Le roman d’une psychose : « Un nom sur le sable » de Christian Tămaș

Orientaliste, prosateur, essayiste, traducteur de plusieurs langues, Christian Tămaş écrit une prose compliquée, avec une structure épique qui renvoie à la psychologie abyssale, focalisée sur le labyrinthe psychique et mental de l’homme.
Son nouveau roman Un nom sur le sable (Ars Longa, 2021) fait partie d’une trilogie : Le Chevalier noir (1992), La malédiction des cathares (1993). C’est un roman énigmatique où les fils narratifs se mêlent de manière à ne pouvoir se démêler qu’à la fin. Les aventures, les personnages, les scènes sont très bizarres.
Le romancier explore en fiction une maladie psychique qui modifie la réalité et plonge dans l’irréel. Dès l’incipit, le lecteur a l’impression de projection onirique par lieux, personnages, atmosphère, faits et objets étranges. La narration hétérodiégétique se déroule en France, en lieux réels, mais enveloppés dans l’irréalité du rêve. Les personnages ne sont que des fantoches, dépourvus de tout trait individuel, y compris celui principal, un homme sans physionomie, ni nom, un médecin bouleversé par un vécu bizarre. L’auteur surprend ses états contradictoires, ses gestes dictés par ses impulsions et l’angoisse d’une obsession : une femme en blanc, sans visage, un fantôme associé à la mort.

Les lieux traversés, les personnes rencontrées, les aventures dont il est témoin semblent des hallucinations, les projections de son imagination malade. Ils ont l’apparence du cauchemar avec la captivité dans l’indésirable et la conscience qui ne distingue plus entre le réel et l’irréel. Les obsessions envahissent le réel, altèrent la réalité. La femme rencontrée dans le train se dématérialise un instant sous les yeux de l’homme, soumise à la même métamorphose de l’irréel. C’est une femme sans visage, le fantôme de la femme en rouge qui porte accrochée à son cou la clé étrange découverte toujours sur les lieux où quelqu’un disparaît. La même ambiguïté persiste sur décors, personnages, objets, atmosphère.

Une scène se répète comme un motif en peinture : quelqu’un meurt brusquement, le médecin est sur les lieux, le témoin ; une femme en blanc, sans visage y apparaît comme un fantôme, on découvre une clé, celle du pendentif de la femme en rouge qui accompagne un homme étrange. Elle se montre aussi en haut des murailles du Mont St. Michel, son embrassement est mortel.

La suggestion de la mort est présente dans les aventures étranges où apparaissent les deux femmes et les éléments énigmatiques empruntés aux légendes celtiques et orientales : triskel, corneille, louve, clé, eau, lettres mystérieuses sur le sable.
La trame du roman tourne autour de la psychose d’un homme hanté par l’obsession d’une femme en blanc qui trouble sa vie et sa psychologie, et fait de lui sa victime. Les escapades nocturnes de l’homme semblent des hallucinations oniriques, l’apparence du réel est contredite par l’irréel des aventures, des lieux, des couleurs, par la présence d’un nom indéchiffrable sur le sable.

Le médecin vit le cauchemar de son esprit au seuil de la folie. Il avait tenté de guérir un homme souffrant de gynophobie (peur morbide de femmes accompagnée de haine), mais il s’est « contaminé » de la maladie de son patient, coupable de la disparition d’une femme dont le fantôme le hantait. Il est sous l’effet d’un transfert mental de personnalité du patient au médecin.

Le sujet du roman est donc la psychose, l’attaque de panique transférée au médecin. Les fantoches féminins, en blanc et en rouge, sont les images superposées de deux femmes, l’une du passé, l’autre du présent, confondues dans celle de la vie et de la mort.

À la fin on comprend que le médecin, victime de son patient pendant la thérapie, sera guéri par une femme qui lui apparaît en rêve, mais déformée par l’obsession de l’autre, empruntée au subconscient de son patient. Le fantôme en blanc de ses cauchemars est la femme médecin qui le surveille et le délivre de son obsession par un descensus ad inferos dans son subconscient pour trouver la source de sa maladie.

Le roman de Christian Tămaş explore un cas de psychanalyse, ce qui justifie la présence de l’onirique et du fantastique, l’irréel cauchemardesque où plonge le personnage. Le romancier s’intéresse à la psychologie, au soi profond où gisent les traumatismes refoulés qui peuvent perturber l’existence et déclencher d’impitoyables maladies psychiques.

Le fantastique onirique, l’exploration du soi, l’alternance réel/ irréel, le pathologique sont les éléments spécifiques à la prose de Christian Tămaş. Cela donne à ses romans la structure de labyrinthe, la vacuité des personnages, la focalisation sur leur psychique, la sensation d’irréalité, l’ambiguïté et la récurrence des expériences, la confusion entre la réalité et le rêve.

