Auteur: Michèle Perret

Michèle Perret a été professeur d’université à Paris X – Nanterre. Linguiste et spécialiste de la langue française du Moyen Age, elle a publié plusieurs ouvrages de linguistique française et des traductions de récits médiévaux. Romancière, elle est l’auteur d’un roman pour adolescents, "La légende de Mélusine", d’un récit inspiré de son enfance en Algérie, "Terre du vent" et d’un recueil de nouvelles sur l'Algérie des années 1950-1962, "D'ocre et de cendres".

Éloge de la nouvelle

Vous n’aimez pas les nouvelles, me dites vous ? Moi, si. Dieu sait que j’adore les grands gros gras romans qu’on attrape le matin, on se vautre quelque part, on déjeune d’un vague bout de fromage et, abrutie, heureuse, la tête vide de tout, on s’arrête tard dans la nuit et on s’endort avec les personnages longtemps après le mot fin. Ou au contraire les grands gros gras romans qu’on savoure, tous les soirs, dix pages par dix pages en ayant envie qu’ils ne finissent jamais, ou ceux qu’on reprend, par le milieu de préférence, comme La recherche…

Dieu sait si…

Mais les nouvelles, ah, les nouvelles !…Il faut dire que je suis adepte des transports en commun et une nouvelle, en général, ça fait huit – dix stations de métro. Tout juste. Ou alors, quand on attend chez le dentiste, chez le coiffeur, avant qu’il ne soit l’heure de…, pendant que se mijote le… ou encore pendant qu’après avoir tapé le 1, le 3, encore le 1 etc., on attend que le technicien veuille bien répondre.

Les nouvelles se savourent une par une et elles sont longues en bouche, leur saveur vous dure tout le temps d’après, elles dansent dans les têtes comme de petites coquines. J’ai tout oublié sauf l’ambiance de livres que j’ai aimés – Les déferlantes, par exemple, il ne m’en resté que l’odeur des embruns. Mais les nouvelles, ce sont comme de petits cailloux dans les chaussures, elles ne se laissent jamais oublier. Elles sont si courtes, si légères, que vous y revenez avec délice.

J’adore les recueils collectifs, comme ceux qu’a publiés Leila Sebbar, avec des éclats si vifs que quand un livre s’est égaré, on court le racheter pour l’avoir sous la main. Il y en avait aussi un qui s’appelait Des nouvelles d’Algérie, lu juste avant mon premier voyage à Alger, souvent poignant. Il y a les nouvelles Maïssa Bey, sombres, douces et toutes tissées de silences… – Je ne sais pas pourquoi, les nouvelles vont bien à l’Algérie ! En ce moment, d’humeur classique, c’est un recueil d’Isabelle Eberhardt, que je lis, Amours nomades, je le prends, le laisse, le reprends, il se glisse dans une poche, et à chaque fois, c’est un bouquets de senteurs, des amours à la fois violentes et légères, des vies passionnées et des tristesses si limpides.

Il y a les grands classiques, Marcel Aymé, Maupassant – mais ne sont elles pas un peu longues, celles-là ? Il y a celles, talentueuses pourtant, que je ne trouve publiées que sur Facebook : Maya Alonso, Monique Luna Barrault Troizel, Smaïn Seddik, Jibril Daho. Il y a celles que je n’ai pas encore lues, comme les Nouvelles d’Algérie[1] (ne pas confondre) recueillies par Leïla Marouane, Rachid Boudjedra, Hamid Skif, et Amin Zaoui ; il y a les « Goncourisées »comme celles de Marie Ndiayé – un peu trop proches du roman en fait, mais très longues en bouche, elles aussi ; les « Académiefrançaisisées » comme Oran, langue morte, d’Assia Djebar (très beau) – et il y a les inconnues, comme un adorable recueil intitulé Elles, de Bernadette Braun, découvertes dans un petit salon du livre: de minuscules histoires de femme, tout en finesse, comme par exemple celle d’un petit chaperon rouge qui aurait connu le GPS .

Et puis presque à côté, il y a encore les contes comme ceux recueillis par Nora Aceval ou le délicieux Monde sans les enfants de Philippe Claudel, les chroniques (celles, bien anciennes, de Delphine de Girardin et celles, plus récentes d’Alexandre Vialatte), les Brèves, comme celle de Philippe Delerm (ah ! La première gorgée de bière et autres…, sauf qu’elle n’était pas si longue en bouche que ça, cette première gorgée!). Mais on finit par s’éloigner, s’égarer, par en arriver à de gros recueils qui ne tiennent pas dans une poche, ou de textes délicieux qu’on oublie à peine lus.

