Avignon 2021-11 : Alexandra Badea, Glissant + Chamoiseau (OFF)

Je ne marcherai pas dans les traces de tes pas

Alexandra Badea est un auteure-metteuse en scène d’origine roumaine, née en 1980, qui s’est d’abord formée à la mise en scène à Bucarest avant de s’installer en France. Parmi ses pièces antérieures, Pulvérisés (2013) a reçu le Grand prix du CNT. Je ne marcherai pas dans les traces de tes pas est basée sur la honte. Ses trois protagonistes portent tous en effet le poids d’un passé dont ils ne parviennent pas à se défaire. Sociologues, ils se trouvent embarqués dans la même aventure, une mission d’évaluation du travail d’une ONG en Afrique. Le texte alterne soliloques et dialogues.

Le décor est constitué d’un trapèze blanc fermé sur deux côtés, posé de guingois sur le plateau. Les comédiens ne bougeront pas de ce lieu agrémenté seulement de trois tabourets également blancs. Sur le mur face au public s’inscrivent les lieux successifs où se déroule l’action. Pas d’images sauf, à la fin, une vidéo des vagues de la mer. On admire la mise en scène de Vincent Dussart, la manière dont il parvient à faire bouger ses comédiens dans l’espace restreint où ils sont confinés. La lumière isole le personnage qui soliloque puis éclaire à nouveau vivement ce lieu blanc, anonyme, qui pourrait évoquer, sans les didascalies, un couloir d’hôpital. D’ailleurs, la première scène se déroule justement dans une salle d’attente de l’Institut Pasteur où les trois personnages se sont rendus pour se faire vacciner (Afrique oblige, la covid ne fait pas partie de la pièce). Les comédiens, un blanc, une blanche et une noire, se déplacent vivement, transportant leur tabouret d’une place à l’autre. Même dans les mouvements chorégraphiés, on sent qu’ils sont séparés. Il est rare qu’ils se touchent et on le remarque, alors, d’autant plus.

Le décor est proche de celui utilisé dans une autre pièce d’A. Badea, Points de non-retour (Thiaroye), déjà située en Afrique. A lire la critique de nos confrère et sœur de cette autre pièce[i], on est tenté de reprendre à notre compte le regret qu’ils expriment. Car même si nous avons passé un très bon moment devant Je ne marcherai pas dans les traces de tes pas, grâce à la mise en scène, au jeu des comédiens, nous ne pouvions nous empêcher de trouver ce texte bien manichéen. Au-delà de la honte de chaque personnage, le message délivré sans aucune nuance est digne des féministes les plus extrémistes : l’homme est veule, le plus souvent incompétent, il s’abrite derrière sa position de mâle pour exploiter les femmes ; aussi suffit-il d’une chiquenaude (d’une femme suffisamment décidée) pour qu’il se trouve confronté à sa nullité. A cela s’ajoute un zeste de sanglot de l’homme blanc, version XXIe siècle : en l’occurrence, les employés blancs – bénévoles ou non – des ONG en Afrique sont là pour se sauver aux-même bien davantage que pour sauver les Africains : en réalité ce sont les Africains qui sauvent les blancs ! Certes, il n’est pas question de nier ici que les femmes n’ont pas encore investi tous les lieux de pouvoir correspondant à leurs compétences, pas plus que le business des ONG, mais simplement de regretter que l’auteure développe sa thèse d’une manière aussi caricaturale. A trop vouloir démontrer…

 

Alexandra Badea, Je ne marcherai pas dans les traces de tes pas. M. e. s. Vincent Dussart. Avec Juliette Coulon, Xavier Czapla, Laetitia Lalla Bi Bénie. Musique Roman Bestion. Chorégraphie Frédéric Cheli. Scénographie et lumières Frédéric Cheli.

