budget – je devrais dire de ce petit rite budgétaire et maintenant quasi nocturne – pour vous exprimer, non moins rituellement, mon désaccord »

LA NARRATION (le corps du discours) : Là, dans toute son ampleur, éclate le lyrisme du ressentiment structuré avec les accents de l’indignation, de la détestation jusqu’à l’invective et l’injure… dont nous aurons plusieurs exemples.
L’art de la démonstration, l’art de la persuasion et de la dialectique, sont portés à leur apogée, fondés essentiellement sur deux vertus, l’érudition et le sens de la rhétorique et du beau langage.
L’érudition de l’orateur Aimé Césaire est d’abord servie par une mémoire « coranique » pour reprendre l’expression de la regrettée Lilyan Kesteloot. Elle en appelle au poids de l’Histoire et aux grandes voix de ses autorités morales. Cet appel marque son argumentaire du sceau de l’universalité et permet à Aimé Césaire d’interpeller ses adversaires sur le thème : « Pourquoi agissez-vous ainsi quand l’Histoire vous contredit ? ».
L’enchaînement des faits historiques structure la trame du discours et lui imprime une marque de logique irréfutable sur laquelle l’interlocuteur n’a aucune prise : C’est ce que j’appelle l’étouffement par l’histoire ; l’interlocuteur est littéralement étouffé sous le poids d’arguments et de témoins historiques:

– Exemple : le 26 octobre 1966, Aimé Césaire évoque les difficultés créées par le Marché commun sur l’économie de la Martinique : Noter l’accumulation argumentaire :
« ébauchée par la Restauration, en 1814, établie par la IIe République, confirmée par l’Empire aux termes du décret-loi du 27 mars 1852, maintenue par les lois particulières en 1860, 1861, 1864, réaffirmée par la IIIe République comme une des conditions de la prospérité des îles à sucrela détaxe à distance a eu d’illustres parrains dont M. Thiers lui-même, qui, à la tribune du corps législatif en 1864, en donnait en ces termes, une justification qui me paraît encore valable… ».
Quelle argumentation peut-on opposer à cette salve de rappels des grandes voix de l’Histoire ?

Un autre jour, Aimé Césaire fait appel aux mânes de Montesquieu, son Esprit de lois et sa théorie des climats, avec Diderot, Schœlcher, les grandes âmes du Consulat, de l’Empire, de la Restauration.

– Juin 45 et 18 septembre 1946, voici l’Acte de San Francisco, l’article 73 de la Charte des Nations Unies et un vaste chaudron argumentaire où bouillonnent, pêle-mêle, ensemble Marx et son Capital, (tome 4, p. 206), Galliéni et sa lettre du 6 février 1899, Lyautey,Montaigne (Livre 3 des Essais) : « Qui mit jamais à tel prix, le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasées, tant de nations éliminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée… »
Et encore, le père Arnou, le pasteur Dennet, Arturo Labriola… Le Second Empire avec de Chazelles et Pelletier de Saint-Rémy. Citons encore Victor Duruy, Maginot, l’américain William Bullitt. etc.
Les citations littéraires abondent, apportant une touche de saisissement dans l’auditoire dont l’attention est ainsi rivée au discours.

Les grands noms de la littérature sont ainsi appelés à la rescousse et montent à l’assaut du Gouvernement :
– Pascal « Qu’il est difficile de proposer une chose au jugement d’un autre sans corrompre son jugement, par la manière de lui proposer » (3 décembre 1966)
– Mallarmé et son « horrible naissance »
– Baudelaire et son « new-look » (10 octobre1972)
– Hegel, le philosophe allemand
– Claudel dont l’un des personnages du Soulier de satin alimente savoureusement le sarcasme césairien (15 décembre 1982) :
Il s’agit-là d’une hypocrisie, Monsieur le ministre ! Comment, en effet, adapter sans modifier ? Cela me rappelle irrésistiblement le personnage du Soulier de satin de Claudel, le docteur don Léopold Auguste, lequel était un partisan farouche de la nouveauté, mais qui ajoutait aussitôt : « Je suis pour la nouveauté mais une nouveauté qui soit absolument conforme au passé.

LA PÉRORAISON : Enfin, le flamboiement majestueux de la péroraison, de l’épilogue où, dans l’éclat du souffle oratoire, apparaît la clé de voûte de la pensée césairienne, sur laquelle s’achèvent presque tous les discours d’Aimé Césaire, l’espoir de l’universelle fraternité.

