Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Avignon 2019 – 12 « 4.48 Psychose » de Sarah Kane, « Le Moche » de Marius von Mayenburg (OFF)

4.48 Psychose avec Cécile Fleury

Sarah Kane est née en 1971 à Brentwood (Sussex). A 24 ans, elle fait jouer sa première pièce. A 29 ans elle se suicide dans l’hôpital de King’s College (Londres), laissant derrière elle cinq pièces de théâtre et deux scénarios de courts métrages. 4.48 Psychose est la dernière de ses pièces, publiée après sa mort, et la plus souvent jouée, d’abord en raison du télescopage inédit de la réalité et de la fiction (elle raconte la folie et les tendances suicidaires d’une jeune femme), ensuite parce que le rôle ne peut que tenter toutes les comédiennes de l’extrême.

Mais la barre est placée si haut qu’on ne va pas voir la pièce sans appréhension. La comédienne saura-t-elle se hisser à une telle hauteur, saura-t-elle rendre crédible la folie de son personnage, sachant qu’elle est tenue par le texte de l’abandonner et de le reprendre sans aucune transition, puisqu’elle doit interpréter également la psychiatre qui tente, sans trop y croire elle-même, de la ramener à la raison ?

Balayez ces craintes, allez voir Cécile Fleury dans Psychose. Il reste encore une semaine pour vous rendre cette année au théâtre La Luna et l’on peut gager que cette création du festival d’Avignon 2019 sera proposée en tournées (ou c’est à désespérer des programmateurs) et qu’on la reverra ici.

Contrairement à nombre de mises en scène qui situent la pièce dans une chambre d’hôpital, le M.E.S. Yves Penay a choisi un lieu neutre meublé d’un banc, d’une chaise, d’une petite table, des meubles que la comédienne fera beaucoup bouger, illustrant l’instabilité psychique de son personnage. Mais Cécile Fleury ne se contente pas de déménager les meubles, elle bouge elle-même presque constamment, ne serait-ce que la tête ou les mains. Tantôt couchée de tout son long sur le banc, tantôt recroquevillée sur la chaise, tantôt à terre, couchée ou à quatre pattes, les cheveux essuyant le sol, elle enchaîne les mots du texte, discours délirants ou plaintes désespérées, avec une vérité confondante. Son apparence physique renforce la crédibilité du personnage. La manière dont elle se transforme pour passer du rôle de la malade mentale à la psychiatre est confondante.

Bref du très beau théâtre, la découverte d’un personnage, d’une personne (les deux ici se confondent), lequel ou laquelle demeure, par le talent de la comédienne, profondément humain(e), malgré les délires et les souffrances de l’aliénation mentale.

 

Le Moche (der Hässliche)

Marius von Mayenburg, né pour sa part en 1972, est un auteur allemand prolifique. Le personnage éponyme du Moche est un ingénieur qui vient de réaliser une invention susceptible de faire la fortune de son entreprise. Hélas, le jour où il s’apprête à aller présenter son invention dans un congrès professionnel, il apprend que son assistant ira à sa place. Incrédule, il découvre que cela vient de ce que son visage est si disgracieux qu’il ne pourrait que faire fuir les acheteurs potentiels. « Incrédule » car il ignorait sa laideur (?). Il se tourne vers la chirurgie esthétique et son visage en sort si beau que sa vie en est complètement changée…

L’argument de la pièce qui amène à réfléchir sur la laideur, la beauté, la chirurgie réparatrice, ce que cela fait (sur soi et sur les autres) de se transformer en un autre, est évidemment intéressant. Elle est montée par le collectif « 15000 cm² de peau », des jeunes comédiens pleins d’enthousiasme mis en scène par l’une des leurs. Le décor est réduit à presque rien : une table recouverte d’un drap blanc lors des scènes d’opération (il y en aura plusieurs, le chirurgien devenu célèbre après sa réussite exceptionnelle) ou d’une étoffe chatoyante pour la transformer en lit de palace lors des scènes d’amour (l’ingénieur devenu entretemps un sex symbol).

Partie de presque rien, un homme si laid qu’on n’ose pas le montrer, après la transformation de ce dernier en apollon l’histoire prend des proportions de plus en plus délirantes. On adhère ou pas. Selon nous, on aurait pu tirer de la métamorphose du héros autre chose que la farce vers laquelle s’oriente la pièce. A noter cependant le tableau final où transparaît une émotion qu’on n’attendait plus.

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