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Un naufrage: Edouard Glissant, l’identité généreuse par François Noudelmann

Un naufrage

François Noudelmann, Edouard Glissant, l’identité généreuse

« « Grandes biographies », Flammarion 2018           

J’ai connu Édouard Glissant un quart de siècle ; j’ai publié un recueil d’interviews avec lui (Les entretiens de Baton Rouge, Gallimard, 2008)[1] et une étude sur les aspects philosophiques et notionnels de ses essais (Edouard Glissant, philosophe, Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde, Hermann, 2016). J’attendais donc avec le plus grand intérêt la biographie que vient de lui consacrer Monsieur François Noudelmann aux éditions Flammarion. Et il est vrai que j’y ai découvert nombre d’anecdotes et d’épisodes que je connaissais peu ou point.

Cependant, cette première chronique du penseur de la Relation déçoit sous de nombreux rapports, qui ont à voir avec l’idée que je me fais du genre biographique.

Un mot d’abord sur son style : fluide et clair, il tombe souvent, quand il s’agit d’amour, dans le style romance Harlequin ; ainsi lorsque le jeune Edouard tombe amoureux de sa cousine Olympe : « …ses regards ne cessent de tournoyer autour de sa silhouette gracile et se fixent, lorsqu’elle tourne le dos, sur ses épaules souvent découvertes. Le bas de sa nuque le fascine, avec son mouvement si prompt qui oscille entre langueur et agilité. Sa peau capte la lumière a la façon des éclats de la mer, à la fois mate et brillante, entre cuir et miroir. Olympe feint de ne pas s’apercevoir du désir qu’elle inspire. » Voilà qui est digne de la plume ravissante de Fleur Hana ! Glissant n’a jamais écrit, parlé ou pensé ainsi. Mais passons, il y a quelques autres chats à fouetter.

Ensuite, le portrait en pied que Mr. Noudelmann dresse d’Edouard Glissant correspond fort peu à l’homme que j’ai connu et à l’auteur que j’ai longuement pratiqué.

Pour faire vite, Mr. Noudelmann dépeint tout au long de son récit un écrivain avide d’être encensé, affamé d’honneurs, de reconnaissance officielle, de positions prestigieuses, d’argent, de femmes jeunes et préférablement blanches. Or, jamais Glissant n’a fait de ces buts si communs et si banals des visées de son existence et de son activité. S’ils sont venus à lui, il les appréciait et en jouissait sans gloriole, Ainsi, quand il était en fonds, il dépensait sans compter, comme tout enfant issu d’une obscurité pauvre, mais sans vouloir en imposer. En ce qui concerne les femmes, il m’avait confié un jour qu’il ne comprenait pas l’obsession contemporaine pour le sexe, question sur laquelle il était d’une grande pudeur, et qu’il ne s’intéressait point à mettre en partage ; sauf, bien entendu, quand il s’agissait d’en faire un symptôme quasi clinique, comme dans Le discours antillais. Le beau noir tombeur de femmes correspond plus à un cliché qu’à la réalité, non que j’accuse Mr. Noudelmann de racisme, épithète galvaudée et administrée à tout bout de champ lorsqu’on est à court d’argument : mais l’auteur fait ici preuve d’une certaine myopie rapetissante qui fausse la réalité et n’est pas du tout l’effet d’une prétendue vision critique qui nous présenterait Glissant avec tous ses travers, « tel qu’il fut ». À trop vouloir se démarquer des thuriféraires béats et autres admirateurs non critiques, l’auteur chute dans un travers inverse, la condescendance, dont on se demande bien ce qui la justifie.

Quant à l’avidité financière de Glissant, mentionnons entre autres exemples où l’information de Mr Noudelmann est en défaut : sa maison à Baton Rouge n’était pas un « palace », juste une grande maison bourgeoise dont le loyer était, en raison de la crise immobilière de l’époque, de mille dollars. Glissant ne s’intéressait pas à l’argent, il voulait seulement en avoir en suffisance pour mener une existence confortable.

