Auteur: Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini est professeur au département d'études françaises de Louisiana State University, Baton Rouge. Il est également directeur du 'Center for French and Francophone Studies' dans cette même université.

La révolte des clercs. Estienne, Gourmont, Étiemble contre l’ « invasion » lexicale

 

 

 

                                                                                           Rien ne porte à la philosophie com la                                                                                                lecture de vieux journaux, l’examen de                                                                                               vieilles querelles, l’analyse des anti-                                                                                           n’importe quoi d’avant-hier.  

                                                                                                                 Remy de Gourmont

 

 

L’affection pour les chats, selon le poète, réunit les savants austères et les amoureux fervents ; l’œuvre admirable d’André Goose montre que la passion de la langue fait de même. C’est d’un amour fervent et cependant paisible que le Maître austère et souriant fait preuve, dans ses travaux d’érudition comme dans ses interventions publiques, témoignant d’une tendresse confiante, mêlée de sympathie discrète, pour l’évolution des formes et des mots. Un tel sentiment est digne d’éloges, car il est fort singulier : l’amour de la langue, d’ordinaire ombrageux et féroce, pétrifie l’objet de son adoration. Passe encore que les oukases et les interdits proviennent du tout venant des puristes, gros bataillon des ignares, besogneux du catastrophisme. Mais on reste perplexe devant les croisades menées par des savants, rendus soudain furieux par les innovations ou les emprunts. Censés ne rien ignorer, pourtant, du destin des langues, de la versatilité des usages et de la vanité des préceptes, ils sortent de leur réserve et de leur science pour appeler à grands cris l’attention du public. Salutaire cri d’alarme, issu d’un cœur généreux (1) ? Aimable colère, excessive sans doute, mais juste sur le fond (2) ? Le brave érudit abandonnant ses chères études pour descendre un moment dans l’arène émeut et convainc : le péril est donc si grand. Mais Tournesol sous l’armure est roublard ; car dans la polémique la plus violente il ne laisse pas d’exciper de son savoir et de son autorité ; pourfendant les fossoyeurs de la langue, en courageux solitaire, il dénonce de ce fait ses collègues fidèles à la réserve scientifique, leur imputant un laxisme criminel. Opération habile : le docte courroucé, dont on ne saurait suspecter la candeur ni la conviction, se promeut champion incontesté d’une cause nationale, à laquelle il a fait don de son savoir, de son ardeur et de son temps précieux.

La cause est d’importance en effet : en Francophonie la langue est identitaire, politique et sociale ; toute atteinte grave excède le simple désordre apporté au lexique, aux habitudes graphiques, à la teneur convenue des propos ; elle met en cause des solidarités et des partages. Il convient donc de prendre au sérieux ces croisades, d’en évaluer l’enjeu, d’en examiner les ressorts ; il importe aussi que le laxisme dénoncé relève le gant. L’invective et la véhémence étant une loi du genre, on ne saurait y répondre en adoptant, au nom du relativisme historique, le détachement impassible du clinicien : le lecteur nous pardonnera de ne pas nuancer notre propos.

Nous avons retenu le thème de l’invasion des mots étrangers. Cette question a suscité en effet des polémiques qui jalonnent l’histoire du français ; son actualité paraît brûlante (la pression de l’anglais sur le lexique traduit son hégémonie mondiale et le déclassement consécutif de notre langue) ; elle n’est pas, enfin, sans échos politiques : dénonçant les (mots) étrangers, la xénoglossophobie, patriotisme de la langue, flatte dangereusement le chauvinisme. Trois ouvrages forment l’objet de notre étude :

Les Deux Dialogues du nouveau langage françois italianizé et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps, publié en 1578 par l’illustre éditeur et philologue impeccable Henri Estienne. Comme le titre l’indique, ce pamphlet dialogué (Celtophile, l’ami du français, et Philalèthe, l’apôtre de la vérité, répondent à Philausone, mondain italianisé) vise l’abondance des emprunts à l’italien. Estienne a déjà énoncé ses principaux griefs dans la préface de son Traicté de la conformité du langage françois avec le grec (1569).

– Esthétique de la langue française (1899), ouvrage attachant, dans lequel Remy de Gourmont se montre attentif à la langue populaire et à sa naturelle évolution, fort critique envers les interdits puristes (3). Nous l’avons néanmoins rangé parmi les pamphlets érudits pour deux raisons. Ses connaissances, ses références explicites aux grands linguistes (dont Gaston Paris et Michel Bréal) accompagnent une thèse originale : l’évolution de la langue se conforme à des lois (phonétiques et sémantiques) qui définissent son génie propre et lui confèrent sa beauté ; cela implique une critique du purisme (qui ignore cette légitime évolution) mais également un refus de l’emprunt artificiel (qui la contrarie). Gourmont fustige par suite les « atteintes portées à la beauté et à l’intégrité de la langue française » venues de l’anglais, mais surtout du grec « manipulé par les pédants de la science, de la grammaire et de l’industrie » (p. 99).

Parlez-vous franglais ?, célèbre pamphlet qu’Étiemble publia en 1964, réédita et préfaça à de nombreuses reprises. Succès de librairie, il passe aujourd’hui pour un témoignage lucide et pionnier, premier acte de résistance, sorte d’Appel du 18 juin de la Francophonie occupée.

 

Ces trois ouvrages sont dissemblables par leur objet, leur tonalité, leur contexte. Ils partagent cependant plus de traits qu’on ne pense, dessinant assez précisément la figure d’une xénoglossophobie savante. Qu’ils diffèrent par leur objet est déjà rassurant : s’il est urgent de combattre l’influence anglaise, c’est que l’italien puis le grec n’ont pas dénaturé gravement la langue française. On peut donc attendre avec sérénité les effets lexicaux que le développement économique de la Chine ne manquera pas de produire.

 

 

Un combat douteux.

