Cirque – Aperçu sur le festival du CIAM 2019

Il existe dans la campagne aixoise, près du lieudit La Molière, le Centre international des arts du mouvement (CIAM), lequel, comme le nom ne l’indique peut-être pas suffisamment, est une structure vouée à faire découvrir le cirque aux heureux habitants du pays d’Aix(-en-Provence). Le festival annuel, programmé à l’automne, était riche cette année de sept spectacles (dont l’un intitulé « Cabaret » présentant plusieurs numéros), joués plusieurs fois, plus des ateliers. Quelques mots sur les deux seules pièces auxquelles nous fûmes en mesure d’assister, la première en particulier qui a fait forte impression.

Urban et Orbitch par le « clown » Bobitsch.

Pour une fois l’appellation « arts du cirque » n’est pas une outrance comme il y en a tant dans le parler d’aujourd’hui. Elle souligne à juste titre que le cirque est devenu une forme d’expression plus complexe qu’il ne fut, où s’inventent des fictions s’adressant plus souvent aux adultes, ou tout autant, qu’aux enfants. Où, si les clowns sont naturellement portés à broder des histoires, ils n’en ont nullement l’exclusivité. Quant à Bobitch (de son vrai nom Boris Arquier), qui se présente bien pour sa part comme un clown, sa pièce Urban et Orbitch pourrait être tout autant classée sous les rubriques théâtre gestuel ou théâtre d’objet. Il s’agit en effet de raconter une ou plutôt des histoires en utilisant davantage les mimiques que les mots – même si la parole n’est pas bannie – et en s’appuyant sur quelques objets récurrents.

Non seulement la parole a sa place mais Bobitch se révèle un beatboxeur talentueux capable de faire parler des personnages divers. Il est secondé par un régisseur de telle sorte que le bruitage devient un point fort de son spectacle. Ce dernier, néanmoins, vaut également, sinon surtout, par l’art dont fait preuve Bobitsch afin de rendre crédible le protagoniste de ses histoires « urbaines » face aux défaillances d’un service d’urgence, ou lorsqu’il se trouve confronté à un videur de boite de nuit, un barman, un trafiquant de drogues, un sans-abri, des graffeurs… qu’il parvient également à faire exister devant nous.

Les objets, on l’a dit, sont également importants. Une chaise roulante, une sonnette, un vaporisateur buccal, une paire de lunettes, une souris en caoutchouc autant d’accessoires qui nous deviennent vite familiers.

Urban et Orbitch est bien loin des pantalonnades des clowns d’antan. On rit, certes, aux passages les plus délibérément comiques, mais cette pièce est avant tout une balade poétique dans un univers déglingué au réalisme sous-jacent. Où le « nouveau cirque » rejoint le meilleur du théâtre contemporain.

Hold on de Corinne Linder

On n’en dira pas autant de la pièce en réalité augmentée de Corinne Linder, acrobate à la corde et au ruban passée à la caméra à la suite d’un accident. Le public doté de lunettes de réalité virtuelle et assis sur des chaises tournantes est situé (virtuellement) au centre de la piste, tantôt en bas, tantôt en haut, ce qui offre des points de vue contrastés sur les exhibitions de cinq jeunes acrobates féminines. Dans sa note d’intention C. Linder déclare vouloir atteindre le public qui ne fréquente pas habituellement le cirque tout en montrant à un public plus habitué une nouvelle manière de vivre le cirque contemporain. Gageons qu’elle atteindra son premier objectif. Quant au second, les habitués du cirque en jugeront. En ce qui nous concerne, nous nous avouons déçu par les performances des cinq acrobates bien moins spectaculaires que ce que nous avons pu voir dans la réalité simplement réelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

CIAM 2016 : « Les jours [et nuits] du cirque »

Pour la quatrième année consécutive le Centre International des Arts en Mouvement, basé à Aix-en-Provence, organise un festival du « nouveau cirque » qui réunit des circassiens souvent prestigieux. Ci-dessous un bref aperçu de cinq de leurs spectacles.