Pour ce qui est de la reconnaissance, Glissant s’en souciait fort peu, que son origine fût universitaire ou officielle. Quand il recevait quelque distinction, comme tout un chacun, il l’acceptait avec bonne grâce et légitime fierté, sans qu’il n’y ait jamais eu chez lui obsession des honneurs. Ce dont il eut soif toute sa vie, ce fut la reconnaissance intellectuelle, non la gloriole officielle ou médiatique. Mr. Noudelmann amalgame ici deux désirs essentiellement distincts : celui d’un narcissisme vain, avide de célébrité, que je n’ai jamais constaté chez le Glissant que j’ai connu, et celui d’une reconnaissance mutuelle par le dialogue avec d’autres, « pour échanger sans pourtant se dénaturer » : rien d’autre qu’une envie d’acceptation de l’originalité, de la beauté et de la puissance des idées inouïes qu’il couchait sur le papier. Sur ce plan, la déception fut profonde et renouvelée, l’accueil chiche. Il ne pouvait s’accoutumer à prendre avec indifférence les malentendus, la superficialité, l’incompréhension, le silence, voire même l’hostilité ou le rejet qui accueillait chaque nouvelle œuvre. De là, son activité parfois fébrile de conférences, d’interviews, d’interventions, portée par le désir de se faire enfin entendre, par l’espoir d’un dialogue enfin vrai, et non du tout par l’envie de se faire narcissiquement encenser par des admirateurs hypnotisés qui l’auraient annoné sans le pénétrer.

Certes, une biographie se doit de ne pas tomber dans l’hagiographie ingénue et crédule. Mais on peut aussi souhaiter qu’elle ne cède pas à une panoplie assez systématique des travers du grand homme, menée de façon assez fielleuse, sous prétexte d’ « esprit critique ». Mr. Noudelmann a la louange avare, ce qui a pour résultat que le lecteur est grandement à la peine quand il veut saisir pourquoi et comment un personnage aussi commun que le Glissant qu’il décrit a pu produire une œuvre aussi importante et grandiose dans son ambition comme dans sa réalisation.

C’est là l’un des grands trous noirs de ce texte : l’œuvre de Glissant elle-même en est quasi absente, réduite à des dates, des titres, de brefs survols, sans que nous soit proposé une véritable lecture qui établirait un rapport entre les textes et la vie, pourtant si étroitement et profondément imbriqués chez Glissant, au point qu’en dernière analyse il n’y a pas de démarcation entre l’homme et l’œuvre, qui sont en fusion fondamentale. Nulle analyse en profondeur non plus des notions fondamentales, Relation, Tout-Monde, créolisation, et de leur surgissement dans la vie du poète. Aucune interprétation de la poésie et des romans, aucun éclaircissement sur la genèse des œuvres, de la position principielle qu’elles occupaient dans la vie de Glissant, au-delà des femmes, de l’argent, des honneurs. Très peu d’éléments, en somme, de tout ce qui devrait figurer en première place dans la biographie d’un créateur.

Dès lors, Édouard Glissant se voit réduit à une espèce d’individu lambda, à la vie remplie d’anecdotes et d’incidents plus ou moins intéressants, qui a rencontré par chance des intellectuels, des poètes et des artistes remarquables, qui lui ont accordé un moment d’attention.

A chaque fois qu’il rencontre ces grands hommes, Mr Noudelmann, non sans une teinte de dédain pénible, nous montre un Glissant intimidé, grevé d’un complexe d’infériorité, ne sachant que répondre à ses contradicteurs et s’enfermant dans un silence hautain. Ce personnage n’a aucun rapport avec l’aristocrate affable, avide de dialogue, mais fier et certain de sa valeur, jusqu’à l’orgueil et peut-être l’arrogance, que j’ai connu.