 

Nos trois auteurs s’adossent sinon à la Science, du moins au savoir positif et rationnel. Étiemble, qui met en avant son appartenance à la « chère Sorbonne », donne dans son ouvrage une « grammaire du sabir atlantyk » dont le plan et la nomenclature se conforment aux descriptions grammaticales habituelles ; il fustige au passage les spécialistes qui ont abordé les points évoqués. Ainsi, Jean Dubois dont la monumentale Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain (Dubois : 1962) ne trouve grâce ses yeux : « Cet ouvrage (…) pèche grièvement contre le sabir atlantic, dont il semble contester (ne serait-ce que par omission) l’importance à notre époque (…). Décidément inférieure à sa tâche, la thèse de M. Dubois néglige certains suffixes… » (pp. 178 et 184). Étiemble joue sur les deux tableaux : il se donne pour plus professionnel en ce domaine et plus militant. Nous avons vu, ensuite, que Gourmont se range dès l’abord sous l’autorité de Gaston Paris, dont il se déclare le disciple : « Ces études (…), sans être de la philologie (…) s’appuient constamment sur la philologie romane et sur la linguistique générale » (préface, p. 16) ; sa doctrine est au fond une esthétisation de la phonétique historique. Estienne pamphlétaire, enfin, ne met pas son savoir (langues anciennes, français médiéval) dans sa poche ; il revendique en outre une approche rationnelle de la langue : « Il faut que la raison domine » (p. 402). On le voit par sa discussion de l’instance à laquelle attribuer le bon usage. Cela ne peut plus être la Cour (comme au bon temps du roi François), désormais livrée aux Italiens et à l’ignorance ; Estienne propose une réponse plus individuelle (et assez « parlementaire »), fondée sur une faculté de jugement éclairée par le savoir ; elle est propre à « ceux qui ne parlent point à l’aventure, mais veulent laisser gouverner leur langage par la raison » (p. 84). Il entend, comme le dit son éditrice Pauline Smith, « que la raison, jointe au bon sens, à l’entendement, au jugement formé par de solides connaissances du grec et du latin, soit l’arbitre du bon usage » (Dialogues, p. 22). Aucun de ces trois ne saurait donc, sans mauvaise foi, revendiquer les privilèges du pamphlétaire (exagération, à peu près polémiques) ; nous sommes donc contraint de considérer leurs affirmations avec quelque sérieux.

          Le savoir positif et rationnel n’y trouve malheureusement pas son compte. Nos francs-tireurs manquent leur cible avec une constance qui fait douter de leur entreprise.

          Tout d’abord, et ce n’est pas le moindre paradoxe, ils semblent bien arriver après la bataille. Que Gourmont fustige kilogramme, apparu en 1795, (« perpétuelle insulte au dictionnaire français » p. 46) et kilo, relevé dès 1858, (« abréviation plus laide encore que le mot complet ») prête à sourire ; les campagnes menées par Estienne et Étiemble ont plus d’ampleur, mais le même à propos. Dans son étude sur l’emprunt lexical dans les langues romanes. Thomas E. Hope propose un diagramme retraçant l’entrée en français des mots italiens au cours du XVIe siècle (Hope : 1971, p. 234). Si la courbe commence dès la fin du XVe, elle atteint son sommet (nombre double de la moyenne) durant les années 1540-1560, c’est-à-dire pendant le règne d’Henri II ; elle retombe ensuite, vivement et « this sudden fall is perhaps the most remarkable characteristic of the whole pattern » (p. 235). La nature des emprunts n’est pas non plus indifférente : après 1560 les termes importés « are mainly neutral, divorced from historical associations, borrowed out of practical necessity and connected with commerce rather than walfare » (Ibid.) : accaparer, brocoli, caleçon, estampe, faillite, etc.. Ces emprunts « matter of fact » traduisent d’une part un apport paisible et disons-le profitable de l’italien au français, répondant à des besoins concrets ; ils signalent d’autre part une perte d’influence des milieux mondains, au profit de la bourgeoisie marchande, qui fait commerce de produits et de mots. Henri Estienne s’étant concentré sur la Cour, « les mots d’emprunt italiens de cette époque appartenant au domaine de l’industrie, des sciences, des arts, des jeux et des amusements ont absolument échappé à son investigation » (Wind : 1928, p. 34). Imputant à la Cour une supposée invasion lexicale contemporaine, il a particulièrement mis à côté de la plaque. Etiemble est à peine plus chanceux. Il prend certes la précaution de dater de 1945 l’amorce de l’invasion anglophone, son débarquement en somme, ce qui lui donne une période de vingt ans au cours de laquelle à l’évidence de nombreux mots anglais ont pénétré en français ; mais convient-il en 1964 de sonner l’alarme ? Le premier chapitre de son ouvrage raconte une « histoire pas drôle » rédigée en « sabir atlantic » ; bourré de 341 anglicismes le français de cette petite nouvelle paraît en effet fort malmené. Une étude conduite auprès de Francophones natifs, âgés de vingt à soixante ans, obtient des résultats convergents : le tiers seulement de ces anglicismes appartient à leur français courant ; un tiers est totalement inconnu ; le tiers restant regroupe des termes reconnus mais considérés comme vieillis et hors d’usage. Si l’on relève la première attestation de cette centaine d’anglicismes vivants, on est loin d’assister à une soudaine déferlante. Ils sont entrés : pour le tiers d’entre eux, avant 1900 (dont un au XVIIe et deux au XVIIIe siècles) ; avant 1950 pour les trois quarts des emprunts du XXe siècle (avec deux pics durant les décennies 1920 et 1940) ; les mots apparus après 1950 sont minoritaires (4). Il s’agit donc bien d’un petit vocabulaire stable, et depuis longtemps ; pour le reste, Etiemble combat d’éphémères moulins à vent.