L’intervention littéraire, la conclusion, parmi les plus remarquables, apparaît au cours de la séance du 26 octobre 1966, où Aimé Césaire articule entièrement son discours sur le thème des quatre vents de l’esprit de Victor Hugo :
« Je vis quatre vents passer », chante Victor Hugo. Je n’en vois pas quatre souffler sur les départements d’outre-mer, Monsieur le ministre ! J’en vois trois. Mais ils suffisent et sont passablement inquiétants.
Le premier, on s’en doute, c’est le mauvais coup de vent qui vient de souffler sur la Guadeloupe
[6]. Les pertes sont effroyables : toute la production bananière est anéantie…
J’en arrive à mon second coup de vent. Cette fois, il ne vient pas du Golfe du Mexique, il ne s’agit pas d’un cyclone tropical. C’est un vent qui nous vient de Belgique… le vent du Marché commun. Eh bien ! c’est cela que j’appelle le mauvais vent de Bruxelles, et c’est une grande espérance antillaise qu’il a emporté et balayé de son souffle…
Pour en finir avec ma carte des vents, je voudrais vous parler, monsieur le ministre, du troisième et dernier, qui menace votre œuvre et qui risque de mettre par terre un de ces jours, l’échafaudage toujours vacillant que votre politique tente laborieusement d’édifier dans les départements d’outre-mer. / Ce mauvais vent, c’est l’harmattan, qui souffle de Djibouti…
[7] 

 18 septembre 46 : « Le jour où ces peuples auront le sentiment que cet espoir a été bafoué une fois de plus, ce jour-là, et ce jour-là seulement, la situation sera grave, parce que, ce jour-là, le temps et les désillusions auront accumulé « des amas d’âmes sèches prêtes à l’incendie ».
À cet incendie, permettez-nous de préférer la grande lueur qui monte du brasier que vous avez vous-mêmes allumé en 1789 et qui n’a jamais cessé depuis d’obséder l’horizon des peuples, parce qu’on leur apportait à tous, quelle que fût leur race ou leur couleur, non seulement le salut d’un peuple libre, mais encore le grand message de la fraternité.

Les petites phrases qui tuent : Véritables flèches oratoires qui clouent l’interlocuteur, trouvailles de langage, images insolites qui font sursauter l’audience et mettent les rieurs de son côté :
C’est « l’assimilation, la feuille de vigne qui cache les parties honteuses du colonialisme ».
C’est la diatribe contre Olivier Stirn : « stirnisme néo-conquistadorisme », du nom du secrétaire d’État aux DOM-TOM, Olivier Stirn, intervention qui est une merveille d’ironie rhétorique (13 novembre 1975) :
…à travers tous ces chiffres, tous ces dénombrements, tous ces commentaires il se dégage une doctrine qu’avec votre permission j’appellerai le « stirnisme »
Qu’est-ce donc que le « stirnisme ?… Monsieur le secrétaire d’État, je dirai, parodiant Molière, que vous êtes un « départementaliseur à toutes mains » … (rires)
J’ai entendu cet après-midi des orateurs se lancer à la tête des épithètes historiques et homériques. On s’est qualifié de girondins, de jacobins, mais, dussé-je vous décevoir, votre texte, monsieur le ministre, n’est ni jacobin ni girondin, il est thermidorien, ce qui est beaucoup moins recommandable.

– Nous relevons aussi la création de nouveaux concepts : le génocide par substitution et le génocide par persuasion.
L’art de la rhétorique est poussé au plus haut niveau, au service d’une argumentation fondée sur des faits irréfutables qui mettent à mal l’interlocuteur en soulignant la contradiction, voire l’incohérence et l’absurdité de ses propos.

Césaire interrompit sèchement le discours de René Pléven, ministre de la défense nationale, et en quelques mots, tailla en pièces son argumentation, car le malheureux ministre fit de Félix Éboué un citoyen des Antilles alors qu’il était Guyanais (15 mars 1950) :
M. René Pléven, ministre de la défense nationale, s’adressant à Aimé Césaire : « Je voudrais dire que j’ai connu un autre Antillais que vous, M. Césaire. Cet Antillais, je l’ai connu intimement. Il s’appelait Félix Éboué. Il ne parlait pas ainsi de la France. »
Que n’avait-il pas dit ? Aimé Césaire bondit de son siège :
Je demande la parole… M. le ministre de la défense nationale a cru bon de faire appel au témoignage de Félix Éboué. Éboué n’était pas Antillais, mais Guyanais. Je pense que le meilleur moyen de rendre hommage à Félix Éboué, Monsieur le ministre, est d’essayer de d’améliorer la condition de vie du peuple auquel il appartenait. »

La dialectique césairienne de l’argument et du contre-argument fait merveille, mettant en pièces, avec une démonstration irréfutable, l’argument du contradicteur.

– Exemple (15 mars 1950) Aimé Césaire montre l’incongruité d’un projet qui engage les Antilles dans un pacte de défense militaire, alors que les besoins urgents sont de tout autre nature :
Je parle ici au nom d’un pays qui, depuis quatre ans, a été érigé en département français ; d’un pays où, depuis quatre ans, on refuse au peuple toutes les garanties liées à la condition de français ; un pays où les écoles sont en ruines, les hôpitaux misérables…
Et voici qu’aujourd’hui nos Excellences acceptent d’en parler, mais c’est pour l’inclure dans un pacte qui signifie pour nos peuples la ruine et l’esclavage.
Aujourd’hui, on vient nous parler de nous rendre bénéficiaires de je ne sais quel programme d’aide militaire.
Nous demandons du pain et l’on nous offre des armes !
 (C’est du Mirabeau !)