Malgré l’impression d’incohérence, délire, captivité obsessionnelle, le romancier mène le lecteur dérouté jusqu’à la fin pour lui livrer subtilement la clé du récit habilement imaginé et lui faire découvrir le mystère du nom indéchiffrable griffonné sur le sable, le leitmotiv du roman et le code de la compréhension du roman.

 

 

 

“Le Chevalier noir” de Christian Tămaş,

         Christian Tămaş est une personnalité complexe : romancier, nouvelliste, essayiste, traducteur de plusieurs langues, orientaliste, professeur universitaire de langue arabe, chercheur dans le domaine des sciences humaines et des arts, conseiller IBC Cambridge (Angleterre), membre de plusieurs sociétés et associations internationales d’écrivains, traducteurs et linguistes.

On le connaît pour sa prose fantastique où l’action est menée de main de maître et poussée entre le réel et l’irréel. Le prosateur explore habilement de multiples sources, ce qui permet aux lecteurs une interprétation à plusieurs niveaux : philosophique, psychologique, psychanalytique, mythologique, historique.

Le réel et le fantastique onirique tissent la toile du déroulement de l’action de ses romans dont le point de départ est toujours la réalité vivante, mais qui vire les personnages vers l’irréel, difficile à comprendre au premier abord.

Son roman Le chevalier noir, publié en 1992 en roumain, le premier d’une trilogie romanesque (La malédiction des cathares, Un nom sur le sable), vient de paraître en 2019 en traduction française, grâce à l’excellent travail du traducteur Gabriel Mardare, qui réussit à rendre l’atmosphère et le suspense, de même que la dynamique de la narration très alerte, malgré la difficulté du sujet : une maladie psychique qui bouleverse la vie d’une jeune femme, en proie aux angoisses mortelles.

Le titre du roman, le leitmotiv du roman et à la fois la source de la maladie de Claire Chabert, est donné par une toile trouvée par hasard par celle-ci chez les bouquinistes des quais de la Seine. C’est une vieille peinture du XIV-e siècle, écaillée et noircie par le temps, qui capte brusquement l’attention de la femme pendant sa promenade. Elle représente un chevalier en train de décapiter une femme sur le pont-levis d’un château-fort médiéval, devant le portique géant de l’entrée.

Devant le tableau, Claire vit une expérience troublante. Elle a l’impression de connaître le chevalier et le château, de s’identifier à la femme prête à rendre son souffle, comme si ce temps très éloigné eût été imprimé quelque part en elle, mais sans pouvoir s’expliquer ni la fascination, ni « l’effroi démesuré » que le chevalier aux yeux « profonds et ténébreux », aux « dents de jeune lion » exerce sur elle par son regard fixe qui semblait la dévisager. L’attraction de la toile est si violente qu’elle achète le tableau et le met au-dessus de son lit dans la chambre à coucher, un geste qui s’avère fatal, car il déclenche une série d’événements invraisemblables  qui la poussent à la folie et au suicide : le même cauchemar nuit après nuit, l’impression au réveil d’avoir été possédée par le chevalier noir du tableau.

Le roman débute par une scène dans le cabinet du psychiatre Jean de Gryse que la jeune femme écrivaine vient de consulter. Elle lui raconte éperdue l’agression du tableau sur elle, sa vie totalement bouleversée. Le médecin se rend compte qu’il s’agit d’une psychose sexuelle, il identifie apparemment son origine, mais deux mois de thérapie intensive ne réussissent pas à guérir Claire, au contraire, son état empire par ses tentatives de suicide. C’est à ce point que le docteur rumine ses pensées pour trouver ailleurs la source de la maladie et décide de risquer une expérience extrême, hors de commun, paranormale, grâce à son initiation dans la mystique orientale par un maître indien.

Le romancier construit un récit dont le rythme alerte et le mystère des événements tiennent le lecteur à bout de souffle. La narration, même discontinue par l’intrusion dans le passé du docteur et ses réflexions médicales pour résoudre le cas, s’enchaîne de séquence en séquence de façon à éclaircir par leur passé la vie des personnages, mais ne perd rien de son mystère, car la psychanalyse ne suffit pas à guérir la patiente, d’autres forces entrent en jeu pour mettre le lecteur sur une nouvelle piste, celle de la philosophie et de la mystique indienne. C’est le passé du docteur qui rend compte de son pouvoir mental dès son enfance, activé involontairement en état de tension (les lumières allumées à Luna Park, l’accident évité du camion, la rencontre par le pouvoir de la pensée de son futur Maître spirituel, un fakir indien), développé et maîtrisé grâce aux exercices spirituels parallèlement à sa formation en psychiatrie.

La tension du récit est maintenue par l’aggravation de la maladie, les tentatives manquées de suicide, l’observation du comportement de la malade à son domicile pendant ses cauchemars, les plongées dans le passé du psychiatre (pour suggérer  l’abandon de la pratique psychiatrique en faveur d’une nouvelle voie,  empruntée par le docteur à sa formation spirituelle, voire mystique), l’hypnose, la descente dans le labyrinthe du temps pour retrouver l’origine du mal, le récit médiéval encadré dans la trame du présent, les rencontres et les conversations du docteur avec son Maître.