          Comme tous ceux qui réagissent à un xénisme qui les agace, les trois érudits en colère tombent dans le panneau du discours. Ne se donnant pas la peine de vérifier si l’emprunt a trouvé place dans le système de la langue, ils se prennent au piège de la parole emphatique, jargonnante ou distinguée, aux bigarrures de l’idiolecte tribal, aux miroitements lexicaux des effets de mode. Attribuant l’italianisme aux seuls courtisans, Estienne se condamne à ne pas distinguer l’emprunt structurel du calque branché. Ouvrant son ouvrage en faisant parler Philausone, qui enfile à la suite trente italianismes, Estienne place sur le même plan fatigue, manquer, intrigue et strade, sbigotit, ragionner, scorte, indugier, etc. dont très peu possèdent ne serait-ce qu’une attestation à l’époque, dont aucun ne s’est conservé (5). C’est à la publicité que s’en prennent Gourmont et Etiemble, à l’unisson des actuels « défenseurs » de la langue française ; par son usage immodéré des anglicismes et d’une syntaxe anglicisée, elle « pourrit et s’efforce de détruire la langue française » (Franglais, p. 292). Victime de son courroux (6), l’éminent professeur surestime l’impact linguistique des slogans, néglige la consommation lexicale boulimique du discours publicitaire, qui fonctionne à la surprise et à la connivence ponctuelle (ses exemples donnent un charme très « sixties » à son ouvrage…), et fait un sort, malgré lui, à des termes qui eussent promptement versé dans l’oubli. On ne peut certes reprocher à Estienne et à Gourmont d’ignorer les acquis de la linguistique moderne en matière d’emprunt lexical ; on relève toutefois sous leur plume des naïvetés qui montrent que leur raison, aveuglée par la colère, ne « domine » pas toujours. À côté de remarques fines (il a bien distingué les emprunts par la forme et par le sens), Estienne s’étonne par exemple que l’on utilise manquer et manquement (dont les conjugaison et formation sont régulières) « plustost que defaillir et default » (Conformité, p. 22) ; refusant l’adjectif bizarre, il recommande à la place deux périphrases : « c’est un homme qui est un peu subject à ses fantasies, c’est un homme qui a ses façons » (Dialogues, p. 146) ; on reconnaît là un des aspects du purisme.

          Très généralement, à trop embrasser les « escorchements » langagier de toute sorte, les trois pamphlétaires se soustraient à l’obligation d’étreindre leur sujet. De la condamnation des emprunts ils passent trop aisément au désaveu de toute forme différant de leur parler, tenu pour la norme. Henri Estienne, entraîné par son ire et la construction assez lâche du Dialogue, en vient à traiter de l’abus des métaphores (le vent de son ambition, la roue de sa mémoire, etc., p. 333), de la fureur des adverbes (infiniment, divinement, pp. 126 et 335), phénomènes qui relèvent certes de la préciosité mondaine (de tous les temps, et pas forcément italianisante). Il condamne également des traits de phonétique (passage de [oi] à [e] : « je di que bon francés, c’est mauvais françois », p. 143 ; ouverture de [e] par [r] : « la place Maubart », p. 163 ; fermeture de [o] : « chouse au lieu de chose », p. 46), de morphologie (passés simples du premier groupe en -i : « il s’y en allit », p. 162 ; participes passés archaïques : « il m’a tors, il m’a mors », Ibid.), de morphosyntaxe (« un vieux homme », p. 163). Ces faits ne sont pas dus à l’influence italienne mais aux variations diachroniques et diatopiques de la langue. Cette animosité contre les divers gaste-françois (p. 118) fait entendre le discours puriste dans sa version de la fin du XVIe siècle ; Estienne annonce d’ailleurs (p. 162) un traité intitulé Le Correcteur du mauvais langage françois, qu’il n’eut pas l’occasion de publier. Lire Etiemble donne une idée de la physionomie du purisme, quatre siècles plus tard. Voyant des anglicismes partout, l’enragé érudit condamne toute différence d’avec la conception singulièrement stricte qu’il se fait de la norme. À la section « Stylistique » de sa Grammaire (pp. 251 sq.) il impute au « sabir atlantic », réprouve et corrige les termes et expressions diète (employer fautivement pour : régime), réaliser ( : se rendre compte de), pratiquement ( : quasiment), admettre ( : avouer), carriériste ( : arriviste), donner le feu vert ( : donner libre carrière), mon nom est Dupont ( : je m’appelle Dupont), puis-je vous aider ( : que puis-je faire pour vous ?). En syntaxe, Etiemble est un zélateur des prépositions, qu’il tient pour les héritières (par compensation) de la flexion latine ; on sait qu’elles ont pour la grammaire normative une importance insigne : elles expriment la filiation latine (qui importe tant à la dignité du français), elles sont un des fondements de la fameuse clarté française (7). Il condamne par suite (pp. 234 sq.) toute alternance (à la demande, fautif pour : sur demande ; sous contrat : contrat avec, changer pour : échanger contre, etc.), et blâme l’absence de préposition. Ce qui le conduit fort loin dans la contre-vérité, quand il peste contre la composition par juxtaposition « que le système français, qui abuse des prépositions, n’accepte qu’avec répugnance, dans un nombre restreint de mots du type : timbre-poste, hôtel-dieu » (p. 190). On sait depuis Darmesteter (1874) qu’il s’agit au contraire d’un procédé néologique ancien, répandu et fécond. Le savoir élémentaire sur la langue le cède devant le désir pathétique de sauver une authenticité et une noblesse de l’idiome, que blesse le cours du temps et des choses. Le purisme est une forme supérieure de la nostalgie ; Etiemble, qui offre à notre admiration la flexion de bungalo en serbo-croate, soupire après la latinité enfuie de notre langue : « la nôtre, hélas, perdit en route ses déclinaisons… » (p. 372).

 

Un ressort politique

 

          Les raisons doivent être profondes, qui font sortir ces trois savants de la réserve et de la rigueur scientifique ; à l’évidence elles sont politiques.

