Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale

” … les esprits amoureux de la rhétorique profonde” (Charles Baudelaire)

Conférence de René Hénane à l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (12 avril 2010)

Extraits de discours repris du Journal officiel)[1]

(La séance s’ouvre avec la voix du député Aimé Césaire, à l’Assemblée nationale)  

Il m’eût paru inconvenant de précéder la voix d’Aimé Césaire.
Le poète nous a quittés. Nous sommes en communion avec sa mémoire.
Il est désormais « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Je suis sensible à votre invitation et honoré d’avoir à évoquer, devant votre illustre audience, l’une des plus belles voix de notre temps.
se défendre du social par la création d’une zone d’incandescence… conquérir par la révolte la part franche où se susciter soi-même, intégral[2]
Je cite Aimé Césaire qui met d’emblée sa parole incandescente au service de l’engagement politique et il est difficile, voire impossible, de trouver dans le champ littéraire, un homme dont la conscience soit aussi puissamment ancrée dans l’Histoire et qui, dans l’accomplissement de son destin et celui de son peuple, mêle avec autant de rageuse conviction, l’éclat du verbe et l’ardeur de l’action.
Jamais, autant que dans ses discours officiels, l’expression « magie du verbe » – expression si souvent galvaudée, jusqu’à l’assèchement – n’a revêtu une telle présence dans l’action, jamais l’élan poétique n’a autant fait corps avec l’élan politique.
L’adage de Cicéron Nascuntur poetae, fiunt oratores – l’on naît poète et l’on devient orateur – s’applique au talent oratoire d’Aimé Césaire, talent qui brûle au feu du génie poétique.
Selon le biologiste la fonction crée l’organe ; avec Aimé Césaire, « la fonction crée le verbe, offensif, argumenté, engagé »[3]
Notons, en passant cette coïncidence, Césaire, comme Démosthène, était affligé d’un bégaiement, dont il s’est débarrassé par la suite.
Le style césairien possède un ton unique – outre le timbre haut perché et un léger zézaiement – qui donne une vibration singulière et reconnaissable à son verbe, vibration qui crée le mot-force et supprime toute frontière entre poésie, théâtre, discours politique.
Les discours d’Aimé Césaire à la tribune de l’Assemblée nationale s’inscrivent tous dans une stratégie d’opposition et sont tous bâtis sur le « socle du ressentiment » et du désenchantement, sentiments négatifs qui ont suscité un intense bouillonnement de fureur qui a culminé aux alentours des années 1950, années où les interventions d’Aimé Césaire furent très nombreuses (15 discours majeurs) et qui a donné naissance à l’impétueux pamphlet, le Discours sur le colonialisme.

Le Lyrisme du ressentiment apparaît déjà dans le Cahier du retour au pays natal (1939) et se poursuit dans l’oratorio dramatique Et les chiens se taisaient (1943) : Écoutons le cri du Rebelle :

Bien sûr qu’il va mourir le Rebelle. Oh, il n’y aura pas de drapeau même noir, pas de coup de canon, pas de cérémonial. Ce sera très simple quelque chose qui de l’ordre évident ne déplacera rien, mais qui fait que les coraux au fond de la mer, les oiseaux au fond du ciel, les étoiles au fond des yeux des femmes tressailliront le temps d’une larme ou d’un battement de paupière.
Architecte aux yeux bleus
je te défie
Je veux être celui qui refuse l’inacceptable
prends garde à toi architecte, car
si meurt le Rebelle ce ne sera pas sans avoir fait clair pour tous
que tu es le bâtisseur d’un monde de pestilence
…Architecte prends garde à toi

Tel est le ton des discours césairiens, à l’Assemblée nationale.
À l’immense espoir suscité par la loi de départementalisation du 19 mars 1946 dans les « vieilles colonies », la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion, succéda une longue période d’abattement et d’agitation politique dont les derniers feux ne sont pas encore éteints à ce jour, pénible période liée à la vaste déception et au sentiment de duperie éveillés par les résistances de la métropole à la mise en place et l’application pleines et entières, de toutes les mesures d’égalité devant la loi. C’est le règne de la mesurette, gouttelette qui essaie d’étouffer l’incendie qui couve :

– 26 avril 63 : L’histoire antillaise de ces dernières années, c’est l’histoire du culte du palliatif mineur quand ce n’est pas tout bêtement l’histoire du trompe- l’œil puéril.
Et Aimé Césaire poursuit, au cours d’un entretien : … Autrement dit, il a fallu arracher cette départementalisation et cette « assimilation » morceau par morceau.
Chaque application de la loi a été un combat presque humiliant.
La France était extrêmement réticente.
Et j’ai eu l’impression que nous avons fait un marché de dupes. J’ai pris acte de la départementalisation et, un beau jour, j’ai dit « Merde ! ». C’est tout. Tout le monde a compris.[4]

Il est vrai que les gouvernements successifs de la 4ème République ont manifesté une résistance systématique à mettre en œuvre les dispositions constitutionnelles liées au statut départemental des vieilles colonies. Certaines mesures, certains décrets étaient des violations flagrantes de la Constitution de 1946. Le suffrage universel ne fut mis en place qu’en 1956, soit dix ans après la promulgation de la loi.  Sachons aussi que les dernières mesures d’égalité sociale devant la loi ne furent mises en place qu’en 1996[5], soit cinquante ans après sa promulgation.
On comprend alors que ce texte explosif, Le Discours sur le colonialisme, soit le produit du ferment amer de la désillusion et du ressentiment dont les salves polémiques éclatent au visage d’un monde politique abasourdi.

Les discours d’Aimé Césaire ont profondément marqué l’art oratoire, à la tribune de l’Assemblée nationale, discours attendus, discours écoutés, ponctués par le rire des uns et la grimace des autres, les applaudissements, les remous que soulevait le souffle de l’éloquence, sous la pourpre et les ors de la République, devant les députés confondus par la virtuosité de ce Bossuet des Tropiques, Bossuet mâtiné de Jaurès. / Grand classicisme du discours césairien avec ses trois parties : l’exorde, la narration et la péroraison.