Circo Ripopolo : A Rovescio

Où est passé Carlito?

circo-ripopoloGabriele et Jiancarlo sont deux employés de cirque. Pendant la représentation, ils sont chargés de changer les accessoires, nettoyer la piste, etc. Entre deux numéros, n’ayant rien de particulier à faire,  ils s’affairent à leur manière. Leurs spectateurs sont installés dans l’arène qu’ils ont posée derrière un minuscule chapiteau censé représenter le « vrai cirque ». Spectateurs ou voyeurs ? La réussite de ce spectacle est là tout entière : ces deux clowns d’un nouveau genre ont l’air tellement fatigués, tellement peu présents à ce qui se passe en dehors de leur petit monde, leurs « numéros » sont tellement dérisoires qu’ils parviennent par moment à nous faire oublier leur qualité d’artistes authentiques. Sous l’appellation « nouveau cirque » se cache beaucoup de choses différentes. Ici, on pourrait parler de cirque « contemporain », au sens du « n’importe-quoi et du presque-rien » que l’historien de l’art Jean Clair donne à « l’art contemporain ». À ceci près que ce qui, chez J.Clair, est noté dans une intention péjorative se révèle ici d’une fécondité inattendue. Gabriele et Jiancarlo nous entraînent avec eux dans leur délire minable sans que nous soyons tentés de leur échapper.

Et Carlito ? C’est le nom du petit animal qui fait partie de leur numéro, sauf que, bien sûr, nous voyons tout de suite qu’il ne faut pas s’y fier. Pourtant il n’y a pas de magie, pas de trucage dans A Roviesco (« À l’envers », sans doute parce que les spectateurs sont du côté de l’envers du décor).

« N’importe-quoi et presque-rien » ? À la différence de l’art contemporain, où quelques commissaires d’exposition suffisent pour bâtir le succès d’un plasticien, les artistes du Cirque Ripopolo (« repeupleur ») encourent la sanction immédiate du public. Aussi leur « n’importe-quoi » n’est-il pas vraiment n’importe quoi et leur « presque rien » est-il bien moins vide qu’il n’y paraît.

Compagnie Ieto : L’instinct du déséquibre

Le ballet des balais

instinct-desequilibre-cie-ietoDeuxième spectacle de cette compagnie originaire du Sud-ouest qui a déjà connu le succès avec Ieto, créé en 2008, qui a beaucoup tourné, y compris à l’étranger. La compagnie ne comprenait alors que deux garçons jouant avec de grandes planches pourvues de pieds aux extrémités, comme des bancs très longs et très bas. Les planches sont toujours là dans L’Instinct du déséquilibre, mais les pieds ont disparu, ce qui rend encore plus difficile de les faire tenir en équilibre vertical. Heureusement, la compagnie s’est agrandie avec désormais trois garçons et une fille. Elle s’est également étoffée en accessoires avec des barres droites, une barre courbée en arc et des balais.

C’est d’ailleurs par eux que le spectacle commence, de ces balais très larges et destinés à nettoyer de grandes surfaces ; ils servent ici à pousser la base de la planche en variant la poussée de manière à la faire tenir à la verticale ; on peut aussi s’en servir pour pousser un des acrobates munis des chaussures suffisamment glissantes. Il peut arriver encore que la seule fille de l’équipe s’installe tout en haut de la plus grande planche pendant que ses partenaires s’efforcent de la maintenir en équilibre. Ils se disputent un peu, toujours, gentiment et tout se passe bien. Le meilleur moment est celui où la troupe armée de trois madriers, d’une planche et (pour le fun) d’une bouteille font et défont sur un rythme accéléré un tremplin sur lequel ils réalisent tour à tour des saltos arrière.

