Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Un demi-siècle de politique française : “Guy Mollet” de François Lafon

Cinquante ans de politique active, député-maire d’Arras pendant trente ans, secrétaire général de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) pendant plus de vingt ans (1946-1968), président du Conseil de janvier 1956 à mai 1957, peu de Français peuvent se prévaloir d’une telle longévité à un tel niveau. Pourtant Guy Mollet n’a guère laissé de traces dans la mémoire nationale, contrairement à un Pierre Mendès-France, par exemple, un contemporain dont le parcours fut assez semblable au sien. Mais Mendès sut faire la paix en Indochine tandis que Guy Mollet laissa s’aggraver le conflit algérien et engagea la France dans l’expédition peu glorieuse de Suez !

Fallait-il alors consacrer presque mille pages à retracer l’itinéraire de Guy Mollet ? On aurait tort d’en douter. L’enquête minutieuse de François Lafon nous apprend une foule de choses, aussi bien sur la personne de Guy Mollet, que sur la vie politique pendant la Quatrième République, ou sur le fonctionnement de l’appareil gouvernemental en période de crise.

On garde surtout de Guy Mollet les images d’un apparatchik socialiste et d’un notable provincial. Sans être entièrement faux, de tels clichés ne rendent pas compte de la complexité d’un homme qui a longtemps défendu une foi authentiquement révolutionnaire. François Lafon insiste à juste titre sur les années de  formation : né à Flers d’une concierge et d’un ouvrier gazé pendant la Grande Guerre, Guy Mollet est un authentique fils du peuple : ses convictions longtemps pacifiques et révolutionnaires trouvent son origine dans ses premières années. Élève brillant, remarqué par son instituteur, il se présente au concours départemental des bourses où il est reçu premier. L’entrée au collège l’oblige à affronter les différences sociales. « Les boursiers, écrira-t-il plus tard, avaient deux défauts : ils ne jouaient pas au tennis et travaillaient mieux que les autres » !

Nanti de son baccalauréat, en 1923, il entame une carrière d’enseignant, tout d’abord comme maître-auxiliaire, poursuivant des études d’anglais à l’Université de Lille, mais il ne sera finalement nommé professeur d’anglais au collège d’Arras qu’en 1931. Ce parcours anormalement lent s’explique par les activités militantes de Guy Mollet. Nommé répétiteur au collège d’Arras en 1925, il devient rapidement l’un des responsables nationaux du syndicat des répétiteurs et répétitrices de collège, s’employant à la fusion de ce syndicat avec celui des répétiteurs de lycée, qui adviendra en 1928[ii]. Cette même année 1928, Guy Mollet est élu secrétaire général pour le Pas-de-Calais de la Fédération générale de l’enseignement.

Parallèlement, Guy Mollet est membre de la SFIO. Militant dévoué, on fait de lui, en 1929, le secrétaire général adjoint des Jeunesses socialistes pour le Pas-de-Calais. L’adhésion à la SFIO s’est imposée d’elle-même car ce parti incarne à ses yeux la paix et Guy Mollet adhère encore, à cette époque, au vieil adage selon lequel « seule la paix est révolutionnaire ». Pacifiste mais pas pacifique, il est doué au contraire d’un tempérament bagarreur… qui se révèle fort utile lorsqu’il faut s’opposer, y compris par la force, aux menées des ligues. Pour ce qui est de son pacifisme, il y renoncera pendant la seconde Guerre mondiale. J’ai compris, a-t-il dit plus tard, « combien tout cela était faux, car s’il n’y avait eu que des pacifistes, il n’y aurait jamais eu de résistance ».

Mais nous n’en sommes pas encore là. A ce stade, le crédo socialiste de Guy Mollet se résume en trois termes : pacifisme (comme on l’a dit), anticommunisme et refus de toute participation des socialistes aux gouvernements de la République. Il devait illustrer le second de ces termes dans la rubrique intitulée « Chez les crabes » (sic) qu’il donnait, avant la guerre, à L’Éclaireur du Pas-de-Calais.