L’EXORDE : Discours de type démonstratif maniant aussi bien la louange que le blâme, l’émotion, les bons sentiments.
Exorde au style noble : (le plus redoutable) Le discours capte l’attention de l’auditoire : c’est la captatio benevolantiae des rhéteurs.
Les termes en sont bienveillants, attentifs, le discours ruisselle d’euphémismes, de bienséance et de litote – Vous noterez, dans les exemples suivants, l’abondance de référents positifs, gratifiants, valorisants, avalanche de compliments précédant le déferlement de la vague critique et le claquement des mots du discrédit et du stigmate.

– 30 juin 60 : M. le ministre, j’ai pris connaissance avec un vif intérêt du projet de loi programme… Il répondait à une nécessité…. Il était impatiemment attendu… Je vous félicite donc d’avoir lutté avec énergie… d’avoir œuvré pour qu’il vienne en discussion, comme promis(Le temps est au grand beau)
Je vous félicite aussi et vous remercie d’avoir fait un effort substantiel en faveur de ces territoires trop souvent ignorés…
Cette part faite à des compliments qui, venant de moi, n’ont rien de rituel, je ne vous cacherai pas mes réserves
(le temps se couvre !!!) et me permettrai de vous présenter quelques suggestions.
Pour aller à l’essentiel

je marquerai que  si je suis d’accord avec votre exposé des motifs, je suis beaucoup moins enthousiaste
(noter la prétérition ! on ne dit pas ce que l’on veut justement dire !) sur les articles de loi –
(La litote… en vérité, je suis très fâché !!! le temps se gâte !!!)
en bref je trouve que vous avez laissé passer l’occasion. Une politique, vous le savez mieux que moi, M. le ministre, ce ne sont pas seulement des déclarations d’intention ni même une énonciation de fins à atteindre, c’est aussi et, au moins autant, l’appropriation des moyens aux fins recherchées.
Or là réside la lacune
(en fait, cette loi ne vaut rien, elle est lacunaire !!!)
Pour mieux me faire comprendre, j’emploierai le langage de la scolastique et je dirai de votre projet que, si tout s’y trouve en puissance rien ne s’y trouve en acte, ce qui pour une loi est la définition même de l’imperfection (l’orage éclate enfin – la loi est stigmatisée)
Notons la fréquence de l’exorde ex abrupto, entrée brutale dans le vif du sujet : d’emblée le ton est donné.

– 10 juin 53 : « Mmes, Mrs, il est une fâcheuse tradition qui veut que les présidents du conseil désignés soient d’une singulière discrétion sur les problèmes de l’Union française »

– 15.10.65 : « M. le ministre, je saisis l’occasion du vote de ce budget – je devrais dire de ce petit rite budgétaire et maintenant quasi nocturne – pour vous exprimer, non moins rituellement, mon désaccord »

LA NARRATION (le corps du discours) : Là, dans toute son ampleur, éclate le lyrisme du ressentiment structuré avec les accents de l’indignation, de la détestation jusqu’à l’invective et l’injure… dont nous aurons plusieurs exemples.
L’art de la démonstration, l’art de la persuasion et de la dialectique, sont portés à leur apogée, fondés essentiellement sur deux vertus, l’érudition et le sens de la rhétorique et du beau langage.
L’érudition de l’orateur Aimé Césaire est d’abord servie par une mémoire « coranique » pour reprendre l’expression de la regrettée Lilyan Kesteloot. Elle en appelle au poids de l’Histoire et aux grandes voix de ses autorités morales. Cet appel marque son argumentaire du sceau de l’universalité et permet à Aimé Césaire d’interpeller ses adversaires sur le thème : « Pourquoi agissez-vous ainsi quand l’Histoire vous contredit ? ».
L’enchaînement des faits historiques structure la trame du discours et lui imprime une marque de logique irréfutable sur laquelle l’interlocuteur n’a aucune prise : C’est ce que j’appelle l’étouffement par l’histoire ; l’interlocuteur est littéralement étouffé sous le poids d’arguments et de témoins historiques:

– Exemple : le 26 octobre 1966, Aimé Césaire évoque les difficultés créées par le Marché commun sur l’économie de la Martinique : Noter l’accumulation argumentaire :
« ébauchée par la Restauration, en 1814, établie par la IIe République, confirmée par l’Empire aux termes du décret-loi du 27 mars 1852, maintenue par les lois particulières en 1860, 1861, 1864, réaffirmée par la IIIe République comme une des conditions de la prospérité des îles à sucrela détaxe à distance a eu d’illustres parrains dont M. Thiers lui-même, qui, à la tribune du corps législatif en 1864, en donnait en ces termes, une justification qui me paraît encore valable… ».
Quelle argumentation peut-on opposer à cette salve de rappels des grandes voix de l’Histoire ?

Un autre jour, Aimé Césaire fait appel aux mânes de Montesquieu, son Esprit de lois et sa théorie des climats, avec Diderot, Schœlcher, les grandes âmes du Consulat, de l’Empire, de la Restauration.

– Juin 45 et 18 septembre 1946, voici l’Acte de San Francisco, l’article 73 de la Charte des Nations Unies et un vaste chaudron argumentaire où bouillonnent, pêle-mêle, ensemble Marx et son Capital, (tome 4, p. 206), Galliéni et sa lettre du 6 février 1899, Lyautey,Montaigne (Livre 3 des Essais) : « Qui mit jamais à tel prix, le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasées, tant de nations éliminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée… »
Et encore, le père Arnou, le pasteur Dennet, Arturo Labriola… Le Second Empire avec de Chazelles et Pelletier de Saint-Rémy. Citons encore Victor Duruy, Maginot, l’américain William Bullitt. etc.
Les citations littéraires abondent, apportant une touche de saisissement dans l’auditoire dont l’attention est ainsi rivée au discours.

