Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Un mini-festival de « nouveau cirque »

Le « nouveau cirque » est d’une certaine manière à l’image du théâtre. Pour des raisons essentiellement matérielles, les seuls en scène se multiplient. Déplacer une personne ou deux (avec un régisseur) est à l’évidence bien moins coûteux que de déplacer une troupe entière. Dans le domaine du cirque, on voit également de plus en plus de seuls en scène ou de duos, et pas seulement de clowns[i]. De ce fait, un spectacle de cirque se concentre le plus souvent désormais sur une seule discipline.

Virginie Le Flaouter et Vincent Maillot : un conte d’acrobates

Ces deux acrobates venus de la Réunion ont pris le parti de théâtraliser leur pièce grâce à un conte tendre et émouvant : un homme a découvert une femme sur une plage ; il la recueille chez lui ; ils ne se comprennent pas ; lui est amoureux, elle pas. Le conte est écrit par Gilles Cailleau que l’on connaît comme animateur de la compagnie « Attention fragile » et qui a participé plus généralement à l’écriture du spectacle. Le mariage du texte, aussi simple et bref soit-il, et des acrobaties se justifie d’autant plus ici que les deux circassiens développent une acrobatie de contact, d’où la titre de leur pièce : Appuie-toi sur moi. Ils grimpent l’un sur l’autre, restent en équilibre dans des positions qui défient… l’équilibre. Leur pièce est à cet égard originale ; elle l’est également à cause de l’espace restreint (deux rangs de gradin pour la représentation à laquelle nous avons assisté), ce qui crée immédiatement une empathie avec tous les spectateurs. Nous les voyons reprendre leur souffle après chaque séquence. Des séquences parfois violentes comme celle où les deux protagonistes (le terme convient dans ce cas) s’affrontent, poitrine contre poitrine ou carrément par des coups (des coups tels qu’on fait semblant de les porter au théâtre). Nous avions déjà vu des acrobates s’affronter ainsi mais il s’agissait d’une troupe nombreuse qui en réalité ne faisait que s’échauffer au début de son spectacle[ii]. Rien de tel ici où le pugilat intervient alors que la pièce est déjà bien entamée.

La scène ronde, comme dans un cirque, ici reconstituée sur le plateau de la grande salle de Tropiques-Atrium, comporte en son centre un mat chinois sur lequel les deux acrobates continueront leur numéro corps à corps. Egalement suspendu un double ruban qui sera utilisée par V. Le Flaouter propulsée par son partenaire dans un (périlleux) manège.

Il faut mentionner également la musique qui compte spécialement dans une telle pièce. Vincent Maillot se sert d’ailleurs à un moment d’une trompette. Surtout, comme dans les deux pièces suivantes, quoique dans un tout autre genre, on admire la capacité des circassiens contemporains à inventer des histoires tout en déployant une technique qui n’a rien à envier à leurs devanciers.

Clément Dazin qui jongle et qui danse

Clément Dazin, pour sa part, intervient seul dans la première partie de son spectacle, Réminiscences, puis accompagné d’une danseuse dans la deuxième partie, R2JE. Réminiscences commence par une lente traversée de la scène, sur un étroit couleur de lumière, traversée inspirée du butô à ceci près que Cl. Dazin jongle en même temps avec trois balles près du corps. Ce premier temps du spectacle qui paraît interminable se montre d’une grande efficacité pour mettre en condition les spectateurs, les rendre impatients de voir la suite. Et si la suite ne manque pas de temps morts, si certains mouvements sont répétés abusivement, on est quand même embarqué. Car Cl. Dazin ne joue pas seulement avec des balles, il joue tout autant, et avec autant de talent, de son corps. Il saute, il tombe, il pirouette, tout cela en continuant à jongler. Il utilise aussi le sol comme une troisième main qui lui renvoie la balle. On est avec lui, très loin du jonglage traditionnel qui mise sur la rapidité et la multiplication des balles ou des massues. Lui se contente de ses trois balles, rarement cinq ou six ; il joue sur la lenteur ; il cesse de jongler au sens strict du terme pour faire courir les balles sur son corps. Une balle disparaître derrière son cou puis réapparaît de l’autre côté, une autre est nichée au creux de son coude, la troisième tenue en main et tout cela ne cesse de bouger sur un rythme lent mais incessant.

Le côté dansé prend encore plus le dessus dans R2JE avec la présence de la danseuse, Chinatsu Kosakatani. Danse le plus souvent lente, à nouveau, en particulier lorsque Cl. Dazin, collé derrière Ch. Kosakatani, fait circuler ses balles sans qu’on sache qui d’elle ou de lui tient telle balle à tel moment. Moyennant quoi une danse peut être « spectaculaire » tout en restant immobile ou presque, puisque, dans ce cas, seuls les bras bougent.

Aidées par une lumière qui colle aux interprètes et une musique que l’on n’entend pas nécessairement si l’on n’y prête pas attention, tant elle colle à la danse, ces deux pièces sont empreintes d’une poésie prenante et s’avèrent un vrai succès en dépit des quelques longueurs déjà signalées.

Cirque-théâtre : Humanoptère

Le même Clément Dazin est revenu quelques jours plus tard accompagné cette fois par ses camarades de la compagnie La Main de l’homme, un nom qui laisse entendre qu’il s’agit encore de jonglage et pratiqué par des hommes. Ils sont sept sur scène, qui racontent des histoires sans parole. Ils nous ont néanmoins prévenu au tout début que leur pièce serait placée sous le signe de la répétition. De fait, le procédé sera utilisé jusqu’à plus soif.

Cette pièce qui ne présente rien d’exceptionnel du point de vue du jonglage – surtout pour qui vient de voir Réminiscences et R2JE, des figures déjà vues étant reprises telles quelles – retient néanmoins l’attention par la mise en œuvre plutôt efficace des procédés de la danse et du théâtre contemporain. On pense par exemple à la séquence au cours de laquelle le groupe compact des jongleurs parcourt en tous sens la scène sur un pas rapide. Quant au comique de répétition, il vient aussi bien du théâtre que des clowns.

On gardera quelques images fortes. En particulier celle où les sept circassiens alignés, à genoux, ne montrent que leur dos nu dont ils font saillir les omoplates et les muscles. Ce morceau qui constituait déjà un temps fort de Réminiscences prend ici, multiplié par sept, une autre dimension et l’on peut voir dans cet alignement de dos blancs qui ondulent toutes sortes de choses bizarres, un ver géant empêché d’avancer, par exemple.

Il n’en demeure pas moins qu’on se prend à regretter que, pour sa dernière pièce, ce mini-festival n’ait pas convoqué une autre discipline des arts du cirque.

 

Tropiques-Atrium Scène nationale, Fort-de-France, Martinique, 14-18 février 2020.

 

[i] Voir ici : https://mondesfrancophones.com/espaces/theatre/les-francophonies-de-limoges-edition-2019/, « Dany Ronaldo dans Fidelis Fortibus ».

[ii] Voir ici : https://www.madinin-art.net/vive-le-nouveau-cirque-le-festival-ciam-2015/, « Du pugilat considéré comme l’un des beaux-arts ».

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