Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Avignon 2019 – 4 “Nous le peuple européen”, “Burnout” (OFF)

Nous le peuple européen, six personnages en quête d’Europe de Catherine Guibourg

Qu’est-ce que le théâtre politique ? Un théâtre militant qui cherche à mobiliser le spectateur pour une cause précise. Il peut instruire, distraire, émouvoir, faire rire mais ces différents résultats ne sont pas recherchés pour eux-mêmes contrairement aux théâtre tragique, dramatique ou comique ; ils ne sont que des instruments en vue d’inciter les spectateurs à intervenir dans la Cité à telle ou telle fin. Le théâtre n’est pas le moyen le plus sûr pour y parvenir. Souvent, il n’a d’autre effet que de conforter dans leur conviction des spectateurs déjà persuadés de la justesse de la cause. Mais il est également possible, même si c’est plus rare, qu’une pièce en conduise certains des plus réticents à changer d’opinion. Car si le théâtre n’a pas n’a pas la possibilité d’embrigader, il peut au moins émanciper (1). Enfin, ce n’est pas parce que le théâtre politique ne pousse pas obligatoirement à l’action qu’il n’y parvient jamais.

Le théâtre politique ne manque donc pas de justification. Ainsi, face à la crise que traverse aujourd’hui l’idéal européen, une pièce comme Nous le peuple européen apparaît-elle particulièrement opportune. Inutile de s’étendre sur les manifestations de cette crise : le Brexit, l’attitude des pays du groupe de Visegrad et celle, qui n’en est pas loin, de l’Italie de Matteo Salvini. Le repli nationaliste de tous ces pays fait obstacle à l’affirmation institutionnelle de l’Europe au moment où le besoin d’une Europe forte se fait pourtant sentir face à l’Amérique de Trump, la Russie de Poutine et, last but not least, la Chine de Xi Jinping.

La pièce de Catherine Guibourg met en scène six jeunes adultes dont cinq europhiles et un Flamand qui apporte le contre-point nationaliste. En tout état de cause des jeunes concernés par la politique et désireux d’en débattre. Si les partisans de l’Europe (vraiment) unie ne sont pas d’accord sur tout et en particulier sur le pays qui peut revendiquer la paternité de l’idée européenne, ils s’entendront à la fin sur la nécessité d’une fédération et se mettront à en rédiger la constitution. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans des dialogues qui permettent de faire ressortir la richesse d’une Union qui mêle les langues et les cultures, sans cacher ce qui divise, les préjugés liés aux guerres passées, les plaies laissées par le nazisme et son souvenir, les élargissements successifs, la question de l’immigration…

Une scène remet face à face le Flamand et la Française qui se sont connus plus jeunes. Pierre est devenu un leader nationaliste tandis que France est une citoyenne du Monde en plus d’être une Européenne convaincue. Leur affrontement fait toucher du doigt combien certaines divergences peuvent être difficiles à réduire. Les scènes de groupe sont entrecoupées par des chants en diverses langues tandis que l’Espagnole esquisse quelques figures de flamenco, des intermèdes pour rendre plus concret l’avantage d’appartenir à une communauté plurielle.

Que tous les citoyens, jeunes ou moins jeunes, préoccupés par l’état actuel du monde et de l’Europe, se précipitent vers Nous le peuple européen. Ils y trouveront des raisons de ne pas désespérer.

 

Burnout d’Alexandra Badea

Une pièce sur la vie des forçats de l’entreprise moderne soumis aux injonctions des chefs, les exigences de rendement et qui en viennent pour les satisfaire à oublier de vivre. Et à passer sur la compassion la plus élémentaire. Quand on veut réussir, on ne s’embarrasse pas de tels principes. Qui veut la fin veut les moyens : c’est le seul qui vaille !

La pièce met en scène deux personnages, deux archétypes. Elle veut à tout prix réussir et sacrifie tout à son ambition. Toute sa vie est organisée par le travail, jusqu’à ses repas conçus pour emmagasiner les calories tout juste nécessaires le plus rapidement possible. Son bureau est couvert de post-it dont les couleurs marquent l’urgence respective. On ne voit rien de tout cela, tout est raconté, mais avec une telle efficacité que l’on s’y croirait. Quant à Lui, il est responsable des ressources humaines dans une grande entreprise et passe son temps à noter le personnel. Au début ils se racontent avec la fierté du travail bien accompli. Grâce à ses efforts elle s’estime en droit de se considérer excellente. Idem pour lui qui ne met pas en doute sa compétence à s’évaluer comme à évaluer les autres.

Ce début est extrêmement brillant à la fois à cause du texte, lancinant, et de la manière dont les deux comédiens (Hélène Tisserand et Pierre-Marie Paturel) sont capables d’interpréter les monologues qui se succèdent sans se rejoindre, sur un rythme accéléré, avec un débit parfait et toute la prestance qui convient à deux individus fiers et décidés. Après, évidemment, les choses se déglinguent, le burnout annoncé survient d’abord chez l’une qui craque, et on la comprend, au moment où elle découvre que sa performance est jugée simplement « remarquable », elle qui visait la catégorie « supérieure » et même « excellente », puis chez l’autre, forcé de convenir qu’il ne cesse de tricher pour satisfaire ses supérieurs, et qui finit, lui aussi, par ne plus supporter sa situation.

Comment finir une telle pièce ? En rester là, malgré la virtuosité du texte, serait un peu court et trop prévisible. Marie Denys, qui assure la M.E.S. a choisi de nous faire basculer dans un univers onirique, sans parole, où règnent la musique et la projection d’images abstraites propres à nous dépayser. Les deux comédiens ont quitté leurs tenues de cadre. Il est maintenant torse nu, elle a les jambes nues, ils ont dénoué leurs cheveux. Ils créent eux-mêmes des effets de lumière avec des projecteurs, des petites lampes bleues. En agitant un immense voile, très léger, ils créent les vagues de l’océan… Nous sommes ramenés en un temps primordial ou peut-être, au contraire, projetés dans un futur où l’humanité se serait débarrassée – volens nolens – de ses artifices.

 

(1) Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, La Fabrique, 2008 et Selim Lander, “le théâtre et ses spectateurs”, Esprit, mars-avril 2014.

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