Par ailleurs, ces grands hommes sont toujours ceux qui inspirent Glissant, lui donnent des idées, ceux qu’il veut imiter (on tombe alors dans le genre universitaire des « sources de l’œuvre »), et souvent l’originalité créatrice de Glissant est réduite à une peau de chagrin, tout comme ses positions complexes, faites de distance et de proximité, par rapport aux problèmes politiques et littéraires de son temps. Ainsi, Simone de Beauvoir en chaleur se frotte à ce beau corps noir aux sons du jazz antillais de la rue Blomet, encore une fois selon un style à la Fleur Hana. C’est fascinant, mais le lecteur eût peut-être préféré ne serait-ce qu’un brève analyse de la relation à la fois positive et distanciée que Glissant entretint avec l’existentialisme sartrien, qui monopolisait la scène intellectuelle germanopratine au moment où le jeune étudiant martiniquais y débarqua en 1946. Il l’avait souligné dans Les entretiens de Baton Rouge, disant qu’il n’était pas facile de ne pas être sartrien quand tout le monde l’était, signe précoce d’une farouche indépendance, d’un esprit de liberté, d’un refus d’inféodation qui furent siens sa vie durant.

L’anecdote sur Simone de Beauvoir fait toucher du doigt l’un des problèmes les plus graves de cette biographie. D’où vient ce cancan ? Glissant l’a-t-il confié à Mr. Noudelmann ? Celui-ci a-t-il recueilli ces propos d’une source légitime ? Aucune indication ici, comme partout ailleurs dans le texte : aucune note, aucune source, sauf celles que l’auteur remercie en fin de livre, aucune référence. Peut-être ces références se retrouveront-elles dans les entretiens que Glissant a accordé à l’auteur. Mais, si tel est le cas, n’y-a-t-il pas quelque naïveté à accorder crédit a un récit autobiographique – auquel, par ailleurs, Glissant répugnait, disant qu’il avait mis toute sa vie dans ses livres-, puisque, nous racontant notre existence, nous cédons tous, immanquablement, à nos fantasmes et nos mythologies ? Finalement, aucun recours aux archives, désormais accessibles comme trésor national classé à la Bibliothèque Nationale, bien qu’elles soient citées en fin de volume dans les références. A voir le maelström de fables produites par Mr. Noudelmann, je doute qu’il les ait consultées ne serait-ce qu’une seule fois, elles auraient en effet corrigé et contredit en de nombreux points ses assertions.

Libre à Mr. Noudelmann de refuser les exigences d’une biographie, universitaire ou non, sérieuse et documentant ses sources- il existe d’ailleurs d’innombrables biographies solides écrites par des non-universitaires. Mais sa manière de présenter la vie de Glissant prive son lecteur de tout moyen d’évaluer cette biographie : est-ce vrai ? Cela s’est-il passé ? En l’occurrence, la reprise du « rien n’est vrai » glissantien n’est qu’un médiocre cache-sexe pour les fantasmes certains et les affabulations probables. Les épisodes sont-ils sortis de l’imagination certes infiniment féconde de Mr. Noudelmann ? Impossible de le savoir. Certes, tout comme l’auteur, j’ai mes doutes sur « l’idéal d’une biographie objective et impartiale et de son positivisme naïf ». Mais ce n’est point une excuse pour tomber, par une nouvelle et inverse naïveté, dans un impressionnisme des plus subjectifs, où l’on sait pas si Glissant est le héros d’une romance de Fleur Hana, un quidam plus ou moins chanceux, un rêveur plus ou moins inspiré, ou un génie qui nous offre des clés nouvelles pour lire le monde tout entier. Quelle mouche incompréhensible a piqué Mr Noudelmann à écrire ce livre qui le déconsidère ? Lui seul le sait ; en attendant, la biographie d’Édouard Glissant reste à écrire.

[1] Que Mr. Noudelmann oublie de mentionner dans son livre, on ne sait pourquoi, mais ne lui jetons pas la pierre.