Auteur: Juliette Akriche

Etudiante en Lettres Modernes à l'Université de Lyon 3, elle s'intéresse particulièrement à la poésie dite "négro-africaine". Son mémoire de Master porte sur Léopold Sédar Senghor.

Léopold Sédar Senghor, un poète Nègre? (3) La poésie de l’Action de paix.

                                                          Le renouveau lyrique n’est pas un retour en arrière. C’est ce qu’explique Michel Collot en exposant les faiblesses de l’ancienne poésie lyrique :

 

« À trop faire crédit au moi, elle est tombée souvent dans le narcissisme, l’effusion sentimentale ou la confession. À vouloir chasser toute subjectivité pour atteindre à l’objectivité, elle a abouti parfois à la trivialité du cliché, à un plat réalisme ou à un exotisme de surface. À donner les pleins pouvoirs au langage, elle s’est exposée à un formalisme desséchant ou à une virtuosité gratuite »[1].

 

C’est cet écueil qu’évite la poésie de Senghor en exprimant la diversité intérieure d’un Sujet. Et ceci par un rythme non pas gratuit, mais motivé par le mouvement de l’âme et du souffle vital qui l’anime. Ainsi, la poésie de Senghor s’apparente au  « lyrisme moderne [qui] se tourne de plus en plus vers l’altérité, l’extériorité et la matérialité, échappant ainsi au reproche d’idéalisme qui lui est souvent adressé »[2] car elle cherche non pas à dire le Sujet, mais à manifester son mouvement, ceci en l’incarnant dans des personnages « aux masques mouvants » présentant l’une ou l’autre facette de sa personnalité. De plus, il présente l’action de l’extérieur sur ces êtres, en les liant intimement à un lieu précis (Afrique ou France) dans ses poèmes. Sa poésie s’appuie donc sur les principes d’Altérité et d’altération qui régissent le Nouveau lyrisme instauré par Jules Supervielle, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, ou encore Jacques Réda.

Mais, la poésie de Senghor vient avant ce Nouveau lyrisme. Plus encore, elle s’enracine aussi dans une culture qui n’est pas celle de ces auteurs, dans une pensée qui ne connait pas encore la désaffection spirituelle de la société occidentale et le doute qui en découle. L’art y est encore davantage parole que silence devant la vanité du mot qui n’est plus lié de façon nécessaire à son objet. Et c’est donc la Vie et non la mort que l’on lit dans les pages du poète qui proclame la force du Verbe contre la destruction :« Pour toi, rien que ce poème contre la mort»[3] écrit-il dans son Élégie pour Georges Pompidou. C’est que sa poésie se veut Poésie de l’Action, comme le traduit le titre qu’il a choisi pour ses entretiens avec Mohamed Aziza. Elle se pense comme lieu où l’utopie est paradoxalement réalisable. Mais ce lieu est  paratopique, et jouit donc de la liberté offerte par l’imaginaire pour agir sur le réel.

En cela cette poésie est prière. Elle demande au rythme, à Dieu, aux lecteurs et à l’auteur lui-même la réalisation de ce qu’elle présente. Elle croit donc en sa capacité d’émotion et par conséquent d’action. Or, ce n’est pas le cas du courant du Nouveau lyrisme dont une grande part des œuvres exhibent leur « précarité ». En effet, selon Jérôme Thélot, aujourd’hui,

 

les œuvres « pourraient être dites religieuses ou mystiques si les dieux les précédaient, les autorisaient et les justifiaient comme jadis. Mais désormais « moderne », c’est-à-dire sans les dieux, la poésie est précaire (…). Précaire, du latin « precari », veut dire : obtenu par la prière donc permis par une puissance supérieure, donc susceptible d’être retiré, par conséquent fragile et pauvre. Précaire est la poésie moderne en ceci qu’elle tient à la prière impriable, en ceci donc qu’elle est  l’essentielle pauvreté d’être défaite de l’oraison»[4]

 

Cela se ressent dans l’essoufflement critique du vers des poètes du Nouveau lyrisme et dans leur renoncement à imposer leur parole comme un Verbe créateur. Ainsi, pour Jaccottet et ses disciples, le poète est un « ignorant », dont la voix se perd dans le bruit du monde[5].

