La Guerre du Shaba, Stylisation littéraire et vérité historique : Une lecture de « Shaba deux, Les carnets de Sœur Marie-Gertrude » de V.Y. Mudimbe

Shaba II, en sous-titre les carnets de Mère Marie Gertrude. Mudimbe choisit la forme du journal intime pour dire la deuxième guerre du Shaba. Le récit s’étend du 28 mai au 29 juin. Le 30 juin, jour de l’indépendance, Mère Marie-Gertrude est enlevée et est assassinée. C’est l’épilogue. L’auteur affirme le réalisme certain de l’histoire racontée : les évènements historiques liés à la guerre qui a frappé le Shaba en 1977 et 1978. Le Shaba redevenu le Katanga. De ces événements il a fait comme il affirme : « un montage sorti de mon imagination, et même les plus véridiques des faits ont été passés par l’imaginaire » (1). En fait, une construction littéraire de la guerre. À cet égard, Bisanswa dit :

L’écriture africaine ne procède pas d’une mise à distance de l’histoire et de la fiction, mais elle les réinterprète. Pour saisir cette dialectique du discours historique, romanesque et autobiographique, c’est sans doute à chaque page de roman qu’il faudra relire et interroger, tant elle est liée au double investissement qui s’opère en elle du temps de la vie qui passe et du temps de l’écriture qui cherche à raconter cette vie (2).

 

 

Qu’est-ce qui ressort de ce « portrait de l’artiste » ?

 

Une jeune religieuse noire, Marie-Gertrude, infirmière, vit au milieu des religieuses européennes. Elle voit la communauté se dissoudre à cause des violences politiques dans son pays. À la pénétration pacifique des troupes appelées, les « Katangais » s’opposent après plusieurs jours, les représailles violentes de l’armée régulière qui tuent et mutilent les nationaux et menacent de s’en prendre aux Européens pour reprendre le pouvoir arraché. La rumeur gonfle, la tension augmente. Les religieuses et religieux européens décident de s’en aller en laissant les populations pour lesquelles elles avaient décidé de se dévouer. C’est alors que Marie-Gertrude, l’infirmière, se voit bardée du titre de supérieure. Mais une supérieure qui dirige « des bâtiments désertés » (3), comme elle dit.

Le pouvoir de Kinshasa, la capitale, avec l’aide de la communauté internationale a raison des Katangais. Les militaires de l’armée gouvernementale se vengent. Mère Marie-Gertrude qui avait pris parti pour un groupe de vieillards, d’enfants et de femmes assassinés dans un centre social de l’église où ils s’étaient réfugiés et qui en plus avait un aide-infirmier, pro-Katangais, est enlevée le jour de l’indépendance. Son corps mutilé est retrouvé dans les eaux du Lualaba, la source du fleuve Congo.

 

Perspective

 

Nous comprenons la « perspective », dans le sens de Genette, c’est-à-dire, « le mode de régulation de l’information » (4). La guerre est lue et vue au travers de la conscience d’une religieuse. En prenant comme prétexte la guerre qui a frappé la ville de Kolwezi, Mudimbe s’est focalisé sur la manière dont les religieux et les religieuses, les prêtres ont vécu cet évènement. Les rapports de force du pouvoir local religieux et celui des missionnaires européens. La guerre crée des deuils dans les cœurs de femmes, des mères, des enfants mais elle créée aussi des deuils fondés sur une différence raciale. « L’art romanesque crée […] un univers ayant ses propres lois et ses propres critères […]. Le romancier s’évertue à défaire les faits, à recréer les données de la réalité » (5).

Le diocèse de Kolwezi a vécu cette guerre. L’évêque du lieu, monseigneur Songasonga a vu tous les missionnaires partir avec leurs compatriotes laïcs.

Notre travail va s’articuler autour de trois points. Les forces en conflit : les troupes régulières, l’ennemi katangais, le cœur des ténèbres qui est la guerre dans l’église qui oppose Noirs et Blancs.

 

1. L’armée gouvernementale

 

C’est par une intuition a contrario, euphorique que la guerre est annoncée. Un groupe de religieuses croise un convoi militaire quittant la ville. L’une d’elles chantonne : « ils s’en vont à la guerre […] » (6). Les points de suspension sont un blanc qui sera rempli. En fait, une définition de la guerre telle qu’elle est vécue dans Shaba II qui va s’égrainer au fil des évènements.

