Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création

Pablo Picasso (1881-1973), Aimé Césaire (1913-2008) et Wifredo Lam (1902-1982), trois figures éminentes de la scène artistique au XXème siècle, ont entretenu des rapports qui allaient au-delà de l’estime mutuelle que pouvaient se porter des contemporains déjà installés de leur vivant dans une brillante renommée. En l’occurrence, c’est d’une véritable complicité créatrice dont il s’agit et que l’exposition organisée au Grand Palais en 2011 – « année des Outre-mer » – a remise en lumière (1). A cette occasion les éditions HC (comme Hervé Chopin), dont nous avons déjà eu l’occasion de vanter  les mérites (2), consacrent deux ouvrages richement illustrés aux œuvres conjointes de Césaire et Picasso d’une part, Césaire et Lam d’autre part.

En dehors de leur passion pour l’art les trois hommes partageaient un engagement à gauche, qui a facilité, à l’évidence, leur coopération : que ce soit Picasso, réfractaire à l’Espagne franquiste, ou Lam, parti de Cuba pour étudier la peinture à Madrid, engagé dans les rangs républicains, avant de s’installer à Paris dont il sera chassé par les armées allemandes, ou enfin Césaire, lequel, à côté du combat pour la dignité de l’homme noir, se consacra pendant plus d’un demi-siècle de vie politique à l’amélioration des conditions de vie du petit peuple de sa Martinique. Après la deuxième guerre mondiale cet engagement s’est tout naturellement traduit par l’adhésion au PCF pour Picasso (en 1944) et Césaire (1946). Quant à Lam il devint, après la révolution castriste (1959), le peintre quasi officiel du régime. Césaire et Picasso ont fait connaissance à Varsovie en 1948, lors du  1er « Congrès mondial des intellectuels pour la paix et la libre circulation des inventions ». Césaire et Lam, déjà amis depuis 1941, se sont retrouvés, entre autres occasions, à Cuba en 1968 au « Congreso cultural de la Habana »…

L’œuvre de ces trois artistes à l’inspiration fortement marquée par le surréalisme, ne rentrait pourtant pas dans les canons de l’art officiel, pas plus celui des nazis que celui des soviets, ce qui n’a pas manqué de causer quelques difficultés, en tout cas aux deux plasticiens. Pendant la deuxième guerre mondiale Lam a choisi le retour vers son Cuba natal, tandis que Picasso, qui n’avait pas le choix de regagner l’Espagne, est demeuré en France mais interdit d’exposition jusqu’à la fin de la guerre (3). « Dégénéré » aux yeux des nazis, mais tout aussi « décadent » suivant les critères du réalisme soviétique, Picasso ne dut qu’à la protection d’Aragon et de Maurice Thorez de conserver sa carte du parti. Il est vrai que dans son œuvre multiforme on trouvait tout et son contraire, y compris des œuvres conformes à l’orthodoxie jdanovienne, au point que sa fameuse « Colombe » fut récompensée par un prix Staline de la paix. Pour Picasso, comme pour Césaire, comme pour beaucoup d’autres intellectuels français, le compagnonnage avec le PCF prit fin après les événements de Hongrie en 1956.

Entretemps la collaboration entre Césaire et Picasso s’était matérialisée, dès 1950, par un livre précieux intitulé Corps perdu, publié à 220 exemplaires aux éditions Fragrance (Paris), 10 poèmes d’Aimé Césaire et 32 gravures de Picasso. Cet ouvrage est désormais accessible au grand public dans une version qui n’est certes pas l’équivalente de l’édition princeps mais néanmoins d’une grande qualité, d’autant qu’il est complété par des notices et des photographies toutes d’un grand intérêt (4).

Les gravures sont de plusieurs sortes. La couverture est une eau-forte qui représente la tête du poète de profil. Réutilisée comme affiche du premier Congrès des écrivains et artistes noirs (Paris 1956), elle est la seule à être déjà bien connue. Les titres des poèmes sont incrustés dans des aquatintes au sucre. Enfin les illustrations proprement dites des poèmes sont de simples gravures au burin. « Simples », voire simplissimes. Aujourd’hui nous sommes familiarisés avec le génie du maître, nous le reconnaissons même lorsqu’il se manifeste en quelques trait. Nous en avons tant vu de ses dessins que nous serions encore touchés par l’esquisse de l’esquisse d’un tableau (en admettant que Picasso en fît, des esquisses). Mais ici certains dessins ressemblent à peine des épures, à l’instar du visage en forme de feuille qui accompagne le poème Corps perdu !