Le rythme alerte est donné par le dialogue avec les personnages secondaires et l’enchaînement des séquences de façon à créer la tension, le suspense ou à décontracter un instant le ruminement du cas (le monologue du médecin) par un regard extérieur, détaché, sur le paysage (le regard de la fenêtre du cabinet, la promenade le long de la Seine).

Il y a un parfait équilibre entre la narration, le dialogue, le monologue intérieur, la réflexion médicale, les brefs instants descriptifs, de calme. Les explications psychiatriques sur la maladie, une intrusion justifiée du langage médical, ne sont ni monotones, ni trop longues, juste pour faire comprendre un cas de psychose et la thérapie. De même, les éléments de philosophie orientale qui anticipent et éclairent l’expérience ultime à tenter sur la malade : vider son cerveau, se détacher de tout élément extérieur, créer le vide pour se mettre en rapport avec l’esprit éternel, invoquer d’autres forces  à son aide pour guérir Claire.

En pesant le pour et le contre, le docteur se décide à répéter une expérience échouée faite sur un enfant en proie à des crises de folie. La seule chance de guérir Claire était de retourner dans le temps et de trouver la source de l’événement terrible qu’elle vivait pendant le rêve, une terreur subie par une autre femme, au Moyen Age, dont la source était le chevalier noir du tableau, qui hantait après des siècles une autre femme. Mais cette tentative de descendre dans le labyrinthe du temps pour connaître le Mal qui possédait la jeune femme n’était pas sans risques pour  le docteur : ne pas pouvoir maîtriser le Chaos primordial et ne plus revenir dans le monde réel, sombrer dans la folie.

Cependant, c’était l’unique chance et le psychiatre provoque la transe hypnotique pendant laquelle il passe dans un autre temps et entrevoit comme dans un rêve le chevalier noir, l’incarnation du Mal, dans son château, en train de sacrifier une femme sur  l’autel du Méchant, de la brûler sur un gril. C’est le cauchemar de chaque nuit de Claire, suivi d’une crise de folie pendant laquelle elle s’ébat comme possédée de l’esprit malin du chevalier et déchire ses vêtements, terrifiée d’horreur.

Le docteur réussit à libérer la femme de ces cauchemars, mais il se rend compte qu’elle s’est attachée à lui, le regardant comme « l’incarnation du bien qui terrasse le Mal ». C’est ce qui arrive en psychiatrie, le patient transfère sur son thérapeute son amour. Le docteur va involontairement devenir l’objet d’un amour fétiche de la femme, risquant de sombrer dans une aventure amoureuse involontaire. Il en est conscient et il l’avoue à son Maître, craignant encore la force maléfique et mystérieuse du tableau.

En effet, l’énigme du chevalier noir n’est pas résolue à la fin du roman. Le Maître emprunte au docteur le tableau enlevé à Claire pour l’en débarrasser. Pendant son vol vers New York,  lorsqu’il le regarde de près, il constate étonné la fascination qu’il exerce sur une femme en deuil.

Le Chevalier noir est un roman captivant, qui tient le lecteur à bout de souffle, tout en le plongeant  dans la psychanalyse et la mystique orientale pour lui faire comprendre la thérapie d’une psychose qui s’apparente à la folie. Il est inspiré par un personnage réel du XV-e siècle, Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, qui est en même temps le personnage qui obsède l’écrivaine Claire Chabert, en train d’écrire un livre palpitant sur sa vie. Elle est fascinée par sa personnalité contradictoire, héros et démon à la fois, selon les légendes. Son obsession engendre une sorte d’attraction amoureuse inconsciente blottie dans le sous-conscient de la jeune femme et projetée dans ses rêves. L’image mentale de Gilles de Rais se superpose au portrait du chevalier du tableau et celle de la femme brûlée, à elle-même. Son obsession pour le personnage médiéval entraîne son identification avec sa vie, ce qui déclenche ses cauchemars et sa psychose.

Le roman révèle l’intérêt de l’auteur pour de multiples domaines et son talent à les explorer dans la fiction pour enchaîner la trame autour d’un cas singulier de psychiatrie en réactivant les éléments du roman gothique historique (une écrivaine hantée par un démon du passé, le cauchemar, le suicide,  le fakir et le médecin aux pouvoirs hors de commun, le château médiéval, la prison, la torture, le châtelain démoniaque, le prêtre, les décors et les armes médiévaux, le fantastique onirique, le récit dans le récit, les sentiments d’effroi, de terreur, d’horreur).

Christian Tămaş, Le Chevalier noir, Ars Longa, 2019.

Par Sonia Elvireanu, , publié le 02/08/2019 | Comments (0)
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