Le faire de l’armée gouvernementale est construit sur « convoi », un lexème polyphonique qui renvoie à certaines isotopies collées aux forces gouvernementales. Considérons d’abord le sens de ce mot selon les dictionnaires : depuis le dix-septième siècle « convoi » a le sens d’un groupe de véhicules militaires qui vont vers un même point. Le sens moderne renvoie à un cortège funèbre et le sens passif a un groupe de prisonniers acheminés vers une certaine destination. Dans la panoplie des sens, à quelle isotopie est arrimé le sens de « convoi » dans le texte de Mudimbe ?

L’information livrée par le personnage renvoie-t-elle au sens premier ? C’est-à – dire des véhicules militaires se dirigeant vers le même point précisé, la guerre. Le lecteur apprendra en progressant dans sa lecture que la guerre est intra-muros, dans la ville de Kolwezi. Ce départ n’est donc pas une expédition pour affronter l’ennemi. Le sens passif thématise la prison. Le texte est un réseau interconnecté, le scripteur veut signaler déjà par une lumière terne que ces soldats sont comme des prisonniers en fuite. Ce corrélat vient éclairer le sens : 

nous nous sommes réveillés dans une ville occupée. Les Katangais auraient encerclé la ville dans la nuit. Ce matin, elle était entre leurs mains. Aucun coup de fusil ne fut tiré. À se demander si l’armée régulière ne les attendait pat, prête à tout leur céder (59). (7)

 

Le sens moderne de « convoi » fait penser à un cortège funèbre. L’armée régulière est en fuite et en deuil. Deuil qu’elle fera endosser également la population civile. Le « héros-victime » (8) va livrer une guerre inégale à la périphérie, dans un village, en mutilant les hommes valides afin de les empêcher de rejoindre les agresseurs. Après elle s’installera sur cette périphérie faisant prisonniers les conquérants. C’est l’image des « cercles concentriques ». La prison est démultipliée aux dimensions infinies : l’englobant ville et ses périphéries sont devenues un espace carcéral.

Si on se réfère à la linguistique qui veut que le sens vienne de la différence, nous pouvons affirmer que cette guerre civile est une guerre « in-sensée ». Cette circularité est une manière du scripteur de stigmatiser ces batailles qui ne changent rien fondamentalement. Mais font payer aux populations civiles un lourd tribut.

La narratrice est infirmière. Elle s’attache surtout aux effets de la guerre. Son dispensaire est un simple dispensaire de quartier. C’est là que les blessés de l’armée gouvernementale viennent se faire soigner par peur de se faire repérer ailleurs. Elle n’ose pas l’écrire. C’est la guerre… Il faut être prudent. Deux occurrences signalent leur présence innommable au dispensaire du diocèse. La première dit : ces hommes sont « des blessés graves cachés sous d’autres identités » (9). Quand survient l’attaquant devenu occupant les noms de ces deux hommes sont révélés.

La seconde occurrence signale l’arrivée des blessés par grappe : deux d’abord, ensuite le chiffre va en s’amplifiant ainsi que la gravité des blessures. La fuite des malades habitués du dispensaire à l’arrivée de ces hommes donne à penser. Une rhétorique négative accable leur détermination :

ils étaient en civil, avaient l’habit remarquablement sale et le visage épuisé. Des membres démis, des plaies vives et, dans trois ou quatre cas, des blessures indéniables de balles […]. Ils suaient la peur (10).

 

La religieuse s’interroge : « des militaires sortant de la nuit ou de pauvres villageois pris entre deux feux » (11) ?