Les grands noms de la littérature sont ainsi appelés à la rescousse et montent à l’assaut du Gouvernement :
– Pascal « Qu’il est difficile de proposer une chose au jugement d’un autre sans corrompre son jugement, par la manière de lui proposer » (3 décembre 1966)
– Mallarmé et son « horrible naissance »
– Baudelaire et son « new-look » (10 octobre1972)
– Hegel, le philosophe allemand
– Claudel dont l’un des personnages du Soulier de satin alimente savoureusement le sarcasme césairien (15 décembre 1982) :
Il s’agit-là d’une hypocrisie, Monsieur le ministre ! Comment, en effet, adapter sans modifier ? Cela me rappelle irrésistiblement le personnage du Soulier de satin de Claudel, le docteur don Léopold Auguste, lequel était un partisan farouche de la nouveauté, mais qui ajoutait aussitôt : « Je suis pour la nouveauté mais une nouveauté qui soit absolument conforme au passé.

LA PÉRORAISON : Enfin, le flamboiement majestueux de la péroraison, de l’épilogue où, dans l’éclat du souffle oratoire, apparaît la clé de voûte de la pensée césairienne, sur laquelle s’achèvent presque tous les discours d’Aimé Césaire, l’espoir de l’universelle fraternité.

L’intervention littéraire, la conclusion, parmi les plus remarquables, apparaît au cours de la séance du 26 octobre 1966, où Aimé Césaire articule entièrement son discours sur le thème des quatre vents de l’esprit de Victor Hugo :
« Je vis quatre vents passer », chante Victor Hugo. Je n’en vois pas quatre souffler sur les départements d’outre-mer, Monsieur le ministre ! J’en vois trois. Mais ils suffisent et sont passablement inquiétants.
Le premier, on s’en doute, c’est le mauvais coup de vent qui vient de souffler sur la Guadeloupe
[6]. Les pertes sont effroyables : toute la production bananière est anéantie…
J’en arrive à mon second coup de vent. Cette fois, il ne vient pas du Golfe du Mexique, il ne s’agit pas d’un cyclone tropical. C’est un vent qui nous vient de Belgique… le vent du Marché commun. Eh bien ! c’est cela que j’appelle le mauvais vent de Bruxelles, et c’est une grande espérance antillaise qu’il a emporté et balayé de son souffle…
Pour en finir avec ma carte des vents, je voudrais vous parler, monsieur le ministre, du troisième et dernier, qui menace votre œuvre et qui risque de mettre par terre un de ces jours, l’échafaudage toujours vacillant que votre politique tente laborieusement d’édifier dans les départements d’outre-mer. / Ce mauvais vent, c’est l’harmattan, qui souffle de Djibouti…
[7] 

 18 septembre 46 : « Le jour où ces peuples auront le sentiment que cet espoir a été bafoué une fois de plus, ce jour-là, et ce jour-là seulement, la situation sera grave, parce que, ce jour-là, le temps et les désillusions auront accumulé « des amas d’âmes sèches prêtes à l’incendie ».
À cet incendie, permettez-nous de préférer la grande lueur qui monte du brasier que vous avez vous-mêmes allumé en 1789 et qui n’a jamais cessé depuis d’obséder l’horizon des peuples, parce qu’on leur apportait à tous, quelle que fût leur race ou leur couleur, non seulement le salut d’un peuple libre, mais encore le grand message de la fraternité.

Les petites phrases qui tuent : Véritables flèches oratoires qui clouent l’interlocuteur, trouvailles de langage, images insolites qui font sursauter l’audience et mettent les rieurs de son côté :
C’est « l’assimilation, la feuille de vigne qui cache les parties honteuses du colonialisme ».
C’est la diatribe contre Olivier Stirn : « stirnisme néo-conquistadorisme », du nom du secrétaire d’État aux DOM-TOM, Olivier Stirn, intervention qui est une merveille d’ironie rhétorique (13 novembre 1975) :
…à travers tous ces chiffres, tous ces dénombrements, tous ces commentaires il se dégage une doctrine qu’avec votre permission j’appellerai le « stirnisme »
Qu’est-ce donc que le « stirnisme ?… Monsieur le secrétaire d’État, je dirai, parodiant Molière, que vous êtes un « départementaliseur à toutes mains » … (rires)
J’ai entendu cet après-midi des orateurs se lancer à la tête des épithètes historiques et homériques. On s’est qualifié de girondins, de jacobins, mais, dussé-je vous décevoir, votre texte, monsieur le ministre, n’est ni jacobin ni girondin, il est thermidorien, ce qui est beaucoup moins recommandable.

– Nous relevons aussi la création de nouveaux concepts : le génocide par substitution et le génocide par persuasion.
L’art de la rhétorique est poussé au plus haut niveau, au service d’une argumentation fondée sur des faits irréfutables qui mettent à mal l’interlocuteur en soulignant la contradiction, voire l’incohérence et l’absurdité de ses propos.

Césaire interrompit sèchement le discours de René Pléven, ministre de la défense nationale, et en quelques mots, tailla en pièces son argumentation, car le malheureux ministre fit de Félix Éboué un citoyen des Antilles alors qu’il était Guyanais (15 mars 1950) :
M. René Pléven, ministre de la défense nationale, s’adressant à Aimé Césaire : « Je voudrais dire que j’ai connu un autre Antillais que vous, M. Césaire. Cet Antillais, je l’ai connu intimement. Il s’appelait Félix Éboué. Il ne parlait pas ainsi de la France. »
Que n’avait-il pas dit ? Aimé Césaire bondit de son siège :
Je demande la parole… M. le ministre de la défense nationale a cru bon de faire appel au témoignage de Félix Éboué. Éboué n’était pas Antillais, mais Guyanais. Je pense que le meilleur moyen de rendre hommage à Félix Éboué, Monsieur le ministre, est d’essayer de d’améliorer la condition de vie du peuple auquel il appartenait. »

La dialectique césairienne de l’argument et du contre-argument fait merveille, mettant en pièces, avec une démonstration irréfutable, l’argument du contradicteur.

– Exemple (15 mars 1950) Aimé Césaire montre l’incongruité d’un projet qui engage les Antilles dans un pacte de défense militaire, alors que les besoins urgents sont de tout autre nature :
Je parle ici au nom d’un pays qui, depuis quatre ans, a été érigé en département français ; d’un pays où, depuis quatre ans, on refuse au peuple toutes les garanties liées à la condition de français ; un pays où les écoles sont en ruines, les hôpitaux misérables…
Et voici qu’aujourd’hui nos Excellences acceptent d’en parler, mais c’est pour l’inclure dans un pacte qui signifie pour nos peuples la ruine et l’esclavage.
Aujourd’hui, on vient nous parler de nous rendre bénéficiaires de je ne sais quel programme d’aide militaire.
Nous demandons du pain et l’on nous offre des armes !
 (C’est du Mirabeau !)