          Les Dialogues d’Estienne croisent deux traditions pamphlétaires du siècle, qui se recouvrent en partie : la réaction violente à l’influence italienne, la critique acerbe des mœurs de la Cour. Concernant la première notre homme ne tait pas son patriotisme (8), d’autant plus ardent qu’il est en fait un exilé : ayant suivi son père à Genève (où il fut souvent en mauvais termes avec le Conseil, qui condamna les Dialogues, trop favorables à la France), il passa une grande part de sa vie en voyage. Son regret du pays natal lui rend odieuse l’influence qu’y a prise la supériorité culturelle, mais aussi technique et commerciale de l’Italie : Piémontais, Savoyards, Lombards tiennent la banque, les impôts, le génie civil, les arsenaux, etc. ; son calvinisme sincère ne le pousse pas à absoudre le « crime italien » de la Saint Barthélemy (Sozzi : 2002). Bien qu’il connaisse à merveille la langue et la littérature transalpines, il se range parmi ceux qui entendent, comme dit Pasquier, « dégloirer l’italien » : contester cette prépondérance (ce qu’il fait, dans son domaine, avec la Précellence), appeler ses compatriotes à secouer son joug. Significative à cet égard est sa diatribe contre « ces furieux mots de guerre » que le français accueille à foison : emprunter une terminologie militaire, c’est proprement rendre les armes : « Et que chacun, leur voyant ceci faire, / Dira qu’ils ont de vous l’art militaire ! » (Dialogues, p. 56) (9). Estienne n’a certes pas tort : « D’où les mots, de là vient la science ! » (p. 57) ; mais en l’occurrence son patriotisme lexical est vain, le combat est perdu. Le professionnalisme des armées italiennes, reconnu dès la fin du XVe siècle, a des effets lexicaux qui deviennent massifs (et conscients) dans la seconde moitié du règne de François Ier (Hope : 1971, p. 238) ; le roi, en vue d’un affrontement avec Charles Quint, reconstitue alors son armée sur le modèle italien (Rudler : 1980, p. 207) ; la France importe alors des mercenaires, des ingénieurs, des armes, de l’organisation et par suite des termes. Quand la langue délaisse soudoyer au profit de soldat, on est passé de l’armée des Croisades à celle de Machiavel. L’italianisation de la Cour (« une petite Italie », dit Estienne) imputée à Catherine, et plus généralement des élites mondaines (des études dans une université italienne puis des voyages au-delà des Alpes deviennent un prérequis et un bagage culturel dont on fait montre (10)), le succès de Castiglione, etc. suscitent un courant anti-aulique puissant et bien connu (Smith : 1966), dans lequel les Dialogues prennent place ; il n’est nul besoin d’y insister. Les motivations politiques d’Estienne sont toutefois, dans ce domaine, plus originales et dignes d’intérêt : il sert en fait les desseins du roi. Il y a là une énigme qui avait intrigué Pierre Champion et que notre ami Claude Blum nous a aidé à résoudre : voilà un roi Très Chrétien qui protège un « réformé notoire, au demeurant assez bohème, éditeur du Nouveau Testament de Théodore de Bèze » (Champion : 1941, p. 81) et qui blâme sa cour. Car non seulement Henri protège Estienne des rigueurs du Conseil de Genève (en faisant intervenir son ambassadeur Harlay de Sancy), mais il approuve et encourage le projet de la Précellence (11), lui promettant une pension (Clément : 1898, p.56). Si les Dialogues ne sont pas une commande, on peut penser qu’ils participent d’une stratégie royale (12). Estienne, qui se garde bien d’attaquer le roi ni la reine mère et réussit le tour de force (étant donné son sujet) de ne pas faire la moindre allusion aux « mignons », se targue d’un accord au fond avec sa Majesté :

Que si on lui faisoit voir la différence qui est entre le sain et entier langage françois, et entre celuy qui aujourd’hui est ainsi italianizé et autrement desguizé, je ne doute pas qu’elle ne soit si bien née (…) qu’elle ne fist rappeler cestui-là et bannir cestui-ci (p. 81).

Flatteur mais perspicace, Estienne perce les intentions royales :

En quoy elle monstreroit qu’elle ne degenere point, ni de son pere, ni de    son ayeul, François premier, roy digne de tres celebre et perpetuelle memoire. Car luy qui avoit faict si heureusement fleurir en son royaume l’estude des trois langages, l’hebrieu, le grec, le latin, estoit si jaloux de l’honneur du sien maternel (…) (Ibid.)

Telle est bien la politique de Henri III : apaiser le pays autour d’une langue, d’une éthique et d’une culture. Instruit, amateur de philosophie morale, fasciné par le prestige de François, Henri entend renforcer une identité nationale « mos gallicum » ; il voit d’un mauvais œil, par suite, bien des aspects de l’influence italienne : mode des duels impliquant les seconds, qui déciment la noblesse (Le Roux : 2000, p. 398) ; étiquette curiale italienne et frivole (il adopte une étiquette espagnole plus austère, imitée de Philippe II ; Champion : 1941, p.83) ; poésie amoureuse galante et légère des italiens de la Cour ; éloquence courtisanesque séduisante et futile (il crée avec Pibrac l’Académie du Palais, qui devra fonder en dignité ancienne, perfectionner, promouvoir une éloquence française, et la lui enseigner (Fumaroli : 1980, pp. 494 sq ; Sealy : 1981, pp. 153 sq.) ; italianisation de la langue. Estienne, à la fois savant et franc-tireur (il n’est pas de l’Académie du Palais), protégé mais autonome, lui est donc d’un grand secours dans une action qui, étant donné l’emprise italienne dans la famille royale, à la Cour et dans le pays est délicate et ne saurait être frontale.