C’est le topique de la guerre avec ses conséquences qui émerge : des blessés graves, des blessures par balle. Mais qui sont donc ces hommes à l’identité ?Le texte est réticent, il « exige du lecteur un travail coopératif acharné pour remplir les espaces de non-dit ou de déjà-dit restés en blanc » (12). La fuite des malades dénote la peur. Cela présuppose que dans certains mondes, les civils ont peur du corps de l’armée. Ici, point d’uniforme mais un habit civil sale qui sert de masque que cache difficilement les traces laissées par l’affrontement et la défaite : des blessures de guerre, l’épuisement et la fuite. À la peur que les masques n’arrivent pas à dissimuler se greffe une autre peur : le refus de ces hommes d’aller se faire soigner dans les centres mieux équipés dans lesquelles les forces ennemies sont soignées. La peur sera justifiée par la fuite que ces hommes vont opposer à l’arrivée des forces ennemies au dispensaire. Tous vont fuir à l’exception de deux qui n’ont pas pu le faire vu la gravité de leurs blessures. Ces redondances permettent au lecteur d’établir l’isotopie de la guerre qui sévit sans détermination de lieu, ni de temps. Ces éléments peuvent être corrélés à certaines définitions du lexème « cortège » énoncé en début d’analyse. « Cortège » renvoie au déploiement (la guerre s’égrène partout), à cette armée ombre d’elle-même en fuite et traînant des militaires blessés. C’est l’isotopie funéraire et carcérale qui tend à s’imposer, ainsi que le non-lieu. Il n’y a pas de front. Une guerre qui se fait ainsi fait présager la défaite. Cela rejoint ce que Ndaywel écrit à propos de la défaite des forces gouvernementales lors de la guerre du Shaba : 

« opposés à une armée mal encadrée suite à des épurations nombreuses, mal équipée, et soutenus par des complicités locales, les attaquants emportèrent aisément la victoire » (13). Toutefois, pour Marie-Gertrude, le lexème « cortège » avec son signifié militaire persiste. À la joie trop manifeste de son collaborateur, l’infirmier katangais, Jacques Panda, elle oppose une prudence par peur de représailles. Prudence justifiée car les militaires sont « terrés » dans la ville ou hors de la ville, la narratrice ne s’attache pas à ce détail. Elle s’empresse d’aller aux faits néfastes en faisant un distinguo : la guerre contre les Européens présents dans la ville et la guerre contre la population civile africaine. Les guerres séculaires ne s’appuient-elles pas sur la différence : de race, de religion, de tribu, de nationalité, d’idéologie, nous en oublions ? L’armée régulière s’appuiera sur le principe de la différence pour prendre sa revanche. Le sujet qui narre est dans un couvent, protégé du dehors par des murs. Les faits rapportés sont au conditionnel :

Excitation extrême dans toute la ville aujourd’hui. Un commando de gouvernementaux aurait fait, la nuit dernière, une percée à Manika. Ils auraient pris un bout de quartier et pris, d’après certains, une centaine d’Européens comme monnaie d’échange […] les nouveaux conquérants exigeraient que les Katangais quittent la ville, sans condition, dans les vingt-quatre-heures. Autrement, ils massacreraient les otages d’abord, accuseraient les Katangais de ce méfait, et reprendraient la ville dans le sang, avec le concours et le support de la communauté internationale (14).

 

La reconquête sur le plan militaire n’est pas un haut fait d’armes. Elle est décrite par une rhétorique de la réduction qui suinte dans : percée, bout de quartier, nuit, prise d’otages, massacre, comme chantage pour chasser l’ennemi, et enfin l’aide internationale pour gagner la guerre.

Certains documents historiques sur « Shaba II » vont à contre-courant de la fiction. Nous pensons au rapport de l’ambassadeur de France de l’époque à son gouvernement repris par Pierre Sergent :

– les trois mille Européens qui résident à Kolwezi constituent autant d’otages aux mains des rebelles katangais.

– Les exécutions sommaires, les assassinats, les pillages laissent redouter des massacres plus importants encore.

– La situation empire d’heure en heure.

– Il est à redouter que les rebelles, maintenant installés dans la place, ne commencent à opérer un regroupement des populations qui faciliterait des exécutions massives (15)

 

Certains témoignages réfutent ces affirmations :

« la prise de Kolwezi s’accompagna d’un véritable massacre des Européens qu’on attribuait jusqu’ici aux « rebelles ». Le témoignage d’un sergent des FAZ (Forces armées zaïroises) est venu corroborer les dires de N. Mbumba qui a toujours déclaré que ces excès étaient le fait des FAZ » (16).

 

Mudimbe passe par un détour pour énoncer la guerre du Shaba. Il délègue une religieuse qui fait parvenir au lecteur la rumeur ; et aussi ce qu’elle sait personnellement de la guerre : les plaies des militaires qu’elle soigne cachés sous un autre habit. Qui est donc cet ennemi que les forces gouvernementales craignent ?