En dehors  de ces images au propos purement ludiques, le principe de l’illustration est simple lui aussi. « Accroché » par quelques vers, Picasso produit aussitôt un rapide dessin. Les représentations sexuelles abondent. Dans le premier poème (Mot), par exemple, en regard de ces quelques vers – « ma face perdue ta face éperdue / ensemble fondu intimes confondus / toute chose miroitante toute chose clapotante / entre nos corps balancés par naufrage / dans l’élan ou le vent que la vague me rapporte » – Picasso dessine deux corps nus, visages en miroir, le sexe de l’homme bandé, celui de la femme directement offert au regard. Dans le second poème (Présence), la représentation explicite de l’acte sexuel renchérit sur un texte qui reste très allusif : « comme à mi-corps hors pénombre / l’arrogance salée du fort printemps ».

Parfois Picasso joue avec le texte de Césaire en y incorporant ses propres fantasmes. Ainsi, dans le poème titré Élégie-Équation peut-on lire ceci : « et ne  t’étonne pas si la nuit je geins plus lourdement / ou si mes mains étranglent plus sourdement / c’est le  troupeau des vieilles peines qui / vers mon odeur / noir et rouge / en scolopendre / allonge la tête et d’une instance de museau encore / molle et maladroite / cherche plus profond mon cœur ». La traduction picturale qu’en fait Picasso donne ceci : les deux mains sont présentes, ainsi que la tête allongée et le cœur. Mais ce n’est plus la tête (ou le museau) qui cherche au plus profond le cœur : le peintre renchérit sur ce processus déjà surprenant en imaginant que la tête puisse devenir elle-même cœur !

 

 

 

 

 

Les relations entre Césaire et Lam furent bien plus intenses que celles entre Césaire et Picasso, lesquels ne semblent s’être guère fréquentés après la publication de Corps perdu. Césaire avait fait la connaissance de Wilfredo Lam en 1941, en même temps que celle d’André Breton, lorsque leur bateau fit escale en Martinique sur le chemin de l’exil. Pour Lam, il s’agissait d’un exil un peu particulier puisqu’il regagnait le pays natal, mais quand même un retour forcé pour quelqu’un qui avait cru trouver à Paris – à côté de Picasso – le lieu de son épanouissement artistique. Or la découverte de la Martinique et de ses mornes à la végétation luxuriante s’avéra déterminante aussi bien pour Breton (5) que pour Lam. « Il s’est révélé à lui-même, écrira Césaire. Le regard tropical a remplacé le regard espagnol. Il a vu ce paysage. Ça a été un choc profond. Sa peinture a changé » (6). De fait, dès 1942, réinstallé à Cuba, Lam se mit à composer la grande toile, sans doute la plus connue de lui, intitulée La Jungle (aujourd’hui exposée dans l’entrée du MOMA à New York), dont le décor n’a plus rien à voir avec ceux des toiles parisiennes, même si le dessin – si caractéristique – des personnages était déjà à peu près là et ne se transformera plus beaucoup par la suite.

Après le coup d’État de Batista, en 1952, Lam revint à Paris dont il fit sa résidence principale pendant quelques années. Césaire, élu député de la Martinique, passait lui aussi la plus grande partie de son temps dans la capitale française. À cette époque s’est nouée véritablement l’amitié entre les deux hommes. Aussi n’est-il pas surprenant que Lam, à la fin de sa vie (7), ait pensé à son ami parisien pour illustrer une suite de sept eaux fortes qui seront gravées et éditées  avec les poèmes de Césaire sous le titre Annonciation (8).

Les eaux fortes de Lam sont, à l’image de beaucoup de ses peintures, empreintes d’un érotisme fantastique. La sensualité des attributs sexuels féminins (seins et fesses) contraste avec les formes géométriques triangulaires, pointues (couteaux, phallus, …), les visages évoquant des masques africains, les corps disloqués et autres créatures cauchemardesques qui semblent sorties du cerveau d’un nouveau Jérôme Bosch. Le vocabulaire des poèmes césairiens traduit ces images. Le pointu, par exemple : « le couteau du savoir et le bec de l’oiseau », « le couteau du sexe et l’oiseau calao » (dans le poème Connaître dit-il), le « losange » (Façon langagière), « un homme stylet / un homme scalpel » (Rabordaille), « couteaux de justice » (Nouvelle bonté). Les êtres hybrides, chimères dessinées par Lam, sont un autre thème des poèmes, avec une récurrence du sabot du cheval : « de cornes de sabot d’ailes de chevaux » (Wifredo Lam) « l’ardent sabot du cheval-vent » (Connaître dit-il), « des chevaux qui n’ont laissé sur le sol / que leurs empreintes furieuses » (Nouvelle bonté).