Le tribun, fervent rhétoriqueur, enferme l’interlocuteur dans un redoutable piège dialectique, opposant deux attitudes, deux solutions qu’il condamne pour en imposer une troisième conforme à ses vues. Ce qui laisse l’interlocuteur pantois, ne trouvant qu’une misérable réponse, hors du sujet. En voici deux exemples :

– 11 juillet 49 : « Si vous me permettez de m’élever à quelques considérations générales, laissez-moi vous dire qu’en pays colonisé, c’est presque toujours le sentiment de l’injustice qui détermine l’éveil des nationalismes indigènes. C’est là le drame. Quand nous voulons nous assimiler, nous intégrer, vous nous rejetez, vous nous repoussez. Quand les populations coloniales veulent se libérer, vous les mitraillez.
M. Jules Moch : les paroles que vous prononcez sont abominables.

– 22 novembre 1956 (Discours à la maison du Sport) :
« Eh bien, je vous le demande, dans ces conditions, quel travail parlementaire pouvais-je faire, pris entre un gouvernement pour qui j’étais un député communiste et un groupe communiste qui me considérait comme un traître en puissance »

En fait, dans les deux exemples, la volonté d’Aimé Césaire est d’imposer une troisième voie, la voie de l’autonomie, hors de l’absolutisme gouvernemental et hors de l’emprise communiste. Il est aisé de relever dans les discours tous les procédés oratoires de la grande rhétorique : le dilemme, le piège argumentaire, la théâtralisation, la satire, l’ironie et le sarcasme. Arrêtons-nous sur l’ironie et le sarcasme : L’ironie, le sarcasme :

– 18 septembre 46 : « … Après tout, si l’on avait mis à enseigner la démocratie aux indigènes, le même zèle qu’on a apporté à leur apprendre l’école du soldat ou le tir à la mitrailleuse, il ne serait pas plus courtelinesque de parler de démocratie africaine que de parler de tirailleurs sénégalais. Je préfère apaiser les inquiétudes de ceux qui craignent que le vin de la démocratie ne soit trop fort pour nos têtes exotiques, en leur disant simplement que quelque paradoxal que cela puisse sembler, la démocratie existait en Afrique et en Asie à une époque où l’Europe dont la France gémissait encore sous le joug des absolutismes royaux »

– 21 nov. 1959 : « J’ai lu dans ce rapport que la pêche était l’un des piliers sur lesquels reposait l’économie d’outre-mer. Autrefois, M. le ministre, on parlait de mamelles, aujourd’hui, il s’agit de piliers. Eh bien ! j’accepte la métaphore ! »

– 29 sept.82 : loi sur assimilation, intégration. Je suis comme d’habitude émerveillé par la virtuosité juridique de M. Foyer. Son discours constitue un beau morceau d’éloquence – quelle fougue – il constitue aussi à mes yeux, un florilège de sophismes.
J’ai cru reconnaître, pêle-mêle, la pétition de principe, le paralogisme, la fausse induction, la fausse déduction – et j’en passe. J’ai même subodoré un des arguments les plus fameux de l’éristique[8] antique.

Notons la richesse du vocabulaire et le balancement harmonieux de la phrase : les contraintes d’une culture mêlée dans ses origines mais singulière dans ses linéaments (15 novembre 1978) – aide dévoyée qui inspire aux populations moins de gratitude que le goût amer de l’impuissance et de la frustration (10 juin 1980) – Les marécages stagnants de l’aliénation, les blandices[9] de l’assistance(29 septembre 1982).

Citations latines, pérégrinismes, locutions étrangères : La prodigieuse érudition littéraire apparaît aussi avec les citations gréco-latines, les pérégrinismes bibliques, coraniques

– 22 janvier 63 : « nomen numen », le mot est puissance, expression venant du titre d’un poème de Victor Hugo, nomen numen lumen, des Contemplations.

– 2 déc. 66 : « proton pseudos », le premier mensonge – exemple d’érudition césairienne. L’expression vient d’Aristote et se réfère aux syllogismes faux du fait de la fausseté des prémisses. / – caput mortuum (14 juin 1962)

– formule étonnante, cette tête de mort lancée par le député Césaire : « … on fera ce que l’on pourra pour 70.000 habitants d’entre ces habitants. Quant aux 30.000 autres, c’est un caput mortuum pour lequel il n’y a pas de solution… » (14 juin 1962).
D’abord le caput mortuum est terme de chimie ancienne désignant un pigment tellurique rare, couleur violet grisâtre, brunâtre, cadavérique qui fut autrefois obtenu par broiement de corps momifiés, des fragments de momies égyptiennes. L’expression est d’origine alchimique pour désigner les résidus terreux et insipides des restes d’un corps soumis à distillation. Ces résidus sont comme une tête dont on aurait ôté l’esprit. En langage parlementaire, le caput mortuum désigne les projets de lois qui avortent : La taxe carbone est un caput mortuum césairien – aucun député n’a eu l’idée de prononcer ce mot.

