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“Les îles à sucre. De la colonisation à la mondialisation,” par Jean Crusol

Jean Crusol, Les îles à sucre. De la colonisation à la mondialisation. Bécherel : Les Perséides, 2007, 542 p.

Nous vivons dans un monde intellectuel où les spécialités sont de plus en plus étroitement définies. Rares sont les chercheurs aujourd’hui qui osent se lancer dans de grandes fresques historiques couvrant plusieurs mondes et plusieurs époques. Et pourtant, pour nous comprendre nous-mêmes, nous avons besoin à la fois de la profondeur historique et de la connaissance des autres, en particulier de ceux qui pourraient être nos semblables et qui sont pourtant différents. Tout cela nous amène à saluer d’emblée le dernier ouvrage du professeur Jean Crusol. Bien sûr, tout travail, quelles que soient sa profondeur diachronique et son ampleur synchronique, doit être organisé autour d’une thématique claire, en l’occurrence celle des « îles à sucre ». Le « semblable », ce qui unit tous les cas particuliers qui sont étudiés dans le livre, réside donc ici dans la figure de territoires insulaires, appartenant à la zone intertropicale, qui ont fait l’objet d’une colonisation européenne, avec pour principale finalité de leur faire produire du sucre. Ces caractéristiques semblent suffisamment précises pour qu’on puisse parler d’un « modèle ». Or l’intérêt du livre est justement de démontrer le contraire. Il n’y a pas un modèle mais plusieurs, variables en outre suivant les époques, et la question principale du livre devient alors de comprendre en quoi et pourquoi ces modèles diffèrent.

Jean Crusol est professeur de sciences économiques à l’Université des Antilles et de la Guyane. Il se montre plus proche des économistes de la vieille école – férus aussi bien d’histoire des faits que d’histoire des doctrines et plus aptes à manipuler les concepts que les chiffres – que de la plupart des économistes contemporains dont la culture se limite aux modèles mathématiques les plus récents et qui atteignent leurs résultats grâce à la puissance de calcul de leurs ordinateurs. Par ailleurs Jean Crusol s’est mêlé de politique, il a été député européen, membre du Conseil économique et social français, il mène des activités de conseil auprès de divers responsables politiques antillais. Il combine donc les connaissances théoriques et l’expérience pratique, ce qui le rendait particulièrement apte à entreprendre une « somme » dans un domaine auquel, au demeurant, il avait déjà consacré plusieurs publications.

Son dernier ouvrage est divisé en treize chapitres suivant un plan grosso modo historique. Il est incontestable, en effet, que s’il a existé, par exemple, quelque chose qui ressemble à une « économie de plantation », elle était différente au XXe siècle et au XVIIe siècle, ne serait-ce que parce que l’esclavage avait disparu au XXe siècle.

Dès l’origine, les conditions ne sont pas les mêmes entre les colonies espagnoles installées aux Grandes Antilles par Christophe Colomb dès la fin du XVe siècle – Hispaniola (Saint-Domingue), Cuba, Jamaïque, San Juan (Porto Rico) – et les petites îles colonisées plus tardivement, au XVIIe siècle, par les derniers arrivés, Anglais, Français et Hollandais. À l’intérieur même des Petites Antilles, le développement des colonies anglaises, dotées d’une grande autonomie interne, administrative et financière, ne ressemble pas à celui des îles françaises qui sont placées sous l’autorité d’un gouverneur nommé par le roi et dont les dépenses en matière d’administration et de défense sont à la charge de la Couronne. Évidemment, tout cela n’est pas que de l’histoire. Aujourd’hui, les anciennes colonies britanniques ont accédé à l’indépendance, tandis que les colonies françaises sont toujours des territoires dépendants, totalement intégrés dorénavant à la République. Elles sont devenues des départements français – au même titre que les « Bouches-du-Rhône » ou la « Haute-Garonne » – et sont lourdement subventionnées par l’État central.

De fait, la distinction entre territoires indépendants ou non est l’une de celles qui traverse le livre. Il y en a d’autres. Il y a par exemple celle, déjà évoquée, entre les petites îles et les grandes îles. On découvre ainsi que les premières ont un avantage pour installer les plantations esclavagistes dans la mesure où il y est plus facile de surveiller les esclaves, ou plus précisément de les retrouver s’ils s’échappent. Au contraire, sur les grandes îles, au relief varié, les esclaves « marrons » ont davantage de facilité pour se cacher dans les montagnes et constituer des communautés durables.

L’abolition de l’esclavage ne touchera pas toutes les économies insulaires de la même manière. En règle générale, les îles où existent des réserves foncières verront de nombreux esclaves déserter les plantations pour se mettre à leur compte et se lancer, le plus souvent, dans des cultures vivrières. Au contraire dans les îles où toute la surface est déjà exploitée, les anciens esclaves seront contraints de rester sur les plantations comme ouvriers agricoles. Cela ne signifie pas que la culture du sucre disparaîtra des premières de ces îles, parce qu’on pourra toujours importer de la main d’œuvre d’Asie ou d’Afrique (en Martinique, les « Coulis » et les « Congos » respectivement).