 

2. L’ennemi

 

Différentes dénominations servent à le désigner : les Katangais, les troupes katangaises ou tshombistes, les gendarmes katangais, les nouveaux maîtres. Pour le lecteur ayant la connaissance des mondes katangais qui revient comme déterminant ou comme nom renvoie au Katanga, province du Congo. Cependant, à l’heure des évènements et de l’écriture cette province s’appelait le Shaba. Nom affiché en titre, Shaba II. Le Katanga dans la mémoire collective renvoie à la sécession à l’aube de l’indépendance. Le pouvoir central a eu raison de cette opposition armée. La province a été finalement ramenée dans le giron. Les vaincus s’étaient réfugiés en Angola. Mais ce ne sont pas ces hommes qui reviendront attaquer le Shaba à en croire certains écrits :

ces soldats ne proviennent nullement des débris de l’armée sécessionniste katangaise. On l’a affirmé, mais à tort. La confusion provient du fait qu’ils appartiennent à la même ethnie que Moise Tshombe (17)

 

« Nathanaël Mbumba, le plus haut gradé parmi les exilés, qui avait pu bénéficier d’une formation militaire complémentaire à Lisbonne […] en était le chef incontesté » (18) attaquer le Shaba, il recrutera des Congolais résidant en Angola non liés aux forces qui ont combattu à l’aube de l’indépendance. Cependant, le nom de ces combattants, Katangais, subsiste à travers le temps. Sans doute à cause de la similitude de la lutte. Katangais connote donc la guerre, l’opposition au gouvernement central, les velléités de sécession, la guerre civile.

 

Et dans Les Carnets de sœur Marie-Gertrude qui sont ces hommes ?

 

Procédons par une comparaison binaire :

katangais vs forces gouvernementales

La narratrice souligne leur force face aux troupes régulières. Avant même l’affrontement, il est dit que les Katangais veulent déstabiliser le pouvoir de Kinshasa en état de sur-vie. La force des envahisseurs n’a donc pas d’éclat. Le pouvoir est déjà fragile. Sans peine, la ville est encerclée et est prise sans coup de canon. Cela est renforcé par le fait que Kolwezi n’est qu’un fragment de territoire sur les deux millions trois cent quarante-cinq mille kilomètres carré sur lesquels la République s’étend, en plus cette ville n’est pas la capitale de la province. Leur victoire ne peut être totale que s’ils s’emparent de Lubumbashi, pense Marie-Gertrude.

L’installation du drapeau à la place stratégique de la poste, la nouvelle administration mise en place, le contrôle des blessés dans les hôpitaux ne peut assurer la victoire totale. Il faut dépasser les faits d’armes. Conquérir et s’allier à la population. Le code phatique va affleurer dans le texte. Vis-à-vis de la population ces hommes sont ainsi caractérisés: « déférents- silencieux- souriant ». Cette séduction n’en fait pas moins oublier que la ville est en état de siège, qui revient dans le texte sous ces occurrences : « notre état de siège- le siège est là ». « État de siège » renvoie au commandement militaire. Dans ce qui apparaît comme une libération couve : « la violence (qui) est dans les carrures de ces conquérants et leur théâtre d’opérations » (19). La première violence mentionnée c’est la carence de nourriture sur le marché. Ensuite, ce sera une violence provoquée par l’affrontement, à l’intérieur de la ville, les forces loyalistes contre les forces katangaises. Affrontement exprimé par cette métaphore : « la récréation des déments » (20). Une autre manière de nommer la guerre civile. Dans ce type d’affrontement, le semblable s’oppose au semblable. Les Grecs de l’antiquité nommaient cette agitation la stasis, « une manifestation aberrante de sauvagerie humaine […] contingente au fonctionnement normal de la cité » (21) pour signifier que cet affrontement était vidé d’un contenu politique mais tourné plutôt vers l’avaritia, la soif des richesses et l’ambition, la soif du pouvoir. L’homme devient animal. Le monde se met à l’envers, se fracture. Même le monde religieux. Ce qui nous conduit à la troisième partie de notre exposé qui relate la manière dont la guerre se déroule à l’intérieur du couvent où Sœur Marie-Gertrude est l’unique religieuse africaine, au milieu de religieuses européennes.