Le tribun, fervent rhétoriqueur, enferme l’interlocuteur dans un redoutable piège dialectique, opposant deux attitudes, deux solutions qu’il condamne pour en imposer une troisième conforme à ses vues. Ce qui laisse l’interlocuteur pantois, ne trouvant qu’une misérable réponse, hors du sujet. En voici deux exemples :

– 11 juillet 49 : « Si vous me permettez de m’élever à quelques considérations générales, laissez-moi vous dire qu’en pays colonisé, c’est presque toujours le sentiment de l’injustice qui détermine l’éveil des nationalismes indigènes. C’est là le drame. Quand nous voulons nous assimiler, nous intégrer, vous nous rejetez, vous nous repoussez. Quand les populations coloniales veulent se libérer, vous les mitraillez.
M. Jules Moch : les paroles que vous prononcez sont abominables.

– 22 novembre 1956 (Discours à la maison du Sport) :
« Eh bien, je vous le demande, dans ces conditions, quel travail parlementaire pouvais-je faire, pris entre un gouvernement pour qui j’étais un député communiste et un groupe communiste qui me considérait comme un traître en puissance »

En fait, dans les deux exemples, la volonté d’Aimé Césaire est d’imposer une troisième voie, la voie de l’autonomie, hors de l’absolutisme gouvernemental et hors de l’emprise communiste. Il est aisé de relever dans les discours tous les procédés oratoires de la grande rhétorique : le dilemme, le piège argumentaire, la théâtralisation, la satire, l’ironie et le sarcasme. Arrêtons-nous sur l’ironie et le sarcasme : L’ironie, le sarcasme :

– 18 septembre 46 : « … Après tout, si l’on avait mis à enseigner la démocratie aux indigènes, le même zèle qu’on a apporté à leur apprendre l’école du soldat ou le tir à la mitrailleuse, il ne serait pas plus courtelinesque de parler de démocratie africaine que de parler de tirailleurs sénégalais. Je préfère apaiser les inquiétudes de ceux qui craignent que le vin de la démocratie ne soit trop fort pour nos têtes exotiques, en leur disant simplement que quelque paradoxal que cela puisse sembler, la démocratie existait en Afrique et en Asie à une époque où l’Europe dont la France gémissait encore sous le joug des absolutismes royaux »

– 21 nov. 1959 : « J’ai lu dans ce rapport que la pêche était l’un des piliers sur lesquels reposait l’économie d’outre-mer. Autrefois, M. le ministre, on parlait de mamelles, aujourd’hui, il s’agit de piliers. Eh bien ! j’accepte la métaphore ! »

– 29 sept.82 : loi sur assimilation, intégration. Je suis comme d’habitude émerveillé par la virtuosité juridique de M. Foyer. Son discours constitue un beau morceau d’éloquence – quelle fougue – il constitue aussi à mes yeux, un florilège de sophismes.
J’ai cru reconnaître, pêle-mêle, la pétition de principe, le paralogisme, la fausse induction, la fausse déduction – et j’en passe. J’ai même subodoré un des arguments les plus fameux de l’éristique[8] antique.

Notons la richesse du vocabulaire et le balancement harmonieux de la phrase : les contraintes d’une culture mêlée dans ses origines mais singulière dans ses linéaments (15 novembre 1978) – aide dévoyée qui inspire aux populations moins de gratitude que le goût amer de l’impuissance et de la frustration (10 juin 1980) – Les marécages stagnants de l’aliénation, les blandices[9] de l’assistance(29 septembre 1982).

Citations latines, pérégrinismes, locutions étrangères : La prodigieuse érudition littéraire apparaît aussi avec les citations gréco-latines, les pérégrinismes bibliques, coraniques

– 22 janvier 63 : « nomen numen », le mot est puissance, expression venant du titre d’un poème de Victor Hugo, nomen numen lumen, des Contemplations.

– 2 déc. 66 : « proton pseudos », le premier mensonge – exemple d’érudition césairienne. L’expression vient d’Aristote et se réfère aux syllogismes faux du fait de la fausseté des prémisses. / – caput mortuum (14 juin 1962)

– formule étonnante, cette tête de mort lancée par le député Césaire : « … on fera ce que l’on pourra pour 70.000 habitants d’entre ces habitants. Quant aux 30.000 autres, c’est un caput mortuum pour lequel il n’y a pas de solution… » (14 juin 1962).
D’abord le caput mortuum est terme de chimie ancienne désignant un pigment tellurique rare, couleur violet grisâtre, brunâtre, cadavérique qui fut autrefois obtenu par broiement de corps momifiés, des fragments de momies égyptiennes. L’expression est d’origine alchimique pour désigner les résidus terreux et insipides des restes d’un corps soumis à distillation. Ces résidus sont comme une tête dont on aurait ôté l’esprit. En langage parlementaire, le caput mortuum désigne les projets de lois qui avortent : La taxe carbone est un caput mortuum césairien – aucun député n’a eu l’idée de prononcer ce mot.

fons et caput : la source et la tête ; « … que devient la loi du 10 août 1871 – fons et caput – qui accorde un statut spécial à Paris… avec une assemblée unique à double vocation… » (29 septembre 1982). Formule latine : la source et la tête ; désigne le fondement et la légitimité d’une institution.

finis historiae (ici finit l’histoire, séance du 2 décembre 1966)

dum cadat eluses ratione acervi mentis (Horace, épître 2 du Livre II, Jusqu’à ce qu’il succombe sous l’argument du tas de blé qui s’écroule, (29 septembre 1982)

– un mot écrit en grec, dans le texte, energetès (15 novembre 1978)

– la sourate 49 du Coran, évoquée dans le cadre de la consultation des populations musulmanes de la Côte française des Somalis, les Afars et les Issas : Oh, les gens ! Nous vous avons été créés d’un homme et d’une femme et nous vous avons été désignés en nation et tribus pour que vous vous entre-connaissiez. (2 décembre 1966) – c’est exact, je l’ai vérifié.