          L’intelligence caustique, l’élégante culture et la retenue de Gourmont incitent à la prudence et au tact quand on étudie les attaches politiques de sa réflexion. Tout comme M. Teste, la sottise n’étant pas son fort, il laisse aux huîtres et aux moules le soin d’adhérer. Toutefois, l’ironie avec laquelle, dans les quatre tomes des Épilogues. Réflexions sur la vie, il traite de l’hypocrisie des religions, du puritanisme calviniste, de la sottise militaire, de la tyrannie de l’État, de l’arrogance bureaucratique, mais aussi de l’infantilisme des socialistes, du sectarisme des francs-maçons, du crétinisme des zélateurs du Progrès, sa réserve enfin devant l’Affaire Dreyfus, donnent au lecteur l’image d’un anarchiste conservateur, cérébral et sceptique. Cependant, une lecture attentive de l’Esthétique y décèle les contours d’une véritable politique de la langue. La thèse de Gourmont, rappelons-le, est moderne ; elle fait entrer dans la critique le savoir linguistique le plus récent, celui de Paris, Muller, Bréal (13). Conscient grâce à eux que l’évolution d’une langue est naturelle et régie par des lois, Gourmont voit dans ces légitimes « déformations » successives une fidélité profonde de l’idiome à lui-même, son véritable génie et sa beauté. Cet esthétisme de la phonétique historique échappe heureusement à la crispation puriste (qui n’entend rien aux innovations), mais refuse les emprunts et les créations (étrangers aux processus spontanés et spécifiques du changement). Pour Gourmont, qui tranche singulièrement sur le discours habituel, la langue en évoluant ne décline ni se s’altère, dès lors qu’elle se conforme aux modalités autarciques de son génie. « Une langue reste belle tant qu’elle reste pure ; une langue est toujours pure quand elle s’est développée à l’abri des influences extérieures. » (p. 99). Le moteur de cet engendrement langagier, sui generis et perpétuel, est le peuple, dépositaire et maître des lois du changement, conscience aveugle mais certaine de la langue. La linguistique évolutionniste du XIXe siècle conduit Gourmont à un rousseauisme de principe, fort angélique (sur une question de langue le peuple a toujours raison) mais paternaliste (il faut protéger ce peuple créateur des « influences extérieures »). Et pour commencer, ne point l’éduquer : ce grand enfant génial en matière de langage doit rester à l’état de nature. Gourmont pourfend l’apprentissage des langues (« La connaissance d’une langue étrangère est en général un danger grave pour la pureté de l’élocution », p. 65), de l’orthographe (dompeteur : « Cette prononciation absurde est un des méfaits de l’orthographe enseignée à des enfants du peuple », p. 115), des bribes de latin et de grec induisant au néologisme demi-savant (barbarismes du « delirium groecum » : « Voilà les résultats de l’instruction vulgarisée sans goût », p.33). L’école publique pervertit le génie populaire de la langue ; le rôle de l’élite cultivée est de ramener sagement le peuple à lui-même : « l’aristocratie intellectuelle, au lieu de restreindre la part du nouveau dans la langue, doit au contraire souffler au peuple abruti par les écoles primaires les innovations verbales qu’il est désormais inepte à imaginer » (p. 91). Les échos politiques d’une telle théorie de la langue ne laissent cependant pas d’apparaître. Quand il enfile les chaussons du philologue, M. le comte de Gourmont, quoi qu’il en pense, chausse les bottes des adversaires déclarés de la Gueuse.

          De l’inspiration directement politique de Parlez-vous franglais ? Etiemble ne fait pas mystère ; il la claironne. Que cet homme de progrès, anticolonialiste de toujours, fier d’un pays libre et qui dispense la liberté, mette en garde contre le danger de vassalisation (14), on ne peut que lui rendre hommage ; encore que le péril ne fût pas grand dans la France en pleine euphorie gaullienne des premières années 60. Fallait-il pour autant rédiger un « discours de Phnom-Penh » linguistique un peu facile, usant (avec retard) d’une étonnante rhétorique stalinienne ? On reste confondu devant la bienveillance pour cet ouvrage dont témoignent ceux qui ne l’ont sans doute pas relu. La charmante pochade professorale, cri du cœur d’un savant, est un pamphlet antiaméricain haineux et violent, dont les thèmes et la logomachie rappellent les pires officines. On pardonnera au cher professeur d’être un peu léger sur la formation des mots composés français par juxtaposition, dès lors que son objectif principal est de dénoncer, en vrac, le pacte atlantique, les « négriers yankis » de Remington et de la General Motors (p.277), la « soi-disant sociologie d’outre-Atlantique », les femmes (« frigides, obsédées, puritaines et autoritaires » p. 378), la cuisine « infantile » (p. 379), « l’antisémitisme larvé, le racisme virulent » (p. 380), etc. Ce réquisitoire est exemplaire de l’antiaméricanisme du XXe siècle, tel que l’a décrit Philippe Roger (15) : d’inspiration éminemment intellectuelle, strictement défensif, il a pour politique un projet de consensus patriotique national et pour stratégie celle du regretté André Maginot. La dénonciation des anglicismes chez Etiemble n’est donc pas seulement un désir à la Gourmont de sauvegarder l’homogénéité de la langue, ou le refus, comme pour Estienne, de concéder une supériorité culturelle ou technique ; elle est un combat politique contre une colonisation concertée, qui procède d’abord par l’occupation de la langue et des esprits : « La vérité, c’est qu’on nous fait jargonner américain, afin de nous conduire à l’abattoir les yeux bandés » (p. 273). Mêler à son français un mot anglais, c’est prendre le joug de l’impérialisme : « Car, ne l’oublions pas, le sabir atlantyck, c’est la langue du camp de la liberté, celui de Franco, de Salazar, de Tchiang Kai-Chek » (p. 174). Il convient donc d’expurger la langue, d’y traquer le moindre emprunt d’un sens, d’un son, d’une forme, d’anéantir les cellules avant-coureuses du « cancer yanki » (p. 384). À ce jeu-là, animé de la plus sainte des colères, champion de la plus noble des causes (sauver la France, au nom de tous les opprimés), on s’emporte, on s’aveugle, on professe le purisme le plus conservateur, on hurle avec les loups (l’antiaméricanisme est la chose du monde la mieux partagée, y compris par l’extrême-droite), on dérape : « Force m’est de constater que s’ils torturaient et massacraient les résistants, les nazis se donnaient la peine de rédiger en vrai français leurs atroces tableaux d’honneur » (p. 233-4). Fusillés sans doute, mais en français korrect ; on a connu Etiemble mieux inspiré.