 

Manifestes, chao(s)péra

Rien n’est vrai, tout est vivant (Edouard Glissant)
Le monde et ses misères sont des régions de nous (Patrick Chamoiseau)

Cette pièce, pour l’heure seulement mise en espace, est un montage de textes à partir principalement des Manifestes coécrits au fil des ans par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau et récemment republiés ensemble[ii], ainsi que de Frères migrants (2017) du même Patrick Chamoiseau. Les textes retenus sont un vibrant appel en faveur de l’ouverture aux autres, de l’abolition des frontières artificielles, d’un accueil généreux. Les réformes de l’économie mondiale qui seraient nécessaires pour rendre effectivement possible l’abolition des frontières, évoquées dans les Manifestes (Quand les murs tombent – 2017 – par exemple) ne sont pas mentionnées dans le « chao(s)péra », si bien que le discours semble parfois en apesanteur. Même s’il est vrai, comme le soulignent Glissant et Chamoiseau que « l’utopie est toujours le chemin qui nous manque » (L’Intraitable beauté du monde – 2008).

Les textes sont entrecoupés par la musique de jazz du Trio Mahogany, une musique qui change très agréablement de celle entendue de plus en plus souvent au théâtre, caractérisée par une amplification monstrueuse et la saturation des basses. Parmi les interprètes, on a le plaisir de retrouver la « fonkézer » Lolita Monga ainsi que Danielle Gabou que l’on a admirées lors de ce même festival respectivement dans Poème confiné d’outre-mer[iii] et dans Moi Tituba sorcière… Noire de Salem[iv].

 

Manifestes, chao(s)péra. Choix de textes par Sylvie Glissant. M.e.espace. Greg Germain. Avec Greg Germain et trois comédiennes dont Lolita Monga et Danielle Gabou. Musique Trio Mahogany.

PS / Intercalés dans les textes d’Edouard Glissant et/ou Patrick Chamoiseau, figurent quelques extraits de Léonora Miano, Gaël Faye, Ernest Pépin, Estelle Coppolani, Max Rippon, Nancy Morejon, Daniel Ratford, Hawad, Eugène Pottier et Mackenzy Orcel. A ce propos, il est dommage que les noms de tous ces auteurs ne soient projetés qu’à la fin plutôt qu’au moment où ils interviennent.

 

 

 

[i] https://www.profession-spectacle.com/points-de-non-retour-thiaroye-alexandra-badea-rend-justice-sur-sa-colline/

[ii] Voir le compte-rendu par Michel Herland dans Esprit, juillet-août 2021.

[iii] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-2021-3-lolita-monga-eric-emmanuel-schmitt/

[iv] https://mondesfrancophones.com/espaces/litteratures/avignon-2021-6-beckett-maryse-conde-ilyas-mettioui-off/

Avignon 2019 – 4 “Nous le peuple européen”, “Burnout” (OFF)

Nous le peuple européen, six personnages en quête d’Europe de Catherine Guibourg

Qu’est-ce que le théâtre politique ? Un théâtre militant qui cherche à mobiliser le spectateur pour une cause précise. Il peut instruire, distraire, émouvoir, faire rire mais ces différents résultats ne sont pas recherchés pour eux-mêmes contrairement aux théâtre tragique, dramatique ou comique ; ils ne sont que des instruments en vue d’inciter les spectateurs à intervenir dans la Cité à telle ou telle fin. Le théâtre n’est pas le moyen le plus sûr pour y parvenir. Souvent, il n’a d’autre effet que de conforter dans leur conviction des spectateurs déjà persuadés de la justesse de la cause. Mais il est également possible, même si c’est plus rare, qu’une pièce en conduise certains des plus réticents à changer d’opinion. Car si le théâtre n’a pas n’a pas la possibilité d’embrigader, il peut au moins émanciper (1). Enfin, ce n’est pas parce que le théâtre politique ne pousse pas obligatoirement à l’action qu’il n’y parvient jamais.

Le théâtre politique ne manque donc pas de justification. Ainsi, face à la crise que traverse aujourd’hui l’idéal européen, une pièce comme Nous le peuple européen apparaît-elle particulièrement opportune. Inutile de s’étendre sur les manifestations de cette crise : le Brexit, l’attitude des pays du groupe de Visegrad et celle, qui n’en est pas loin, de l’Italie de Matteo Salvini. Le repli nationaliste de tous ces pays fait obstacle à l’affirmation institutionnelle de l’Europe au moment où le besoin d’une Europe forte se fait pourtant sentir face à l’Amérique de Trump, la Russie de Poutine et, last but not least, la Chine de Xi Jinping.