Au contraire, l’œuvre de Senghor tire son efficacité de sa foi en le pouvoir réel de sa prière. Ainsi, au niveau personnel, celle-ci lui permet de vaincre l’angoisse et la haine qui le hantent. Ceci apparaît clairement dans Prière de paix :

 

« Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche!

(…)

Car il faut bien que Tu oublies ceux qui ont exportés dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires

Qui en ont supprimé deux cent millions.

(…)

Seigneur la glace de mes yeux s’embue

Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort (…)

Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France

(…)

Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la vois droite et chemine par les sentiers obliques

(…)

Et donne à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la terre d’une ceinture de mains fraternelles

DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX »[6].

 

Le détour poétique apaise donc, de façon effective, l’homme politique qui ne cesse d’écrire pendant son mandat présidentiel. Ainsi, c’est l’homme, derrière son personnage poétique, qui déclare : « Il me faut chanter ta beauté pour apaiser l’angoisse » (v.14). Mais cela est pertinent uniquement parce que « la qualité essentielle du style poétique nègre est le rythme»[7] et que « [c]e rythme chasse cette angoisse qui nous tient à la gorge »[8], car il s’enracine dans le rythme cosmique de la Force vitale, qui est la substance du réel comme de l’art. La poésie de Senghor est donc fondée sur l’affirmation de la puissance de la Parole et non sur sa mise en question. De même, nous avons vu que chez Senghor le ressentiment est toujours transitoire. Or, le sens aigu du pardon, dont l’auteur fait preuve dans ses œuvres, lui vient de sa foi chrétienne. Ceci renforce l’idée selon laquelle la poésie de Senghor proclame la force du Verbe et non sa fragilité.

Par ailleurs, Lilyan Kesteloot note la prégnance de ce sentiment chrétien chez le poète et les conséquences qu’elle entraîne dans son rapport aux autres hommes et aux autres Nègres : « c’est son christianisme qui lui permet de prononcer ces paroles de pardon à l’Europe que les militants de la Négritude lui ont tant reprochées »[9].  En effet, l’une des critiques que prononçait Patrice Nganang à l’égard de Senghor était : « le difficile chez Senghor pour moi sera toujours que (…) il n’aura pas demandé justice pour ces morts qui hantent notre vie »[10]. Comme le poème prière que nous venons de citer, l’ensemble de l’œuvre de Senghor vise donc la paix universelle et non la vengeance des Nègres. Ainsi le poète se représente sous les traits de Salomon dans l’Élégie pour la Reine de Saba car le sage souverain porte en son nom le sens de sa mission. Dans Le Grand livre du Cantique des cantiques, Marc Alain Ouaknin souligne en effet que « Salomon » vient de l’hébreu « Chelomo » : « paix », et signifie donc « celui qui donne la paix ». Son alliance avec la Reine de Saba illustre donc parfaitement l’engagement poétique de Senghor pour la paix entre « Les Blancs et les Noirs, tous les fils de la même Terre-Mère»[11].

C’est donc par une prière poétique de paix que Senghor entend compléter son œuvre politique. Il demande ainsi à son ami décédé d’agir pour lui et de prier pour son peuple, dans l’Élégie pour Georges Pompidou. Et il ajoute : « Pour les Grands Blancs aussi pendant que nous y sommes, priez, avec leurs super-bombes et leur vide, et ils ont besoin d’amour»[12]. C’est donc au sein du poème que se réalise l’action, en tant qu’émotion des vivants comme des morts, des êtres charnels comme immatériels. Ainsi, celle-ci est action de sympathie et plus largement d’Amour, et constitue le fondement de l’entreprise poétique de Senghor car « en priant, l’homme ne fait pas seulement que demander, il montre qu’il est ouvert à un autre que lui-même, que sa présence se constitue toujours et déjà dans un ” pour l’autre” »[13]. Le mouvement de la poésie de Senghor est donc essentiellement celui du « moi » au « Toi ».