 

Le pouvoir des clercs

 

          Ce n’est cependant pas le seul amour de la Patrie, identifiée à sa langue, qui a suscité la rédaction de ces ouvrages. Forts de leur science, de leur autorité et de leur conviction leurs auteurs entendent bien profiter de leur croisade (et tel en est sans doute le ressort le plus secret) pour se poser en régents du langage. Que la langue française dût être dirigée, nul n’en a jamais douté en France ; le péril accroît cette exigence : « Ou bien nous « régenterons » le français, ce dont deux ou trois personnes m’accusent de vouloir faire – et elles ont bigrement raison ; ou bien, c’est clair, il n’y aura plus de français » (p. 396). Oui, mais « à qui donc confier le droit de « régenter » ? » (Ibid.). La réponse se lit en filigrane : à ceux que qualifie un savoir positif sur la langue (Estienne), surtout s’il se mêle d’une sensibilité esthétique due à la pratique littéraire (Gourmont et Etiemble (16)). Se portant vaillamment aux frontières (de l’idiome), pour combattre un péril qu’ils ont subrepticement exagéré, les clercs n’oublient pas de servir au passage les intérêts de leur corporation.

          Henri Estienne est représentatif de la situation pré-académique : jusqu’en 1635, il n’est point d’autorité reconnue en matière de langue française ; la question de la légitimité de l’usage est par suite au cœur de la réflexion linguistique (Trudeau : 1992). Quelle instance cautionne la norme ? Cela ne peut être l’Académie du Palais, laboratoire de l’éloquence royale, préoccupée de sujets moraux (Sealy : 1981, pp. 139 sq.), et pour Estienne cela ne saurait être la Cour. Le débat est ancien, il y intervient avec une ardeur d’autant plus grande qu’elle se fonde sur un regret. C’est par principe dans les milieux mondains que devrait se trouver « la vraye naïveté de nostre langue » (17) ; de fait, « la Cour a eu cest honneur autrefois (et principalement au temps de ce tant admirable roy François premier) de donner loy à la France universelle touchant le bon langage » (Dialogues, p. 119). La parlure mondaine contemporaine invite plutôt à la laudatio temporis acti : « Fuit enim tempus quum in ea [aula] sermonis puritas quaerenda esset » (Hypomneses, p. 55), « Autrefois il faloit chercher le meilleur langage entre les courtisans » (Dialogues, p.79). Fuit tempus, autrefois : comme Estienne, la plupart des grammairiens de son époque, de Tory à Pasquier, en passant par Meigret, Des Autels et Peletier, portent le deuil de la cour du grand roi, inventant malgré eux l’inflexion nostalgique que prendra trop souvent, jusqu’à nous, le discours sur la langue ; comme Estienne, ils récusent l’autorité de la Cour actuelle : « j’estime qu’il n’y a lieu où nostre langue soit plus corrompue » (Pasquier, Ibid.). C’est toutefois l’auteur des Dialogues qui donne leur plein développement à ces attaques, en fournissant les raisons : mollesse des mœurs (on affectionne la douce articulation italienne), ignorance profonde, volonté de distinction, snobisme italianisant : « MM. les courtisans se donnent le privilege de legitimer les mots françois bastards, et naturalizer les estrangers » (Conformité, p. 14). À l’instar de ses prédécesseurs, Estienne attribuerait volontiers ce privilège au Parlement, non point pour la qualité de sa langue (qui jargonne parfois), mais pour la solidité de son savoir. Les juristes ont pour métier de dire le droit, en l’asseyant sur la fréquentation des textes anciens ; leur mission est en cela comparable à celle du grammairien. Estienne, qui partage avec Fauchet et Pasquier la pratique des romans médiévaux et de leur langue, tient que la « cognoissance du vieil langage » est le plus sûr moyen d’identifier et de corriger la « dépravation qui est aujourd’huy » (p. 157). De ce conflit entre la Cour et le Parlement, qui traverse le siècle et ne prendra fin qu’avec la fondation de l’Académie française (dont le Parlement de Paris bloquera les statuts pendant plus d’un an), Estienne donne une interprétation originale. Il y voit une possible collaboration, ou du moins une répartition des rôles : « J’ay toujours eu ceste opinion, que la Cour estoit la forge des mots nouveaux, et puis le Palais de Paris leur donnoit la trempe » (Conformité, p. 14). L’érudition a pour emploi de valider la néologie curiale, en la passant au filtre du savoir et de la raison. Une telle fonction ne pourrait-elle s’exercer au sein de la Cour, dès lors qu’y pénétrerait un état d’esprit « parlementaire » ? « Philausone : Il semble que vous imaginiez une cour telle que pourroit estre une cour de parlement » (p. 84). Il s’agit, en prenant appui sur les quelques courtisans « amateurs du vray langage françois », auxquels Estienne présente une Condoléance marotique (18) de restaurer chez les élites mondaines un amour sincère de la langue, éclairé par la raison et qu’informe la science. La Cour a besoin de savants ; tel est le sens ultime des Dialogues. Ce faisant, Estienne entre dans les vues du roi, soucieux de ramener son entourage à des valeurs morales, à la noblesse des conduites, au respect du patrimoine culturel national. Le projet royal d’éloquence française travaille les scansions (Cour/Parlement, France/Italie, etc.) d’un débat sur la langue, et sur l’autorité de son usage ; Henri Estienne y fait entendre, ainsi qu’écouter avec bienveillance, le point de vue des clercs et des érudits.