Le Poivre Rose

Les seaux s’entrechoquent

poivre_rose_Par une compagnie venue de Belgique (Wallonie-Bruxelles) qui pratique une sorte d’humour vache avec un garçon souffre-douleur qui se retrouve la tête dans le seau plus souvent qu’à son tour, ce qui ne l’empêche pas de monter et de descendre au mat chinois, une petite « Mademoiselle » qui sert de boniche à tout le monde, qui présente en solo un exercice de tissu aérien et qui non contente de porter, au sol, sa partenaire doit encore porter, au trapèze, le m’as-tu-vu de la bande, lequel n’est d’ailleurs pas manchot non plus sur une corde lisse. Et j’allais oublier la « Madame » dont on ne voit pas bien ce qu’elle fait-là, en dehors de quelques pas de danse et de commander « Mademoiselle ».

Comme dans le spectacle précédent, et plus encore, les artistes de la compagnie Le Poivre Rose sont également des comédiens qui inscrivent leurs performances dans une trame théâtrale. Ce n’est pas pour rien que les compagnies relèvent dans leurs effectifs, à côté des circassiens, un metteur en scène et des créateurs musique, lumières et costumes (ce dernier seulement chez Poivre Rose).

Compagnie Chaliwaté : Jet Lag

Le voyageur impatient

chaliwate-jet-lagAutre troupe belge, la compagnie Chaliwaté combine le mime, l’acrobatie au sol et le théâtre d’objets. Dans Jet-Lag, le transport aérien est le prétexte du spectacle, comme l’indique le titre. Cette histoire sans parole, raconte les mésaventures d’un voyageur aérien stressé et maladroit. Un morceau de carlingue est reconstitué avec quatre sièges. Assez pour les trois « comédiens » (muets) qui participent à cette pièce : un protagoniste qui accumule les maladresses et deux comparses qui jouent le plus souvent, eux aussi, les passagers. Le plus souvent mais pas toujours, comme dans les deux séquences les plus savoureuses. D’abord celle où le passager traverse le « PIF » (poste d’inspection-filtrage) : ignorant de la chose, il ne comprend pas quand l’agent de sûreté aérienne écarte les bras pour l’inciter à en faire autant, et il se jette dans ces bras qu’il a jugés accueillants, prenant l’agent tellement au dépourvu qu’il le laissera passer sans l’examiner davantage. Ensuite celle du cockpit où les instruments de navigation, au-dessus des pilotes, sont remplacés par des salières et poivrières en bois fixées sur un bout de bois.

Si ce spectacle emporte moins l’adhésion que les autres, c’est parce qu’il lui manque des performances physiques impressionnantes. Il y a certes, pas mal de contorsions sur les sièges de l’avion mais rien de vraiment spectaculaire. Et les mouvements de danse esquissés par moments sont loin d’être parfaitement exécutés.

Compagnie Les Objets volants : Liaison carbone

Noir-blanc-rouge

liaisoncarbone-variaRien de plus fascinant, au cirque, que les numéros de jonglage. La compagnie Les Objets volants, qui naquit à Reims la dernière année du siècle dernier, jouit d’une solide réputation entièrement méritée à voir sa dernière production qui nous a émerveillé (presque) de bout en bout. Cinq jongleurs dirigés par Denis Paumier enchaînent des numéros qui se distinguent autant par leur beauté plastique que par leur virtuosité, dans les solos et, plus encore, dans les ensembles. Ils maîtrisent avec grâce les accessoires traditionnels du jongleur : balles, anneaux, différentes sortes de massues, diabolo. Leurs numéros sont entrecoupés – ou accompagnés – par des séquences purement visuelles au cours desquelles ils dessinent dans l’espace des figures qui se recomposent sans cesse, chaînes d’anneaux, voire même banc de poissons (avec les massues).

A côté de la musique, la lumière joue ici un rôle essentiel pour faire ressortir les « objets volants », blancs ou rouges, sur fond noir. Le titre, Liaison carbone, est directement évoqué par de grosses boules rouges ; agglomérées par 10, elles composent une figure en trois dimensions qui ressemble au noyau d’un atome (pas nécessairement de carbone !)