 

3. « Le cœur des ténèbres »

 

Le tableau « de la Cène d’Andrea del Castagno » (22) est focalisé sur Jésus, Pierre qui va le renier au cours de la soirée, Jean qui demeurera présent dans la tourmente ainsi que Judas, le traître. Ce tableau orne un des murs du réfectoire des religieuses. Cette nuit du premier juin, la peinture prend un relief particulier pour Sœur Marie-Gertrude. Le repas qui réunit Jésus et ses disciples est le symbolisme de l’unité. Cependant, la religieuse y perçoit « une atmosphère de tension extrême […] sur [les] visages [des personnages], malgré l’impression générale de communion offerte par le tableau » (23). L’œuvre d’art condense la macro-histoire de la guerre « civile » dans les murs du couvent. La conversation de Marie-Gertrude et de Véronique, une religieuse européenne étale la tension que la religieuse noire a perçue dans l’œuvre d’art. Sœur Véronique affirme que la communauté est déjà détruite parce qu’elle s’est laissée minée par les manipulations politiciennes qui se servent de la couleur de la peau pour gagner la guerre. De phénomène historique, la guerre est réduite à un barbarisme lié à l’homo africanus. Sœur Marie-Gertrude partageant cet attribut « noir » devient aux yeux de ces consœurs co-responsables de la guerre. Elle réinterprète la tension du tableau en fonction de ce qu’elle vit dans sa communauté dans ce qu’elle nomme le

jeu à mystères : l’interrogation rentrée d’une consœur, un visage qui fronce légèrement à mon apparition, un sourire nouveau sur des lèvres généralement pudique ; ou plus fréquemment encore, le regard qui me parcourt froidement, m’ignore et s’en va, lointain en un autre lieu […]. Ce jeu invoque ma culpabilité de manière constante […] (24).

 

De ces attitudes, elle déduit la pensée qui les accompagne : « ils en font de bien belles, les tiens […] qu’en penses-tu ? » (25).

C’est une guerre « civile » encastrée dans une autre guerre civile, à la manière des poupées russes. Au nom de l’idéologie chrétienne ces femmes ont choisi de vivre ensemble. Cependant, l’unité est factice, rompue aux premiers coups de canon. Elle ne touche pas seulement le couvent de Marie-Gertrude, c’est tous les missionnaires blancs de la ville de Kolwezi qui vont se désolidariser de leurs ouailles pour reprendre le chemin d’Europe avec leurs compatriotes travaillant dans la ville minière. La supérieure européenne nomme Marie-Gertrude supérieure de la maison. En fait, elle reste « veiller des bâtiments désertés » (26), comme la ville désertée de ses gardes. L’évêque du lieu est pris de court, il assimile ces départs massifs, sans son assentiment, à une fuite.

 

Le jeu de miroirs

 

Les guerres se superposent dans l’Église et dans la ville. La guerre en religion et la guerre civile ont une relation de conjonction et de disjonction qui les assemble et les distingue. Les soldats de l’armée régulière en fuite sont comme les missionnaires quittant la ville. Le pouvoir central n’a pas de cartouche pour repousser l’ennemi. L’évêque du lieu est incapable d’arrêter le départ des religieux blancs qui ne lui ont même pas demandé la permission de partir. Cette thématique du miroir se lit déjà dans le paratexte : Shaba deux. Les carnets de Sœur Marie-Gertrude.

« Shaba Deux », dans l’histoire congolaise c’est la seconde guerre du Shaba par opposition à la première guerre, connue dans l’histoire sous le nom de « La Guerre De Quatre-Vingt Jours ». Les historiens s’accordent pour dire qu’elle avait pour objectif de déstabiliser le régime de Kinshasa, sauvé de justesse par l’intervention occidentale. Le sous-titre en jaune, les Carnets de Mére-Marie-Gertrude fictionnalise une guerre dont les livres d’histoire ne parlent guère. Le départ massif des religieux blancs sans la permission de l’évêque qui peut renvoyer à la question non formulée dans le journal : l’évêque noir a-t-il une autorité sur le clergé blanc ? Le sens des œuvres humanitaires à Kolwezi durant la période troublée. Une illusion semble dire le jaune du sous-titre opposé rouge sang du titre Shaba deux qui rime avec la guerre. Le sous-titre c’est un blason dans le blason qui dit aussi la guerre. Une autre guerre celle-là. Pourrait-on l’appeler guerre de religion ? La guerre du sang versé, Shaba deux, qui oppose les deux frères ennemis et n’a finalement ni vaincu, ni vainqueur. En effet, ce sont les armées occidentales qui viennent gagner la guerre. Ce n’est pas sans rappeler les guerres coloniales. Mais là ce sont d’autres histoires et d’autres guerres…

 

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