 Vous n’aimez pas les nouvelles, me dites vous ? Essayez encore, je pense vous avoir donné le mode d’emploi…

Les nouvelles, c‘est comme les bouquets de violettes à deux sous des dames d’autrefois, comme un loukoum, un dé à coudre de raide, l’éclat de rire d’un petit enfant : un tout petit et merveilleux bonheur.

Ouvrages cités

Aceval Nora, La science des femmes et de l’amour, Al Manar, 2009, Contes libertins du Maghreb, Al Manar, 2008, Contes du Djebel Amour, Seuil, 2006.

Bey Maïssa, Nouvelles d’Algérie, Aube, 1978, Sous le jasmin, la nuit, Poche, 2009.

Braun Bernadette, Elles, Baudelaire, 2009.

Chaulet Achour Christiane et alii, Des nouvelles d’Algérie, 1974-2004, Metaillé, 2005.

Claudel Philippe, Le monde sans les enfants et autres contes, Poche, 2008.

Delerm Philippe, La première gorgée de bière et autres minuscules plaisirs, Gallimard, 1997.

Djebar Assia, Oran, langue morte, Acte sud, 1999.

Eberhardt Isabelle, Amours Nomades, Poche, 2008.

Gallay Claudie, Les déferlantes, Rouergue, 2008.

Girardin (de) Delphine, Chroniques parisiennes du vicomte de Launay (I-III), Mercure de France, 1986.

Marouane Leïla et alii, Nouvelles d’Algérie, Magellan, 2009.

Ndiayé Marie, Trois femmes puissantes, Gallimard, 2009.

Proust Marcel, A la recherche du temps perdu (I-IV), Pléiade, 1987-1989.

Sebbar Leïla et alii, Une enfance algérienne, Gallimard, 1997, Une enfance outremer, Poche, 2001, Les algériens au café, Al Manar, 2002, Mon père, Chèvrefeuille étoilée, 2007, A cinq mains, Elyzad, 2007, C’était leur France, en Algérie avant l’indépendance, Gallimard, 2008 etc., etc. (voir le site de Leila Sebbar pour une bibliographie complète !).

Vialatte Alexandre, Chroniques de la montagne (I-II),  Poche, 2009.

 

 

 

 

 

 


[1] Lu depuis : un univers désolé, kafkaïen, (presque) désespéré. Et de belles écritures.

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7 Responses to “Éloge de la nouvelle”

  1. COMMUNIQUÉ DE PRESSE
    VIENT DE PARAÎTRE

    Gaëtan Brulotte, La Nouvelle québécoise. Montréal, HMH, « Les Cahiers du Québec », 2010, 340p. ISBN: 978-2-89647-322-9/ 29,95 $CA/ 21€
    http://www.editionshurtubise.com/catalogue/1907.html
    France/Europe: http://www.librairieduquebec.fr/catalogue/26772.html
    Disponible aussi en format numérique, notamment par ce lien:
    http://www.livresquebecois.com/livre.asp?id=isdisdugyabbwsa&/la-nouvelle-quebecoise/gaetan-brulotte

    LA NOUVELLE QUEBECOISE, essai de Gaëtan Brulotte, est le premier ouvrage à proposer un survol historique de ce genre littéraire pratiqué au Québec avec ferveur depuis plus de cent cinquante ans et qui a été négligé par la critique conventionnelle. L’histoire de la nouvelle existe pour d’autres cultures, mais elle restait encore à faire pour le Québec. Ce livre vient combler ce vide. Il présente, d’une manière simple et claire, les principales contributions à son développement, des origines à nos jours et met en évidence ses thématiques récurrentes ainsi que ses trouvailles stylistiques et formelles. Parcourant les décennies, ce livre nous fait apprécier de fascinants écrivains oubliés, offre l’occasion de revisiter des œuvres classiques, autant qu’il invite à découvrir les nouvelliers modernes.
    Longtemps classée parmi les genres « mineurs », la nouvelle démontre, à travers la lecture qu’en propose Gaëtan Brulotte, qu’elle soulève en fait des questions majeures, et souvent d’une façon incisive. Elle est une sorte de fille rebelle de la littérature en ce qu’elle n’a cessé à travers les âges de tenir le discours de la résistance et de la révolte, ainsi que de véhiculer des visions novatrices qui ont participé à la construction de la modernité québécoise. Sans répit, on la voit combattre l’inertie, déstabiliser les idées reçues et, par son inventivité, permettre au sujet comme à la société de se dire et de se penser autrement.
    Tout le propos de ce livre est de la faire mieux connaître en elle-même, mais aussi d’en éclairer l’articulation avec l’ensemble de la littérature: un parcours stimulant sur un genre riche, injustement méconnu, par un écrivain passionné de l’art du bref.