Le langage familier : « Le projet gouvernemental est manichéen : c’est un projet « ou bien… ou bien ». En langage grave, on peut le résumer ainsi : « Ou bien vous dites : j’accepte de faire partie de la République une indivisible », et, dans ce cas, on s’occupe de vous, ou bien vous faites la forte tête et on vous jette dans les ténèbres extérieures avec les malédictions d’usage. » Ce qui donne, dans un langage plus familier : « Ou bien tu fais ce que je te dis, tu restes à la maison et tu ne manqueras de rien, ou bien tu discutes, et alors tu prends tes cliques et tes claques et tu fiches le camp chez ta mère. »

L’invective : 3 mars 1950 : « Si vous ne votez pas vous montrerez par là que vous êtes les fils dégénérés d’ancêtres prestigieux »

– 15 mars 1950 : Léon-Gontran Damas se range à l’avis du gouvernement, contre Césaire qui le considère comme un « fayot »
– Léon-Gontran Damas : l’hommage de M. le ministre de la défense nationale va droit au cœur des Guyanais et des Antillais.
– M Pourtalet : voilà la brosse à reluire ! Qui vous a payé, vous ?
– Léon-Gontran Damas : il n’y a pas de brosse à reluire qui tienne !
– Aimé Césaire : Renégat ! »

– 15 mars 1950 : altercation avec Maurice Bayrou :
– Césaire : vous vous ingéniez à faire de l’Union française, non pas une union mais une prison des peuples.
– M. Paul Caron : Vous êtes bien content qu’il y ait l’union française !
– M. Marcel Poimbœuf :  Que seriez-vous sans la France ?
– Aimé Césaire : Un homme à qui on n’aurait pas essayé de prendre sa liberté !
– M.Paul Theeten : c’est ridicule !
– M. Paul Caron: Vous êtes un insulteur de la patrie. Quelle ingratitude !
– M. Maurice Bayrou : Monsieur Césaire, Vous avez été bien heureux qu’on vous apprenne à lire ! /
– Aimé Césaire : Ce n’est pas vous, M. Bayrou qui m’avez appris à lire. Si j’ai appris à lire, c’est grâce au sacrifice de milliers de Martiniquais qui ont saigné leurs veines pour que leurs fils aient de l’instruction et pour qu’ils puissent les défendre un jour.

Passons maintenant à un autre registre, L’indignation, la fureur.
– 
5 octobre 1961 :  Alourdissement du climat social en Martinique.
« Votre défense et illustration du régime départemental dans les Antilles et la Guyane, c’est la défense par la répression policière et l’illustration par la matraque… 
Voilà dans quels excès de ridicule tombe un gouvernement qui veut frapper à tout prix !
Monsieur le Premier ministre, cela est inadmissible, c’est de l’arbitraire, c’est aussi de la sottise ; si vous voulez, c’est la sottise de l’arbitraire car enfin, vous n’ignorez pas qu’il n’y a aucun texte qui vous autorise à faire cela…
Un dernier mot, monsieur le ministre, et c’est pour vous enlever vos illusions si vous en avez, sur le succès de vos entreprises liberticides. Cette conclusion, parce que je la veux forte, je l’emprunterai à Victor Hugo : « J’ai toujours été, sous tous les régimes, pour la liberté, contre la compression. Pourquoi ? C’est que la liberté réglée par la loi produit l’ordre, et que la compression produit l’explosion. Voilà pourquoi je ne veux pas de compression et que je veux la liberté ». Monsieur le ministre, méditez ces paroles pendant qu’il est encore temps et redoutez l’explosion d’un peuple bafoué dans ses droits et contrarié dans ses espérances

L’affaire du préfet Trouillé : M. Pierre Trouillé se signala par des actes répressifs caractérisés lors de la tuerie du Carbet (commune du Nord de la Martinique), le 4 mars 1948, jour où des ouvriers agricoles en grève furent fusillés : on compta trois morts et trois blessés.
Aimé Césaire, ne supportant pas les agissements du préfet intervint auprès du Président de la République, Vincent Auriol, réclamant son remplacement
“ Jamais on n’a eu dans notre île une telle impression d’incapacité administrative et jamais, de fait, administration ne fut à la fois, plus insolente et visiblement inapte à résoudre les grands problèmes économiques et humains que confronte notre pays… Quant à l’arbitraire, il ne connaît plus de bornes.

Aimé Césaire cloua au pilori le Préfet Trouillé avec un poème vengeur intitulé Dans les boues de l’avenir… :
Dans les boues de l’avenir
nous avançons notre chemin
préfet bâtonnet de virus
nous avançons sur le chemin
préfet ronge tes ongles lèche ce sang
nous avançons sur le chemin
gendarme crève l’œil animal de ton fusil
nous avançons sur le chemin
sacristain vieille punaise n’écrase plus dans l’air
l’œuf avarié de tes cloches
nous avançons sur le chemin
préfet dans le rire du vent
dans les yeux des enfants
on voit trembler tes mains de sang
nous avançons sur le chemin
germez fruits germez et pavoisez soleils
à travers les rayures mille et une
au ciel comme sur la terre notre volonté
bourreaux dans les nuits de l’avenir
nous avançons notre chemin 

En conclusion, Aimé Césaire, visionnaire : Discours de distribution des prix, jeunes filles du Pensionnat colonial, juillet 45. Aimé Césaire parle en prophète et évoque les grands mouvements socio-économiques et les grands désastres de notre temps : la parité hommes-femmes, la mondialisation et les conflits ravageurs contemporains, les cataclysmes destructeurs de notre terre et de nos cités.
Je lisais récemment le très beau discours de l’un des vôtres, le Pr. François Bernard MICHEL, lors de sa réception à l’Académie des Beaux-Arts. Ce discours s’achève sur une citation de l’Électre de Giraudoux avec une vision aurorale d’espérance. Je cite :
« Comment cela s’appelle-t-il, demande la Femme Narsès, quand le jour se lève comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est ravagé et pillé… ?
Demande, répond Electre, au mendiant, il le sait.
Cela, femme Narsès, a un très beau nom, dit le mendiant, cela s’appelle l’aurore. »