fons et caput : la source et la tête ; « … que devient la loi du 10 août 1871 – fons et caput – qui accorde un statut spécial à Paris… avec une assemblée unique à double vocation… » (29 septembre 1982). Formule latine : la source et la tête ; désigne le fondement et la légitimité d’une institution.

finis historiae (ici finit l’histoire, séance du 2 décembre 1966)

dum cadat eluses ratione acervi mentis (Horace, épître 2 du Livre II, Jusqu’à ce qu’il succombe sous l’argument du tas de blé qui s’écroule, (29 septembre 1982)

– un mot écrit en grec, dans le texte, energetès (15 novembre 1978)

– la sourate 49 du Coran, évoquée dans le cadre de la consultation des populations musulmanes de la Côte française des Somalis, les Afars et les Issas : Oh, les gens ! Nous vous avons été créés d’un homme et d’une femme et nous vous avons été désignés en nation et tribus pour que vous vous entre-connaissiez. (2 décembre 1966) – c’est exact, je l’ai vérifié.

Le langage familier : « Le projet gouvernemental est manichéen : c’est un projet « ou bien… ou bien ». En langage grave, on peut le résumer ainsi : « Ou bien vous dites : j’accepte de faire partie de la République une indivisible », et, dans ce cas, on s’occupe de vous, ou bien vous faites la forte tête et on vous jette dans les ténèbres extérieures avec les malédictions d’usage. » Ce qui donne, dans un langage plus familier : « Ou bien tu fais ce que je te dis, tu restes à la maison et tu ne manqueras de rien, ou bien tu discutes, et alors tu prends tes cliques et tes claques et tu fiches le camp chez ta mère. »

L’invective : 3 mars 1950 : « Si vous ne votez pas vous montrerez par là que vous êtes les fils dégénérés d’ancêtres prestigieux »

– 15 mars 1950 : Léon-Gontran Damas se range à l’avis du gouvernement, contre Césaire qui le considère comme un « fayot »
– Léon-Gontran Damas : l’hommage de M. le ministre de la défense nationale va droit au cœur des Guyanais et des Antillais.
– M Pourtalet : voilà la brosse à reluire ! Qui vous a payé, vous ?
– Léon-Gontran Damas : il n’y a pas de brosse à reluire qui tienne !
– Aimé Césaire : Renégat ! »

– 15 mars 1950 : altercation avec Maurice Bayrou :
– Césaire : vous vous ingéniez à faire de l’Union française, non pas une union mais une prison des peuples.
– M. Paul Caron : Vous êtes bien content qu’il y ait l’union française !
– M. Marcel Poimbœuf :  Que seriez-vous sans la France ?
– Aimé Césaire : Un homme à qui on n’aurait pas essayé de prendre sa liberté !
– M.Paul Theeten : c’est ridicule !
– M. Paul Caron: Vous êtes un insulteur de la patrie. Quelle ingratitude !
– M. Maurice Bayrou : Monsieur Césaire, Vous avez été bien heureux qu’on vous apprenne à lire ! /
– Aimé Césaire : Ce n’est pas vous, M. Bayrou qui m’avez appris à lire. Si j’ai appris à lire, c’est grâce au sacrifice de milliers de Martiniquais qui ont saigné leurs veines pour que leurs fils aient de l’instruction et pour qu’ils puissent les défendre un jour.

Passons maintenant à un autre registre, L’indignation, la fureur.
– 
5 octobre 1961 :  Alourdissement du climat social en Martinique.
« Votre défense et illustration du régime départemental dans les Antilles et la Guyane, c’est la défense par la répression policière et l’illustration par la matraque… 
Voilà dans quels excès de ridicule tombe un gouvernement qui veut frapper à tout prix !
Monsieur le Premier ministre, cela est inadmissible, c’est de l’arbitraire, c’est aussi de la sottise ; si vous voulez, c’est la sottise de l’arbitraire car enfin, vous n’ignorez pas qu’il n’y a aucun texte qui vous autorise à faire cela…
Un dernier mot, monsieur le ministre, et c’est pour vous enlever vos illusions si vous en avez, sur le succès de vos entreprises liberticides. Cette conclusion, parce que je la veux forte, je l’emprunterai à Victor Hugo : « J’ai toujours été, sous tous les régimes, pour la liberté, contre la compression. Pourquoi ? C’est que la liberté réglée par la loi produit l’ordre, et que la compression produit l’explosion. Voilà pourquoi je ne veux pas de compression et que je veux la liberté ». Monsieur le ministre, méditez ces paroles pendant qu’il est encore temps et redoutez l’explosion d’un peuple bafoué dans ses droits et contrarié dans ses espérances

L’affaire du préfet Trouillé : M. Pierre Trouillé se signala par des actes répressifs caractérisés lors de la tuerie du Carbet (commune du Nord de la Martinique), le 4 mars 1948, jour où des ouvriers agricoles en grève furent fusillés : on compta trois morts et trois blessés.
Aimé Césaire, ne supportant pas les agissements du préfet intervint auprès du Président de la République, Vincent Auriol, réclamant son remplacement
“ Jamais on n’a eu dans notre île une telle impression d’incapacité administrative et jamais, de fait, administration ne fut à la fois, plus insolente et visiblement inapte à résoudre les grands problèmes économiques et humains que confronte notre pays… Quant à l’arbitraire, il ne connaît plus de bornes.