Guy Mollet atteindra une envergure nationale après la seconde Guerre mondiale. Compte tenu de son passé de résistant[iii], il fait tout naturellement parti du Comité départemental de libération et du Comité de libération d’Arras. Secrétaire de la Fédération socialiste d’Arras, il triomphe aux élections municipales en 1945, puis aux élections législatives qui suivirent. A partir de ce moment, et jusqu’en 1968, son destin se confondra avec l’histoire de France. Le 4 septembre 1946, il prend d’assaut la SFIO et se faisant élire secrétaire général à la place de Daniel Mayer. Au mois de janvier de cette même année, on lui a confié la présidence de la commission chargée de mettre au point la constitution de la Quatrième République, position éminemment politique qui l’a certainement aidé à être choisi d’abord comme porte-parole de l’opposition « gauchiste » à Daniel Mayer au sein de la SFIO et, ensuite, pour le remplacer.

Dix ans plus tard, toujours solidement installé à la tête de la SFIO, Guy Mollet est appelé par René Coty à la présidence du Conseil. Accéder aux responsabilités suprêmes ne fut néanmoins, pour le nouveau président, qu’une brève apothéose. Car il ne sut pas faire face comme il l’aurait, sans nul doute, souhaité aux difficultés majeures qu’il trouva sur sa route. La première, le conflit algérien, était déjà là lors de son installation à l’Hôtel Matignon. Le second, « l’affaire de Suez », surgit peu après. 

Le 6 février 1956, un mois après avoir pris les commandes de l’État, Guy Mollet se rend en Algérie pour introniser le général Catroux qu’il vient de désigner pour occuper la nouvelle fonction de « ministre résident » en Algérie. Cet épisode est resté dans l’histoire comme la « journée des tomates », ce qui donne une idée de la manière dont le Président du Conseil fut accueilli par les pieds-noirs algérois. Les « ultras » d’Alger redoutaient, en effet, l’arrivée du général Catroux qui était connu comme l’un des hommes de la décolonisation du Liban et de la Syrie. Face une atmosphère d’émeute, ce dernier offrit immédiatement sa démission. L’erreur de Guy Mollet, explique François Lafon, fut de l’accepter et de nommer à sa place Robert Lacoste, patron tout puissant de l’importante fédération socialiste de la Dordogne et ancien ministre de la Reconstruction à un moment où Guy Mollet s’était, au contraire, prononcé contre la participation au gouvernement, quelqu’un donc qui était loin d’être son homme-lige. 

La suite montra, en effet, que Lacoste allait rapidement prendre le parti des pieds-noirs, invoquant des « liens intangibles » entre la France et l’Algérie et couvrant les exactions de l’armée française. Guy Mollet aurait pu mettre fin aux fonctions de Lacoste, d’autant que beaucoup, autour de lui, le lui demandaient ; il ne l’a pas fait. De même a-t-il couvert son secrétaire d’État aux armées, Max Lejeune, lorsque ce dernier autorisa, de son propre chef, le détournement de l’avion qui transportait les cinq principaux chefs du FLN, de Rabat à Tunis. De même enfin n’a-t-il pas eu, à l’égard des tortures pratiquées par les policiers et les militaires pour contraindre les rebelles ou supposés rebelles à « se mettre à table », toute la fermeté qui s’imposait de la part d’un ancien résistant et d’un homme de gauche.  

Comme l’explique, à nouveau, François Lafon, Guy Mollet ne croyait pas à la décolonisation dans le cadre du capitalisme ; il redoutait l’avènement d’un régime religieux qui enfoncerait l’Algérie dans le passé ; il pensait pour finir que la présence de la France était justifiée, pourvu qu’elle fût un facteur de progrès social et économique. Tout n’était pas faux dans cette analyse qui avait pourtant le tort évident de sous-estimer la force des sentiments nationalistes chez les peuples colonisés.