La pièce de Catherine Guibourg met en scène six jeunes adultes dont cinq europhiles et un Flamand qui apporte le contre-point nationaliste. En tout état de cause des jeunes concernés par la politique et désireux d’en débattre. Si les partisans de l’Europe (vraiment) unie ne sont pas d’accord sur tout et en particulier sur le pays qui peut revendiquer la paternité de l’idée européenne, ils s’entendront à la fin sur la nécessité d’une fédération et se mettront à en rédiger la constitution. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans des dialogues qui permettent de faire ressortir la richesse d’une Union qui mêle les langues et les cultures, sans cacher ce qui divise, les préjugés liés aux guerres passées, les plaies laissées par le nazisme et son souvenir, les élargissements successifs, la question de l’immigration…

Une scène remet face à face le Flamand et la Française qui se sont connus plus jeunes. Pierre est devenu un leader nationaliste tandis que France est une citoyenne du Monde en plus d’être une Européenne convaincue. Leur affrontement fait toucher du doigt combien certaines divergences peuvent être difficiles à réduire. Les scènes de groupe sont entrecoupées par des chants en diverses langues tandis que l’Espagnole esquisse quelques figures de flamenco, des intermèdes pour rendre plus concret l’avantage d’appartenir à une communauté plurielle.

Que tous les citoyens, jeunes ou moins jeunes, préoccupés par l’état actuel du monde et de l’Europe, se précipitent vers Nous le peuple européen. Ils y trouveront des raisons de ne pas désespérer.

 

Burnout d’Alexandra Badea

Une pièce sur la vie des forçats de l’entreprise moderne soumis aux injonctions des chefs, les exigences de rendement et qui en viennent pour les satisfaire à oublier de vivre. Et à passer sur la compassion la plus élémentaire. Quand on veut réussir, on ne s’embarrasse pas de tels principes. Qui veut la fin veut les moyens : c’est le seul qui vaille !

La pièce met en scène deux personnages, deux archétypes. Elle veut à tout prix réussir et sacrifie tout à son ambition. Toute sa vie est organisée par le travail, jusqu’à ses repas conçus pour emmagasiner les calories tout juste nécessaires le plus rapidement possible. Son bureau est couvert de post-it dont les couleurs marquent l’urgence respective. On ne voit rien de tout cela, tout est raconté, mais avec une telle efficacité que l’on s’y croirait. Quant à Lui, il est responsable des ressources humaines dans une grande entreprise et passe son temps à noter le personnel. Au début ils se racontent avec la fierté du travail bien accompli. Grâce à ses efforts elle s’estime en droit de se considérer excellente. Idem pour lui qui ne met pas en doute sa compétence à s’évaluer comme à évaluer les autres.

Ce début est extrêmement brillant à la fois à cause du texte, lancinant, et de la manière dont les deux comédiens (Hélène Tisserand et Pierre-Marie Paturel) sont capables d’interpréter les monologues qui se succèdent sans se rejoindre, sur un rythme accéléré, avec un débit parfait et toute la prestance qui convient à deux individus fiers et décidés. Après, évidemment, les choses se déglinguent, le burnout annoncé survient d’abord chez l’une qui craque, et on la comprend, au moment où elle découvre que sa performance est jugée simplement « remarquable », elle qui visait la catégorie « supérieure » et même « excellente », puis chez l’autre, forcé de convenir qu’il ne cesse de tricher pour satisfaire ses supérieurs, et qui finit, lui aussi, par ne plus supporter sa situation.

Comment finir une telle pièce ? En rester là, malgré la virtuosité du texte, serait un peu court et trop prévisible. Marie Denys, qui assure la M.E.S. a choisi de nous faire basculer dans un univers onirique, sans parole, où règnent la musique et la projection d’images abstraites propres à nous dépayser. Les deux comédiens ont quitté leurs tenues de cadre. Il est maintenant torse nu, elle a les jambes nues, ils ont dénoué leurs cheveux. Ils créent eux-mêmes des effets de lumière avec des projecteurs, des petites lampes bleues. En agitant un immense voile, très léger, ils créent les vagues de l’océan… Nous sommes ramenés en un temps primordial ou peut-être, au contraire, projetés dans un futur où l’humanité se serait débarrassée – volens nolens – de ses artifices.

 

(1) Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, La Fabrique, 2008 et Selim Lander, “le théâtre et ses spectateurs”, Esprit, mars-avril 2014.

Par Selim Lander, , publié le 13/07/2019 | Comments (0)
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