– exactement la même vision de l’aurore d’espérance sur laquelle s’achève le discours de Césaire devant les jeunes filles du Pensionnat colonial – bel exemple de communion des consciences.… cette idée juste… la femme est moins soumise à la tyrannie de la logique parce qu’elle est plus fidèle au cosmos ; qu’elle a moins de méthode parce qu’elle a plus de nostalgie ; que la femme (mémoire de l’espèce) a conservé, intact, le souvenir des merveilleux saisissements qui ont marqué les premières expériences de l’humanité, du temps que le soleil était jeune et que la terre était molle, et qu’à tout prendre, ce qu’on appelle l’ « irréalisme » de la femme n’est que la volonté de rendre à la pensée sa force démentielle, bien sûr, sa force aberrante, je le concède, mais aussi sa force de propulsion, de création et de renouvellement…
…Et maintenant, Mesdemoiselles, vous comprenez que je n’avais pas tort de dire tout à l’heure que nous avons partie liée ; que nous sommes passibles de la même justice, qu’au tribunal du monde nous sommes redevables des mêmes responsabilités, et que dans la grande embauche de l’œuvre universelle, nous sommes redevables des mêmes qualifications.
Eh bien, Mesdemoiselles, c’est pour cela que j’ai accepté de prendre la parole devant vous, pour vous dire une chose infiniment grave, une chose qu’il vous appartient à vous plus qu’à tout autre d’entendre : que nous avons sur les bras une civilisation à refaire.
Et je me souviens que vers les années 1930, un homme, un poète, Paul Valéry avait poussé un cri d’alarme et qu’il avait prononcé la phrase restée célèbre depuis : « Nous autres civilisations nous savons que nous sommes mortelles »

… parole terrible : « La civilisation est morte. »
… aussi loin que le regard, le sang, le désespoir, la mort… toutes les vertus humaines dévoyées, le courage ne se signalant que par l’homicide, l’intelligence se reconnaissant une seule propriété : celle d’être meurtrière, la foi et la passion reconnaissables au seul écho de la chute dans l’abîme, tout frappé, tout menacé, des villes qui s’effondrent sur leurs jarrets, assénées comme le bœuf sous la masse, des villes blessées, des villes géantes, des villages retournés en poussière, des villages dont le vent même ne sait plus le nom, des gens hagards avec des moissons silencieuses de cadavres, des famines, des pestes, et sur la face nue de la terre, les peuples cherchant on ne sait quel chemin sur les confins brumeux de la peur et de la folie.
Alors, Mesdemoiselles, je dis qu’il faut reconstruire la civilisation. Je dis que c’est la tâche grandiose qui s’impose à votre génération… Et si le hasard veut que ce soit à une assemblée féminine que je m’adresse tout particulièrement aujourd’hui, j’ose ajouter que je ne me plains pas de ce hasard, car ma conviction personnelle est que c’est toujours d’un excès de raison et jamais d’un excès d’imagination que les sociétés meurent.
Je dis qu’il faut refaire le monde…
Oui ou non, trouverons-nous la formule originale d’une société où ne soient permises l’aliénation de l’homme et son exploitation par son semblable ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une société humaine si merveilleusement déliée, si ingénieusement sensible, que la moindre injustice, la moindre parcelle de misère humaine y pèseront sur la conscience affinée de l’homme un poids insupportable ?
Oui ou non, trouverons-nous la formule d’une société telle qu’on y verra se résoudre autrement que de manière verbale, l’autonomie de l’ordre et de la liberté ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une morale qui ne sera pas une mutilation grossière et qui comme remède au désordre individuel, trouvera autre chose que la névrose et l’inquiétude ?
Oui ou non, découvrirons-nous le secret d’une société où le sens de la beauté ne sera pas le monopole de quelques artistes coupés du monde mais où, du plus riche au plus pauvre, du plus doué au moins instruit, la poésie selon le mot de Lautréamont, sera faite par tous, non par un ?
Oui ou non, inventerons-nous une forme telle de relations humaines que l’on pourra sans naïveté exiger de la morale internationale qu’elle se confonde avec les prescriptions de la morale inter-individuelle ?
Oui ou non, créerons-nous à l’homme une conscience si délicate que la guerre ne lui semblera pas seulement la nécessité cruelle d’un monde imparfait, mais une pensée inconcevable ?
Oui ou non, trouverons-nous le secret d’une société où la science de la matière cessera de séparer l’homme de l’univers, de séparer l’homme de lui-même et de son prochain, d’isoler l’homme pour mieux l’éteindre, mieux le détruire ?
… Mesdemoiselles… à vous voir réunies… je me sens plus confiant en l’avenir… La nuit a beau japper lugubrement à la face de la terre, demain brille déjà de ses bourgeons mal éclos…
Quelle est celle qui s’avance comme l’aurore qui se lève ?
Et je réponds : c’est l’Espérance.
Elle s’avance, légère, diaphane,
et son pied touche les mers, elle s’avance, elle court
mais déjà ce n’est plus l’aube,
c’est le feu pur de midi où brasillent les matériaux de l’ombre et l’architecture de la peur,
et voici sur la plaine, l’éblouissement comme au premier jour de la Terre.

Pour finir, je voudrais vous offrir le poème qu’Aimé Césaire a voulu voir gravé sur sa tombe, Calendrier lagunaire, poème dit par un comédien, mon ami Philippe Morier Genoud, accompagné au Marimba, par Laurent Mariusse, percussionniste du Conservatoire national de musique de Lyon. (Philippe Morier-Genoud récite en musique : Calendrier lagunaire.)

 

[1] Les citations d’Aimé Césaire sont en italiques

[2] Aimé Césaire, « maintenir la poésie », Tropiques, n° 8-9, Jean-Michel Place, 1978, p.7.

[3] Daniel Henri Pageaux, « Césaire orateur : un aspect de la parole césairienne », in Aimé Césaire, du singulier à l’universel, Œuvres et critiques, XIX.2, Gunter Narr, 1994, p.179.