Le pénultième numéro, un jonglage qui incorpore des cylindres métalliques autour servant de rail pour des balles rouges est le seul point faible du spectacle, heureusement compensé au final par une interprétation éblouissante du prélude en do de Bach aux tubes musicaux (boomwhackers).

 

Par Selim Lander, , publié le 26/09/2016 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: , ,

Vive le nouveau cirque – le festival CIAM 2015

La ville d’Aix-en-Provence connue depuis des lustres pour son festival d’art lyrique et plus récemment, depuis que le ballet Preljocaj y a trouvé son point d’ancrage, grâce à la danse contemporaine, est en passe de devenir également une référence en matière de cirque. Le Centre International des Arts en Mouvement (CIAM) s’est ouvert en 2013 sur le terrain du château de La Molière ; il organise un festival d’automne, avec, cette année, neuf compagnies invitées. Le  public est au rendez-vous, ce qui prouve  que le « nouveau cirque » n’a plus rien … à prouver. Quelques coups de sonde dans le programme du festival 2015.

Gandini Juggling : 4×4 – Ephemeral Architectures

Rings of truth … Gandini Juggling search for meaning in 4x4.Sean Gandini, jongleur anglais, a créé sa compagnie en 1992. Celle-ci se produit avec plusieurs spectacles différents sur des scènes prestigieuses en Angleterre comme en Europe. Le CIAM l’a invitée pour une seule soirée, sous un chapiteau rempli à craquer par un public dont l’attention n’a jamais fléchi. La jonglerie (« jonglage » au masculin) paraît pourtant assez souvent ennuyeuse, une fois passé l’émerveillement devant les prouesses requises par cette discipline. Mais S. Gandini sait monter un spectacle. Il ne se contente pas de varier les instruments (balles, massues, anneaux) et les figures (ici à un, deux, trois ou quatre jongleurs) ; dans 4×4 – Ephemeral Architectures, interviennent également quatre danseurs (deux danseuses sur pointes et deux hommes) ainsi, pour la musique, qu’un quintet à cordes (incluant une contrebasse) chargé d’interpréter une composition originale – en dépit de ses accents baroques – de Nimrod Borenstein.

4×4 parce que quatre jongleurs (dont S. Gandini lui-même) et quatre danseurs. Architectures éphémères : mouvantes plutôt, puisque, par définition, les accessoires du jongleur sont toujours en mouvement. Comme les danseurs qui ne tiennent jamais bien longtemps une position. Et c’est pourquoi sans doute le mariage entre danseurs et jongleurs semble aller de soi : les arabesques des premiers répondent aux cercles et autres figures que les seconds tracent dans l’espace. Lorsque leur coordination apparaît sans défaut, lorsque l’orchestre apporte le complément musical qu’on attendait, un sommet est atteint. On n’y restera pas tout au long mais 4×4 – Ephemeral Architectures se déroule sans temps mort, avec par-ci par-là quelques zestes d’humour, si bien qu’il s’achève plus vite qu’on ne le voudrait.

Seul bémol : cette pièce est normalement accompagnée par des effets lumineux spectaculaires dont rendent compte les photos que l’on peut trouver ici ou là, des effets qui n’ont pu être tous reproduits sur la scène du CIAM. Quoi qu’il en soit, le résultat n’a pas déçu.

Jörg Müller joue avec le feu

Jörg MüllerLe soir suivant, la nuit déjà tombée, en avant-programme à la pièce Vigilia, Jörg Müller a présenté au centre d’une arène en plein-air un numéro aussi particulier que talentueux, Mobile. Le plein-air, la nuit, ces deux ingrédients apparaissent indispensables pour ce numéro de jonglerie avec des torches : cinq torches qui, avant d’être allumées, pendent presque à ras-de-terre à partir d’un point haut situé au-dessus du centre de l’arène. Tout le jeu consiste pour le jongleur à mettre ces torches en mouvement et à dessiner des figures dans l’obscurité (et ce soir là dans le silence). Curieusement, l’analogie avec la danse est ici plus évidente que dans la prestation de Gandini Juggling, la veille.