Aimé Césaire cloua au pilori le Préfet Trouillé avec un poème vengeur intitulé Dans les boues de l’avenir… :
Dans les boues de l’avenir
nous avançons notre chemin
préfet bâtonnet de virus
nous avançons sur le chemin
préfet ronge tes ongles lèche ce sang
nous avançons sur le chemin
gendarme crève l’œil animal de ton fusil
nous avançons sur le chemin
sacristain vieille punaise n’écrase plus dans l’air
l’œuf avarié de tes cloches
nous avançons sur le chemin
préfet dans le rire du vent
dans les yeux des enfants
on voit trembler tes mains de sang
nous avançons sur le chemin
germez fruits germez et pavoisez soleils
à travers les rayures mille et une
au ciel comme sur la terre notre volonté
bourreaux dans les nuits de l’avenir
nous avançons notre chemin 

En conclusion, Aimé Césaire, visionnaire : Discours de distribution des prix, jeunes filles du Pensionnat colonial, juillet 45. Aimé Césaire parle en prophète et évoque les grands mouvements socio-économiques et les grands désastres de notre temps : la parité hommes-femmes, la mondialisation et les conflits ravageurs contemporains, les cataclysmes destructeurs de notre terre et de nos cités.
Je lisais récemment le très beau discours de l’un des vôtres, le Pr. François Bernard MICHEL, lors de sa réception à l’Académie des Beaux-Arts. Ce discours s’achève sur une citation de l’Électre de Giraudoux avec une vision aurorale d’espérance. Je cite :
« Comment cela s’appelle-t-il, demande la Femme Narsès, quand le jour se lève comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est ravagé et pillé… ?
Demande, répond Electre, au mendiant, il le sait.
Cela, femme Narsès, a un très beau nom, dit le mendiant, cela s’appelle l’aurore. »

– exactement la même vision de l’aurore d’espérance sur laquelle s’achève le discours de Césaire devant les jeunes filles du Pensionnat colonial – bel exemple de communion des consciences.… cette idée juste… la femme est moins soumise à la tyrannie de la logique parce qu’elle est plus fidèle au cosmos ; qu’elle a moins de méthode parce qu’elle a plus de nostalgie ; que la femme (mémoire de l’espèce) a conservé, intact, le souvenir des merveilleux saisissements qui ont marqué les premières expériences de l’humanité, du temps que le soleil était jeune et que la terre était molle, et qu’à tout prendre, ce qu’on appelle l’ « irréalisme » de la femme n’est que la volonté de rendre à la pensée sa force démentielle, bien sûr, sa force aberrante, je le concède, mais aussi sa force de propulsion, de création et de renouvellement…
…Et maintenant, Mesdemoiselles, vous comprenez que je n’avais pas tort de dire tout à l’heure que nous avons partie liée ; que nous sommes passibles de la même justice, qu’au tribunal du monde nous sommes redevables des mêmes responsabilités, et que dans la grande embauche de l’œuvre universelle, nous sommes redevables des mêmes qualifications.
Eh bien, Mesdemoiselles, c’est pour cela que j’ai accepté de prendre la parole devant vous, pour vous dire une chose infiniment grave, une chose qu’il vous appartient à vous plus qu’à tout autre d’entendre : que nous avons sur les bras une civilisation à refaire.
Et je me souviens que vers les années 1930, un homme, un poète, Paul Valéry avait poussé un cri d’alarme et qu’il avait prononcé la phrase restée célèbre depuis : « Nous autres civilisations nous savons que nous sommes mortelles »