          « Une académie serait utile… » : Gourmont décrit avec ironie la situation post-académique et désenchantée. Certes, une instance légitimante existe, mais l’ont déconsidérée sa légèreté (elle prépare son dictionnaire comme « on joue au corbillon », son ignorance de l’histoire de la langue, son purisme aveugle. Ainsi, ayant accepté de faire entrer au Dictionnaire le verbe engueuler, elle refuse ensuite esquinter (« mot très convenable » dit Gourmont) : « Nul ne saura jamais pourquoi et cela n’a aucune importance, les décisions linguistiques de l’Académie étant considérées depuis longtemps comme de simples propos de salon » (Le dictionnaire, p.39). Il ne s’agit pas, d’ailleurs, de seulement passer au tamis la langue contemporaine, de rendre au cas par cas des avis, quelque motivés qu’ils soient. Une académie à la Estienne, gardienne de la langue au nom du savoir et du goût, serait-il est vrai un progrès sur une Compagnie qui laisse au caprice le soin d’emplir la corbeille lexicale légitime. Mais la question n’est pas d’agir par prétérition, en préparant un dictionnaire normatif « inconnu du public et déjà démodé quand il paraît » (Esthétique, p. 80) ; Gourmont perçoit que le projet de Conrart, repris de la Crusca, d’établir une langue de bon usage, en constituant sa nomenclature (ce que fit avec succès la première édition du Dictionnaire) ne répond plus aux besoins actuels. Il convient d’« agir dans le présent » et de produire du vocabulaire ; l’Académie dont Gourmont rêve « serait chargée de baptiser les idées nouvelles ; elle trouverait les mots nécessaires dans le vieux français, dans les termes inusités, quoique purs, dans le système de la composition et dans celui de la dérivation » (Ibid.). Fort proche, par son inspiration, du Fénelon de la Lettre à l’Académie, qu’il ne cite cependant pas, Gourmont en appelle à une politique d’enrichissement endogène de la langue, à un natalisme lexical pourrait-on dire, s’il n’avait par ailleurs moqué le démographisme (19). À qui confier une telle entreprise ? L’objet étant « non pas d’entraver la vie de la langue, mais de la nourrir au contraire » (Esthétique, p. 80), le recours à l’Académie paraît exclu ; mais comme il s’agit également de « la préserver contre tout ce qui tend à diminuer sa forme expansive » (Ibid.) on ne fera pas confiance pour autant aux « pédants de la science, de la grammaire et de l’industrie » (Ibid., p.99), trop heureux d’emprunter à l’anglais ou de façonner une cuistrerie néo-grecque. Rétif à l’emprise sociale des ingénieurs et techniciens du Progrès, fort critique à l’égard des maîtres et des professeurs (qui ont, en particulier, gâté l’instinct langagier du peuple), se défiant des tâcherons de la basse littérature, Gourmont dessine en creux la figure d’Autorité conforme à ses vœux. Un écrivain de talent, tout d’abord, sensible par expérience à la beauté du langage, formé ensuite (le point est crucial) au savoir positif sur la langue et sur les modalités de son évolution : un Fénelon qui aurait lu Bourciez, Gaston Paris écrivant comme Barbey. Homme de lettres et de science, respectueux du génie linguistique populaire, favorable aux innovations de bon aloi, il rendrait les meilleurs services à la défense et au perfectionnement du français. « Une académie serait utile, composée d’une vingtaine d’écrivains – si on en trouvait vingt – ayant à la fois le sens phonétique et le sens poétique de la langue » (Ibid.). Certes, les oiseaux sont rares, dont on formerait cette « chimérique assemblée » ; le profil du poste tient de l’autoportrait. De plus, Gourmont par principe n’est candidat à rien. Il esquisse pourtant ce qui pourrait refonder le projet académique à l’orée du XXe siècle, et constituer un nouveau pouvoir clérical sur la langue. Estienne, pour des raisons personnelles, faisait toute confiance aux érudits ; pour des raisons similaires, Gourmont met en avant l’expérience esthétique éclairée. L’écrivain est maître du langage, dès lors qu’il admet les lois de la philologie et respecte la créativité populaire, en la guidant avec bienveillance.