La figure la plus simple est celle du manège : les torches, respectant un intervalle régulier tournent au ras du public du premier rang ou à une altitude plus élevée. Le jongleur, au plus près des torches, leur fournit quand il faut les impulsions nécessaires pour entretenir leur rotation. Ce mouvement élémentaire ne saurait durer trop longtemps, on s’en doute. On admire l’inventivité du jongleur pour varier les figures. Véritable chorégraphe, il commande ses torches avec une dextérité impressionnante : elles accélèrent, ralentissent, s’éloignent, se rapprochent, suivant des trajectoires qui changent sans cesse. On l’a dit, le manège n’est qu’une des figures pratiqués par cet ensemble réglé au cordeau : les torches se regroupent avant de s’écarter à nouveau ; leurs trajectoires ne sont pas toujours circulaires ou ovoïdes, elles serpentent, ondulent tandis que le jongleur, se faisant alors lui-même danseur, adopte pour les éviter une course elle-même ondulante.

En l’absence de toute musique, le public suit les évolutions des torches dans un silence religieux. Evidemment, un numéro de ce genre atteint assez vite ses limites et l’on comprend pourquoi il est situé en avant-programme d’un autre spectacle. Même très originale comme c’est le cas ici, la jonglerie devient rapidement répétitive ! A moins de l’agrémenter d’autres ingrédients comme le fait Sean Gandini avec sa troupe.

Cérémonie secrète sur un mât chinois

Rafael de Paula GuimarãesA la suite de Mobile, Rafael de Paula Guimarães s’est produit pour sa part sous le même chapiteau que les jongleurs de Gandini, dont la scène fait face au public, à l’instar d’un théâtre. Un mât chinois a été monté pour la circonstance sur le plateau fermé par un écran géant. La lumière est ténue. L’acrobate-performeur sort des coulisses et se dirige très lentement vers le mât, comme un danseur de butho, aux accents d’une musique électroacoustique. Les lumières, la musique contribueront à installer une atmosphère étrange, onirique tout au long de cette pièce baptisée Vigilia. L’écran resté longtemps vide d’images s’anime soudain, avec des projections fugitives de l’acrobate en train de se produire, visions troublées, déformées, redoublées parfois ; les lumières s’éteignent brièvement ; la musique fait place par à-coups à des sons stridents. Le travail de Rafael de Paula Guimarães est empreint de mystère, il touche au sacré, ce qui n’empêche pas la virtuosité technique. La lenteur voulue de la pièce, qui s’interrompt parfois carrément pendant des instants qui peuvent paraître durer un peu trop, suscite toutefois à la longue un certain ennui. C’est l’obstacle que rencontre typiquement le nouveau cirque lorsqu’il se cantonne à une seule spécialité. Mais nous avons déjà suffisamment brodé sur ce thème.

Du pugilat considéré comme l’un des beaux-arts

XY - pas encore minuitIl n’est pas encore minuit, de la compagnie acrobatique XY, est-il le clou de ce festival ? Bien que n’ayant pas pu voir l’intégralité du (copieux) programme, on n’est pas loin de le penser. Et l’applaudimètre ne nous contredira pas. Le public qui a déjà beaucoup applaudi pendant le spectacle réserve à la fin une véritable ovation aux membres de la troupe. D’une certaine manière, cette pièce contredit notre remarque précédente suivant laquelle on ne saurait faire un spectacle convaincant avec une seule spécialité circassienne. Ce n’est pas faux, sauf lorsque, comme XY, on emploie les grands moyens ! Vingt-deux acrobates sont mobilisés ici, soit six femmes (X) et 16 hommes (Y) qui se relaient, évoluent ensemble ou séparément.