    GAETAN BRULOTTE a publié une douzaine de livres dont des recueils de nouvelles remarqués, Le Surveillant, Ce qui nous tient, Épreuves, La Vie de biais; un roman primé, L’Emprise; une pièce de théâtre, Le Client, créée au Festival d’Avignon; des essais comme L’Univers de Jean Paul Lemieux, consacré à l’illustre peintre québécois; La Chambre des lucidités, à la création littéraire; Les Cahiers de Limentinus, à la littérature française contemporaine, Œuvres de chair et Encyclopedia of Erotic Literature, à la littérature érotique. Traduites en plusieurs langues, ses œuvres figurent dans nombre d’anthologies et de manuels de littérature et ont reçu une quinzaine de prix littéraires (dont les Prix Robert-Cliche, Adrienne-Choquette, France-Québec, Dramatiques de Radio-Canada, Journées de Lyon des auteurs de théâtre).
    Pour en savoir plus : http://www.gbrulotte.com; contact@gbrulotte.com

    Attachée de presse:
    yasmina.daha@editionshurtubise.com

    En France: Librairie du Québec 30, rue Gay Lussac, F-75005 Paris
    Tél.: 01 43 54 49 02
    Email libraires@librairieduquebec.fr

    ACCUEIL CRITIQUE
    « Avec La Nouvelle québécoise, l’écrivain et critique Gaëtan Brulotte signe un remarquable essai littéraire. Fin connaisseur de l’art du bref qu’il pratique lui-même, maître de la formule parlante, ramassée et qui fait mouche, styliste élégant plutôt que savant jargonneux, Brulotte, dans ce très riche ouvrage, retrace «les grandes lignes de la nouvelle québécoise» et souligne avec maestria «ses principaux apports sur les plans thématique et formel». Louis Cornellier, « Essais québécois – Éloge de la nouvelle québécoise », Le Devoir, 18 sept. 2010, p. F-8. Lire la suite au lien suivant :
    http://www.ledevoir.com/culture/livres/296393/essais-quebecois-eloge-de-la-nouvelle-quebecoise

  2. Maguy Gybels dit :

    Quel bonheur et plaisir de vous lire!!! je vous ai heureusement lu grâce ou via ma cousine, Maya !
    Je fais tourner via face book. Merci à vous!

  3. Michèle Perret dit :

    Prédisposition féminine ? Entre le tricot et le biberon, hop ! une petite nouvelle… eh ! eh !
    :)))
    Mais sûrement une prédisposition féministe chez l’auteure de l’article.

  4. Torsade de Pointes dit :

    En parcourant la liste des ouvrages cités, on constate que les femmes sont en très nette majorité parmi les auteurs de nouvelles. Est-ce fortuit, et donc sans pertinence, ou faut-il en tirer quelque conclusion, en déduire quelque prédisposition féminine?

  5. mperret dit :

    Si cela semble plus facile à écrire qu’un roman (et ça l’est), je crois qu’une nouvelle, pour être bonne, doit être “ciselée”, relue et retravaillée cent fois. Et que beaucoup de nouvelles, une fois écrites, ne valent rien, qu’il faut les éliminer. Et donc oui, Joachim, c’est à la fois facile et difficile – ou mieux, exigeant.

  6. Joachim Fofe dit :

    Ah les nouvelles, cest succulant à la bouche car l’histoire finit aussi vite qu’on l’a commencée. J’aime les nouvelles car, ayant une plume en herbe, je pense que c’est très aisé à écrire une qu’un roman

  7. Maia dit :

    Tu as tout dit et si après cela on n’essaie pas de s’y coller… !!! J’aime les nouvelles parce qu’elles ont un goût de paradis : à peine effleuré que c’est fini. Une nouvelle ne s’arrête pratiquement jamais à son point final. Elle laisse des trainées dans notre tête. On poursuit la chimère encore longtemps. La nouvelle nous titille l’imaginaire. Voilà pourquoi je baigne dedans. C’est juste trois petites notes de musique…