Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Que pensent les « Négropolitains » (1) ?

« Les assignations sont réductrices même si elles peuvent protéger
car l’entre-soi est une protection ». Daniel Maximin.

Laurent Laviolette, Les Apparences dépouillées – Entretiens, Ed. Hervé Chopin, 202 p., 19 €.

Ce livre fait un sort – s’il en est besoin – au mythe des Antillais qui seraient les mêmes sur les deux rives de l’Atlantique. Ce n’est pas le lieu, ici, d’exposer ce qui les sépare, voire les oppose, et le livre ne s’en charge pas. Il se contente de donner la parole à quelques Antillais de Métropole, en leur posant les mêmes questions : Quand avez-vous pris conscience que vous étiez Noir ? Avez-vous souffert du racisme ? Votre rapport au créole ? Avec la communauté antillaise ? Que pensez-vous de la discrimination positive ?

On pourrait penser que le fait qu’il s’agisse de personnalités le plus souvent brillantes, qui ont réussi dans leur carrière, pourrait introduire un biais dans leurs réponses. En réalité ce qu’ils expriment, avec des nuances, évidemment, d’un individu à l’autre, est partagé par la grande masse des Antillais qui se sont intégrés en Métropole, à quelque niveau que ce soit. A noter que les personnes interrogées sont souvent nées en Métropole ou y sont arrivées très jeunes. Leur intégration en a été évidemment facilitée.

Le livre s’ouvre sur un entretien avec Daniel Maximin, un homme de lettres. Il se poursuit avec Kareen Guiock, journaliste et musicienne ; Olivier Laouchez, pdg du groupe média Trace ; Audrey Pulvar, journaliste, écrivaine, présidente d’African Pattern (fonds d’écologie solidaire) ; Jean-Marc Mormeck, ex champion de boxe, délégué interministériel pour l’égalité des chances des Français d’Outre-Mer ; l’acteur et réalisateur de films Lucien Jean-Baptiste ; la chanteuse et comédienne Jocelyne Béroard ; le musicien et compositeur Thierry Pécou. S’intercalent deux entretiens avec des Africains d’origine, Lionel Zinsou, financier, ancien premier ministre du Bénin et Cécile Djunga comédienne et humoriste.

Le livre se clôt sur un dernier entretien avec Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre d’origine tunisienne, chargée d’apporter son expertise sur les relations interraciales. Comme un clin d’œil à Frantz Fanon, cité par Laurent Laviolette (lui-même financier et un temps chef de cabinet de la ministre des Outre-Mer) dans son prologue, mais curieusement absent de la suite du livre, alors même que toutes les personnes interrogées auraient pu reprendre à leur compte la formule fameuse, à la fin de Peau noire, masques blancs : « Ce n’est pas le monde noir qui dicte ma conduite. Ma peau n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques » (cité p.17).

Si toutes les personnes interrogées dans le livre ne sont pas aussi explicites que Lionel Zinsou qui critique la démarche du CRAN, ou Audrey Pulvar, telle est bien, en effet, l’opinion qui se dégage de leurs propos. De même ne semblent-elles pas traumatisés par le racisme des cours de récréation dont elles ont fait l’expérience (comme bien d’autres enfants qui ne sont ni noirs ni arabes). D’aucuns affirment d’ailleurs que la société française n’est pas fondamentalement raciste. En tout état de cause, la discrimination raciale est si étroitement mêlée avec la discrimination sociale qu’il est souvent difficile d’identifier l’acte spécifiquement raciste. Comme disait Pierre Bourdieu, « si vous êtes X-Mines vous êtes blanc », sous-entendu quelle que soit votre couleur véritable (cité par L. Zinsou, p. 128).

Il serait absurde, pour autant, de nier l’existence des discriminations, et que les femmes en sont sans doute davantage victimes que les hommes, étant ciblées à la fois en raison de leur origine et de leur sexe (ce qu’on nomme désormais « l’intersectionnalité »). Mais tout dépend de la personne et des circonstances. Audrey Pulvar, encore, ne reconnaît-elle pas que le fait d’être femme et d’être noire peut aussi être un atout, même si c’est « pour de mauvaises raisons » (p. 89) ?

Alors faut-il ou non pratiquer la discrimination « positive » en faveur des « minorités visibles » ? Elle ne fonctionne pas si mal en faveur des femmes en politique ou dans les affaires, à l’Assemblée comme dans les conseils d’administration où leur nombre s’est accru très sensiblement depuis l’imposition de quotas. On pourrait donc s’attendre à ce que toutes les personnes interrogées y fussent favorables. Or si c’est bien le cas de certains, d’autres s’y montrent opposés car ils refusent toute politique qui assignerait les Noirs à leur origine : « la communauté ne se définit pas par un enfermement communautaire » (D. Maximin, p. 39).

 

(1) Noirs nés en France et/ou y ayant grandi.

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