Et c’est dans l’art que le poète dépasse la recherche de l’identité ( vouloir être le même qu’un modèle) qui constitue la Négritude en général, dans la découverte de son ipséité[14] (vouloir être soi-même) métisse, plus personnelle et  plus féconde. Ce mouvement est représenté dans l’Élégie pour la Reine de Saba par la mort-renaissance qui suit la communion de la reine Négritude et du roi blanc. C’est ce qui permet à Jean-Michel Devésa d’affirmer que :

 

 

« ce dernier poème apparaît comme l’aboutissement d’une démarche patiemment pensée et conduite: voilà le texte d’un accomplissement poétique et personnel, auquel Senghor aspirait depuis toujours » car « l’Élégie pour la reine de Saba fait songer à un manifeste poétique de la Négritude (…).Il s’agit de chanter les noces de l’Afrique avec une humanité nouvelle »[15].

 

 

Dès lors, le poète est chez Senghor un prophète qui annonce « l’aube de diamant d’une ère nouvelle »(v.19), car, voyant, il a compris que les dichotomies étaient destinées à être dépassées. Il est donc celui qui a gardé contact avec les racines vivantes du monde et l’âme de l’enfant. Par conséquent, il est celui qui fait le lien entre l’homme et son origine, mais aussi entre l’être et sa vocation, qui était claire pour l’homme du « Royaume de l’Enfance »: « Il m’a donc suffi de nommer les choses, les éléments de mon univers enfantin pour prophétiser la Cité de demain, qui renaîtra des cendres de l’ancienne, ce qui est la mission du Poète »[16]. Et cette cité est pour lui celle qui réunira tous les hommes.

On peut donc dire que le chant de Senghor retrouve l’impulsion du lyrisme ancien, sans tomber dans son idéalisme gratuit. « Oui, reprenant une forme poétique fort ancienne, Senghor a prouvé que la poésie négro africaine pouvait donner à la Poésie des mouvements, des rythmes, des pulsations et des frémissements nouveaux »[17] affirme, pour sa part, Olympe Bhêly-Quenum. Senghor évite ainsi le désenchantement du Nouveau lyrisme, tout en valorisant l’expérience poétique par rapport à la représentation mimétique de soi et de ses sentiments, qu’il sait inefficace. L’Élégie pour la Reine de Saba est donc un poème de l’émotion. Mais elle est plus particulièrement le lieu de l’expression et du partage de l’espoir, car ce poème annonce la possibilité de la réalisation de la paix grâce à la poésie et l’Amour, liés chez Senghor. Ainsi, le poème agit donc sur les hommes et le monde en diffusant  « l’onde de l’Autre », c’est-à-dire l’élan de sympathie qui possède ce poète et qui lui permet de réconcilier le « moi » et le « Toi ».

 

[1]      http://www.maulpoix.net : “le Nouveau lyrisme”.

[2]      http://www.maulpoix.net : “le Nouveau lyrisme”.

[3]      Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Élégie pour Georges Pompidou », p.328.

[4]      Thélot, Jérôme. La poésie précaire. Paris : PUF, 1997, p.8.

[5]      Avant lui, Supervielle manifestait déjà de cet évanouissement du sujet et de sa voix dans l’extériorité. Ainsi, son poème Vivre encore commence par s’appuyer sur un rythme très marqué, reproduisant le battement de cœur du sujet comme celui des poèmes de Sengor. Mais ce mouvement rythmique s’estompe petit à petit sur « la page blanche » . Et à la fin du poème, «l’âme sans gloire »  s’enfonce « au fond du silence » du sujet, qui préfère laisser s’exprimer le bruit neutre du réel et de « la poulie qui grince » dans le poème :

 

                « Ce qu’il faut de nuit

                Au-dessus des arbres,

                Ce qu’il faut de fruits

                Aux tables de marbre,

                Ce qu’il faut d’obscur

                Pour que le sang batte,

                Ce qu’il faut de pur

                Au coeur écarlate,

                Ce qu’il faut de jour

                Sur la page blanche,

                Ce qu’il faut d’amour

                Au fond du silence.