La période post-esclavagiste a présenté d’autres défis pour les planteurs : financer la modernisation (c’est l’époque où les sucreries installées dans chaque habitation disparaissent au profit des « usines centrales ») et résister à la concurrence du sucre de betterave. Sur le second point, l’attitude de la Métropole s’est avérée déterminante. Après la chute de la production qui suivit immédiatement l’abolition, la production s’est remise à augmenter dans les îles françaises dès 1870, après que la France se fut tournée vers le protectionnisme. Par contre dans les îles possédées par les Hollandais ou les Anglais, depuis longtemps convaincus des vertus du libre-échange et n’ayant pas le même souci de protéger leurs colons, la production du sucre fluctuera au gré du marché international.

Au-delà de ces différences, le temps passant les îles seront de moins en moins des « îles à sucre ». Aujourd’hui, même si la production de sucre de canne est devenue plus rentable, au plan mondial, que le sucre de betterave, en raison de l’apparition de nouveaux producteurs, il n’en va pas de même pour les îles qui sont handicapées par des coûts trop élevés. En dépit des quotas dont elles ont bénéficié sur les marchés européen et américain (et pour Cuba, russe), leur production a partout décliné pendant la deuxième moitié du XXe siècle. La question de la reconversion de l’économie des îles à sucre est donc posée depuis déjà plusieurs décennies. La banane qui est apparue un temps comme la solution traverse maintenant les mêmes difficultés que le sucre quelques décennies plus tôt. Les anciennes îles à sucre ont dû chercher d’autres planches de salut.

Dès lors, la situation actuelle apparaît très diversifiée. Il y a encore des îles à dominante agricole, d’autres exploitent les richesses de leur sous-sol (pétrole et gaz, bauxite), d’autres ont misé avec succès sur le tourisme, plus rarement sur l’industrie, d’autres sont devenues des places financières off-shore, d’autres, parfois les mêmes, des plaques tournantes de la drogue. Seule la Barbade, sans doute la mieux lotie, a atteint une situation relativement équilibrée combinant le maintien d’une agriculture exportatrice avec le développement d’une industrie légère, du tourisme et des services financiers. (1) Enfin, les îles dépendantes, à commencer par les départements français, ont assis sinon leur développement du moins leur enrichissement sur les subventions et l’hypertrophie du secteur public.

Face à un tel constat, y a-t-il des perspectives communes pour les anciennes îles à sucre ? Dans le dernier chapitre (« Les îles face aux enjeux du XXIe siècle : modernisation et globalisation »), J. Crusol considère que ces territoires peuvent de moins en moins compter à l’avenir sur un accès privilégié aux marchés européen et américain. Dès lors, selon lui, elles n’ont d’autre choix que de « s’engager dans la construction de la société de l’information et du savoir ». Nul ne contestera que les îles aient tout intérêt à suivre ce programme… Ni plus ni moins que tous les autres pays, car l’avenir de l’économie mondiale se situe sans conteste là. L’industrie, par exemple, incorpore de plus en plus les technologies de l’information, de la conception à la réalisation. Et l’agriculture elle-même est en train de s’y mettre, en commençant par le stade de la commercialisation. Maintenant, la question qui se pose est celle de savoir si les anciennes îles à sucre ont des avantages particuliers pour réussir la mutation proposée. La réussite de certaines d’entre elles dans la finance off shore semble montrer qu’il en est ainsi, mais cet exemple n’est-il pas trompeur ? Cette activité concerne peu de gens, dans quelques îles des Caraïbes disposant souvent de statuts très particuliers. Par ailleurs les opérations concernées, visant en règle générale à échapper aux prélèvements fiscaux, risquent de ne pas être tolérées indéfiniment par les grandes puissances. En tout état de cause, on n’imagine pas que toutes les îles puissent faire fortune dans la finance off shore. Il conviendrait donc que l’auteur précise davantage ce qu’il entend par « société de l’information et du savoir » (qu’il élargit parfois en « société des services, de l’information et du savoir »). Il serait également intéressant qu’il précise quelles forces sociales seraient selon lui capables d’impulser le changement proposé. La question mérite d’autant plus d’être posée que l’auteur se montre des plus sceptiques à l’égard des élites politiques insulaires.

Il reste que le livre du professeur Crusol constitue une mine d’enseignements, qu’il offre des éclairages très originaux sur l’histoire – contrastée – des îles à sucre et qu’il constitue à cet égard un outil de travail et de réflexion extrêmement précieux. On regrette d’autant plus l’absence d’index, ou à défaut d’une table des matières détaillée, de même que les quelques imperfections (coquilles, erreurs sur certains chiffres) qui demeurent…, toutes choses auxquelles il sera certainement remédié dès la prochaine édition.

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(1) Cf. notre article « Insularité, indépendance et développement ».