Les poèmes écrits par Césaire à l’instigation de Lam clôturent son œuvre poétique ; ils sont publiés à la fin de Moi Laminaire (1982) qui s’avère être son dernier recueil. Force est de constater que, malgré des fulgurances, ils ne sont pas du Césaire au sommet de son art. Sans doute parce que sa veine lyrique est en train de se tarir. Sans doute aussi parce que l’inspiration poétique ne fonctionne pas sur commande : elle vient du plus profond du poète et ne saurait se calquer sur celle d’un autre. Le même constat peut être fait à propos des traductions. Même lorsque le traducteur est un poète éminent, on ne voit quasiment jamais qu’il parvienne à la hauteur de ses pièces personnelles (9). Il y a néanmoins de belles choses dans les poèmes de Césaire inspirés par Lam. Et même si tout cela est éminemment subjectif nous retiendrons de préférence les vers terminant le bref poème Que l’on présente son cœur au soleil, qui font pendant, dans Annonciation, à l’eau-forte du même nom :

« solaire

l’œuf la suit à la piste

l’aile du tout-à-coup jaillit

la victoire est d’offrir à la gourde des germes

le sexe frais du temps

sur l’aube d’une main mendiante de fantômes »

On notera la prégnance dans ces quelques vers de la rythmique française classique, avec des vers de six pieds (vers 2 et 5) ou de douze pieds (vers 4 et 6). On remarquera surtout ici que la correspondance entre le poème et le dessin fonctionne à merveille. Il reste que les poèmes d’Annonciation apparaissent bien en-dessous de Corps perdu. Et une part de l’explication réside à n’en pas douter dans l’inversion de la relation entre poésie et dessin : ce n’est plus en effet l’artiste qui s’inspire librement de la poésie mais le poète qui s’efforce de restituer une vision étrangère.

Michel Herland (novembre 2012).

(1)    « Aimé Césaire, Lam, Picasso », exposition au Grand Palais, Paris du 16 mars au 27 juin 2011.

(2)    « Nostalgie quand tu nous tiens : Les Antilles antan lontan » d’Ernest Pépin, Antilla, n° 1422, 02 décembre 2010, p. 29.

(3)   « L’Art en guerre – France 1938-1947 – de Picasso à Dubuffet » est le thème d’une exposition qui se tient actuellement au Musée d’Art moderne de la ville de Paris (jusqu’au 17 février 2013). Elle consacre une salle aux Picasso de cette époque, parmi lesquels quelques chefs d’œuvre (dont le tableau L’Aubade et la sculpture L’Homme au mouton) et présente également deux œuvres de Lam.

(4)   Césaire et Picasso, Corps perdu, Histoire d’une rencontre, présentation Anne Egger, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 112 p., 22,50 €. Les  poèmes de Corps perdu ont été repris par Césaire dans le recueil Cadastre (1961).

(5)   Qui publiera Martinique charmeuse de serpents en 1948.

(6)   Cité par Anne Egger in Césaire et Lam (cf. infra).

(7)   En 1981. En 1978 un accident cérébral laissa W. Lam à demi papralysé. Il demeura néanmoins actif jusqu’à sa mort en 1982.

(8)   Éd. Grafica Uno, Milan, 1982. Les poèmes et les gravures sont reproduits in Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €. En préambule D. Maximin propose un dialogue imaginaire entre le Cahier de Césaire et la Jungle de Lam, fait pour l’essentiel d’extraits empruntés à toute l’œuvre poétique de Césaire.

(9)   Ceci reste vrai même lorsque le traducteur et l’auteur de l’œuvre originale ne font qu’une seule et même personne. Voir par exemple : « Desrivières, poète créole », mondesfrancophones, 17 avril 2012. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/desrivieres-poete-creole/

 

 

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