[4] Entretien avec Frédéric Bobin, Le Monde du 12 avril 1994.

[5] « La loi Famille du 25 juillet 1994 marque un nouveau pas en avant dans le rapprochement entre le régime des DOM et celui de la métropole. Les différences qui subsistent encore entre les deux régimes provoquent la réunion des Assises locale de l’Égalité sociale active en octobre 1995 et celle des Assises nationales en février 1996. » Albert Platon, président de la Caisse d’allocations familiales de la Martinique, in : Supplément spécial France-Antilles, Cinquante ans de départementalisation, 19 mars 1996, p.28.

[6] Il s’agit du cyclone Inès, en 1966.

[7]  Voir la séance du 2 décembre 1966 : Organisation d’une consultation de la population de la Côte française des Somalis.

[8] Du grec eristikos, qui aime la controverse. En rhétorique, désigne l’art de la controverse, de la polémique.

[9] Blandices : du latin blanditiae, caresses, flatteries – désigne les charmes trompeurs et fallacieux.

Par René Hénane, , publié le 09/03/2019 | Comments (0)
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Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 05/01/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Littératures | Format: ,

Deux nouveaux volumes des « Écrits politiques » de Césaire

« Un écrivain écrit dans l’absolu ;
un politique travaille dans le relatif »
Césaire (ÉcPol 3, p. 321.)

Césaire 2Aimé Césaire, Écrits politiques, II-1935-1956 et III-1957-1971, édités par Édouard de Lépine, Paris, Jean-Michel Place, 2016, 2 vol., 427 et 343 p. (ci-après ÉcPol 2 et 3).

Après la publication en 2013 des Discours à l’Assemblée nationale par les soins de René Hénane, premier volume des Écrits politiques de Césaire[i], voici les deux suivants (sur quatre annoncés) toujours chez Jean-Michel Place et toujours avec le soutien de la Fondation Clément mais cette fois à la diligence d’Édouard de Lépine. Le premier débute avec deux articles parus dans L’Étudiant noir (1935) et va jusqu’à la rupture avec le PCF (1956) ; le second court jusqu’en 1971, année où Césaire fut élu pour la septième fois consécutive maire de Fort-de-France, l’année également de la Convention du Morne-Rouge (Martinique) qui réunit pour la première fois tous les partis autonomistes des quatre départements d’outre-mer[ii].

Il serait vain de vouloir résumer le contenu des quelques huit cent pages de ces deux nouveaux volumes. En attendant les deux tomes à suivre, avant la fin de l’année, ils constituent déjà, avec celui consacré aux Discours, une « mine » pour tous les curieux, désireux de  comprendre le parcours politique du grand homme de la Martinique, ses méandres et sa ligne directrice qui n’a finalement pas varié et qui a d’ailleurs trouvé une sorte de justification historique non seulement dans l’adhésion sans faille du peuple martiniquais à sa personne (maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 – député de la Martinique de 1945 à 1993) mais encore dans les faits avec l’autonomie croissante Martinique à l’intérieur de la République française. Une fois achevé, l’ensemble des cinq volumes constituera le complément indispensable de la Biobibliographie d’Aimé Césaire de Thomas A. Hale et Kora Véron[iii], en donnant in extenso un grand nombre des textes qui n’y sont que partiellement cités ou y sont simplement évoqués, sans se substituer néanmoins à elle puisque c’est là où l’on trouvera un appareil critique essentiel pour les chercheurs.

On se souvient sans doute qu’un très volumineux ouvrage (1800 pages sur papier bible) a rassemblé récemment la poésie et le théâtre de Césaire plus quelques « essais ou discours »[iv]. Les Écrits politiques donnent quelques poèmes supplémentaires par rapport à cette édition, laquelle ne reprend que les pièces conservées par Césaire dans les recueils qu’il a publiés. Ainsi en est-il du poème intitulé « Maurice Thorez parle » publié seulement dans Justice, l’organe des communistes martiniquais, en 1950 : « Ô voix où se noue au bec du serpentaire le fuseau du serpent, etc. » (ÉcPol 2, p. 206). Inversement, c’est dans le gros ouvrage publié en 2013 qu’on trouvera l’article à teneur incontestablement politique intitulé « Le message de Péguy », publié en 1939 dans L’Action socialiste.

Les deux volumes examinés ici contiennent au moins trois types de textes : ceux qui font partie du travail quotidien d’un député consciencieux interpelant le gouvernement, autant de fois que nécessaire, sur les difficultés rencontrées dans son île et qui avance des solutions ; ceux d’une portée beaucoup plus générale, comme les interventions aux congrès des intellectuels et artistes noirs ; ceux enfin où, en réponse à ses interlocuteurs, Césaire réfléchit sur son action et sur son œuvre.

Césaire 3Des premiers on a déjà eu un aperçu conséquent avec le volume des Discours à l’Assemblée nationale. Ils sont complétés ici par des « interventions » à l’Assemblée nationale (d’un format plus modeste que les discours), des lettres au gouverneur puis au préfet de la Martinique, des articles dans Justice puis, après la rupture avec le PCF, dans son journal, Le Progressiste, sans oublier quelques discours mémorables prononcés devant les Martiniquais. En dehors des difficultés ponctuelles relevées par Césaire, le thème principal qui court à travers tous ces textes est celui de l’assimilation ou plutôt de l’assimilation pour quoi faire ? « Ce qui nous intéresse nous, s’exclame-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale le 28 janvier 1948, c’est l’assimilation réelle, celle des niveaux de vie, celle du pouvoir d’achat des masses » (ÉcPol 2, p. 145). L’année suivante, dans Justice, il envoie un « solennel avertissement au gouvernement » : « Si on nous refuse tous les avantages sociaux [de la France métropolitaine], obligation sera faite au peuple martiniquais de donner une autre direction à ses aspirations » (p. 198). En réalité, au fur et à mesure qu’il obtient satisfaction sur le plan de la parité avec la Métropole[v], on le voit s’éloigner du modèle de la départementalisation (dont il fut l’un des artisans en 1946) pour prôner une autonomie plus ou moins accentuée. En 1956, il livrera le fond de sa pensée en des termes sans équivoque : « Je considère cette loi [de départementalisation] comme une loi de circonstance […] et que cette loi ne correspond plus aux conditions actuelles » (p. 414). À partir de ce moment-là, il prônera non l’indépendance, puisqu’il n’y a pas « un seul martiniquais pour y penser sérieusement » (ÉcPol 3, p. 148) mais le « fédéralisme » (p. 23, 59, 134) ou « l’autogestion » (p. 148).