                Et l’âme sans gloire

                Qui demande à boire,

                Le fil de nos jours

                Chaque jour plus mince,

                Et le coeur plus sourd

                Les ans qui le pincent.

                Nul n’entend que nous

                La poulie qui grince,

                Le seau est si lourd ».

                (tiré de Supervielle, Jules. Œuvres poétiques complètes. Paris : Gallimard, 1996, p.478).

[6]      Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Prière de paix », p.96-100.

[7]       Senghor, L.S. Liberté I : Négritude et humanisme. Op. Cit., p.111-112.

[8]      Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Élégie des Circoncis», p.205.

[9]      Kesteloot, Lilyan. Anthologie négro-africaine. Verviers : Gérard et Cie, coll. « Marabout », 1967, p.92.

[10]  Patrice Nganang : « Le complexe Senghor », dans  Ranaivoson, Dominique. Senghor et sa postérité littéraire. Op. Cit., p.165.

[11]    Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Élégie pour Martin Luther King », p.310.

[12]     Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Élégie pour Georges Pompidou », p.327.

[13]    Marc-Alain Ouaknin, dans  Lalou, Franck ; Calame, Patrick (dir.). Le grand livre du Cantique des Cantique: le texte hébreu, les traductions historiques et les commentaires selon les traditions juives et chrétiennes. Paris : Albin Michel, 1999, p.XI.

[14]    Nous nous appuyons sur la distinction qu’établit Paul Ricoeur entre  « deux sortes d’identité, celle de l’ipse et celle de l’idem »  (Ricoeur, Paul ; Foessel, Michaël ; Lamouche, Fabien. Anthologie. Paris : Points, 2007, p.241).

[15]  Jean-Michel Devésa, dans  Senghor, L.S. Poésie complète: édition critique,coordinateur Pierre Brunel. Paris : CNRS édition, 2007, p. 694.

[16]    Senghor, L.S. Œuvre poétique : «Comme les lamantins vont boire à la source», p.165.

[17]     Bhêly-Quenum Olympe. « De l’érotisme chez L.S Senghor », sur le site http://www.gnammankou.com/obq_senghor-erotisme.htm.


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6 Responses to “Léopold Sédar Senghor, un poète Nègre? (3) La poésie de l’Action de paix.”

  1. Cédric Mesuron.

    Bonjour. Pardonnez moi : je me permets de vous répondre à nouveau, au risque de vous importuner. Tout d’abord pour vous remercier de votre dernière réponse, puis pour préciser peut-être ce que j’entends par “dimension poétique” du politique ; c’est-à-dire du lien entre nature/culture, innocence et mal. Ce qu’il y a de poétique en l’homme c’est, je crois, sa psychophysiologie; à savoir : l’âme (ou la psyché) et la puissance de vie. “Lorsque la vie se fige la loi s’érige” écrit Nietzsche. La Loi, l’Etat, le droit positif, la conception utilitaire du monde, etc. sont les symptômes d’une mortification de la vie, d’une défiance de l’homme à l’endroit de l’homme. Certes – je ne vous apprendrez rien – cela n’empêche pas l’existence de poétes dans ces sociétés modernes si cadenassées par le droit et l’inhibition des pulsions créatrices, mais c’est tout le “corps social” qui ainsi se trouve schlérosé. C’est un corps malade, malade des hommes et de ses enfants. Un ordre moral issu de cette schlérose érige alors comportements et normes non transgressables. Le poète, lui, transgresse. Il retourne à la source. Ecoute la nature et s’écoute lui-même. Il désapprend ; fait falloir la puissance de vie, l’innocence et la candeur, il débusque le faux dans le (soi disant) vrai, dresse un procès contre la mort, le mensonge, la volonté de pouvoir et la calomnie. C’est un enfant triste et qui pleure ; qui pleure les enfances massacrées, la beauté piétinée ; qui pleure l’argent-dieu, la captation des idôles, l’injustice qui s’abat sur l’âme et le corps.