La représentation commence par deux hommes qui s’étripent sur le plateau (ici celui d’un cirque traditionnel, entouré de gradins) puis d’autres « personnages » de cette comédie muette entrent en scène, tout aussi agressifs, jusqu’à ce que le pugilat devienne général. Est-ce un mode original pour les acrobates de s’échauffer tout en s’apprivoisant à nouveau – puisqu’ils auront besoin par la suite d’avoir entière confiance dans leur(s) partenaire(s) – ou un simple prologue comique ? Toujours est-il que ce début installe d’entrée de jeu une ambiance drolatique et bon enfant qui ne se démentira pas par la suite. Les figures ne s’écartent pas sur le fond de la tradition, avec en particulier nombre de « portées dynamiques » – le voltigeur (plus souvent la voltigeuse) étant propulsé(e) en l’air avant d’être rattrapé(e) par un ou plusieurs porteurs –, sachant que les deux fondateurs de la compagnie, Abdeliazide Senhadji et Mahmoud Louertani, enseignent par ailleurs cette technique. Pas d’accessoires, sinon une bascule et des « planches sauteuses » qui servent à porter, propulser ou réceptionner le voltigeur.

Ce spectacle sans prétention aucune ne manque pourtant pas d’ambition. Ce n’est pas une mince affaire en effet que de coordonner vingt-deux acrobates et de les faire intervenir en groupes distincts sur le plateau dans un désordre apparent qui dissimule en réalité un ordre rigoureux, indispensable dans une discipline ou le moindre écart, le moindre faux-pas peuvent être lourds de conséquence. La musique fournit un accompagnement discret, sauf lorsque les acrobates se font pour quelques instants danseurs. Bien menée, l’acrobatie est toujours une spécialité impressionnante : XY en fait une aventure collective qui séduit bien au-delà de la performance technique.

Clown ou comédien ? Boudu 

boudu_j-p-estournet_0Bonaventure Gacon présente Par le Boudu, un « seul en scène » qui tient davantage du théâtre que du cirque, impression renforcée par la disposition du public, face à la scène. Le personnage éponyme, Boudu, est un ogre plutôt sympathique, en tout cas désœuvré, ce qui l’amène par exemple à disserter assez longuement sur les mérites d’une vieille poêle à frire. Même si le comique naît de la répétition, le texte paraît exagérément répétitif. On s’intéresse davantage à l’accoutrement (très étudié) du clown et au jeu avec les accessoires (un verre dans lequel il croque, des patins-à-roulettes qu’il enfile avec difficultés) dans la deuxième moitié du spectacle, moins bavarde et plus animée que la première.

Rien à dire (!)

Leandre rien-a-direRien à dire, tel est le titre de la pièce d’un clown catalan : Leandre (Ribera). De fait, le spectacle s’avère sans parole du début à la fin. Mais il mérite encore son nom parce qu’il n’y a rien à en dire … en fait de critique. C’est en effet une merveilleuse manière de clôturer le festival, pleine de fantaisie, rire et tendresse mêlés. Autant le spectacle précédent apparaissait pesant par moments, autant celui-ci est captivant de bout en bout. Bien que Leandre ne donne jamais l’impression de se presser, il se passe toujours quelque chose de nouveau sur le plateau : éclairer les nombreuses lampes, faire tenir debout une table bancale, préparer le thé, recevoir le facteur (pris au hasard dans la salle), prendre le thé avec lui, transformer un jeune spectateur (encore pris au hasard) en marionnette, etc., etc. Les accessoires sont faits de bric et de broc. Manipulées par un assistant, en coulisse, les portes semblent s’ouvrir par l’opération du Saint-Esprit. Au sol, une quantité impressionnante de chaussettes jaunes, toutes semblables, qui, bien sûr, ne sont pas là par hasard.

Si l’enchaînement des gags est bien mené, Rien à dire vaut avant tout pour Leandre lui-même qui – sans chercher à le copier – évoque irrésistiblement le Charlot des films muets. Cela se voit à quelques mimiques et surtout au regard à la fois tendre, ironique, inquisiteur du clown toujours prêt à se moquer de lui-même, sans laisser transparaître le moindre narcissisme.

Festival Jours [et nuits] de Cirque(s) au CIAM d’Aix-en-Provence, du 23 au 27 septembre 2015.