Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

ÉDITO : Littérature et vérité/Literature and Truth

artpress n°426

ÉDITO

Littérature et vérité

Le constat, déjà lointain, de Borges sur l’état du roman, est-il toujours d’actualité? « Le roman, écrivait-il, est à bout de course. Je pense que les expériences si audacieuses et si intéressantes que l’on a tentées dans le roman […] nous rapprochent du moment où le roman n’aura plus sa place.» Déjà, avant lui, même constat de Breton et des surréalistes… Difficile, en tout cas, de confirmer ou infirmer le jugement de Borges, vu que le genre littéraire roman, qui a sa longue histoire, n’a plus aucun contenu ni aucun sens aujourd’hui, tout écrit publié étant catalogué «roman». La parution d’une nouvelle biographie d’Aragon, due à Philippe Forest (cf. l’entretien avec celui-ci) pourrait néanmoins être l’occasion d’opposer à Borges que de grands romans voyaient le jour au moment même où lui en doutait. Je veux parler des derniers romans d’Aragon, dont l’ultime, Théâtre-roman. Roman au sens plein du mot, mêlant tous les genres littéraires : écrit d’imagination, autobiographie, mémoires, essai, poésie.

Des «romans», la rentrée littéraire nous en propose une pléthore. Il est intéressant de noter que ceux que la critique, quasi unanime, a retenus sont des biographies, voire des autobiographies, de pures autobiographies. Trois ont fait la une des journaux, Eva, de Simon Libérati (Stock) ; le très beau récit, la Cache, de Christophe Boltanski (Stock) ; Un amour impossible, de Christine Angot (lire, dans nos pages Livres, l’article de Vincent Roy). Si je retiens plus particulièrement ce dernier, c’est qu’il pose quelques problèmes de fond à la littérature. «Il n’y a pas de vérité hors de la littérature», affirme Christine Angot, à l’un de ses intervieweurs. Une fois de plus, cette scie qui nous vient du 19e siècle, de la sacralisation romantique de l’écrivain et de la littérature. La littérature seule dirait la vérité. Encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par «littérature», ce qui en est et n’en est pas. Qui décide? L’auteur lui-même? C’est pour le moins outrecuidant. Et savoir ce qu’on entend par «vérité». Je ne sache pas que Céline ou Aragon, deux grands écrivains du siècle passé, nous aient livré beaucoup de vérité, l’un sur ce que fut l’antisémitisme, l’autre le stalinisme. Écoutons le sage Jacques Lacan: «Je dis toujours la vérité: pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. Le dire toute, c’est impossible matériellement les mots y manquent ? C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel.» Ne pourrait-on dire que l’écrivain est celui qui prend en compte que des mots manquent, et que le faiseur, lui, pour dire la vérité, là où les mots manquent, il en remet des tonnes. Pour la dire – ou pour la masquer ?

Autre question: la littérature doit-elle être une succursale de la morale? Pour le chrétien José Bergamín et l’athée Kundera, c’est ce qui la corrompt et la tue. «Juger, parmi les hommes, c’est tuer», écrit Bergamín. Le politique, le philosophe, le sociologue, le religieux dévoyé, le magistrat jugent. Pas le romancier. Les dernières pages d’Un amour impossible sont une manière de procès, un procès qui se tient en l’absence de l’accusé – le père, mort –, lequel ne peut répondre des faits graves qui lui sont reprochés (outre viol et inceste, antisémitisme et préjugés de caste), également en l’absence d’avocats de la défense qui pourraient relever les failles et les contradictions de l’accusation, avec pour pièces les livres précédents de Christine Angot (âge du viol, durée de l’acte incestueux…). Tuer un père, cela se fait. Un père mort, c’est plus rare. S’il fallait un jugement, le seul jugement recevable serait, en l’occurrence, celui du Jugement dernier. Il n’est pas aisé d’écrire la vérité à la lumière du Saint-Esprit, dixit Saint- Simon. Ou, dit autrement par Philippe Forest, sollicité de juger Aragon, «c’est un privilège qu’il est prudent de réserver à Dieu seul».

Jacques Henric

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Literature and Truth

“The novel has reached the end of the road. I believe that the very daring and interesting experiments that have been attempted in the novel […] are bringing us close to the moment when the novel no longer has a role to play.” Is this remark made many years ago Jorge Luis by Borges still relevant? Before him, Breton and the Surrealists had come to the same conclusions. Today, though, it’s difficult either to confirm or to counter Borges’ judgment, given that the literary genre of the novel, with its long history, no longer means anything: everything is labeled “novel.” The upcoming biography of Aragon by Philippe Forest (cf. the interview with the author here: French only) could, however, serve to remind us that some great novels were written at the very moment when Borges was expressing his doubts about the genre. I am referring to Aragon’s late novels, the last of which, Théâtre-roman, is that in the full sense of the word, combining all literary genres: imaginative writing, autobiography, memoires, essay, and poetry.

This fall, publishers are putting out a host of “novels.” Interestingly, that the ones almost unanimously praised by critics are biographies, or even autobiographies. Three have been in the headlines: Eva by Simon Libérati (Stock), the very fine Cache by Christophe Boltanski (Stock), and Un amour impossible by Christine Angot (see our review by Vincent Roy). I will dwell on the last, because it raises a number of fundamental literary questions.

“There is no truth outside literature,” Angot tells an interviewer. Ah, there it is again, that old nineteenth-century chestnut sacralizing the writer and literature: only literature can tell the truth. But we still need to define what we mean by “literature.” Who gets to decide? The author? That’s a bit rich. And what is meant by “truth”? I don’t know if Céline or Aragon, two great writers of the last century, gave us a great deal of truth, the former about anti-Semitism, the latter about Stalinism. Hear the sage Jacques Lacan: “I always tell the truth: not all of it, because it is not possible to say everything. Saying it all is materially impossible. We lack the words? It is precisely through that impossibility that the truth adheres to the real.” Could we not say that the writer is the person who takes into account that we lack words, and that the scribbler tells the truth, where we lack words, by laying it on with a trowel. To tell the truth, or to mask it? Another question: must literature be a branch of morality? For the Christian Jose Bergamin and the atheist Kundera, that is what corrupts and kills it. “To judge men is to kill,” writes Bergamin. The politician, the philosopher, the misguided cleric and the magistrate all judge. Not the novelist. The last pages of Un amour impossible constitute a kind of trial, held in the absence of the accused—the dead father—who cannot answer the grave charges against him (rape and incest, anti-Semitism, class prejudice), and in the absence of defense lawyers who could pick up on the weakness and contradictions of the plaintiff’s case, based on Angot’s precious novels (her age when the rape occurred, the duration of the incestuous relations, etc.). Killing the father, that happens. Killing a father who is already dead is more unusual. If there had to be a judgment, the only acceptable judgment would, in that case, be the Last Judgment. It is not easy to write the truth in the light of the Holy Spirit, said Saint-Simon. Or, as Philippe Forest answered when asked to judge Aragon, “that is a privilege that is best left to God.”

Jacques Henric

Translation, C. Penwarden

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