    ” Innocence et culture : on ne devrait pas les opposer comme incompatibles. La vraie culture garde toujours un reflet de l’innocence native, et il arrive que ces reflets puissent passer même à travers des systèmes d’éducation médiocres ou douteux”, écrit P. Jaccottet ( Paysage avec figures absentes, Ed. NRF Gallimard). Hölderlin, dans Hypérion, ce grand roman de la nature, décrit merveilleusement bien, dans sa quête du Dieu absent, la complexion poétique nature/culture. Toutes ces pages renferment une lumière qui explose sous nos yeux. Je vous le conseille si vous ne l’avez pas lu. Je vous remercie de vos indications bibliographiques sur Senghor, que je me procurerai dès que possible. Voilà, je ne vous embête plus et vous souhaite bonne continuation parmi les paysages que j’espère des plus poétiques pour vous.

    Bien à vous.

    C. Mesuron

  2. Akriche Juliette dit :

    Bonjour,
    Tout ce que vous dites est très juste et rend bien compte des contradictions de l’écriture de Senghor, tendue entre idéal et sensibilité à l’aspect concret de la réalité.
    Je n’ai pas étudié l’oeuvre de Senghor dans sa dimension spécifiquement politique. Pour ma part, je me suis concentrée sur le mouvement rythmique et spirituel ( “vital”) qui me semble animer son oeuvre et donner à tous ses textes une unité particulière.
    Mais il est vrai que si l’on cherche à replacer plus précisément l’oeuvre de Senghor dans son contexte politique, il faut nécessairement se garder de simplifications idéalistes. L’oeuvre de Senghor s’inscrit dans un mouvement d’opposition à la culture occidentale (la “négritude” grossièrement dite) et/mais s’enracine très profondément dans cette culture.
    Par ailleurs, l’attitude du poète président évolue au fil de ses textes.
    J’ai consulté plusieurs ouvrages sur la question politique relative à Senghor et peut-être que certains pourront vous intéresser. Je vous conseille notamment : -OSSITO MIDIOHARAN, Guy. L’idéologie dans la littérature négro-africaine d’expression française. Paris : L’Harmattan, 1986. Il souligne très bien les efforts et les limites de l’action politique des poètes dits de le négritude.
    -CHEVRIER, Jacques. La littérature nègre. Paris : Armand Colin, coll. «  U », 2003. Situe aussi très bien l’oeuvre de Senghor par rapport à tout un ensemble d’oeuvres poétiques à dimension politique de cette époque.
    Je ne peux pas vous répondre quant aux modalités de ré-union possible, ni sur le pouvoir réel de la poésie dans notre monde politique, la question est très vaste et dépasse mes compétences…Mais je voudrais pour ma part croire à cette finalité pacifique et poétique de l’humanité, à l’existence d’un rythme propre, commun à l’accord entre les hommes et à la poésie. Il me semble que contribuer à faire connaître la poésie qui “vibre” (plus par son rythme que son sens littéral qui est, comme vous l’avez souligné, toujours subordonné à des représentations plus ou moins idéologiques et indépassables sur lesquelles l’individu s’est construit au cours de son histoire ) est une façon de participer à ce mouvement. Votre intérêt pour Senghor est en cela très plaisant.
    J’espère ne pas répondre trop “à côté” de vos questions et que les livres que je vous ai conseillés vous éclaireront davantage.
    Je pense lire celui dont vous m’avez parlé quand je pourrai prendre le temps de le faire. Merci pour cette référence.
    Bien à vous.

