Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Avignon 2019 – 3 “£¥€$” (Lies) par Ontroerend Goed (IN)

Le collectif Ontroerend Goed basé à Gand (Belgique flamande) s’attache à bâtir des spectacles interactifs qui confrontent le public aux réalités du monde. Avec £¥€$ (une manière d’écrire Lies, « mensonges » en anglais), la troupe dirigée par Alexander Devriendt s’attaque au capitalisme financier, celui qui conduisit à la catastrophe de 2008… avant la prochaine. Pour ce faire, 84 spectateurs sont répartis par sept autour de tables en demi-lune (chacune pouvant représenter un pays). A chaque table officie un comédien, mi croupier, mi maître de jeu. Chaque spectateur est dans la peau d’un banquier qui se trouve conduit à effectuer des opérations de plus en plus risquées. Le jeu est conçu de telle sorte, en effet, que l’on glisse sans s’en rendre compte du placement raisonnable au niveau de la mise comme des gains attendus à la spéculation la plus débridée. On y est encouragé par le croupier qui propose des placements tentants sans que l’on soit en mesure de mesurer les risques. Au début, on se contente de jouer aux dés, chaque mise est faible, comme le gain, mais la probabilité est en faveur du parieur. Ce n’est qu’une mise en jambe ! Très vite la mise augmente et la probabilité de gagner diminue. On n’est pas obligé d’augmenter sa mise mais on y est entraîné par la mécanique diabolique du jeu et l’habile discours du croupier. Il n’y a pas que les dés. Avec ses gains, on peut acheter des obligations à bas prix qu’on nous présente comme des titres dont le cours augmentera de façon quasi-certaine. D’autres instruments financiers sont introduits. La banque centrale fournit du crédit à la demande. Tout paraît si facile.

Pendant ce temps les autres tables jouent également et les performances de toutes les tables (le « risque pays » en quelque sorte) sont notées de A à C. Vient le moment où le croupier nous encourage à nous débarrasser des obligations les plus risquées (notées C). Comme tous en font autant, on assiste alors à une « panique » du marché, tous les croupiers, mandatés pour vendre des obligations que personne ne veut racheter courant d’une table à l’autre. Les secteurs financiers des pays les moins cotées font faillite, entraînant par ricochet la faillite des autres qui se retrouvent avec des titres sans valeur (voir la crise des subprimes).

Tout cela est incontestablement bien mené. Chaque spectateur-joueur est dans l’incapacité de comprendre exactement ce qui se passe. Il se laisse entraîner dans des opérations dont il ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants et finit par sombrer sans savoir comment. Ce qui est exactement ce qui se produit dans la réalité. Les patrons des banques ruinées par les subprimes n’étaient manifestement pas tous au courant de ce que manigançaient leurs opérateurs dans les salles de marché.

Seul défaut du jeu : la plupart des banques individuelles (celles des spectateurs) d’une table peuvent se retrouver en réalité avec un solde positif par rapport à la mise initiale alors que le système financier du pays est globalement en faillite, et lourdement. En dépit de cette contradiction qui ne sera pas éclaircie (il faudrait mieux faire ressortir le fonctionnement des banques centrales), on sort de cette « séance » édifié quant à la facilité avec laquelle un individu ordinaire peut se trouver entraîner dans des spéculations totalement déraisonnables !

 

 

 

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