La question de l’assimilation déborde les textes s’inscrivant dans l’immédiateté de la pratique politique. La doctrine de Césaire est au fond, en la matière, la même que celle de cette autre père de la négritude qu’est Senghor. Ce dernier la rappelle dans son intervention à la suite de l’allocution de Césaire au premier congrès des intellectuels et artistes noirs (septembre 1956) : « Il ne faut pas être assimilé ; il faut assimiler » (ÉcPol 2, p. 376 – id. ÉcPol 3, p. 329), ce qui signifie à la fois ouverture à la culture occidentale et fidélité à ses propres racines. Parmi les autres thèmes abordés dans ces textes de portée plus générale, deux sont particulièrement présents : l’esclavage et la colonisation. Les commémorations de l’abolition comme des grandes figures antiesclavagistes – l’Américain John Brown et l’Abbé Grégoire (ÉcPol 2, p 187 et 235) ; le Guadeloupéen Delgrès et Toussaint Louverture (ÉcPol 3, p. 85 et 116) et naturellement Schœlcher (ÉcPol 2, p. 85, 120, 153, 260 et ÉcPol 3, p. 55) – sont autant d’occasions de rappeler les horreurs de l’esclavage comme les mérites de ceux qui surent les dénoncer. Quant à la colonisation (et la décolonisation), elles sont présentes dans les deux versions successives du discours sur le colonialisme (ÉcPol 2, p. 165 et 303), dans un article de la Nouvelle Critique (p. 281), dans la préface au livre de Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées (p. 336), dans les allocutions au premier et deuxième congrès des intellectuels et artistes noirs (ÉcPol 2, p. 357 et ÉcPol 3, p. 95), dans l’article de Présence africaine sur la pensée politique de Sékou Touré (ÉcPol 3, p. 120), dans le discours sur l’art africain au premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar (p. 217).

Césaire commente le Monument du 22 mai 1948 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Césaire commente le Monument du 22 mai 1848 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Les textes de la troisième catégorie se présentent comme des entretiens de Césaire avec des journalistes ou des spécialistes de son œuvre, voire une vieille connaissance avec laquelle il avait eu l’occasion de ferrailler comme Depestre (en 1955, cf. ÉcPol 2, p. 330). En 1968, les deux amis se sont retrouvés au Congrès culturel de La Havane. S’ensuivit une intéressante conversation sur les origines de la négritude et ses valeurs « universalisantes » (ÉcPol 3, p. 248)[vi]. En 1961, interrogé pour le magazine Afrique sur son style poétique, Césaire confesse son hermétisme, tout en notant qu’il est moins prononcé dans ses derniers recueils. Surtout, il insiste sur « l’importance du rythme, […] donnée essentielle de l’homme noir ». La question d’écrire en créole « ne s’est même pas posée ». Il n’est d’ailleurs pas une langue, mais « un langage caricatural [portant] les stigmates mêmes de la condition antillaise ». Lors du même entretien, il se montre pessimiste à propos de la décolonisation du « monde noir, parce que nous n’avons plus à nous dresser contre un ennemi commun aisément discernable, mais à lutter en nous-mêmes, contre nous-mêmes. Il s’agit d’un combat spirituel qui ne fait que commencer » (p. 157, 160). En 1969, dans le Magazine littéraire, l’écrivain précise son rapport au créole qui « fait un peu patois » mais « deviendra une vraie langue », ajoutant qu’il a voulu « imprimer une marque antillaise sur le français » en lui donnant « la couleur du créole » (p. 291).

Au début 1971, le Nouvel Observateur publie un long entretien avec Césaire. A la question « pourquoi le gouvernement français a-t-il intérêt à maintenir la Martinique et la Guadeloupe sous cette domination que vous dites tyrannique ? », Césaire répond : « À la vérité, je ne sais pas […] Je ne crois pas que ces territoires aient un intérêt bien grand par eux-mêmes […] Un certain nombre de lobbies terriblement conservateurs et colonialistes font pression sur le gouvernement » (p. 300). En octobre de la même année, de passage à Trinidad, Césaire évoque la « victoire » de son peuple comme inéluctable à terme : son île sera « un pays dirigé par des Martiniquais », « démocratique » et pratiquant « une certaine forme de socialisme » (p. 314). Lilyan Kesteloot, auteure de plusieurs ouvrages sur Césaire, fut la dernière à s’entretenir avec lui cette année-là ; elle l’interroge sur la contradiction éventuelle entre sa poésie et ses discours (anticolonialistes) et sa politique (anti-indépendantiste) : selon Césaire, contrairement à l’écrivain qui « écrit dans l’absolu, un politique travaille dans le relatif […] En politique, un petit pas vaut mieux qu’un grand bond solitaire ». Quant à sa conception de la négritude, il précise qu’elle « n’est pas biologique [mais] culturelle et historique » (p. 321 sq.).

Cette rapide moisson dans les deux ouvrages qui viennent de paraître des Écrits politiques de Césaire ne rend compte, on s’en doute, que très partiellement des richesses qu’ils contiennent. Gageons que nombreux seront les lecteurs, les bibliothèques qui voudront se les procurer… en attendant impatiemment les deux suivants.

 

[i] Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/

[ii] Convention où Césaire, martiniquais et chef d’un parti autonomiste, curieusement ne parut pas.

[iii] Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré champion, 2013, 2 vol., 891 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

[iv] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours – Édition critique coordonnée par James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/

[v] Ou, ce qui n’est pas du tout la même chose, d’un traitement égal des Antillais et des Métropolitains en poste aux Antilles.

[vi] Une (rare) coquille à signaler ici : « Nous étions frappés par des manques [et non des marques] de la civilisation européenne », etc. (p. 255).