… parole terrible : « La civilisation est morte. »
… aussi loin que le regard, le sang, le désespoir, la mort… toutes les vertus humaines dévoyées, le courage ne se signalant que par l’homicide, l’intelligence se reconnaissant une seule propriété : celle d’être meurtrière, la foi et la passion reconnaissables au seul écho de la chute dans l’abîme, tout frappé, tout menacé, des villes qui s’effondrent sur leurs jarrets, assénées comme le bœuf sous la masse, des villes blessées, des villes géantes, des villages retournés en poussière, des villages dont le vent même ne sait plus le nom, des gens hagards avec des moissons silencieuses de cadavres, des famines, des pestes, et sur la face nue de la terre, les peuples cherchant on ne sait quel chemin sur les confins brumeux de la peur et de la folie.
Alors, Mesdemoiselles, je dis qu’il faut reconstruire la civilisation. Je dis que c’est la tâche grandiose qui s’impose à votre génération… Et si le hasard veut que ce soit à une assemblée féminine que je m’adresse tout particulièrement aujourd’hui, j’ose ajouter que je ne me plains pas de ce hasard, car ma conviction personnelle est que c’est toujours d’un excès de raison et jamais d’un excès d’imagination que les sociétés meurent.
Je dis qu’il faut refaire le monde…
Oui ou non, trouverons-nous la formule originale d’une société où ne soient permises l’aliénation de l’homme et son exploitation par son semblable ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une société humaine si merveilleusement déliée, si ingénieusement sensible, que la moindre injustice, la moindre parcelle de misère humaine y pèseront sur la conscience affinée de l’homme un poids insupportable ?
Oui ou non, trouverons-nous la formule d’une société telle qu’on y verra se résoudre autrement que de manière verbale, l’autonomie de l’ordre et de la liberté ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une morale qui ne sera pas une mutilation grossière et qui comme remède au désordre individuel, trouvera autre chose que la névrose et l’inquiétude ?
Oui ou non, découvrirons-nous le secret d’une société où le sens de la beauté ne sera pas le monopole de quelques artistes coupés du monde mais où, du plus riche au plus pauvre, du plus doué au moins instruit, la poésie selon le mot de Lautréamont, sera faite par tous, non par un ?
Oui ou non, inventerons-nous une forme telle de relations humaines que l’on pourra sans naïveté exiger de la morale internationale qu’elle se confonde avec les prescriptions de la morale inter-individuelle ?
Oui ou non, créerons-nous à l’homme une conscience si délicate que la guerre ne lui semblera pas seulement la nécessité cruelle d’un monde imparfait, mais une pensée inconcevable ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une société où la science de la matière cessera de séparer l’homme de l’univers, de séparer l’homme de lui-même et de son prochain, d’isoler l’homme pour mieux l’éteindre, mieux le détruire ?
… Mesdemoiselles… à vous voir réunies… je me sens plus confiant en l’avenir… La nuit a beau japper lugubrement à la face de la terre, demain brille déjà de ses bourgeons mal éclos…
Quelle est celle qui s’avance comme l’aurore qui se lève ?
Et je réponds : c’est l’Espérance.
Elle s’avance, légère, diaphane,
et son pied touche les mers, elle s’avance, elle court
mais déjà ce n’est plus l’aube,
c’est le feu pur de midi où brasillent les matériaux de l’ombre et l’architecture de la peur,
et voici sur la plaine, l’éblouissement comme au premier jour de la Terre.

Pour finir, je voudrais vous offrir le poème qu’Aimé Césaire a voulu voir gravé sur sa tombe, Calendrier lagunaire, poème dit par un comédien, mon ami Philippe Morier Genoud, accompagné au Marimba, par Laurent Mariusse, percussionniste du Conservatoire national de musique de Lyon. (Philippe Morier-Genoud récite en musique : Calendrier lagunaire.)

 

[1] Les citations d’Aimé Césaire sont en italiques

[2] Aimé Césaire, « maintenir la poésie », Tropiques, n° 8-9, Jean-Michel Place, 1978, p.7.

[3] Daniel Henri Pageaux, « Césaire orateur : un aspect de la parole césairienne », in Aimé Césaire, du singulier à l’universel, Œuvres et critiques, XIX.2, Gunter Narr, 1994, p.179.

[4] Entretien avec Frédéric Bobin, Le Monde du 12 avril 1994.

[5] « La loi Famille du 25 juillet 1994 marque un nouveau pas en avant dans le rapprochement entre le régime des DOM et celui de la métropole. Les différences qui subsistent encore entre les deux régimes provoquent la réunion des Assises locale de l’Égalité sociale active en octobre 1995 et celle des Assises nationales en février 1996. » Albert Platon, président de la Caisse d’allocations familiales de la Martinique, in : Supplément spécial France-Antilles, Cinquante ans de départementalisation, 19 mars 1996, p.28.

[6] Il s’agit du cyclone Inès, en 1966.

[7]  Voir la séance du 2 décembre 1966 : Organisation d’une consultation de la population de la Côte française des Somalis.

[8] Du grec eristikos, qui aime la controverse. En rhétorique, désigne l’art de la controverse, de la polémique.

[9] Blandices : du latin blanditiae, caresses, flatteries – désigne les charmes trompeurs et fallacieux.

Par René Hénane, , publié le 09/03/2019 | Comments (0)
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Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 05/01/2019 | Comments (0)
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Deux nouveaux volumes des « Écrits politiques » de Césaire

« Un écrivain écrit dans l’absolu ;
un politique travaille dans le relatif »
Césaire (ÉcPol 3, p. 321.)

Césaire 2Aimé Césaire, Écrits politiques, II-1935-1956 et III-1957-1971, édités par Édouard de Lépine, Paris, Jean-Michel Place, 2016, 2 vol., 427 et 343 p. (ci-après ÉcPol 2 et 3).

Après la publication en 2013 des Discours à l’Assemblée nationale par les soins de René Hénane, premier volume des Écrits politiques de Césaire[i], voici les deux suivants (sur quatre annoncés) toujours chez Jean-Michel Place et toujours avec le soutien de la Fondation Clément mais cette fois à la diligence d’Édouard de Lépine. Le premier débute avec deux articles parus dans L’Étudiant noir (1935) et va jusqu’à la rupture avec le PCF (1956) ; le second court jusqu’en 1971, année où Césaire fut élu pour la septième fois consécutive maire de Fort-de-France, l’année également de la Convention du Morne-Rouge (Martinique) qui réunit pour la première fois tous les partis autonomistes des quatre départements d’outre-mer[ii].