          Deux générations plus tard, l’Académie française n’a pas meilleure presse pour Etiemble : « Est-ce ma faute si, indigne de son rôle, une majorité ignorante ou gâteuse paralyse le petit nombre de ceux qui pourraient et voudraient bien faire ? » (p. 396). Il convient pourtant d’agir ; Parlez-vous franglais ? en clame à grands cris l’extrême urgence, qu’aggrave la défaillance de l’autorité en matière de langage : « surtout depuis que chacun, sous le fallacieux prétexte qu’il sait lire, s’arroge sur le patrimoine ancestral tous les droits, y compris celui de le dilapider » (Ibid.). Si Etiemble fait tant de bruit cependant c’est, semble-t-il, parce que l’on agit. Le courant favorable à un accroissement du vocabulaire français (sous des formes diverses : provignement de l’ancienne langue, ouverture aux dialectes, emprunts étrangers), issu de la Pléiade, relayé par Fénelon, les physiocrates et les révolutionnaires reprend vigueur dans la France de l’après-guerre en reconstruction : le pays souffle d’une carence de mots, comme il manque d’infrastructures et d’enfants (20). Dès les années 50, de grands ingénieurs se mettent au travail, afin d’équiper la langue scientifique : le Comité d’étude des termes techniques français, fondé en 1954 par Georges Combet et Pierre Agron, regroupe des ingénieurs en provenance principale du Gaz de France ; ils seront rejoints plus tard par ceux que l’on pourrait appeler les grands polytechniciens du gaullisme (Chansou : 2002, pp. 57-71). Renforcé par des comités et commissions réunissant des professeurs de médecine (Henri Mondor, Charles Sournia), des journalistes sportifs (Jacques Ferran), etc. ce mouvement se structure et prend son essor véritable quand il reçoit l’appui de l’État. Par un décret en date du 7 janvier 1972, le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas crée le dispositif des Commissions ministérielles de terminologie ; dès le mois de janvier suivant, six arrêtés de terminologie sont publiés au Journal officiel : ils portent sur les domaines de l’audio-visuel, du bâtiment, du nucléaire, du pétrole, des techniques spatiales et des transports (Depecker : 2001, p. 25). Etiemble, dans son ouvrage et dans les rééditions, salue ces efforts auxquels il a participé (vocabulaire des sports) ; il laisse poindre toutefois son inquiétude. Non seulement sur l’efficacité de ces quelques digues élevées contre ce qu’il juge un raz-de-marée, mais par principe contre ces travaux d’ingénieur. Cette terminologie principalement scientifique et technique est conçue par ses premiers utilisateurs ; ce qui est de bon sens, mais ouvre la voie au gouvernement des experts. Ainsi, pour remplacer le « mot yanki engineering », Etiemble cite les « équivalents, plus aberrants les uns que les autres » proposés par les « experts » : écotechnie, exploplaniéconotechnique, ingeneurie, multiscience, périscience, poliscience, prospectigénie, technoexpansion, etc. (p. 65 ; plusieurs de ces termes semblent acceptables). Au fléau de l’anglicisme répond le travers des cuistreries ridicules que dénonçait Gourmont : le « pédantisme des techniciens » (Franglais, p. 370) jargonne, en anglais comme en grec. Plus grave encore, l’impéritie académique laisse les ingénieurs prendre autorité sur la langue. Le pamphlet d’Etiemble peut se lire par suite comme la tentative, au motif d’un péril qu’il serait le seul à mesurer et à dénoncer pleinement, de replacer l’usage sous la férule cléricale. En contournant la technocratie linguistique. Par le bas, tout d’abord, grâce à un appel assez gourmontien au bon sens populaire (« Le peuple, lui seul, dans la mesure où il ne sait ni le grec ni l’anglais, trouvera le mot expressif, sonnant clair, et qui fera image », p. 371) (21) ; et surtout par le haut, en ayant recours aux écrivains (que ces comités « s’adjoignent un ou deux amateurs du langage, des gens comme Queneau ou Perret », p. 372). La seule autorité en fait qui peut équilibrer ces forces contradictoires est le Janus bifrons auquel l’Esthétique élevait un autel : l’écrivain savant, le savant écrivain : « Associer quelques écrivains, linguistes, humanistes, grammairiens qui, à partir de ces travaux préliminaires, trancheront en dernier ressort et dont les décisions orienteront l’usage » (p. 357). Notons les expressions travaux (seulement) préliminaires, en dernier ressort, orienter l’usage : il s’agit bien d’affirmer un pouvoir (22) ; observons l’emploi du terme humaniste. L’employant Etiemble rappelle que la langue est affaire de savoir et de talent, de culture et de goût, que sa défense participe d’un attachement à des valeurs, à un univers dont il semble craindre la disparition. Le hideux visage de la modernité se laisse découvrir, qu’il porte le masque de l’anglicisme ou de la cuistrerie : il est sans âme, comme il est sans langage. Le règne du technicien, du commercial et du communicant déclasse le professeur et l’écrivain ; or c’est grâce à eux que l’on combattra la tyrannie linguistique, pas avec un bataillon d’ingénieurs. Au nom des Humanités Etiemble défend une corporation cléricale en déclin, destituée par la puissance médiatique et solidaire d’une collectivité menacée. Au fond, l’Amérique capitaliste, le colonialisme yanki, l’arrogance abêtissante des médias, le gouvernement des experts, l’indulgence coupable des linguistes modernes forment un tout, dénoncé en bloc. Que les clercs fassent leur devoir, dès lors que l’Académie a failli. Les soutiens cependant sont maigres, qui pourraient aider à fortifier convenablement la langue : la « chère Sorbonne » sans doute (pour autant qu’elle sache écrire), des écrivains instruits du fonctionnement des langues (Raymond Queneau est un bon exemple). Certes, comme Gourmont Etiemble n’est pas candidat (« Cette commission de « régents », je n’aspire nullement à la régenter » p. 397) ; il a d’autres ambitions : s’emparer à grand bruit de l’étendard normatif, prendre avec éclat la direction de la réforme, en énoncer haut et fort les modalités et les intentions. Ayant souligné la dérive technicienne de la production terminologique, il fut sur ce point entendu. Un décret daté du 3 juillet 1996, abrogeant celui de 1972, réorganise le dispositif des commissions ministérielles de terminologie, les plaçant sous l’autorité de l’Académie française, que ce décret cite onze fois (23) : le putsch clérical aura servi à restaurer l’ancien régime de validation des usages.

 

          Ces croisades érudites contre l’invasion lexicale résultent en fait d’une émotion patriotique et civique ; estimables en cela, elles souffrent néanmoins de se prévaloir de la Science. Exprimant la colère du citoyen, elles font également entendre l’ambition du clerc. Le péril exagéré est prétexte à esquisser et à promouvoir une autorité nouvelle en matière de langage, équilibre délicat de génie populaire et de direction savante, de science et de goût, d’esthétique et de grammaire. Assemblée chimérique sans doute, soupir des vaincus de 1635. Mais Richelieu, en fondant l’Académie, a-t-il choisi la meilleure option?

Envoyez Envoyez

One Response to “La révolte des clercs. Estienne, Gourmont, Étiemble contre l’ « invasion » lexicale”

  1. Il y a des écrivains que l’époque ne semble pas atteindre ; un exemple (pathologique ?) ci dessous :

    http://il-a-tout-fait-pour-cela-mais-il-a-peur.uphero.com/il-a-tout-fait-pour-cela-mais-il-a-peur.pdf