Dans le cas de l’Algérie, Guy Mollet s’était trouvé confronté à un conflit déjà existant et compliqué par la présence d’une communauté française importante et inaccessible au dialogue. Le fiasco de Suez, bien que moins grave sur le fond, est peut-être pire dans la mesure où c’est la France – donc en l’occurrence Guy Mollet et son gouvernement – qui fut le moteur de l’alliance militaire à trois qui se noua à cette occasion. La Grande-Bretagne, particulièrement attentive aux réticences américaines, se tenait constamment sur le recul, tandis qu’Israël ne cherchait qu’à faire monter les enchères afin d’obtenir le maximum de contreparties en matière militaire. De fait, la France devint, pour l’occasion, le meilleur allié de ce pays, livrant des armes en abondance et, surtout, entamant une coopération dans le domaine nucléaire qui sera à l’origine de la bombe israélienne.

Le gouvernement Mollet fut mis en minorité le 23 mai 1957 à la suite d’un débat au cours duquel le président du Conseil s’efforça vainement de démontrer qu’il poursuivait une politique socialiste ! Brillant élève de l’école primaire, boursier méritant, professeur turbulent mais à la compétence reconnue, militant inlassable, redoutable tacticien, tout cela s’était additionné pour lui faire atteindre le sommet du cursus honorum d’un homme politique français. Force est de constater, néanmoins, qu’il manquait de la clairvoyance et peut-être du courage nécessaires pour rompre avec les habitudes, les compromissions et les rêves de grandeur d’une Quatrième République qui devait d’ailleurs disparaître peu à après sous les coups de boutoir combinés des gaullistes et des fascistes.

François Lafon rappelle l’opposition présentée parfois entre les deux grandes familles du socialisme français que l’on fait remonter respectivement à Jaurès et Jules Guesde. D’un côté donc Jaurès (et ses épigones, Blum, Mitterrand, Rocard[iv]) qui incarne « l’ouverture vers l’intégration républicaine ». De l’autre Guesde qui symbolise « la tentation du dogmatisme théorique et de la pratique douteuse ». On est évidemment tenté de ranger Guy Mollet parmi les « guesdistes ». Telle n’est pourtant pas l’intention de François Lafon. Loin de dresser un réquisitoire contre son personnage, il s’efforce constamment sinon de justifier, du moins d’expliquer pourquoi le président du Conseil – car c’est à ce niveau surtout que ses erreurs furent les plus lourdes de conséquence – fut amené à prendre telle ou telle décision. Mais les faits sont là. Et bien que l’enquête très détaillée de François Lafon les fasse ressortir dans toute leur complexité, elle ne suffit pas pour modifier radicalement l’image d’un Guy Mollet, cacique de la Quatrième République mais qui ne sut accéder au statut de véritable homme d’État.

 

 


[i] François Lafon : Guy Mollet – Itinéraire d’un socialiste controversé (1905-1975), Paris, Fayard, 2006, 960 p. L’ouvrage inclut un important appareil de notes (plus de cent pages), une bibliographie thématique et un index nominorum. Il gagnerait, lors d’une prochaine édition, à incorporer une chronologie mettant en parallèle les principaux événements de la vie de l’auteur et de la politique nationale et internationale.

[ii] Le nouveau syndicat était intégré à de la Fédération générale de l’enseignement (ancêtre de l’actuelle Fédération de l’éducation nationale, FEN) qui faisait elle-même partie de la CGT.

[iii] Au sein de l’OCM (Organisation Civile et Militaire).

[iv] Il peut paraître contestable de mettre ensemble Mitterrand et Rocard, et l’auteur ne le dissimule pas. Cela vient sans doute de ce que la personnalité de Mitterrand est multiple : il appartient, en réalité, à l’une et l’autre variante du socialisme.

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