Il serait vain de vouloir résumer le contenu des quelques huit cent pages de ces deux nouveaux volumes. En attendant les deux tomes à suivre, avant la fin de l’année, ils constituent déjà, avec celui consacré aux Discours, une « mine » pour tous les curieux, désireux de  comprendre le parcours politique du grand homme de la Martinique, ses méandres et sa ligne directrice qui n’a finalement pas varié et qui a d’ailleurs trouvé une sorte de justification historique non seulement dans l’adhésion sans faille du peuple martiniquais à sa personne (maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 – député de la Martinique de 1945 à 1993) mais encore dans les faits avec l’autonomie croissante Martinique à l’intérieur de la République française. Une fois achevé, l’ensemble des cinq volumes constituera le complément indispensable de la Biobibliographie d’Aimé Césaire de Thomas A. Hale et Kora Véron[iii], en donnant in extenso un grand nombre des textes qui n’y sont que partiellement cités ou y sont simplement évoqués, sans se substituer néanmoins à elle puisque c’est là où l’on trouvera un appareil critique essentiel pour les chercheurs.

On se souvient sans doute qu’un très volumineux ouvrage (1800 pages sur papier bible) a rassemblé récemment la poésie et le théâtre de Césaire plus quelques « essais ou discours »[iv]. Les Écrits politiques donnent quelques poèmes supplémentaires par rapport à cette édition, laquelle ne reprend que les pièces conservées par Césaire dans les recueils qu’il a publiés. Ainsi en est-il du poème intitulé « Maurice Thorez parle » publié seulement dans Justice, l’organe des communistes martiniquais, en 1950 : « Ô voix où se noue au bec du serpentaire le fuseau du serpent, etc. » (ÉcPol 2, p. 206). Inversement, c’est dans le gros ouvrage publié en 2013 qu’on trouvera l’article à teneur incontestablement politique intitulé « Le message de Péguy », publié en 1939 dans L’Action socialiste.

Les deux volumes examinés ici contiennent au moins trois types de textes : ceux qui font partie du travail quotidien d’un député consciencieux interpelant le gouvernement, autant de fois que nécessaire, sur les difficultés rencontrées dans son île et qui avance des solutions ; ceux d’une portée beaucoup plus générale, comme les interventions aux congrès des intellectuels et artistes noirs ; ceux enfin où, en réponse à ses interlocuteurs, Césaire réfléchit sur son action et sur son œuvre.

Césaire 3Des premiers on a déjà eu un aperçu conséquent avec le volume des Discours à l’Assemblée nationale. Ils sont complétés ici par des « interventions » à l’Assemblée nationale (d’un format plus modeste que les discours), des lettres au gouverneur puis au préfet de la Martinique, des articles dans Justice puis, après la rupture avec le PCF, dans son journal, Le Progressiste, sans oublier quelques discours mémorables prononcés devant les Martiniquais. En dehors des difficultés ponctuelles relevées par Césaire, le thème principal qui court à travers tous ces textes est celui de l’assimilation ou plutôt de l’assimilation pour quoi faire ? « Ce qui nous intéresse nous, s’exclame-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale le 28 janvier 1948, c’est l’assimilation réelle, celle des niveaux de vie, celle du pouvoir d’achat des masses » (ÉcPol 2, p. 145). L’année suivante, dans Justice, il envoie un « solennel avertissement au gouvernement » : « Si on nous refuse tous les avantages sociaux [de la France métropolitaine], obligation sera faite au peuple martiniquais de donner une autre direction à ses aspirations » (p. 198). En réalité, au fur et à mesure qu’il obtient satisfaction sur le plan de la parité avec la Métropole[v], on le voit s’éloigner du modèle de la départementalisation (dont il fut l’un des artisans en 1946) pour prôner une autonomie plus ou moins accentuée. En 1956, il livrera le fond de sa pensée en des termes sans équivoque : « Je considère cette loi [de départementalisation] comme une loi de circonstance […] et que cette loi ne correspond plus aux conditions actuelles » (p. 414). À partir de ce moment-là, il prônera non l’indépendance, puisqu’il n’y a pas « un seul martiniquais pour y penser sérieusement » (ÉcPol 3, p. 148) mais le « fédéralisme » (p. 23, 59, 134) ou « l’autogestion » (p. 148).