    J. Akriche

  3. Cédric Mesuron.
    Juliette Akriche. De retour sur ce site, je trouve votre réponse. Merci à vous pour le souci que vous manifestez à argumenter vos propos et qui excuse amplement votre délai de réponse, témoignant, qui plus est, d’un grand respect pour la poésie de Senghor et vos interlocuteurs. Je me suis depuis procuré les oeuvres complètes de Senghor et butine par-ci par-là ces beaux poèmes qui offrent, me semble-t-il, une des meilleures voies d’accès pour comprendre “l’esprit noir”, si vivant de couleurs et de pétulances. Je trouve que le grand ‘intérêt de Senghor réside en sa dimension d’homme politique et de poète ; et si, comme vous le dites, à travers son oeuvre ses “grandes idées sont plus faciles à mettre en mots qu’en actes” là me semmble-t-il se trouve l’enjeu, le rôle ou la “fonction” du poète dans le monde : il témoigne d’une réalité poétique dévastée par ceux-là mêmes qui ont bafoué la dimension poétique de l’homme au profit d’autres dimensions (économique, compétitif, utilitariste, etc.). Or n’est-ce pas cette dimension – que tout le monde possède – que l’homme doit reconquérir et qui doit oeuvrer à l’organisation poétique (politique) du monde? “Non pas la révolution au service de la poésie, mais la poésie au service de la révolution” scandait en mai 68 le groupe révolutionnaire de L’internationale situationniste. Tout homme, tout poète – avant qu’il ne soit détruit et qu’il détruise à son tour – n’est-il pas en effet porteur d’une civilisation intérieure ? Civilisation et représentation de l’univers qui se heurtent sur la réalité du monde ? Le déchirement de Senghor est donc bien compréhensible et inéluctable; son message est un message d’amour et de paix, mais va-t-il au bout (au fond) des choses? Les “crédos” de la négritude, de la mixité, du métissage, etc. ne servent-ils pas (malgré la fureur sincère dont ils sont issus) un Ordre mondial capitaliste dans lequel d’ailleurs ils sont ingérés puis dissouts de leur substance originelle? Et si, comme vous le dites justement, le “pardon est lié à l’espoir d’une ré-union réelle”, sur quelle base s’établit la ré-union – et qui la fixe?
    Pardonnez-moi ces questions peut-être un peu abruptes et, si je peux me le permettre, je souhaiterais vous renvoyer vers un livre, réédité, d’Annie Le brun Lebrun “Appel d’air” (ed. Verdier Poche) qui traite, entre autres choses, des espoirs morts-nés de l’insurection lyrique en son pouvoir de subversion.
    Enfin, si la poésie selon Sengor, et comme vous le précisez, reste insuffisante dans le monde d’aujourd’hui ; si elle n’est qu’un “moyen pour militer pour la paix”, ne peut-elle pas devenir une finalité de la paix?

    J’espère ne pas avoir été trop oiseux ou inopportun dans mes propos et si vous les trouvez dignes de réponse j’aurai plaisir à la lire.

    Bien cordialement.

    C. Mesuron

  4. Akriche Juliette dit :

    Bonjour,

    Veuillez m’excuser de mon délai de réponse. Les concours m’ont beaucoup occupée dernièrement et je n’ai pas pris le temps de consulter ce site.

    -M. Rabbi-Oscar MUZINGA : je pense que vos recherches ont avancé depuis cette publication et que vous avez trouvé une réponse à votre question. Pour ma part, il me semble que les images du sexe masculin (très présentes chez Senghor en effet) renvoient à tout un imaginaire de la force vitale, de l’énergie que peut dégager l’homme. Une force vive que Senghor oppose à un mécanisme mortifère, suivant le mouvement du poème A New-York.. L’image phallique me semble également nourrir la métaphore de la création poétique par sa dimension séminale. Qu’en pensez-vous?