La question de l’assimilation déborde les textes s’inscrivant dans l’immédiateté de la pratique politique. La doctrine de Césaire est au fond, en la matière, la même que celle de cette autre père de la négritude qu’est Senghor. Ce dernier la rappelle dans son intervention à la suite de l’allocution de Césaire au premier congrès des intellectuels et artistes noirs (septembre 1956) : « Il ne faut pas être assimilé ; il faut assimiler » (ÉcPol 2, p. 376 – id. ÉcPol 3, p. 329), ce qui signifie à la fois ouverture à la culture occidentale et fidélité à ses propres racines. Parmi les autres thèmes abordés dans ces textes de portée plus générale, deux sont particulièrement présents : l’esclavage et la colonisation. Les commémorations de l’abolition comme des grandes figures antiesclavagistes – l’Américain John Brown et l’Abbé Grégoire (ÉcPol 2, p 187 et 235) ; le Guadeloupéen Delgrès et Toussaint Louverture (ÉcPol 3, p. 85 et 116) et naturellement Schœlcher (ÉcPol 2, p. 85, 120, 153, 260 et ÉcPol 3, p. 55) – sont autant d’occasions de rappeler les horreurs de l’esclavage comme les mérites de ceux qui surent les dénoncer. Quant à la colonisation (et la décolonisation), elles sont présentes dans les deux versions successives du discours sur le colonialisme (ÉcPol 2, p. 165 et 303), dans un article de la Nouvelle Critique (p. 281), dans la préface au livre de Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées (p. 336), dans les allocutions au premier et deuxième congrès des intellectuels et artistes noirs (ÉcPol 2, p. 357 et ÉcPol 3, p. 95), dans l’article de Présence africaine sur la pensée politique de Sékou Touré (ÉcPol 3, p. 120), dans le discours sur l’art africain au premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar (p. 217).

Césaire commente le Monument du 22 mai 1948 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Césaire commente le Monument du 22 mai 1848 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Les textes de la troisième catégorie se présentent comme des entretiens de Césaire avec des journalistes ou des spécialistes de son œuvre, voire une vieille connaissance avec laquelle il avait eu l’occasion de ferrailler comme Depestre (en 1955, cf. ÉcPol 2, p. 330). En 1968, les deux amis se sont retrouvés au Congrès culturel de La Havane. S’ensuivit une intéressante conversation sur les origines de la négritude et ses valeurs « universalisantes » (ÉcPol 3, p. 248)[vi]. En 1961, interrogé pour le magazine Afrique sur son style poétique, Césaire confesse son hermétisme, tout en notant qu’il est moins prononcé dans ses derniers recueils. Surtout, il insiste sur « l’importance du rythme, […] donnée essentielle de l’homme noir ». La question d’écrire en créole « ne s’est même pas posée ». Il n’est d’ailleurs pas une langue, mais « un langage caricatural [portant] les stigmates mêmes de la condition antillaise ». Lors du même entretien, il se montre pessimiste à propos de la décolonisation du « monde noir, parce que nous n’avons plus à nous dresser contre un ennemi commun aisément discernable, mais à lutter en nous-mêmes, contre nous-mêmes. Il s’agit d’un combat spirituel qui ne fait que commencer » (p. 157, 160). En 1969, dans le Magazine littéraire, l’écrivain précise son rapport au créole qui « fait un peu patois » mais « deviendra une vraie langue », ajoutant qu’il a voulu « imprimer une marque antillaise sur le français » en lui donnant « la couleur du créole » (p. 291).

Au début 1971, le Nouvel Observateur publie un long entretien avec Césaire. A la question « pourquoi le gouvernement français a-t-il intérêt à maintenir la Martinique et la Guadeloupe sous cette domination que vous dites tyrannique ? », Césaire répond : « À la vérité, je ne sais pas […] Je ne crois pas que ces territoires aient un intérêt bien grand par eux-mêmes […] Un certain nombre de lobbies terriblement conservateurs et colonialistes font pression sur le gouvernement » (p. 300). En octobre de la même année, de passage à Trinidad, Césaire évoque la « victoire » de son peuple comme inéluctable à terme : son île sera « un pays dirigé par des Martiniquais », « démocratique » et pratiquant « une certaine forme de socialisme » (p. 314). Lilyan Kesteloot, auteure de plusieurs ouvrages sur Césaire, fut la dernière à s’entretenir avec lui cette année-là ; elle l’interroge sur la contradiction éventuelle entre sa poésie et ses discours (anticolonialistes) et sa politique (anti-indépendantiste) : selon Césaire, contrairement à l’écrivain qui « écrit dans l’absolu, un politique travaille dans le relatif […] En politique, un petit pas vaut mieux qu’un grand bond solitaire ». Quant à sa conception de la négritude, il précise qu’elle « n’est pas biologique [mais] culturelle et historique » (p. 321 sq.).

Cette rapide moisson dans les deux ouvrages qui viennent de paraître des Écrits politiques de Césaire ne rend compte, on s’en doute, que très partiellement des richesses qu’ils contiennent. Gageons que nombreux seront les lecteurs, les bibliothèques qui voudront se les procurer… en attendant impatiemment les deux suivants.

 

[i] Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/

[ii] Convention où Césaire, martiniquais et chef d’un parti autonomiste, curieusement ne parut pas.

[iii] Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré champion, 2013, 2 vol., 891 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

[iv] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours – Édition critique coordonnée par James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/

[v] Ou, ce qui n’est pas du tout la même chose, d’un traitement égal des Antillais et des Métropolitains en poste aux Antilles.

[vi] Une (rare) coquille à signaler ici : « Nous étions frappés par des manques [et non des marques] de la civilisation européenne », etc. (p. 255).