    M. Cedric MESURON : Il me semble que vous avez bien résumé ce que j’ai lu dans la poésie de Senghor, ce mouvement pour dépasser les haines vers une unification des hommes. Il faut noter qu’il s’agit d’une oeuvre poétique et que ces grandes idées sont plus faciles à mettre en mots qu’en actes. L’oeuvre serait alors peut-être le modèle ou le rappel de cet idéal, plus qu’un plan politique. Le poème Chaka , dans “Ethiopiques” illustre le déchirement de l’homme noir qui a blessé sa patrie, mais aussi l’homme partagé entre coeur et politique : “un politique tu l’as dit -je tuais le poète- un homme d’action seul” (p.126, dans “Oeuvre poétique”, Seuil, 2006).
    D’autre part, le poète cherche à exprimer le tourment de l’homme qui a lancé son peuple contre les blancs pour se venger et les a conduit au massacre “Je n’ai haï que l’oppression” (p.128). Nous avons donc mention d’une volonté de vengeance, de combat dans cette oeuvre, même si elle est associé à un déchirement (et un dédoublement) intérieur.
    Le poème bascule ensuite dans un éloge de la création poétique, seul lieu de véritable réalisation de sa “vocation”, son idéal de paix. Ce poème me semble donc répondre à votre question en posant la poésie comme moyen de militer pour la paix et les idées de paix, sans pour autant être posé comme suffisant dans le monde d’aujourd’hui. Le poème fonctionne comme un chant de rappel qui cherche à opérer l’unification, le dépassement des haines (par la dialectique interne que nous avons soulignée dans Chaka) en son sein alors que celle-ci est encore impossible dans le réel.
    Il me semble que cet idéal n’est pas du côté de la lâcheté. Le pardon est lié à l’espoir d’une ré-union réelle. La poésie de Senghor est pour moi pur mouvement “vers”. Dès lors, ni elle ne dresse un constat désabusé des faits, ni elle ne présente une vision enjolivée de la réalité pour cacher ses laideurs : elle lance un mouvement vers une action de pacification en présentant cette paix possible. Elle est entièrement “effort” vers l’Autre et vers la paix.
    J’espère avoir répondu à votre question. Je m’appuie pour ce faire sur ma lecture de cette oeuvre. Peut-être d’autres auront des éléments à apporter?

    Bien à vous.

  5. MUZINGA Rabbi-Oscar dit :

    salut Juliette Akriche!
    je suis Rabbi-Oscar MUZINGA, étudiant en Lettres à l’Institut Superieur Pédagogique de la Gombe, REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO et je me suis aussi interessé à un des styles utilisés dans la poesié de Senghor: L’Image Phallique Figuré. A ton avis, pourquoi l’Auteur aurait-il utilisé ce langage dans sa poesie, et particulièrement dans “Nocturnes”, “Ethiopiques”

  6. Bonjour à vous,et merci de votre contribution.

    Votre travail sur la poésie de Léopold Sédar Senghor (un poéte que je ne connais pas) m’incite à le découvrir et me fait réfléchir. Je pense ici à Platon, qui affirme que “le bourreau ne peut pas être un homme heureux”.Vous donnez à entendre, si j’ai bonne oreille, que Senghor est au-delà des imprécations contre l’homme blanc; que sa pensée poétique (qui est politique aussi) et traversée de christianisme, montre que le Mal est lui-même souillé du mal qu’il commet. La prière ou le pardon sont alors de mise – et non la revanche ou la guerre.

    Cette attitude morale et existentielle fait naître en moi un sentiment d’ambivalence : S’il y a grandeur d’âme à vouloir se situer, dans une compréhension humaniste, au-dessus des abominations perpétrées – à déplorer et à pardonner -, n’y a-t-il pas (paradoxalement peut-être) lâcheté à se résoudre à cela ?
    A moins que la poésie ne puisse être autre chose que l’expression splendide et consternée d’un état de fait qu’elle déplore et tente, par son chant meurtri et pacifique, de combattre en en dressant les affres multiples ? Qu’en pensez-vous?

    Cordialement